‹ Louise de Coligny, princesse d'Orange (volume 2)Chapitre 47 sur 70 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La princesse d^Orange se renferme, vis-à-vis du monde , dans la dignité d'un complet silence sur le rôle politique que les circonstances lui avalent imposé. — Lettre d'elle sur sa petite fille Charlotte de la Trémoïlle. — Elle visite à Délit Marie de Nassau. — Lettre de la petite Charlotte à la duchesse, sa mère, et lettre de la princesse. — La princesse désire unir son fils à Anne de Rohan. — Son désir est partagé par ses filles Elisabeth et Brabantine. — Ce qu'était alors Henri Frédéric. — Lettres de la princesse à M™« de la Trémoïlle. — La princesse se rend à Spa. — Plan conçu par la duchesse de Bouillon pour amener Henri Frédéric et Anne de Rohan à se voir. — Ce plan échoue. — La princesse séjourne à Sedan. — De retour à La Haye, elle écrit à C. de Laforce. — Elle songe toujours à rapprocher Henri Frédéric d'Anne de Rohan. — Bonté de la princesse pour la petite Charlotte^ à qui elle s'est de plus en plus attachée. — Louise de Coligny déplore la présence du prince et de la princesse de Condé en Brabant. Elle plaint la jeune princesse et aspire à voir intervenir une réconciliation entre le roi et le prince. — En février et avril 1610, elle annonce à M™» de la Trémoïlle qu'elle se propose de retourner en France. — Pai' lettre du 8 mai Marie de Médicis annonce son prochain couronnement à Louise de Coligny, et lui parle de l'entrée solennelle qu'elle fera dans la capitale. — Le 14 mai, Henri IV est assassiné. — Louise de Coligny ne peut arriver à Paris, que la veille des funérailles du souverain.

Quelque étendus que fussent les services rendus par Louise de Coligny 9 dans la marche des aflaires d'état auxquelles elle se trouvait mêlée, il demeure certain qu'elle s'effaçait toujours avec une telle modestie, qu'on ne pouvait connaître la nature et l'importance de ces services que par le témoignage d'autrui ; et encore, ce témoignage, plutôt que de s'appuyer sur un exposé précis des faits, se limitait-il trop souvent k de simples énonciations qui, par la généralité de leurs termes, laissaient dans l'ombre une partie de la vérité. Trop réservée pour s'en plaindre,

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la princesse se contentait, en vraie chrétienne, d*avoir, sous le regard de Dieu, accompli son devoir, et se renfermait, vis-à-vis du monde, dans la dignité d*un complet silence sur le rôle politique que les circonstances lui avaient imposé.

Mais si, sans jamais, par le moindre mot, mettre en relieT sa personnalité, elle laissait à autrui le soin de signaler spontané* ment Teflicacité de son intervention dans les affaires publiques, quoi de plus naturel, à Tinverse, pour elle, et quoi de plus légitime, que de céder au besoin de traduire en un langage animé ses sentiments, ses impressions, ses idées, quand il s'agîs* sait d*étres chéris dans le cœur desquels elle tenait à épancher le sien ! Aussi, quels trésors d*affect ion, de sympathie, dedévoue* ment renferme sa correspondance avec les membres de sa famille, avec ses amis, et avec une fouje de personnes appelées à se ressentir, sous les formes les plus diverses, de son inépuisable bonté ! Alors, sans doute, elle parlait d'elle-même, mais c'était uniquement pour exprimer à quel point elle s'identifiait avec les aspirations, les besoins, les joies et les douleurs de chacun ; réalisant ainsi, dans toute la noblesse de sa portée pratique, celte grande parole: <rde Tabondance du cœur la bouche parle.»

Plus la princesse d'Orange avançait dans la vie, plus semblait s'accroître, à l'égard de ceux qu'elle aimait, une sollicitude dont les traces abondent dans sa correspondance, à dater d'une époque voisine de celle de la trêve à longues années conclue à Anvers.

Parlant, le 12 février 1609 à la duchesse de la TrémoïUe de sa fille Charlotte, Louise de Goligny tenait, en excellente aïeule, le langage suivant^:

dJe ne sais qui de nous deux seroit la plus faschée (d'une « séparation) : car la vérité est que je croy qu'il me seroit encore

* Archives de M, le duc de la TrémoïUe.

<c plus mal aisé de vivre sans elle, qu'elle sans moy. Et ne croyez ce pas, je vous prie, qu'elle m'apporte nulle incommodité: au a contraire, ce m'est un extrême contentement de lavoir avec oc moy ; et croyez que je ne la gâte point, car je la fais fort bien a fouetter quand elle le mérite. Mais, ma chère fille, fiez-vous (c donc en moy, et ne vous en mettez en nulle peine, car je « m'assure que Dieu la bénira, et, quand vous la verrez, vous a l'aimerez bien et la trouverez bien jolie. Madame l'Ëlectrice a me mande que vous lui donnez espérance de la voir, cet été. a Pour moy, j'ay aussy quelque opinion que je pourrois bien a faire le mesme voyage, car je croy que j'irai à Spa, et delà, il «faut que j'aille voir ceste bonne princesse; car je m'imagine a que nous nous rencontrerons en quelque lieu. Sur ce sujet, (c vostre petite a bien pleuré, à diner ; car, comme je disois cela a à mon fils et à un de vos cousins, j'y ay ajouté : ce sera là que a je laisserai ma fille entre les mains, ou de Madame l'Ëlectrice, a ou de Madame de la Trémoïlle. Làdessus elle s'est mise à (c pleurer, de telle façon, que nous ne l'avons jamais pensé « rapaiser. Son oncle est son grand gouverneur : aussy l'aime-t-il a parfaitement. Ainsi font les deux autres, mais mon fils est « celuy qui est l'ami du cœur. Vostre frère, le prince Maurice, <c luy fait tousjours la guerre, comme il faisait à vous, mais il oc l'aime aussy tout ce qui se peut. Elle ne se peut si bien appri- « voiser avec l'aisné. Or, encore une fois donc, ne soyez plus en « peine d'elle, car je vous réponds que ce sera une très jolie fille. € Voici une petite requeste que l'on m'a priée de vous faire : a Vostre chère fille qui vous supplie de luy envoyer ses étrennes ; «et moy je vous supplie de n'y point faillir; et qu'elles soient «belles, car je vous réponds pour elle qu'elle les méritera.»

On verra bientôt d'après le témoignage de Charlotte elle-même, que la bienveillante et généreuse grand'mère se plaisait à gratifier de diamants et de rubis la petite fille, pour ses étrennes.

Peu de jours avant Tenvoi de la lettre ci-dessus, la princesse était allée à Delfl, voir lainée de ses belles-61Ies, la bonne et aimable Marie de Nassau, comtesse douairière de Hohenloo, qui résidait dans cette ville. Elle avait amené avec elle la petite Charlotte ; et voici en quels termes, à la suite de cette visite, la comtesse rendit compte à sa sœur, M*^ de la Trémoïlle, de rimpression que Tenfant avait produite sur elle ^ :

«Touchant Madamoyselle ma nièpce, vostre fille, je n avois «pas encore eu ce bien, depuis qu'elle a esté de pardeçà, de la avoir jusqu'à présent que je suis arrivée en ceste ville, là où a Madame la princesse m*a fait Thonneur de me venir trouver, «en amenant avecq elle la petite, laquelle je trouve certes a Tort jolie, alègre et bien nourrie. Il ne manquera point à « moy de luy démonstrer toute amytié et affection entière que «je luy porte.»

Il ne sera pas hors de propos de produire ici, comme appartenant à répoque qui nous occupe, un spécimen de la correspondance de Charlotte avec sa mère. On y voit se joindre à Taveu de fautes commises, la promesse d'une réparation et Texpression d'une franche joie, causée par de charmantes étrennes.

«Madame, disait l'enfant à la duchesse^, j'ay un extrême «desplaisir de ne vous avoir esté obéissante, mais j'espère que «dores en avant, vous n'aurez occasion de vous plaindre de moy, «combien que jusques icy je n'aye esté trop sage ; mais j'espère « de l'estre tant, que vous aurez sujet de contentement, et que «Madame ma grand'maman, ni Messieurs mes oncles ne me «trouveront plus ingrate; espérant leur rendre obéissance et «très humble service. Ils m'ont à ce nouvel an, témoigné leurs « bonnes volontés, en m'ayant donné de belles étrennes, à savoir :

* Archives de M. le duc de la Trémoïlle.

* Ihid.

<{ Madame m'a donné un carquant de diamants et rubis; M. le «prince d'Orange, des pendants d'oreille; Son Excellence a (Maurice), trois douzaines de boutons de perles et rubis; « Monsieur mon oncle (Henri Frédéric) m'a donné une robe «de toile d'argent, etc., etc.»

Charlotte, toute vive et, parfois peu soumise qu'elle fût, n'en avait pas moins un cœur aimant; elle le prouva, notamment, en partageant avec la princesse d'Orange les anxiétés que causait à celle-ci une grave maladie de Madame de la Trémoïlle, au sujet de laquelle fut expédiée, de La Haye, à la duchesse, la lettre que voici * :

« Ma chère fille, ce gentilhomme qui s'en retourne à Paris, « m'a mise toute en peine de vous, m'ayant dit qu'il vous avoit « laissée bien malade ; et, depuis son arrivée, j'ay reçeu de vos «lettres, mais écrites devant son partement, par lesquelles vous « me mandiez avoir esté bien mal, mais que, lorsque vous écri- « viez, vous vous portiez mieux : qui me fait craindre que vous « ne soyez retombée ; de façon que je ne serai point à mon aise; « que ce gentilhomme ne retourne, qui doibt revenir incontinent ; «et, par luy, commandez, je vous prie, à quelqu'un des vostres « de m'avertir de Testât de vostre santé, car je n'aurai point de « repos que je ne sçache que Dieu vous l'ait rendue bien parfaite. « — Vostre fille se porte bien, mais est fort en peine de vous, « aussy bien que moy. — Ce gentilhomme m'a dict que mon fils, « M. de la Trémoïlle, luy vint faire une si jolie harangue, à son « partement de Paris, qu'il l'en admire et le fait admirer ici à « tout le monde. Mademoiselle Anne de Rohan m'en mande «aussi des merveilles; mais elle en parle par passion, car il y a «de l'amour entre eux deux, à ce qu'elle me mande.»

• Archives de M. le duc de la TrémoïUe.

Il 11

La vive affection d'ÀDoe de Rohan pour Tenrant découlait de Tëlroite amitié qui unissait la charmante jeune fille à Madame de la Trémoïlle. Toutes deux s'aimaient comme de véritables sœurs, en même temps que, pour sa propre part, Louise de Coligny, intimement liée, de longue date avec Madame de Rohan, éprouvait pour Anne une tendresse mat^nelle. Aussi quels vœux ardents cette tendresse n*inspirait-elle pas à lexcellente princesse, qui, associant, dans son cœur, Anne à Henri Frédéric aspirait à assurer leur commun bonheur par la réalisation du projet qu'elle avait conçu de les unir Tune à Tautre.

Il lui fallait, dans ses tentatives pour y réussir, un appui : elle le trouva dans la sympathie et le dévouement de ses filles Brabantine et Elisabeth, qui, dépositaires discrètes de son secret, promirent de la seconder, en tout ce qui dépendrait d'elles.

Il lui fallait en outre, et surtout, l'assentiment de Henri Frédéric; mais l'obtenir n'était pas chose facile, de la part d'un (ils, dont le caractère réservé ne répondait que faiblement aux élans de la tendresse maternelle.

Qu'était, en effet, en J609, à l'âge de vingt-cinq ans, ce fils, au bonheur duquel la mère eût tout sacrifié, ne lui demandant que d'avoir foi en son amour sans bornes pour lui , et que de se laisser guider par elle dans la droite voie à suivre, au milieu des écueils de la vie ?

Devenu jeune homme, Henri Frédéric avait cessé d'être ce que, enfant, il était. On ne retrouvait plus en lui cette ouverture de cœur et de langage, celte vivacité d'esprit, cette affabilité, cette distinction de manières, qui, originairement, au foyer domestique, charmaient sa mère, et qui, dans les hautes régions de la société française , ainsi qu'à la cour de Henri lY, lui avaient concilié tous les suffrages, à commencer par celui du monarque. Depuis son retour de France dans les Provinces-Unies, il avait subi l'influence, de jour en jour crois-

santé, des vues^ des goûts^ des habitudes de Maurice de Nassau et de son entourage immédiat, influence, en partie favorable, sans doute, quant au développement de sa carrière militaire, mais défavorable sous d'autres rapports. Il était devenu froid, compassé, défiant même ; et si, dans la vie privée, la rectitude habituelle de sa conduite le maintenait à Tabri des reproches trop souvent encourus par d'autres jeunes gens, d'une condition analogue à la sienne, il semblait, du reste, peu empressé à se concilier par des procédés obligeants, par de bienveillantes paroles, par de courtoises manières, si ce n'est l'affection, tout au moins l'approbation et la sympathie d'autrui. Â la bonté, à la sollicitude, à Texpansion affectueuse de sa mère, il répondait par un amour filial, réel, il est vrai, mais dépourvu de ces doux épanchements, de cette franche gratitude, de ces ménagements délicats, de ces prévenances assidues , qui constituent, à titre de manifestations constantes de cet amour, le plus précieux apanage du cœur maternel.

Et non seulement cela : mais peu enclin, de lui-même, au mariage, il ne pouvait y être convié, ni par les conseils, ni par l'exemple de son frère Maurice, qui se déconsidérait par l'aversion qu'il professait pour une union légitime, aversion qui, de sa part, aboutissait pratiquement au double scandale d'une union et d'une paternité entachées, l'une et l'autre, d'irrégularité.

Cependant, sans se laisser arrêter par les difficultés qui se dressaient devant elle, Louise de Coligny confia à Henri Frédéric le désir qu'elle éprouvait de le voir marié. Sans précisément combattre , de prime abord , ce désir, il se retrancha dans un système de considérations dilatoires, en présence desquelles sa mère écrivit, le 12 février J609, à la duchesse de laTrémoîlle * :

* Archives de M. le duc de la Trémoïlle,

i6î LOUISE DE COLIGNY.

cil faut, k ceste heure, parler de la jeune 611e si sage et si a vertueuse (Anne de Rohau) dont vous me parlez. Vous pouvez a penser, chère fille, combien passionnément je désire ce que dvous desirez; mais je vous dirai librement que je n'y puis <c faire résoudre celuy que vous sçavez, sans lavoir veue et saos «qu*il sçache, premier, quelle sera la condition de celle qu'il «demandera, car il se voit en termes d'avoir si peu de sa maia son, et ce qu'il peut avoir d'ailleurs si incertain qu'il dit qu'il «luy semble qu'on ne doibt pas le presser de changer sa condi- «tion, si ce n'esloit pour quelque parti, ce qu'il ne croit pas «que soit celui-lk. Ce que je vous en dis c'est à vous, et sçau- «rez ménager cela par voslre prudence. Soit guerre, soit trêve, « il faudra qu'il fasse un voyage en France, et là, trouver moyen « de les faire voir. Que s'ils sonl agréables l'un à l'autre, je «sais un moyen pour leur faire voir des commodités assez pour aestre à leur aise; mais il faut qu'ils se voient; car il n'y a a point de moyen de l'obliger, si ce n'est chose qui luy soit «agréable. J'y apporterai tout ce que je pourrai, comme n'y «ayant chose au monde, que je désire tant, car alors je serois «contente de mourir, et m'asseure que vous me croyez bien.»

Uien ne faisait encore pressentir quelle circonstance pourrait permettre à Henri Frédéric de se rendre en France, et, par cela même, frayer la voie à l'entrevue projetée, lorsque Louise de Goligny informa sa fille Brabantine de l'intention qu'elle avait d'aller kSpa, dès que serait réglé, entre les enfants du feu prince d'Orange, le partage des biens héréditaires, dont on s'occupait depuis la signature de la trêve. De Spa , la princesse espérait pousser son voyage jusqu'à Heidelberg, et s'y rencontrer avec plusieurs de ses filles. « Je me réjouis, porte une lettre «d'elle, du 22 juin *, de vous sçavoir, et Madame de Bouillon,

* Archives de Af . le duc de la TrémoUle.

«auprès de cette bonne et digne électrice, et je participe en ce esprit au contentement que vous possédez toutes ensemble, ail n*est heure, ou jour, que je ne m'y souhaite; mais quoi! a ce n'est de ceste heure que ce que je désire le plus est ce qui «m'est bien souvent le plus interdit. Nous sommes icy sur vos «partages, aussy peu avancés que le premier jour, parceque ce Messieurs les Ëstatz n'ont point encore pris leur finale résolu- « tion sur ce qu'ils veulent faire pour vostre maison. Pour facialiter lesdits partages, M. le président Jeannin s'y emploie, et a par le commandement du roy, et de sa bonne volonté, et proa met qu'il ne partira point, qu'il ne voye cela faict, conclu et «arresté. Soudain que cela sera faict, je me propose, s'il plaît à ec Dieu, d'aller à Spa, et ay opinion que ce pourra estre dans le « mois de juillet , et delà à Heidelberg *. I^e cœur me dit que « vous y serez encore, et que nostre bonne électrice trouvera € quelque bon subject pour vous y arrester. — Je ne vous mande «point de nouvelles de vostre fille, parceque je sçay qu'elle « vous escrit elle-mesme. »

La princesse instruisit de son arrivée à Spa la duchesse de la Trémoïlle, par ce billet du 20 juillet ^ : «Chère fille, estant arri- « vée, d'hier au soir seulement, en ce lieu de Spa, je vous fais ce « mot pour vous dire que vostre fille et moy nous y sommes «arrivées en bonne santé, pour le mal qui nous y amène. Je « suis délibérée de faire boire un peu à vostre fille, parcequ'elle « est fort sujette à un mal de costé et qu'elle a tousjours une

* Henri IV écrivit à la princesse d'Orange, en août 1609 : «Ma cou- « sine, je trouve bon que vous fassiez le voyage de Heidelberg^ duquel le i( sieur Jeannin m'a demandé la permission^ de vostre part, assuré que c partout où vous irez et serez, vous ferez, pour mon contentement et le c bien de mon royaume, tous offices dignes de vostre affection et fidélité «à mon service» (Bibl, nat, mss. f. fr. vol. 4827, f» 44).

* Archives de M. le duc de la TrémoUle,

c grande altération et devient fort maigre. Les médecins jugent €qu*un peu de celte eau la délivrera de ces maux. — Je croy que ce vos frères sont, à ceste heure, ensemble k Breda. J'envoie «demain sçavoir des nouvelles de Madame de Bouillon.»

Pendant ce temps, cette dernière ménageait à la princesse d'Orange une émouvante surprise.

La récente naissance du dernier enfant de la duchesse de Bouillon, qu*il s'agissait désormais de baptiser, offrait à la jeune mère une occasion toute naturelle de mettre en présence, Tun de Tautre, Henri Frédéric et Anne de Rohan. S'ils acceptaient la demande qu'on leur ferait d'être parrain et marraine de cet enfant, peut-être, se disait-elle à elle-même, leur acceptation serait-elle un acheminement à quelque chose de plus, pour eux.

Ce plan était ingénieusement conçu. Mais, s'il fallait le communiquer promptement à la princesse d'Orange, qui certainement l'accueillerait avec ardeur, la prudence, d'une autre part, commandait de ne point en révéler, de prime abord, à Henri Frédéric toute la portée, de crainte qu'il ne prît ombrage s'il s'apercevait qu'on se proposât de faire de lui, pour toujours, autre chose qu'un parrain. Or, écoutons la duchesse de Bouillon, non moins prudente que bien intentionnée, parler à sa sœur Brabantine, de la communication de son plan à la princesse d'Orange et des moyens combinés pour en assurer l'exécution * :

«Teneuil, disait-elle, est arrivé hier soir. Suivant ma promesse, «je vous avertiray du succès de son voyage, qui est qu'il a obligé « Madame ma belle-mère pardessus tout ce que je vous en pour- « rois dire ; car Teneuil dit que, quand il luy proposa ce baptesme, « elle demeura en extase, comme si un ange du ciel eust parlé à «elle, quy ne peut assez estimer et nostre choix et nostre dessein. «Mais elle ne nous peut encore résoudre de rien, qu'elle n'ait

' Archives de M. le duc de la Trémoîlle.

«des nouvelles de mon frère, à quy elle a envoyé un laquais tout a soudain, pour luy dire Thonneur que Ton luy veut faire, et le «convier à ne s*en rendre point indigne; mais qu'il la vienne a incontinent trouver. C'est le langage qu'elle luy tint. Je vous « envoyé la lettre qu'elle escrit à mon cher Monsieur ; par où a vous verrez qu'elle ne déclare point à mon frère un des sujets « pour lesquels nous desirons sa venue, et nous fait dire que, de ce l'humeur de quoy est le pèlerin, cela l'arresteroit plus tost que a de le faire venir.

«Les choses estant conduites jusques-là, d'un costé, c'est à « vous, chère Madame, à sçavoir, de l'autre, comme quoy l'on « désire que nous nous gouvernions, pour la forme ; nostre réso- «lution estant de la supplier d'estre marraine, à sçavoir si elle «approuve de se servir du prétexte de venir à Spa; et que, «la sçachant sur le chemin, nous l'envoyions supplier de venir «tenir nostre petite; ou bien, si purement et simplement nous «nous en irons la trouver à Paris. Je vous supplie de nous tant « obliger, que de bien apprendre quel doibt estre nostre progrès «enceste conduite, afin que l'on ne nous en puisse jamais sçavoir « mauvais gré, puisque nostre intention est si bonne et portée à « honorer bien fort ceste honnesté et sage fille, comme aussy « Madame sa mère.

« Mandés- moy aussy, s'il vous plaist, si vousescrirez à Mada- «moyselle Anne de Rohan ; s'il ne faut pas, de nécessité, suplier «Madame de Rohan d'agréer que Madamoyselle sa fille nous « accorde nostre supplication, et s'il faut convier Madamoyselle « sa soeur d'estre de la partie. Je vous fais bien des questions, «aisées à résoudre d'avance ; mais je défère tant à vos avis, mon «cœur, que je seray tout autrement résolue, les sachant devons.

« Ne retenez que le moins que vous pourrés ce laquais, afin, «qu'ayant des nouvelles de Spa, nous en puissions aussy avoir de « vous, pour nous pouvoir résoudre. »

168 LOUISE DE COLIGNT.

Quarante-huit heures après, M°^de Bouillon mandait à M'^^de la Trémoïlie ^, au sujet d*une indiscrétion commise par autrui : tt N*ayant esté commandé à Teneuil de tenir fort secret ce qui a estoit de nostre dessein, touchant ce baptesme, Madamoyselle ce d'Osquerque reçut une lettre qui estoit pleine d'un discours, a non de baptesme , mais de mariage ; et, à la vérité, celle qui a Tescrivoit la devait prier que cela ne fust sçeu que de moy. <c Toutesfois il arriva qu'elle la lut publiquement ; mais, mon cœur, « ne le déclarez point à celle qui s'en peut offenser Ib

Il parait que l'indiscrétion commise n'avait pas entravé la marche des préliminaires adoptés, de commun accord par la princesse et par ses filles, puisque, le 17 août, M"^ de Bouillon écrivait à M'"''de la Trémoïlie ^ : «Chère Madame, mon laquais a est arrivé si à propos, que je ne m'estois pas encore mise à vous « escrire, ne venant que d'achever de diner. Vous este» une très a honneste femme de vous estre si dignement acquittée de ce <rque nous vous avions suplyée. Nous suyvronsdepointen point « ce qui nous est prescrit par vostre lettre, sans y manquer d'un «iota. Vous avés pensé à tout, à ce quejeveoy. Jecroy, comme a vous, que la mère de Spa peut faire l'honneur à celle de Paris, <r puisque ce sera chez sa ûWe. Toutesfoys mon Monsieur est oc d'opinion de ne s'en point mesler, mais de les laisser toutes a deux faire. Je croy cependant qu'il nous en sera demandé <E conseil de celle de Spa. Sy cela est, nous luy pouvons donner occest advertissement, qu'il nous semble qu'on peut céder, sans «se faire préjudice, mesme arrivant icy (à Sedan) la première; «à quoy il faut que nous donnions ordre.

« M""® Servin m'a apporté des lettres de Madame ma

«belle-mère, quy n'avoit point encore eu de réponse, qu'elle

' Archives de M. le duc de la Trémoïlie, • Ibid.

ce attend, à toute heure. Elle avoit bien eu des nouvelles par «lesquelles elle apprenait le retour de Messieurs mes frères à (c La Haye, et des lettres de mon frère le prince Henri, qui s'assu- <L roit de la venir voir ; de façon qu'elle n'en doubte nullement, et «que ceste dernière dëpesche ne se hasle. J'espère que j'en «sçauray des nouvelles devant deux jours, et que vous les sçaurés « devant que ce coche parte de Paris. Je vous suplye, mandés-moy a s'il faut une chambre à part à Mesdamoyselles de Rohan. Nous «nous en trouverons fort incommodés, et ne pouvons que les «mettre fort mal. Représentés- vous le logis : la grosse tour est « pour mon frère ; nous n'avons plus que la grande chambre et «celle où logeoit M"® de Videbonne.»

Bientôt survint une déception. Le 19 août, en effet, M"^ de Bouillon transmit à sa sœur les renseignements suivants^ :

« Nous vous envoyons la réponse que nous avons eue de « Madame ma belle-mère, qui nous envoyé celle qu'elle a eue de «M. le prince Henri, par laquelle vous pouvés juger que, sur de « telles incertitudes, il est impossible de pouvoir conduire nostre «dessein selon son projet; de façon que nous croyons la chose «rompue ; de quoy nous avons un extrême desplaisir, ne voyant « point le moyen de la pouvoir renouer ; car, s'il n'y avait qu'à «faire venir mon frère, l'on pourroit l'y convier encore, ce que « mesme a fait Madame ma belle-mère, comme vous verres par «sa lettre. Mais il faut y en faire venir d'autres, qui ne peuvent «partir, qu'elles ne sçachent une résolution asseurée. Cependant « beaucoup de temps s'écoule, la saison des eaux se passera et

«rendra sans prétexte le voyage Je trouve la réponse

«de mon frère fort succinte, et la raison qu'il allègue peu «recevable. Cela tient des préceptes de Monsieur le prince < Maurice. D

* Archives de M, le duc de la Trémoïlle,

Dans cette même lettre du 19 août, M"*^ de Bouillon aononçait qu*elle et sou mari attendaient à Sedan l'arrivée de la princesse d'Orange, qui, de fait, ne tarda pas à s'y rendre avec la petite Charlotte, ainsi que cela résulte de ces lignes, adressées le 7 septembre par la duchesse Elisabeth à sa sœur Brabantine^ :

ce II n'y a qu'une heure que Madame ma belle-mère est arrivée. <x Nous l'attendions dès samedy, et j'ay un extrême regret de a n'avoir reçue cest honneur, ce jour-là, car je me portois assez a bien, et aujourd'huy j'ay crié les hauts cris d'un mal de dents, a et tant pleuré que je suis effroyable. Jugez la peine où je suis <cde voir une personne que j'honore si fort, et d'estre en cest a estât ! Je l'ay trouvée en un fort bon ; et, pour preuve que les aeauK de Spa ont fait vertu, elle a monté la montagne de a Bouillon, à ce qu'elle m'a dict. Voslre (ille a fort bon visage a aussy, et tousjours aussy sa jolie mine.D

Si l'entrevue de Henri Frédéric avec Anne de Rohan, projetée par la princesse d^Oraoge et les duchesses ses filles, n'avait pu avoir lieu, ainsi qu'elles le désiraient, à Spa, ni à Sedan, elles ne perdaient pas pour cela l'espoir de réussir plus tard à rapprocher l'un de Tautre les deux jeunes gens, et même de conduire à bonnes fins le projet de mariage à l'heureuse conclusion duquel elles attachaient tant de prix.

L'insuccès du moment n'altéra d'ailleurs en rien les relations de Louise de Coligny et de ses filles avec Madame et Mesdemoiselles de Rohan.

Après un séjour d'environ deux semaines à Sedan, la princesse d'Orange revint à La Haye, ramenant avec elle la petite Charlotte.

A peine était-elle de retour, que se disposa à partir pour la

* Archives de M. le duc de la Trémoïlle.

France uq jeune homme, qui avait reçu d elle, en Hollande, un bienveillant accueil. Ce jeune homme duquel nous avons déjà parlé, était le fils du duc de La Force, porteur des lignes suivantes, adressées à son père, le 2 octobre, par la princesse ^ :

((Monsieur, si je vous escris, ce n'est pas pour vous (c mander des nouvelles, puisque c'est par un si digne messager; a mais c'est pour vous dire le regret qu'il nous laisse icy de <icson absence, particulièrement à mon fils, quy y en auroit «encore davantage, n'estoit l'espérance qu'il a de le revoir, cet « hyver, en France. Puisque la trêve permet aux gens de guerre «de s'aller promener, il n'a garde de manquer à aller rendre «auroy les hommages qu'il luy doibt. Pour moi. Monsieur, je «ne sçay combien je serai encore habitante de Hollande; mais «je sçay bien, qu'en quelque lieu que je soie, j'y serai tousjours « accompagnée de la volonté de vous faire service. Conservez- « moy aussi, s'il vous plaist, la part que vous m'avez promise «en l'honneur de vostre bienveillance, et je la chérirai, comme c celle qui sera, toute sa vie, Monsieur, vostre humble et très « afiectionnée à vous faire service.»

Il n'était pas toujours facile aux gens de guerre de profiter de la permission, que leur accordait la trêve, d'aller se promener. Depuis trois mois, Henri Frédéric, faisait l'expérience de cette vérité, en se trouvant retenu loin de la France par d'impérieuses circonstances, lorsqu'à ces circonstances vint s'ajouter pour le maintenir d'autant plus strictement à la disposition des États généraux, la perspective d'une guerre qui, d'un moment à l'autre, pouvait éclater, non loin du territoire des Provinces-Unies, et dans laquelle l'armée néerlandaise serait fort probablement engagée. Aussi, Louise de Coligny écrivait-elle à sa fille Brabantine^ le

* Archives de Af. le duc de Caumont-La force.

172 LOUISE DE COLIGXY.

14 janvier 1610 * : « Vostre cadet est, tous les jours, eo délibé- «ration d*al1er à Paris; mais ces incertitudes des affaires de «Clèves et de Juliers le retiennent, d'heure à autre, pour ne «désirer pas, et avec raison, estre absent d*icy, s*il s'y commence « la guerre. Je croy que, dans peu de temps, on en sera résolu, « et alors luy et rooy prendrons nos résolutions, de quoy vous «serez avertis.»

Persistant, ainsi qu'il est facile de le comprendre, à confondre, dans ses pensées, son 61s et Anne de Roban, la princesse ajoutait: «J*ay reçeu les belles stances que ceste belle et vertueuse «fille a faites. Cest esprit tout parfait ne peut rien produire « quy ne luy ressemble. Je souhaite tousjours avec passion ce «que vous désirez. Mais il se faut voir; et, jusques-là, je ne «puis rien faire que des souhaits. Je leur ai escrit, c'est-à-dire, « à la mère et aux filles, il y a peu de temps. J'espère que nous nous « trouverons toutes ensemble devant qu'il soit longtemps: à ceste «heure-la nous en parlerons davantage; et cependant je vous « baise, chère fille, bien humblement les mains, et embrasse «mes deux petits mignons, de tout mon cœur.»

Quant à la sœur des deux petits mignons, elle continuait à occuper une grande place dans le cœur de sa tendre et vigilante grand'mère, que tout autorisait à dire, en parlant de Charlotte, si heureusement placée sous sa direction : «Je fais d'elle comme «de mon propre enfant.»

Si nous ne savions déjà, par le fait même de l'éducation que les filles de Charlotte de Bourbon avaient reçue de leur seconde mère, avec quel succès Louise de Coligny s'appliquait à élever l'enfance, nous nous convaincrions immédiatement de ses rares aptitudes, à cet égard, en la voyant à l'œuvre dans la continuité

* Archix'es de M. le duc de la Trémoille.

de son rôle materne], étendu à la petite Charlotte de la Trénaoïlle. Où trouver, en effet, plus de bonté, plus de sages ménagements, plus de perspicacité à démêler dans Teffervescence d'un caractère enfantin, le germe d'un riche développement ultérieur, que dans ce langage tenu par Taïeule à la mère de l'enfant^ :

a II faut vous dira que vous avez faict vostre fille bien glorieuse, a de luy envoyer de si belles robes. J'espère que vous aurez du ce contentement d'elle, car c'est un esprit admirable et qui, Dieu «merci, ne s'incline à nulles mauvaises conditions; mais aussi «elle ne peut encore s'arrêter pour apprendre ce que l'ondesireccroit. Mais quoy ? il faut l'avoir par patience et par crainte, car «il y a beaucoup d'enfance encore en elle, et son esprit veut «estre retenu par crainte; et sa bonne amie ne manque point «à luy en donner; et ne luy épargne-t-on point la verge, quand «elle en a besoin. 11 est vray que c'est le plus tard que l'on «peut, car je voudrois bien que la raison, et non la verge, luy « fit faire ce qu'elle doibt. 11 n'y a point de danger que vous luy «mandiez que c'est une grande honte de se faire encore donner «des verges, en l'âge oii elle est, et que vous ne voulez plus «qu'elle fasse de l'enfant; car il est bien certain qu'elle n'a que «le jeu en recommandation; et j'aime beaucoup mieux qu'elle «soit comme cela, que si elle appliquait son esprit, comme font «beaucoup d'autres, qui n'apprennent que de petites afféteries, « k quoy je vous puis asseurer qu'elle n*est nullement encline. «Cela vous doibt resjouir et faire vivre asseurée que j'en fais «comme de mon propre enfant ; et ne devez point craindre quelle « me donne de la peine. Au contraire ce m'est un extrême con- « tentement de pouvoir instruire une jeunesse à quy j'ay tant «d'obligations.))

Archives de M, le duc de la TrémoïUe. Lettre du 14 janvier 1610.

La princesse insistait volontiers sur l'expression de ses affectueux sentiments pour la jeunesse dont elle se disait si bienveillamment l'obligée, en renouvelant, dans sa correspondance avec M"^ de la Trémoïlle cette déclaration ^ : <k Enfin j'en fais comme «de ma fille propre, et m asseure, quand vous la verrez, que la « trouverez bien jolie. »

M"* de la Trémoïlle, durant un séjour prolongé à Vitré, pour la gestion de ses affaires» avait annoncé à sa belle-mère qu'elle comptait se rendre, vers la fin de janvier 1610, à Paris. Elle s'y trouvait, en février, lorsque Louise de Goligny, qui déjà l'avait entretenue de ses regrets et de ses anxiétés, relativement à la présence du prince et de la princesse de Condé en Brabant, revint sur ce triste sujet qui n'est que trop connu.

Il sufiira de rappeler ici que, pour soustraire sa jeune femme aux scandaleuses obsessions de Henri IV, le prince de Condé avait furtivement quitté, avec elle, le territoire français et cherché un refuge à Bruxelles, où les archiducs tenaient leur cour. Louise de Goligny, déplorant en secret l'outrageante passion du roi pour la jeune femme, au sort de laquelle elle compatissait, crut devoir se borner, dans les lignes qui vont suivre, à entretenir sa fille Brabantine des conséquences funestes que pourrait entraîner, au point de vue politique, la fuite du prince, et des vœux qu'elle formait pour qu'une réconciliation intervint entre lui et le souverain. Le silence gardé par la princesse sur les coupables obsessions de ce dernier, lui était imposé par le sentiment de dignité personnelle qui la caractérisait et par le respect des hautes convenances.

Voici donc ce qu'elle écrivit à la duchesse de la Trémoïlle ^ :

(n L'éloignement de France de Monsieur le prince nous fasche

* Archives de M» le duc de la Trémoïlle, Lettre du 25 février 4610.

* Archives de M, le duc de la Trémoïlle.

ce fort icy, et surtout le voyant au lieu où il est, où on taschera par ce toutes sortes d'artifices de le détourner de son debvoir. Mais je <K veux tousjours espérer qu'il sera plus sage. Je m'asseure bien «que, s'il veut suyvi-e le conseil de M. le prince* et M"™ la prina cesse d'Orange, qui sont auprès de luy, qu'il se réconciliera flc bien tost avec le roy, dequy la clémence et grande bonté e^t tant «reconnue, que, quand il y aura recours, il ne doibt point adoubter que Sa Majesté soit aussi preste à luy pardonner, que «luy à demander pardon.

« . . . . Pour moy, je croy que Monsieur le prince a perdu «l'entendement et qu'il est abandonné de Dieu, que d'ouïr ses « procédés à Bruxelles. Le cœur m'en crève, de voir un qui «porte le nom de Bourbon parmi ces gens-là. Je me trompe «bien, ou il sera bientost las d'eux, et eux de luy. Ils le des- «prisent desjà bien fort, à ce que j'entends. J'ay pitié de le voir «comme cela à sa ruine, et ceste pauvre princesse renfermée, à «ceste heure, comme dans une prison. Elle eust esté bien plus « heureuse d'épouser un simple gentilhomme. Mais encore ce qui «mefasche le plus, c'est de voir M. le prince d'Orange, je ne «sais trop comment, embarrassé parmi tout cela. Il n'a pas tenu « que nous ne luy ayons souvent mandé d'icy, qu'il s'en devoit « retirer ; et il nous mande aussy, tous les jours qu'il s'en revient « à Breda, et qu'il luy fasche fort d'y demeurer si longtemps, « mais qu'il espère tousjours de gagner qu3lque chose sur cest es- « prit malade. Depuis ceste belle alarme^ que vous en avez apprise, « nous n'en avons rien appris, sinon que de bouche. Il a encore adonné charge de nous dire qu'il seroit bientost à Breda.»

* Le prince d'Orange avait récemment épousé la sœur du prince de Condé.

* Dans la nuit du 43 au 44 février, le marq\iis de Cœuvres, ambassadeur du roi de France, avait tenté d'enlever la princesse de Condé.

Louise de Coligny aimait, en la personne de son cousin le prince de Condé, un fils de ce Henri de Bourbon qui avait été pour elle comme un frère, et en la personne de la Temme de Condé, une cousine d'autant plus chère à son cœur, qu'elle était la fille de son vénéré parent le connétable de France. C'est assez dire que la situation perplexe des jeunes époux, réfugiés alors à Bruxelles, froissait douloureusement la princesse d'Orange dans ses affections de famille. Mais, en même temps, elle trouvait dans d autres et plus intimes objets des mèoies affections une puissante diversion à sa douleur; car la nature de ses relations journalières avec ses enfants était pour elle une source de douc^ émotions. Plus elle les chérissait et se sentait aimée d'eux, plus elle s'attachait à leur prodiguer les marques de sa tendresse, en s'occupant avec une incessante sollicitude de tout ce qui pouvait contribuer à leur bonheur.

On sait, quant à celui de Henri Frédéric, qu'elle union elle désirait voir contracter par ce fils, sur l'avenir duquel elle faisait reposer ses plus chères espérances. Au printemps de 1610, elle souhaitait ardemment qu'il pût se rendre à Paris et à Sedan, et qu'elle eût elle-même la possibilité de quitter la Hollande, pour se retrouver avec lui dans l'une et l'autre de ces villes, où elle rencontrerait tour à tour ses filles Brabantine et Elisabeth. Sa correspondance avec l'une d'elle est précise, sur ces divers points.

Elle mandait, en effet, le 25 février, k la duchesse de la Trémoïlle*: «Vos frères sont, depuis quinze jours, à Utrecht, a pour essayer d'assoupir quelque brouillerie qui s'est mise dans a la ville, à quoy si l'autorité de Messieurs les Estats ne remédie, « il y aurait danger que cela n'en allumât de plus grande dans le ce pays; mais on espère que cela se raccommodera. Voilà des <K nouvelles d'Allemagne qui viennent d'arriver, par ou il semble

' Archives de Af . le duc de la TrémoïUe.

«que ces affaires de Juliers se porteront k la guerre. Si cela est, (ï il n'y a pas d'apparence que vostre cadet puisse aller encore en « France, car ceste seule attente luy a fait tenir pied-à-boule, «tout cest hyver, par Tadvis mesme de tous ceux qui Taiment ; ce car il avait bien envie de faire un tour auprès du roy, qu'il a ce extrême envie de voir. S'il y a moyen, il faut qu'il fasse «ce petit voyage de Sedan. Si M. de Bouillon est encore à «Paris, communiquez-en avec luy, et me mandez, s'il vous « plaist, comment il faudroit y procéder ; car j'y apporterois, «de mon costé, tout ce qui sera en ma puissance, ne desi- «rant rien tant au monde, que ce que vous souhaitez «aussi. — Vous me mandez que je vous escrive quand sera «mon retour: certes, chère fille, je ne le puis encore juger, «car il m'est bien mal aisé de me résoudre, que je ne voie ce « que deviendra voslre cadet. — Le Plessis m'a dit raille biens «de voslre aisné et mille gentillesses de vostre cadet, qu'il me «donne bien envie de voir. — Je suis si malade d'un grand «rhume, qui tient icy comme une coqueluche, que j'ay eu « grand'peine à vous faire ceste lettre. »

La maladie se prolongeant, la princesse écrivit, le 6 avril, à sa fille Brabanline : ^ « 11 y a plus de trois semaines que je suis « attachée au lit et à la chambre par le plus grand et le plus « fâcheux rhume que j'aye jamais eu, et sans lequel je fusse « desjà bien près de Paris. Mais, voyant les pasques si proches, «que je ne pourrois me mettre en chemin, n'estant pas encores « fort bien guérie, que je ne me trouvasse encore en ceste semaine «si pleine de cérémonie, c'est pourquoy je me suis résolue de «passer icy pasques et de partir, avec l'ayde de Dieu, deux ou « trois jours après, pour me rendre, le plus tost que je pourrai à « Paris, où je me promets que j'aurai ce bonheur de vous trouver

* Archives de M. le duc de la Trémoïlle.

a encores, et que par vostre faveur je pourrai estre logée dans un a quartier de la maison de M. de Bouillon où vous estes logée. «Ce me sera un extrême contentement, si nous pouvons estre a ensemble ; et, sur ceste espérance, je vous baise les mains. i>

Une lettre adressée de La Haye, le 13 mai, par IVIaurice de Nassau à sa sœur M"** de la Trémoïlle^, contenait, à la suite de maintes protestations d*amitié Traternelle, ce qui suit : a Vostre a fille devient bien sage et grandit. Nous avons souvent des que- « relies ensemble, et je m'asseure que vous la trouvères bien chan- « gée, quand vous la verre. Si Tarmée du roy vient vers Juliers, «j espère que je seroi alors plus près de vous; mais je ne m*ose (( pas encore promettre ce bonheur de vous voir, selon lextrème a envie que j*en ay et le grand contentement que ce me serait.»

Gomme Maurice de Nassau, Louise de Coligny savait que Henri IV se disposait à entrer en Allemagne, à la tête d'une armée ; mais ni le prince, ni elle, non plus que la nation française, au moment où ils appelaient de leurs vœux le succès de ses armes, ne pouvaient se douter de ce qui allait advenir.

A lactivité déployée, dans le présent, et à la perspective d'un avenir prospère, comme devant couronner une entreprise résolument conçue et exécutée, devait tout à coup succéder un immense sujet de deuil, d'une désastreuse portée.

Avec quelle rapidité les affaires publiques ne changèrent-elles pas alors de face !

Henri IV, voulant rehausser et affermir la situation politique de Marie de Médicis, durant labsence qu'il allait faire, avait décidé qu'il serait préalablement procédé à son couronnement.

Le 8 mai, la reine, à l'approche de cette solennité, écrivit, de Paris à la princesse d'Orange^: «Ma cousine, j'ay reçeu vostre

* Archives de M. le duc de la Trémoïlle. « Bibl. nat. mss. V^ Colbert, vol. 88, f> 25.

« lettre avec plaisir, pour y avoir recogneu vostre bonne santé. a Je serai tousjours très aise de recevoir semblables nouvelles c<et de tout ce qui vous apportera contentement. Quant à ce a qui se passe de deçà je vous assurerai de la bonne disposition (icdu roy, mon seigneur, de la mienne et de nos enfants, et vous « dirai que tout mon seing est de faire advancer toutes choses. <K Pour ce qui est des cérémonies de mon couronnement et de « mon entrée en ceste ville, j'espère, Dieu aydant, que ce sera «dans peu de jours avec joye et allégresse, àlaquelle j'espère a que vous participerez , par la bienveillance et bonne affection «que vous m'avez tousjours portée*, laquelle je vous prie me « continuer, conserver, et faire estât de la mienne. »

Le jour même, 13 mai , où Maurice de Nassau écrivait à sa sœur M"*® de la Trémoïlle, la reine était couronnée en grande pompe, à Saint-Denis.

Elle devait faire, le 16, son entrée solennelle dans Paris, lorsque, le 14, un horrible attentat vint frapper d'épouvante la capitale et plonger dans la consternation la nation entière: Henri IV, à sa sortie du Louvre, venait d'être assassiné !

Retenue en Hollande plus longtemps qu'elle avait pensé devoir l'être, Louise de Coligny ne put arriver à Paris, que la veille des funérailles du souverain.

* Marie de Médicis s'était déjà, plus d'une fois, montrée touchée de ces sentiments de la princesse, à son égard, elle lui avait adressé notamment en 1609, ces lignes : «Ma cousine, je vous prie de croire que vos «lettres ne m'importuneront jamais^ et que ce m'est un singulier conten- « tement d'en recevoir et d'apprendre par icelles, comme j'ay fait par vos «dernières, la continuation de vostre bonne disposition et de raffection « que vous me portez, dont comme je fais tous jours estât asseuré, aussy «vous devez faire le semblable de mon amitié et bienveillance envers «vous et les voslres» {Bihl. nat, mss. V*^ Colbert, vol. 87, p. 329).

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