CHAPITRE Vin
Arrivée de Dumaurier dans les Provinces-Unies. — Ses antécédents honorables. — Généreux appui que lui accorde la princesse d*Orange et dont il se montre reconnaissant. — La princesse écrit à \iUeroy, en faveur de Dumaurier. — Lettre de celui-ci à Villeroy. — Dumaurier, sur Tordre de son gouvernement, porte la parole devant les États généraux, contre Âerssens. — Lettre de la princesse à Villeroy, dans l'intérêt de Dumaurier.
— Ce dernier est élevé au rang d'ambassadeur. — Il rend officiellement hommage aux sentiments de la princesse et à son dévouement à Tégard de la France. — Bonté de la princesse pour Emilie première. — Correspondance de la princesse avec Puysieux, M*" de Monglat et le doge de Venise.
— Projet de mariage de Henri Frédéric avec la fllle aînée du landgrave de Hesse. Correspondance à ce sujet — Ce projet échoue.
Benjamin Âubery, seigneur Dumaurier, était petit-neveu de Jacques Aubery, qui, après avoir, en i55i^ courageusement porté la parole en faveur des victimes de Cabrières et de Merindol, devant la grand'chambre du parlement deParis^, s*était vu, en 1555, investi des fonctions d'ambassadeur extraordinaire en Angleterre, pour y traiter de la paix. L'exemple donné par le grand-oncle ne devait pas être perdu pour le petit-neveu. Un respect tout naturel pour d'honorables traditions de famille et un sentiment du devoir, d'autant plus énei^ique, qu'il dérivait de l'inspiration d'une sincère piété, portèrent Dumaurier à aborder
* Le chancelier de THospital parle avec éloge du plaidoyer d'Aubery, dans le second livre de ses épitres (Voir la 2« épitre, adressée au chancelier Olivier).
la carrière d*homme d'État et à consacrer au maniement des affaires publiques les aptitudes d'un esprit distingué et les aspirations d'un cœur généreux.
Il eut, dès l'âge de vingt-trois ans, en 1580, l'insigne honneur d'être accepté comme secrétaire par Tilluslre Duplessis- Momai, auprès de qui il recueillit, pendant quatre années consécutives, les féconds enseignements d'un pieux et noble cœur, d'une intelligence d'élite, d'un immense savoir, et d'une expérience consommée. La plus salutaire des préparations intellectuelles et morales qui puisse élever l'âme d'un jeune homme au niveau des graves devoirs de l'homme d'État, est assurément celle qu'il reçoit, au contact d'une grande et forte individualité, tout à la fois politique et chrétienne. Le jeune Dumaurier connut ce privilège, malheureusement trop rare, et il sut quels trésors de bénédictions jaillirent, pour lui, de ses rapports journaliers avec l'homme excellent qui l'avait admis dans son intimité. Le disciple répondit dignement, par son dévouement personnel et par sa vive gratitude, aux directions du maître éminent dont la bonté paternelle lui ménagea, au dehors, dès que le temps en fut venu, l'accès d'importantes fonctions.
Dumaurier ne tarda pas à être attaché au service du duc de Bouillon. Il le fut, à dater au moins de 1593, ainsi que l'établit sa correspondance avec Duplessis-Mornai *.
Cette correspondance, qui se soutint pendant une longue suite d'années, révèle, dès son début 2, le sérieux d'esprit et de cœur avec lequel Dumaurier mesurait la responsabilité inhérente à son nouvel emploi, lorsqu'il disait : ce les grands ne peuvent prendre a fiance, sinon en gens de bien, non pas comme on les interprète
* Mém. et Corresp. de Momai, éd. de 4824, t. 5, p. 429, 504, 510, 551,560.
« Lettre de juin 1593, ibid. t. 5, p. 469.
«aujourd'hui, vaillans et sages seulement, mais ayant la crainte «de Dieu. x> Elle témoigne, en outre, hautement de Taffectueuse confiance que Duplessis-Mornai avait placée en Dumaurier, de la protection qu*il lui accordait, et du dévouement dont le protégé donna, en diverses circonstances , des preuves sérieuses à son protecteur^. La vivacité des sentiments qu'éprouvait Dumaurier pour son vénérable ami, se traduit fréquemment, dans ses lettres, par des expressions telles que celles-ci : «Je me «représente à heur inestimable la confiance que vous me a témoignez prendre de ma fidélité à vostre service ; aussi n'apa praitrai-je jamais entrer en tous les effects que je pourrai a rendre à vos commandemens, que je préférerai tousjours, sans afeintise à quelconques autres, pour n'estre jugé coupable d'in- « gratitude envers le soin que vous daignés avoir de moi ^. «Je manquerais plus tost de soin et diligence envers tout le a monde, qu'envers vous, à qui toutes sortes de devoirs rendus «ne suffiraient à la volonté que j'aurai, toute ma vie, de vous «en rendre encore davantage*. »
En 1598, alors que Dumaurier continuait à remplir simultanément l'office d'intendant du duc de Bouillon, et celui de son chargé d'affaires auprès de Henri IV, Mornai lui prêta son appui, en tentant, soit d'améliorer sa position à l'égard du duc, soit de le faire entrer au service du gouvernement français; mais ses démarches, sous ce double rapport, échouèrent tour à tour devant l'inaction du duc de Bouillon et devant certaines considérations de personnes, qui, à la cour de France, firent incliner la volonté royale vers un ajournement.
« Lettre de juin t. 5, p. 410, 475, 551 ; t. 7, p. 474, 473, 496, 514, 518, 521, 524, 558; t. 8, p. 50, 51 ; t. 9, p. 126, 137, 146, 147, 152, 155, 164, 169, 180, 185; t. 10, p. 208, 214, 259, 365, 438, 486, 517.
« Ihid. t. 5, p. 410, lettre du 8 mai 1593.
' Ihid. t. 5, p. 551, lettre du 10 septembre 1593.
PendaDt plusieurs années encore, le duc de Bouillon retint auprès de lui Dumaurier et remploya dans diverses négociations. Celui-ci se trouvait en France pour les affaires du duc, en 1602, lorsqu'on chercha à le desservir dans T^sprit de Henri lY. La tentative échoua, car la seule autorité du noble caractère de Mornai, protecteur de Dumaurier, répondait suffisamment de la droiture de ce dernier, auK yeux du monarque, qui écarta les détracteurs par ces simples paroles: cNon, Du- «maurier n'est point méchant; il a été nourri par M. Duce plessis, oii il n'aura point appris de méchancetés^. »
D'intendant et d'agent accrédité du duc de Bouillon, Dumaurier devint l'un des secrétaires de Sully 2. -Il fut employé, à titre d'intermédiaire investi d'une confiance spéciale dans les négociations, dont nous avons parlé précédemment, qui aboutirent à la soumission du duc de Bouillon et à la main-mise exercée sur Sedan par Henri IV.
Ce prince appréciait tout particulièrement le caractère et la capacité de Dumaurier. La preuve en est, notamment, dans le choix qu'il fit de lui, en 1607, pour l'accomplissement d'une mission à la fois financière et politique, relative aux intérêts des Provinces-Unies des Pays-Bas, mission qu'il relata dans une dépêche adressée, le 8 juillet 1607, au président Jeannin ^, et au sujet de laquelle Yilleroy écrivit, les l®** et 5 août de la même année à ce célèbre négociateur ^ : ce Sa Majesté a choisi et commis a elle-même le sieur Dumaurier. Il n'est personne que Sa Majesté
* Histoire de la vie demessire Philippe de Mornai, in-4^. Leyde 1647, p. 292.
* Voir, sur le personnel et les attributions de ces secrétaires, les mémoires de Sully, éd. de 1788. Paris in-8o, t. 5, p. 255, 256.
' Voir le texte de cette dépêche , à sa date, dans le recueil intitulé : Négociations du président Jeannin.
* Voir, dans le même recueil, la lettre de Villeroy à sa date.
a estime capable d'une plus importante vaccation et chaîne, et c dont elle se confie beaucoup. Elle m*a dit vouloir qu*il y soit <i maintenu jusqu^à ce qu'elle l'emploie ailleurs, comme je vous a assure qu'elle aura la volonté, le désir; et s'y attend aussi «ledit sieur Dumaurier.»
Lorsque Sully, déplorant la mort de son mattre, et encourant, en i6ii , sous un nouveau gouvernement, une disgrâce immé* ritée, dut se séparer de ses secrétaires, il donna à Dumaurier des encouragements qui témoignèrent de l'estime qu'il avait conçue pour lui et de la confiance avec laquelle il lui présageait un brillant avenir. «Dumaurier disoit-il dans ses mémoires^, ce n'était guères bied connu que de Yilleroy ; avec cette protection, aque je lui assurai lui suffire, en la cultivant uniquement, et (i avec la science qu'il avait des affaires étrangères, jointe au ce talent de bien parler et d'écrire encore mieux, je lui fis voir «qu'il obtiendrait facilement de la reine et du favori quelque a emploi honorable. »
Sully ne s'était pas mépris. En effet, en 1613, Dumaurier fut appelé aux fonctions de représentant de la France dans les Provinces-Unies. Ces fonctions, antérieurement à 1613, avaient été exercées avec distinction, surtout par deux hommes de qualités diverses, mais dévoués l'un et l'autre à la cause de la France et de ses alliés, savoir : par de Buzanval et par le président Jeannin.
Le premier, à titre d'ambassadeur ordinaire pendant plusieurs années, et, en dernier lieu, à titre d'ambassadeur extraordinaire, avait, en maintes circonstances, rendu des services signalés. Aussi Henri IV qui depuis plus de vingt-cinq ans n'avait cessé de recevoir des preuves de son dévouement et de sa capacité,
* Mémoires de Sully ^ t. 5, p. 258.
D*était-il que juste lorsqu'il disait de lui^, eu auDOnçant aux États généraux, des Provinces-Unies son rappel en France: «Très chers et bons amys, le sieur de Buzanval, conseiller <cen nostre conseil d*état, qui a jusques icy résidé nostre ambasasadeur près de vous, nous ayant fait supplier par plusieurs ce fois de le rappeler, tant pour Tinfirmité en laquelle sa santé se «retrouve à présent, à cause de son vieil âge, que pour avoir (c moyen de donner ordre à ses affaires particulières, lesquelles «ne peuvent avoir reçeu beaucoup d'advantages pendant sa « longue absence , nous vous escrivons ceste lettre pour vous «prier, comme nous faisons, de lui vouloir donner congé, en «attendant que nous ayons fait choix de personne de mérite «qui lui puisse succéder en ceste charge^ et la remplir avec «autant d'équanimité, prudence et circonspection qu*a fait ledit « sieur de Buzanval , la procédure et la sincérité duquel nous «estant cogneues, nous estimons que, pendant qu'il a résidé, «de nostre part, près de vous, vous n'aurez eu que tout subject
* Recueil des lettres missives de Henri IV, t. 7, p. 20, lettre du 22 octobre 1606. — De Thou (Hist. univ. l. 8, p. 783 et suiv. et t. 9, p. 199) parle favorablement de Buzanval, et résume en ces termes (t. 10, p. 214) Topinion qu'il s'était formée de lui : «Paul de Chouart, sieur de «Buzanval^ qui^ depuis longtemps, remplissait avec tant d'honneur les «fonctions d'ambassadeur de Sa Majesté auprès des États généraux^ « etc. etc. »
' Le successeur immédiat de Buzanval fut Élie de Laplace^ sieur de Russy, fils de Pierre de Russy, premier président de la cour des aides, si connu comme historien et comme victime des égorgeurs de la Saint- Barlhélemy, sous le nom de président de Laplace ( Voy. de Thou , Hist, uniVy t. 4, p. 596 et t. 10, p. 214). — Mezeray, Abr. chron. t. 3, p. 615. — La correspondance de Henri IV (t. 7, p. 449, 450, 451, 454, 465, 506, 882, 907, 931, 942) contient diverses lettres adressées par ce monarque à Élie de Laplace. Une lettre du 2 mai 1607, ibid. t. 7, p. 206, mentionne la nomination de ce dernier comme ambassadeur ordinaire de France à La Haye.
cd*eD demeurer trèscooteots et satisfaits, ainsi que nous espèce roDS que vous le serés de celuy que nous envoyerons en son «lieu.
Les liens d'une étroite amitié unissaient de Buzanval à Mornai. Une volumineuse correspondance , qui s étend de 1583 à 1607, époque de la mort du premier de ces deux hommes recommandables^, atteste non seulement la vigueur d'intelligence et la sagesse avec. lesquelles ils maniaient les affaires politiques, mais aussi Télévation des sentiments qui présidaient à leurs intimes relations. Un intérêt saisissant s'attache à la lecture de la plupart de leurs lettres. Mornai s'y montre, comme ailleurs, sous les principaux aspects de son noble caractère. Moins généralement connu que ce grand homme, de Buzanval s'y révèle comme un négociateur habile , plein de déférence pour les conseils de son illustre ami, et surtout comme un homme de cœur et de dévouement; témoin, entre tant d'autres, ce passage d'une lettre adressée par lui , vers la fin de sa carrière ^, à Madame de Mornai : a Je ne puis rien offrir à M.. Duplessis, car tout ce qui «est en moi est sien ; mais si, par adventure , il avoit oublié la <c puissance qu'il a sur moi , ou que sa discrétion ne lui permît a d'en user aussi librement qu'il peut , faites-moy cest honneur, a Madame, de le lui ramentevoir et de me commander en quoi il «se voudra servir de moi.» Témoin encore la lettre si profondément sympathique du 1^"^ novembre 1605^ que reçut de lui Ph. de Mornai, alors qu'un immense deuil de famille déchirait son cœur et celui de sa digne compagne. On peut peindre d'un
* Voy. Négoc, du président Jeanniji^ lettres des 3, 11 et 24 septembre 1607, de Jeannin et de Russy au roi , relatives à la mort et aux obsèques de Buzanval.
• Mém. et Corresp, de Mornai, éd. de 1824, t. 7, p. 466, 467, lettre du 18 décembre 1597.
> Ibid. 1. 10, p. 134.
trait BuzaDval , en disant de lui , que , si sa vie publique fut celle d'uD homme d*État distingué, sa vie privée fut celle d'un homme doué de ces grandes qualités du cœur, que rehausse et féconde, dans leur expansion , le sentiment religieux.
Il n'en fut pas complètement de même du second des prédécesseurs de Dumaurier, dans Texercice des fonctions de représentant delà France auprès des Provinces-Unies. En effet, si le président Jeannin se montre négociateur consommé, écrivain judicieux et lucide, ainsi que Tattestent ses remarquables dépêches, et même un orateur disert et habile^, comme le prouvent les harangues qu'il prononça au sein de grandes assemblées , il n'en est pas moins vrai qu'il ne puisa, ni dans son éducation première, au foyer domestique, ni au milieu des rangs désordonnés des ligueurs, lors de ses débuts dans la carrière des affaires publiques, les principes élevés qui ne cessèrent d'animer de Buzanval, dès sa jeunesse, parmi les réformés. En un mot, si Jeannin fut, au point de vue des facultés intellectuelles , un diplomate d'une incontestable supériorité, il faut du moins reconnaître que, dans la sphère morale et religieuse, il demeura tout à la fois comme homme public et comme homme envisagé dans la vie privée , de beaucoup inférieur à de Buzanval.
Élevé à la forte et noble école de Ph. de Mornai , Dumaurier, par ses antécédents, par ses sentiments, par son caractère, se rapprochait singulièrement de Buzanval. Il était donc naturel que, chargé désormais de représenter la France auprès des
* Grotius (^AnncU. et hist. des troubles des Pays-Bas, éd. de 1662, liv. 16, p. 615) dit, en parlant de Jeannin : cil était si puissant en paroles «et tellement maître des mouvements de son visage que, quand il cachait «le plus ses sentiments, il semblait toujours qu'il parlait à cœur ouvert. » — De son côté, de Thou (Hist, univ. t. 10, p. 214) dit : «Pierre Jean- «nin, président au parlement de Dijon, et conseiller d'état, personnage «qui joignait à une grande candeur une rare éloquence et une habileté « extrême pour les négociations. »
ProviDces-Unies» il le prit tout spécialement pour modèle, et s attachât à continuer ses honorables traditions, sans perdre de vue d'ailleurs celles de Jeannin, qui avaient aussi, à ses yeux, une grande valeur. En effet, s*il savait quelle haute estime avaient conçue pour de Buzanval Henri IV et les États généraux des Provinces- Unies , jl n*oubliait pas non plus que ces mêmes États, en parlant de Jeannin à ce monarque, lui avaient écrit: a Nous remercions Voslre Majesté de nous avoir envoyé un tel a personnage qui nous a laissé beaucoup de témoignages de sa «très grande expérience , de son jugement, de sa prudence et « de Sa bonne conduite es grandes affaires, et qui par sa magna- «nimité et singulière dextérité, a surmonté toutes sortes de «difficultés qui se sont offertes; tellement que tous gens de bien «ont contentement de lui et de ses actions, louant et remercaint «de bon cœur Vostre Majesté particulièrement de ce bienfait.» Au moment où, en i613, Dumaurier fut appelé à résider auprès du gouvernement des Provinces-Unies, les dispositions de ces dernières à Tégard de la France n'étaient plus tout à fait les mêmes qu'au temps de Henri IV et de ses représentants, Buzanval et Jeannin. De Reffuge, alors ambassadeur, venait, par des considérations dans le détail desquelles il est inutile d'entrer ici, d'être rappelé en France, pour y jouir, disait-ou, d'un congé; mais, en réalité, le gouvernement, tout en n'investissant, à sa place, Dumaurier que de fonctions temporaires, en apparence, avait l'intention de rendre prochainement la situation de celui-K)i définitive, en l'élevant au rang d'ambassadeur ordinaire, ainsi que lui-même nous rapprend ^.
• Voir récrit intitulé : « Extrait des préceptes de M*" Dumaurier, c( Benjamin Aubery^ à ses enfants», p. 19i, 193, dans les mémoires pour servir à T histoire de Hollande el des autres Provinces-Unies, par messire Louis Aubery^ chevalier, seigneur Dumaurier. Paris i688.
Ce choix froissait divers intérêts et transformait en détracteur plus d*uQ ambitieux, déçu dans ses poursuites et dans ses prévisions. De là surgirent pour le nouvel ambassadeur certaines difficultés aggravées, dans les rangs de la société néerlandaise, par les préventions et les calomnies dont il fut Tobjet. Il s'agissait de dissiper les unes, d'anéantir les autres , de concilier à un homme essentiellement honorable l'estime des honnêtes gens, en le faisant connaître tel qu'il était, et d'assurer au représentant de la France le respect que devaient imposer ses hautes fonctions. Ce triple but fut efficacement atteint par l'influence de la princesse d'Orange.
Héritière des vertus maternelles et paternelles, la digne fille de Charlotte de Laval et de Gaspard de Coligny soutint Dumaurier, de toute l'autorité de son expérience et de son crédit, ainsi ^ue de toute l'énergie de son inépuisable bonté. Il trouva dans l'incessante sollicitude dont l'entoura cette princesse , un appui d'une inappréciable valeur.
Laissons ici parler Dumaurier lui-même ; car les sentiments de gratitude qui débordent dans les lignes suivantes n'honorent pas moins le protégé que la protectrice.
«Je suis obligé, dit-il *, d'exalter l'extrême et grande obligaa tion que moy et les miens aurons pour jamais à Madame la « princesse douairière d'Orange, digne fille de ce grand amiral de aChastillon, si pieux, si homme de bien et si fameux capitaine. « On ne pourroit celer, sans trahir la vérité, qu'entre les excelcc lentes et rares vertus dont elle est ornée et qui la rendront ce célèbre et immortelle à la postérité, elle en a une singulière, ccd'estre la plus officieuse et bienfaisante qui soit sous le soleil : a prévenant mésme, par une magnanimité qui lui est naturelle, a les supplications de ceux à qui son assistance est utile ; ce
* Mémoires précités d'A. L. A. Dumaurier, p. 195, 196, 197.
c qu'après une infinité d*aulres, je puis témoigner par ma propre ((expérience, en cette occasion ; car lui ayant dit l'ouverture que (cM. de Villeroi m'avoit faite ^, non seulement elle m'en témoicgna de la joye, mais me fit celte grâce de me promettre sa ce faveur, qui seule me pouvait combler de contentement; car, € inconnu que j'étais en ce pays-là, et dépourvu de plusieurs a choses qui m'eussent été nécessaires pour m'y faire agréer, aj'avois besoin qu'elle me prist en sa protection et qu'elle me a daignât recommander; ce qu'elle fit avec un tel excès de bons a témoignages, où il a été nécessaire, qu'elle a voulu, par cette (( libéralité suppléer à la multitude de mes défauts, et, de plus, a anéantir et détruire une infinité de calomnies, que la haine, (c en quelques7uns, et l'envie et la douleur en quelques autres, ce excitèrent contre moy, de toutes parts, quand on vit qu'on «me donnoit cet emploi.
cËt parceque, de tous les vices, l'ingratitude est le plus détesa table, particulièrement à moy qui l'ai toujours eue en grande « horreur, je me sens obligé de vouer à cette bonne et sageprin- <( cesse mon très humble service , pour le reste de mes jours, <K mais aussi de transmettre cette obligation à ma postérité. C'est € pourquoi je recommande à mes enfans, par le soin qu'ils doivent ce avoir de me plaire, et par la bénédiction qu'ils espèrent de « moi, de faire tous profession d'être ses serviteurs afiectionnez a et de Monseigneur le prince , son fils, et de ceux que Dieu ce donnera par lui successeurs à l'illustre maison de Nassau, afin «que l'obligation que cette dame a voulu si généreusement et si ce libéralement avoir pour moi, ait pareille et même plus longue « durée que ma propre vie. »
* De Villeroy avait promis à Dumaurier de transformer, aussi promptement que possible, la situation de suppléant intérimaire de de Refluge en celle d'ambassadeur en titre.
Suivons maintenant Dumaurier dans les principales phases de sa carrière, à dater de Tannée 16 j 3, et surtout dans la continuité des rapports si intéressants qu'il soutint avec son émimente protectrice.
Dès que Dumaurier fut arrivé en Hollande, la princesse d'Orange, qui s'intéressait vivement à la consolidation de sa situation diplomatique, s'empressa d'écrire à Villeroy, dont elle connaissait les dispositions favorables^ :
«Monsieur, je me suis fort bien ressouvenue de la charge a que vous me donnastes, lorsque je pris congé de vous, à mon apartement de Paris, touchant Monsieur Dumaurier; mais, à a mon arrivée ici, j'appris de Monsieur de Reffuge, qu'il estoit ((OU devoit estre bienlost en chemin pour venir, comme il arriva « aussy, peu de temps après moy ; ce qui me fit juger, Monsieur, a que vous estes hors du doute que quelques-uns vous auroient a voulu donner, que ledit sieur Dumaurier ne fust pas agréable aicy; chose dont je m'asseure que vous estes, à ceste heure, «bien particulièrement informé par M. de Reffuge, qui n'aura « pas manqué de vous témoigner, qu'outre que Messieurs les a Estats et Monsieur le prince Maurice, mon beau-fils, ne trouaveront jamais à redire au choix qu'il plaira à leurs majestés «de faire de celuy qui sera icy de leur part, particulièrement la a personne du sieur Dumaurier leur est fort agréable, pour les «mérites et les louables qualités qu'il possède; ce que j'ay c( encores plus remarqué depuis le partement de Monsieur de «Reffuge, et dont je viens tout présentement encore d'avoir «asseurance par les deux personnes qui ont le plus de pouvoir «en cest estât, et ce, d'autant plus qu'ils sçavent. Monsieur, «que vous affectionnés ledit sieur Dumaurier, et que c'est vous «qui en avez fait le choix. C'est ce qui m'a donné subject de
' Lettre du 23 juin 1613. Bibl. nat. mss. f. fr. vol.15.950, f" 32.
a vous fayre celte lettre, et pour vous dire encore une parlicula- « rite qu'ils m'ont dite, qui est que, si Monsieur de Reffuge ne «revient point, ils jugent fort à propos, et pour le service de ce leurs majestés et pour le bien de cest estât, que bientost vous adonniés à M. Dumaurier la qualité qu*il doibt avoir en ces «provinces, et qu*il seroit à désirer qu'il eust desjà.]»
De Villeroy, dans une réponse qui fut communiquée à Dumaurier par la princesse, assura celle-ci qu'il tenait grand compte des faits qu'elle lui signalait.
Touché, comme il devait l'être, de la bienveillante démarche de sa protectrice auprès de Villeroy et du bon vouloir de celuici, Dumaurier lui écrivit* :
a Monseigneur, j'ay reçue celle dont il vous a pieu m'honorer, a du 2 du passé, avec celle pour Madame la princesse d'Orange, «que je luy ay rendue. Vostre bonté me comble de trop de « bénédictions et de grâces, daignant prendre la peine de m'as- «surer de plus en plus de vostre si favorable protection, que ce vostre créature voit et sent en infinies sortes, mais principalece ment en ce qu'elle rompt toutes les vagues qui la menaçaient. «Aussi ne saurait-elle. Monseigneur, qu'avec sa propre vie « vous faire remergiment condigne à tels bienfaits dont vous «avez daigné de nouveau l'accabler par vos lettres à madite «dame, qui m'a fait l'honneur de me les monstrer. ]>
Depuis quelque temps était revenu de France en Hollande un personnage contre lequel s'élevaient de sérieux griefs, et duquel il s'agissait de démasquer la conduite, afin de lui ôter, par là, tout moyen de continuer à troubler, par de coupables menées, le monde politique. Cet homme, qui alliait à certains talents des habitudes d'intrigue, d'astuce et de cupidité, était
* Lettre du 13 septembre 1613, Bibl, nat. mss. f. fr. vol. 15,951 , f«235.
François Aerssens, fils de Corneille Aerssens, greffier des Etats généraux des Provinces-Unies.
Il avait, durant son séjour en France» d*abord sans fonctions déterminées, puis, plus tard, en qualité d'agent accrédité des Provinces-Unies, gravement mécontenté Henri IV et le gouvernement qui succédait à celui de ce souverain. Force avait été de prononcer son rappel. De retour dans sa patrie, il y éclatait en menaces, en forfanteries de tout genre et en calomnies contre la France et contre son représentant. Dumaurier, qui d'ailleurs robservait de près, et qui, tout en demeurant dans la ligne d'une parfaite droiture et d'une extrême modération, ne négligeait rien pour déjouer ses manœuvres, reçut de France l'ordre formel de signaler aux États généraux les actes de ce coupable agresseur. ]1 s'acquitta de cette tâche avec une fermeté d'attitude et de langage qui impressionna fortement les États généraux, et qui réagit utilement sur l'opinion publique, car l'estime générale le vengea de l'inimitié et des invectives d'Aerssens.
Dumaurier, fort de l'appui que lui prêtait Louise de Coligny, avait, le 11 novembre 1613, porté la parole devant les États généraux contre Aerssens^. Il manda, le 17 du même mois, à Villeroy 2 : «Madame la princesse douairière d'Orange a reçu à a grand honneur et avec un extrême contentement la lettre qu'il a vous a pieu lui écrire. Certes, Monseigneur, cela est venu à <c souhait, même sur le point de cette affaire ^. Il est certain <c qu'elle affectionne passionnément le service et contentement de «leurs majestez; et, quand il plairoit à' la royne, par intervalle, «lui donner quelque témoignage du ressentiment qu'elle en a, c( cela, Monseigneur, ne pourrait sinon produire de bons effets.»
• Mémoires de Louis Aubry Dumaurier, p. 381.
• Bibl nat, mss. f. fr. vol. 45,954, f> 238.
• L'affaire d'Aerssens.
De Villeroy ne manquait pas d entretenir Marie de Médicis dans de bienveillantes dispositions à Tégard de Louise de Coligny. I^ preuve en est dans ce passage d'une lettre adressée au premier secrétaire des commandements par la princesse: cJe a vous rends grâces des bons oflSces qu*il vous plaist me départir a auprès de la royne, en assurant sa majesté combien je suis sa «servante*.»
Dans cetle même lettre, la princesse exprimait à de Villeroy la part qu'elle prenait à sa douleur de père, en amie «qui avait voué «beaucoup de service» à la fille qu'il venait de perdre, Madanoe de Puisieux, femme de Pierre Brulart, vicomte de Puisieux \
La protectrice de Dumaurier ajoutait, en ce qui concernait ce dernier :
« Il y a. Monsieur, quelques jours, que j'avois délibéré de vous «escrire sur un subject que m'en avait donné M. de Barnevelt, «qui regarde M. Dumaurier, mais me ressouvenant que vous «m'aviez mandé, il y a quelque temps, que vous auriez mé- « moyre en temps et lieu, de ce que je vous avois escript, que « l'on trouvoit icy nécessaire pour le service de leurs majestés «et pour le bien de cest estât, qu'il portast le nom de ce dont «il exerçoit la charge, j'avois différé jusqu'à ceste heure que «M. le prince Maurice et M. le comte Guillaume, trouvant que «je vous escrivois, m'ont mise sur ce mesme discours et m'ont «conseillée, Monsieur, puisque vous-mesme m'aviez ouvert le « chemin d'oser vous en escrire, de vous advertir que, plus que «jamais, ils le trouvaient nécessaire, qui est aussy l'avis de «M. de Barnevelt, et le trouvant tous trois si digne et si capable «de ceste charge, qu'ils s'estonnent de quoy on diffère tant à
* Lettre du 18 décembre 1613 {Bihl. nat. mss. f.fr. vol. 15,950, f^29).
• De Puisieux était adjoint à Villeroy, pour le service des affaires étrangères.
ccluy donner. Le sieur d*Aerssens en a bien sçeu lirer du profit, «jusqu'à s'oser promettre qu'il n'auroit jamais ceste qualité «d'ambassadeur; et qu'il avoit assez d'amis à la Haye pour «le faire rappeler, sy luy ne retournoit point. Je n'ay rien «voulu dire à M. Dumaurier de ce que je vous escris, crai- «gnant de luy en augmenter ou diminuer son espérance, qu'il « fonde toute sur l'honneur de vostre bienveillance ; mais j'ose « vous supplier de me mander ce qu'il vous plaist que je res- « ponde à ces messieurs que je vous ay nommés.
« 11 y a encores cest autre subject, Monsieur, sur lequel nous « allons entrer en peine : c'est M. Vinoult, ambassadeur d'An- « gleterre, que nous attendons d'heure à autre. Ils se peuvent « rencontrer souvent ensemble, comme ils ont fait deux fois, en «mon logis, devant que le sieur Vinoult fist son voyage. Ils se « trouveront empeschez, et moy aussy, pour leur rang; de façon, «Monsieur, que vous me ferez beaucoup d'honneur, s'il vous « plaist me mander comme je m'y dois gouverner. »
L'intervention de la princesse, basée sur des motifs et des considérations d'un ordre supérieur, ne tarda pas à porter ses fruits; car bientôt les situations respectives furent nettement fixées. En eifet, tandis que François Aerssens, atteint par la réprobation publique, était destitué de ses fonctions, Dumaurier se vit aifermi dans les siennes par son élévation au rang d'ambassadeur, et de Languerac fut envoyé par les Etats généraux des Provinces-Unies en France , pour y occuper le poste qui venait d'être retiré à Aerssens.
Dumaurier se montra favorable à de Languerac, en disant de lui à Villeroy * : « Il est de si noble extraction, de tel savoir, et
* Lettre du 6 mars 1614 {BibL nat. mss. f. fr. vol. 15,954, P 240). — Voir une autre lettre, du même jour adressée par Dumaurier h de Puisieux {Ibid. vol. 15,956, f« 51).
a de si bonne vie, que le choix pour cet emploi n^eust pu eslre a fait d aucun autre en qui toutes qualités eussent mieux pu se et monlrer ensemble. »
Dans Texercice de ses hautes fonctions, qui rappelaient à soutenir des relations suivies avec Louise de Coligny et avec son fils» Dumaurier s*empressa de rendre officiellement hommage aux sentiments qui animèrent ce dernier à Tégard de la France, et que lui avait inspirés la princesse sa mère. Il s*acquitta de ce devoir, en inscrivant dans une dépêche expédiée, le k mars à de Puisieux, ces lignes significatives ^ : c Monsieur le prince Henri «est parti, ce matin, pour Héidelberg, avant lequel parlement, ttje Tai veu et entretenu sur les choses qui se passent en France. a Sur quoy il m*a franchement protesté qu'il porterait, à toute tt heure, sa vie pour le service de leurs Majestez, contre qui que ce a soit, et que la dignité du roy et bien de son royaume, comme caussy, dans le sentiment des grandes obligations quecest Estât a leur a, il tirera son épée conlre tous ceux qui voudront préjucdicier, en quelque sorte, que ce soit, à leurs dites Majestés; de a quoy il ma donné charge de leur donner assurance de sa part. »
La correspondance de Dumaurier prouve qu'il lint particulièrement à seconder le désir qu'éprouvait la princesse d'Orange de voir son neveu Chastillon investi du commandement supérieur des troupes françaises employées au service des Provinces- Unies. A l'investiture de ce commandement se rattachaient diverses questions secondaires, dont l'ambassadeur de France contribua, en ce qui dépendait de lui, à faciliter la solution^.
' Bihl. nat. mss. f. fr. vol. 15,956, P 47.
• Voir lettres de Dumaurier à de Puisieux, des 29 avril, 12 mai, 2 juin, 19 el 26 juillet 1614 {Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 15,956, (^ 82, 85, 93, 125, 131). — Voir aussi le brevet de nomination, du l^f mai 1614 et la ratification, du 25 juillet, dans l'histoire de la maison de Coligny par du Bouchet, p. 707.
Satisfaite de ce côté, la princesse ne Tétait pas, d'un autre, en sachant sa fille Brabantine toujoui^ engagée, pour défendre ses droits et ceux de ses enfants, dans des démarches et des procès dont elle aspirait à voir l'issue. Le 7 juillet 1614, elle lui écrivit, de La Haye^:
a Madame ma fille, ces trois mots ne vous apprendront pas dc tant de mes nouvelles comme feront ces honnèstes personnes ce qui vous les portent. Je vous avois mandé que je m'en allois à a Spa , mais le mauvais temps de ceste année a fait que tout le a monde m'a déconseillé ce voyage. Me voilà donc tousjours à «La Haye, où j'ay plus de repos et d'esprit et de corps, que vous «n'en avez à Paris, à solliciter vos procès, dont j'ay bien envie ce d'apprendre que vous avez eu une bonne issue telle que la vous a souhaite vostre pauvre maman, qui baise vos mains, en toute «humilité, et, par vostre permission, celles de Mademoiselle de « la Trémoïlle. Je la souhaite icy, cependant que vous estes en « vos sollicitations : je m'imagine qu'elle s'y plairoit plus qu'à « aller courtiser Messieurs les conseilliers.»
La question des procès alors suivis revient dans une lettre du 2 septembre .1614, contenant d'ailleurs quelques nouvelles relatives aux événements contemporains^:
« Madame ma fille, je participe au contentement que vous « recevez de tenir ceste chère sœur ^ à Paris. Je m'asseure qu'elle « vous aide bien à solliciter, à ceste heure que vous estes près « de voir l'issue de ce fascheux procès. Je vous envoie la lettre, «que vous avez désirée, de Monsieur mon beau-fils. Jel'ay faicte «faire sur les mesmes termes de la vostre; mais, pour ce qu'il
* Archivées de M. le duc de la TrémoïUe.
« IMd.
' La duchesse de Bouillon.
«me la vient d'envoyer toute fermée, je crains qu'il ne se sera a souvenu d*y mettre quelques mots de sa main, comme je luy <r avais dit que vous le desiriez. Il est tellement occupé, à cesle c heure, qu'il est sur son partement pour aller en campagne, a qu'il n'a pas le loisir de faire tout ce qu'il désire. Le marquis a de Spinola a pris dix et autres petites villes quy luy ont ouvert a leurs portes. Il est à ceste heure, devant Wesel où il n'y a ny <ï garnison, ny forteresse; de façon que je croy qu'elle se rendra a incontinent, car vostre frère n'y peut aller si tost que luy. Il y a a icy un ambassadeur d'Angleterre qui assuroit fort que l'armée a de Spinola ne marcheroit point. Cela a amusé Messieurs les a Eslats et empesché qu'ils n'ont mis la leur en campagne jusqu'à a ceste heure, que voilà tout le monde si empesché de ce partea ment, que je n'ay loisir de vous dire autre chose, sinon que je « prie Dieu , de tout mon cœur, qu'il vous donne bonne issue de «vostre procès, et que vous aimiez tousjours vostre maman, «comme parfaitement elle vous aime et vous honore, et vous «baise, un million de fois, les mains.»
Le litige existant entre M"^de la Trémoïlle et sa partie adverse louchait encore si peu à son terme, au printemps de 1615, que la princesse disait alors à sa fille ^ :
« Je ne sçay ce que je doibs croyre de ce que me rapporte le «frère de M. Durand, qui est arrivé depuis deux jours, que « M"*® d'Elbœuf n'a point voulu tenir Taccord que vous m'aviez «mandé avoir fait ensemble; cela me met en peine, et je vous « suplye que je sçache ce qui en est. »
Passant à d'autres sujets, la princesse ajoutait: «Au reste, «tout ce que j'ouïs, et par paroles et par escrit, ne me chante « que tout présage de malheur en ma pauvre patrie ; de façon «que ce n'est pas pour me faire prendre envie d'y aller; aussy,
* Lettre du 23 avril 1615 {Archives de M, le dtic de la TrémoiUe).
c( n'en ay-je nulle, mais bien d'user le reste de mes jours icy a doucement à prier Dieu.
ce Nous ne sçavons encores où nous en sommes pour les affaires «de Juliers : on ne veut pas rompre la trêve ; aussy n'exécute- « t-on rien en l'accord, et prévoit-on que l'on ne veut rien, a sinon couler le temps.
a J'ai vu le ballet de Madame imprimé, que je trouve parfai- (ctement beau, et regrette que Mademoiselle de la Trémoïlle a n'en aye esté. Il me tarde d'apprendre le retour de M. de la «Trémoïlle. Tout le monde me dit que M"^ la maréchale de ce Fervacques va espouser M. de Soubize ; mais je ne croy pas. oc Nous attendons icy dans peu de temps M. le prince et M™' la ce princesse d'Orange.»
Alors qu'en juillet 1615 M"*® de la Trémoïlle continuait à s'occuper de ses procès, elle reçut de sa mère les lignes suivantes * :
«Madame ma chère fille, j'apprends avec beaucoup de regret «que vous estes tousjours à la poursuite de vos procès. Je vous «en plains infiniment, car je croy que c'est un des plus fascheux d exercices du monde; mais, pourvu qu'il plaise à Dieu que « vous en ayez bonne issue, vos peines ne seront pas tant à « plaindre.
«On m'a dit que l'on vous a ces jours passez, donné une «mauvaise, mais. Dieu mercy, fausse nouvelle, de la mort de «M. le comte Guillaume, et que mesme vous en avés pris le «deuil, jusqu'à ce que le comte Jean, vostre cousin, a passé à « Paris, qui vous Ta faict laisser. Je ne sçay qui s'est plu à vous «donner ceste alarme. Il se porte bien, Dieu merci, comme «sont vos frères, et moy aussy à ma rate près.
« Je désire bien de sçavoir si M. de la Trémoïlle est sur son
* Archives de M. le duc de la Trémoïlle.
a retour, et me fasche d'apprendre, par vos lettres, que voslre a pelit soit devenu d'humeur sy mélaucolique. Sy est-ce qu'il est «bien où il peut avoir toutes sortes de divertissemens, pour luy « rompre ceste humeur ; et croy que vous n'y oubliez rien.
€ Pour Mademoyselle de la TrémoïUe, je croy que vous pensés aà la marier: et, à mon avis, vous ne trouvères pas tant de « diflTicultés que moy à marier vostre frère. Je vous avoue que a cela me travaille bien l'esprit de voir passer les années, et, par a conséquent, la fin de mes jours approcher, sans avoir nul achea minement à une chose que je désire passionnément. Je m'asseure «bien que, sy vous y pouviez ayder, que vous n'y plaindriés a vos peines, non plus qu'à vos procès.
a Ce ne vous est peu de contentement d'avoir M. de Bouillon «auprès de vous; mais il seroit encores plus grand, s'il estoit «accompagné de Madame de Bouillon, que je pense qui, de son «costé, s'ennuie bien d'eslre sy longtemps absente, et de luy et «de sa petite troupe, qu'elle a laissée à Sedan.
« On ne nous parle icy que de préparatifs qui se font pour le « voyage des mariages *. Je croy bien que vous ne serez pas de «celles qui y accompagneront la reine. Pour moy je me trouve «sy bien en Hollande, que je n'ay envie d'en partir, si ce n'estoit «que je vous puisse rendre du service, car, pour cela, j'irois au «bout du monde, estant tousjours la bonne maman.
«Je vous demande. Madame ma chère fille, ma foire de Saint- «Germain; mais sçavez-vous de quoy? c'est de vostre beau « portrait. Mais je voudrois bien qu'il fûst de la main de Ferdi- «nand, car je trouve que c'est luy qui vous fait le mieux res- « sembler, et qu'il soit, s'il vous plaist, de la grandeur de la « ficelle que je vous envoyé. La hauteur est toute la ficelle ; et le « petit nœud , c'est la largeur. Tout le monde s'étonne que je
* Savoir : Celui de Louis XIII , et celui de l'aînée de ses sœurs.
a ne Taye point. J'ay bien ce petit Van Borrus qui fut fait quand «vour estiez petite »
Depuis longtemps Louise de Goligny faisait les plus grands efforts pour alléger la situation pénible qu'avait créée, à l'une de ses belIes-fiUes, Emilie première, un mariage contracté, dans d'assez étranges circonstances, avec Dom Emmanuel, prince de Portugal, contre le gré de Maurice de Nassau. Rien ne justifiait la dureté tenace avec laquelle celui-ci traitait sa sœur, la tenait à distance, et lui refusait tout appui, ainsi qu'à son mari et aux: enfants issus de leur union. Louise de Goligny et, d'accord avec elle, son neveu, le comte Guillaume, toujours prêt à la seconder dans l'accomplissement de ses généreux desseins, n'avaient cessé de tenter un rapprochement entre le frère et la sœur, lorsqu'enfin, à la suite d'énergiques remontrances, Maurice parut disposé à se relâcher tant soit peu de l'injuste rigueur qu'il avait manifestée jusque là. Informée de cette circonstance, la princesse d'Orange s'empressa d'adresser au comte Guillaume la communication suivante ^ :
«J'ay veu ce que me mandés touchant M"^ la princesse de «Portugal, pour le regard de ses enfans qui sont en France; «elle sera bientost satisfaite, de ce costé-là, car M. son mari « les fait venir, et je croy qu'à ceste heure, ils sont en chemin. «Je serois bien de vostre opinion, qu'elle ne se tînt point si « éloignée de son frère et qu'elle vécût plus privément avec luy. ccLuy mesme m'a tesmoigné que c'est chose qu'il desiroit, et je a luy ay escrit à elle, et Tay dit, de bouche, à M. son mari, pour a luy dire. Je scay bien qu'elle feroit plus auprès de son frère que « tout ce que nous tous luy en pouvons dire. Quant à la coma pagnie de cavalerie, je luy en ay parlé : il m'a dit qu'il n'y en «avoit point de vacante; mais, quand elle seroit icy, il se peut
*■ Lettre du 27 avril 1615 {Archives de la maison d' Orange-Nassau).
«préseDter des occasions où, par sa présence, elle feroit beauce coup, tant envers son frère, que de Messieurs les Eslats. Et ce pour inoy, je croy qu'elle ne double point que je la seconderai (cet servirai avec plus d'application que sy c'estoit pourmoy <K mesme. Quant aujc enfaus, vous sçavez combien de fois, vous a et moy, avons importuné pour quHl ayt les deux aisnées auprès «de luy, pages. Il me dit tousjours qu'il en aura le soing qu'il (cdoibt, et qu'il ne faut point que Ton s'en donne la peine ; de a façon qu'il me semble qu'il vaut mieux ne luy en point parler, ce car vous connoissez son humeur : quand on luy en parlera, sera aTheure qu'il en fera le moins. Toutefoys je ne laisseray point ce passer les occasions, que je ne vous en dise tousjours quelque a mot.
a J'attends des nouvelles de mon nepveu M. le comte Ernest, ((Sur le subject qui touche mon ûls, votre cousin, pour voir ce «que nous debvons espérer de ce costé-là.
a Les affaires de France ne vont pas si bien qu'il seroit à a désirer; et les Estais qui s'y sont tenus n'y ont point faict de ce miracle ; de façon , Monsieur mon nepveu , que tout ce que je ce vous puis mander de plus assuré, c'est la continuation de moQ d affection à vostre service, qui ne prendra fin qu'avec la vie de ((vostre plus humble et obéissante tante, d
Loin d'être, en quoi ce fût, altérées par le mauvais état des affaires en France, les relations de Louise de Goligny avec de Puisieux se maintenaient sur un excellent pied. 11 était donc tout naturel que la princesse d'Orange s'en prévalût pour appeler l'attention de ce haut personnage sur le préjudice que lui causait, depuis plus de deux ans, le non-paiement des arrérages de pensions constituées en sa faveur. De là, l'envoi de ces lignes empreintes d'une légitime confiance* :
* Lettre du 20 mars 1615 {Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 15,957, f 272).
«Monsieur, j'ay veu un endroit d'une lettre que vous avés «escrite à M. Dumaurier, ambassadeur icy pour le roy, où vous ce parlez de moy si digoement, que je vous en demeure obligée, «ne voulant manquer à vous en rendre grâces, et, en vous ((remerciant, vous suplyer me continuer vos faveurs envers a M. Jeannin, qui me repaist, depuis deux ans que je suys partie € de France, de fort belles paroles et promesses sans nuls effects. a Je croy. Monsieur, que c'est la volonté de leurs Majestés que je a jouisse des bienfaits dont il leur a pieu m'estre libérales; et ne « vous cèleray point que je ne soye un peu faschée de voir que «d'autres soyent mieux traités, en pareille chose, que moy, (c sçachant bien que nul ne me peut surmonter en affection et a fidélité au debvoir de très humble subjecte et servante, c'est « pourquoy j'ose vous estre importune, Monsieur, et vous suplyer «de croyre que c'est plus la gloire qui m'y porte, que le profit ; « estimant, pour mon plus grand honneur, que chacun cognoisse «que leurs Majestez me tiennent pour ce que je leur suys; et « tiendrayà bien fort grand heur aussy. Monsieur, qu'il vous plaise « m'honorer de vostre bienveillance et de la qualité de vostre «bien humble et très affectionnée à vous faire service.»
A quelque temps de là la princesse ajoutait ^ :
«Monsieur, j'ay veu par plusieurs de vos lettres à M. Du- « maurier, le continuel soin qu'il vous plaist apporter à tout ce «qui me touche; mais la dernière qu'il a reçue de vostre grâce «m'en rend un si particulier lesmoignage, qu'elle m'oblige à «vous en rendre mille et mille grâces, ainsy que j'en ay donné «charge à celuy qui vous présentera ceste lettre, de vous repré- «senter plus particulièrement le ressentiment que j'en ay et «combien par tant de tesmoignages de vostre bienveillance, vous «m'avés estroitement attachée à vostre service. Et, puisqu'il
« LeUre de 1615 {Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 15,958, f« 29).
a vous plaisty MoDsieur, vous emploier pour me faire avoir expéce ditioD de ce qui m'est dû des peusions qu*il avoit pieu au feu aroy me donner, et lesquelles depuis sa mort, m'outesté couti- « Duées par le roy et la roiue, sa mère» j*ay doQué charge à ce dict ccporteur, secrétaire de la chambre de Sa Majesté, lequel, depuis <r quelques années, a pris la charge d*en faire les poursuites, «de vous présenter un petit estât de ce qui m'en est due; vous asuplyant, Monsieur, me faire l'honneur de luy dire les moyens «qu'il doibt tenir pour m'en faire solder; ce sera obligation sur oc obligation que vous me donnerez pour demeurer, toute ma dvie, Monsieur, vostre servante fort afleclionnée.])
Dumaurier, de son côté, se faisait un devoir d'écrire à Marie de Médicis ^ : « Vostre Majesté a une passionnée servante en « Madame la princesse d'Orange, et qui mérite le soing de vostre « bonté, en ce qui regarde ses pensions, dont elle est en arrière ((d'une partie de l'année 1613 et de 161/i, aussy bien que de (ccelle-cy. J'ose importuner Vostre Majesté sur ce subject, comme «important à son service. )>
La passionnée servante de la mère du roi avait obtenu de celleci la promesse d'un portrait , à l'envoi duquel elle attachait un grand prix. Dès qu'elle apprit par Marie de Médicis elle-même, non seulement que le portrait était terminé, mais encore que le secrétaire des commandements était chargé de l'envoyer en Hollande, l'heureuse destinataire écrivit à de Puisieux^ :
(( Monsieur, il y a quelques jours que j'eus l'honneur de rece- « voir des lettres de la royne, qu'accompagnaient des vostres, par «lesquelles il plaist à Sa Majesté me mander qu'elle s'est sy bien « ressouvenue de la promesse qu'elle m'a faicte de son beau por-
* Lettre du 23 septembre 1615 {Bihl. nat. mss. f. fr. vol. 15,956, f« 400).
• LeUre du 22 septembre 1615 {BibL nat. mss. f. fr. vol. 15,956, (V»398).
c( trait, qu'elle Ta mis entre vos mains, pour me le faire tenir, à (( la première commodité, comme vous me mandez aussy. Mon- «sieur, la mesme chose; dont j'ay reçue un tel contentement, (cque j'en suys toute glorieuse ; me tardant bien que je possède « en effect un si digne présent, et que je tiendrai cher comme «ma vie. Je vous suplye. Monsieur, de bien regarder de le a mettre en bonnes mains^ pour me le rendre. Je croy que vous ctavés encores à la court M. de Villebon. Si cela est. Monsieur, «vous ne pouvez me l'envoyer par voye plus sûre. Je n'en «remercye point encores la royne, jusqu'à ce que je le tienne, « mais bien vous. Monsieur, de ce qu'il vous a pieu vous en « rendre si bon solliciteur et vous suplye de croire qu'il n'y a « service que je ne voulusse vous rendre, pour un si bon office. « — Nous entendons icy avec beaucoup de regret toutes les « brouilleries de France, espérant néantmoins que parmi tous «ces orages, Dieu aura soing de la conserver à son roy, et « bénira leurs Majestés, pour faire tout réussir à sa gloire et au « contentement de leurs Majestez : c'est de quoy je fais de con- « tinuels vœux au ciel. »
La réception du portrait de la reine produisit sur Louise de Coligny une profonde impression, que Dumaurier attesta à de Puisieux en ces termes ^ : « Il faut que je vous dise que, quand «j'ay présenté à Madame la princesse d'Orange vostre lettre et « le portrait qu'il a plu à la roine luy envoyer, elle Ta reçu avec «ravissement de joye et très grande obligation, comme je croy «qu'elle le témoignera à Sa Majesté et à vous. Pleust à Dieu «que toutes ses grâces fussent aussi bien employées. r>
Louise de Coligny, dans son affectueux dévouement à la famille royale, ne séparait jamais de la mère les enfants, dont elle suivait avec un vif intérêt les destinées. Elle écrivit à
* Bihl. nat. mss. f. fr. vol. 15,957, f» 12.
2tiG LOUISE DE COLIGNY.
M"^ de MoDgIat, leur gouverDante, au momeut où veuait de se terminer sa missiou, à Tégard de quelques-uns d entre eux ^ :
« Madame, j'ay eu le bonheur de recevoir de vos nouvelles a par vos lettres, depuis quelques jours, qui m'ont extrêmement « resjouye, pour me veoir conservée en voslre mémoire ; et, sy a vous ne recevés souvent des myennes, ne pensés pas, s'il vous ce plaist, que je manque à vous aymer et honorer, comme j'ay ce tousjours faicl.
tf Je me resjouys, participant à tout ce qui vous touche, de ce a que Dieu vous a faict la grâce d^avoir rendu Monseigneur le duc a d'Anjou, en santé, entre les mains de la royne. Certes, Madame,, ace n*est pas une petite grâce que vous avez reçue du ciel, de avons estre si dignement acquittée de la nourriture de si grands c princes et princesses. Je croy qu'il y aura bien des larmes a répandues, à ceste séparation de Madame. J'ay un extrême a regret de n'avoir pu avoir l'honneur de la voir, devant son a parlement, car je pense bien que je ne la verray jamais. Je a n'en dis pas de mesme de Madame Krélienne , car j'espère a bien avoir cest honneur-là, surtout si elle épouse ce beau a prince, nostre voysin, comme on nous en donne tousjours Tesapérance. Mon Dieu! Madame, que je me sens glorieuse de ace que vous me mandés, qu'elle me fait l'honneur de se souvea nir de moy ! Je vous suplye de l'assurer bien tousjours que je a suis, mais je dis avec passion, sa très humble servante, et aussy a à la petite madame.
a Je suis en une merveilleuse peine de toutes ces brouilleries a qui sont en France. Dieu y veuille remédier par sa bonté et avons donner. Madame, tout le parfait contentement que vous a souhaite vostre etc., etc.
dp. S. — Madame, vous m'obligeriez extrêmement, s'il
* Lettre du 29 août 1615. {Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 15,950, f>28).
«VOUS plaisoit me faire recouvrer un portrait bien fait de Maccdame ErétieuDe; ce seroit bien pour embellir mon cabinet, a Je le liendrois bien cher, et le metlrois auprès de celuy du feu « roy, leur père, et de la royne, leur mère. »
Tout en continuant, dans le cours de Tannée 1615, à correspondre, en France et à l'étranger, avec ses filles, sans en excepter Flandrine *, devenue abbesse, à Poitiers, et tout en combinant avec le comte Guillaume de nouvelles mesures, propres à venir en aide à Emilie première, dans sa situation critique, la princesse d'Orange entretenait, pour la gestion de ses intérêts privés, dans sa patrie, une correspondance particulière, dont il importe de détacher ici un fragment qui prouve avec quelle bienveillante simplicité et avec quelle délicatesse elle savait pardonner des torts commis envers elle, et quelle aversion elle éprouvait pour les procès.
«Je vous dirai, écrivait-elle au bailli Bernard 2, que depuis «quelque temps j'ay reçu une lettre du lieutenant de Ghasteau- « Renard, par laquelle il me mande qu'il reste entre vos mains « des exécutoires de dépens que feu Marlantier avait obtenus «contre feu son père, à luy, et me prie de luy quitter et luy « en faire rendre les papiers. Je sçay bien que je luy avois pro- « mis, qu'en cas qu'il se gouvernast en mon endroict comme il «debvoit, que je ne luy en demanderois jamais rien. Je sçay « qu'il ne l'a pas faict : mais, nonobstant, je lui veulx monstrer « que je suis bonne, et trouve bon que vous luy rendiez, les «papiers, pour l'obliger à se gouverner mieux qu'il n'a faict «jusques icy, et que, si les effects répondent à l'affection qu'il
' Lettre de la princesse d'Orange à M'"o de la TrémoïUe^ du 23 septembre 1615 {Archives de M. le duc de la TrémoïUe).
■ Archives générales de Venise.-- Collegio, Sezione, 111 (sécréta). Lettere. — 12 décembre 1616.
228 LOUISK DE COLIGNY.
« me promet par ses lettres, j'oublieray tout le passé et ne m'en (( ressouviendrai jamais.
« Pour ceste affaire, dont vous m'escrivez, de Languet et de « M. de Russy, je trouve fort à propos que vous fassiez un c( voyage à Paris, et désire que Tun et Tautre s'accordent par la a voie amyable, car il n*y a rien que je haïsse tant que les pro- (( ces. Si M. de Russy est à Paris, il faudra que vous partiez «ensemble, et je sçay bien qu'il apportera, de son costé, tout ce a qu'il pourra, car il est fort de mes amis. »
De La Haye, où elle semblait avoir désormais fixé sa résidence pour toujours, la princesse d'Orange correspondait non seulement avec un grand nombre de personnes habitant, soit la France, les Provinces-Unies ou la Suisse, soit TAllemagne ou TAngleterre, mais encore avec certaines notabilités de Tllalie. Parmi les preuves qu'on peut fournir de ses rapports avec ces dernières, se présente une lettre que la princesse adressa au doge de Venise, en faveur d'un gentilhomme français auquel elle s'intéressait. Cette lettre porte ^ :
« A Monseigneur le Ducq de Venise.
a Monseigneur, je me sens tellement obligée à Vostre Altesse, « de l'honneur et de la courtoisie que j'en ay reçu , en ce que, (( pour mon regardt et à ma requeste, elle a accordé, par dessus a le nombre, encores une compagnie au sieur de Koubeau, que «je n'ay pas voulu faillir de l'en remercier très humblement, (( et, par mesme moyen, l'assurer que ledit de Roubeau est un «fort honneste gentilhomme qui a beaucoup de bonnes qualités «et aussy de l'cTcpérience, au faict de la guerre, si bien, que je « ne doubte nullement, qu'aux occasions qui se pourroient pré- « senter, il ne s'acquitte fort bien de son debvoir et ne recog-
* Archives générales de Vetiise. — CoUegio, Sezione, 111 (sécréta). Letlere, — 12 décembre 161C.
« noisse, par son service, l'honneur que Vostre Altesse luy a a faict ; et, sur ce qu'il m'a déclaré d'estre résolu de vouer entiè- (c rement son service à Vostre Altesse, je la supplye, si le temps a pour lequel ces troupes ont esté prinses en service estant expiré, «l'on trouve bon de continuer quelque compagnie au service, «de vouloir continuer sa bonne volonté envers ledit Roubeau, «afin, qu'en tr'aul très, il pourroit avoir l'honneur d'estre ung «de ceulx qui seront entretenus; en quoy faisant, m'obligerez, «pour demeurer tousjours et k jamais. Monseigneur,
« Vostre servante très humble
« La princesse douayrière d'Orange
«à la Haye, 12 décembre 1616. ]>
Quelle que fôt la sphère d'activité dans laquelle la princesse manifestât, en faveur d'autrui, sa bonté et son dévouement, rien ne détournait ses pensées d'un but vers lequel elles tendaient, depuis plusieurs années, savoir, la réalisation du bonheur que procurerait à son fils un mariage contracté dans de favorables conditions.
Le jour vint, en l'année 1616, où Louise de Coligny crut que s'ouvrait, devant Henri Frédéric , une voie qui pourrait le conduire au but désiré.
« Je ne sçay, disait-elle à sa fille BrabantineS si le bruict aura « esté jusqu'à vous d'un mariage dont on parle fort pour mon «fils, vostre frère. Nous avons envoyé Beaumont vers M. le « prince d'Orange pour en sçavoir sa volonté, devant que d'en « parler plus avant, et attendons^ d'heure à autre, son retour, «pour, soudain après, en avertir M. de Bouillon et vous^ et « recevoir vos bons conseils ; de façon que, jusqu'alors, ce que je « vous en escris demeurera , s'il vous plaist k vous. Madame
* Lettre du 18 mars 1616 {Archives de M, le dtic de la Trémotlle).
a rÉIectrice, vostre bonne sœur, est celle qui pousse le plus à la a roue ; de façon que vous pouvés bien juger en quel païs et qui (Kce peut estre. Faites-nous la paix bientost, afin que nous <c puissions nous assembler, peut-être tous, en Allemagne. »
Le J2 juin , Henri Frédéric annonça lui-même à M"** de la Trémoïlle quelle était la jeune fille dont il désirait obtenir la main, et jusqu'à quel point il avait pu avancer dans ses démarches.
a Je n'ay pu, lui mandait-iM, vous avertir plus tost de la a recherche que je fais de la fille aisnée de M. le Landgrave de aHessen, d'autant que jusqu'ici il en a esté seulement parlé, de (rpart et d'autre, par quelques amis communs. Mais, à ceste a heure, qu'ils ont amené TafTaire sy avant, qu'il semble qu'elle «se pourra effectuer, j'ay crû estre de mon debvoir de vous le a Taire entendre, m'asseurant que ce vous sera chose agréable^ a et que vous apprendrez ceste alliance, comme ont fait Madame a ma mère. Messieurs mes frères, Messieurs les Estats des Proa vinces-Unies, en joignant volontiers vos bons conseils à ce que aie tout se puisse parachever heureusement, à la gloire de Dieu, a au bien et honneur de nostre maison, et à notre commun cona lentement, d
Au comte Jean de Nassau, qui soutenait avec le Landgrave d'assez intimes rapports, avait été confié par la famille de Henri Frédéric le soin d'arrêter les bases des conventions civiles devant précéder l'union projetée. Louise de Coligny lui écrivit, le i 2 juillet 2:
«Monsieur mon nepveu, j'ay este bien ayse d'entendre par «celle que vous m'avés escrite, que dès que vous avez reçue nos «dernières lettres, avec la procuration et instruction, vous vous
• Archives de M, le duc de la Trémoïlle. » Ihid,
ce estes mis en chemin pour aller trouver M. le Landgrave; ce dont je vous remercie et vous prie de nous vouloir continuer ccvostre bonne volonté et.tascher, par tous moyens, en conforte mité de la susdite^ instruction, de faire ce contrat de mariage ce pour mon fils et ceuK de sa maison, le plus avantageux qu'il € sera possible. Nous vous donnons bien de la peine, mais j'esa père que, quelque jour, il se présentera des occasions là où ce moy et mon fils aurons moyen de vous rendre du service, en «récompense.»
Cependant les négociations étaient si peu avancées, le 13 octobre 1616, que Ph. de Mornai disait à Dumaurier ^: ce Je plains a fort Madame la princesse d'Orange, si ce mariage traîne lona guement, lequel je pensois résolu. Si, est-il temps, que nous <i voyons quelque ressource en ceste maison , mesme en ceste a branche qu'il importe à la chrétienté de perpétuer. ))
Le 10 novembre^ la princesse mandait à son neveu, le comte Guillaume ^ : ce Les articles que M. de Bréderode et le sieur Lama bert ont signés, sont tels que mon fils n'est nullement conseillé a de les approuver pour luy estre trop préjudiciables et à sa a maison , : mais principalement aux enfans qu'il plairoit à Dieu a luy donner de ce mariage. Nous sommes, à ceste heure, après ce pour prendre quelques bons avis de la dépesche que Ton doibt a faire sur ce subject à M. le Landgrave, et ne sera pas sans en ce prendre vostre bon conseil, devant que de l'envoyer. »
La dépèche dont il s'agit avait été envoyé au Landgrave, et, le 9 février 1617^, il n'y avait pas encore répondu. Froissée de son silence, Louise de Coligny écrivit alors au comte Guillaume: ce Nous n'avons nouvelles d'Allemagne, depuis le retour de celuy
* Mém. et Corresp. de Marnai, éd. in-4o, t. 3, p. 1005.
• Archives de la maison d' Orange-Nassau. » Ibid.
a que mon 61s y avoit envoyé» qui est revenu sans aucunes lettres. a Peut-estre en avez-vous eu de Monsieur vostre fipère, qui vous « aura appris quelque chose. J'espère que, estant icy, vous ferez «que toutes cbos^ iront bien. x>
Rassurée par une communication du comte Guillaume, la princesse répondit, le 15 mars, à ce fidèle neveu ^ : «Je reçus (c vostre lettre du 28 février, par laquelle je vois que M. le comte a Jean, vostre frère, est arrivé auprès de vous, et que vous (( dites qu*il vous a communiqué un expédient par lequel vous a et luy jugez que le mariage que nous désirons faire pourra (cestre conduit à une heureuse fin. C'est une des plus agréables a nouvelles que je puisse apprendre , que celle-là , car il n'y a a rien au monde, que je désire tant, que de le voir accompli ; a et, pour mon particulier, je ressens avoir beaucoup d'obligaa tion à Monsieur vostre frère, de la peine qu'il y a rendue jusaques icy, et prie Dieu de tout mon cœur, que bientost nous en puissions voir la bonne issue que nous desirons. »
Le succès de l'expédient mentionné par le comte Guillaume, le 28 février, n était pas encore obtenu le 12 avril, puisque, ce jour-là, la princesse adressait à son neveu ces lignes^ : «J'ai vu a la lettre que vous avez escrile à mon fils et 1^ bons conseils a que vous luy donnez sur son mariage, par où vous tesmoignez « tousjours vostre bon naturel et l'amitié que vous luy portez. ((J'espère enfin que toutes choses succéderont comme nous le a desirons; mais il faut aussy que M. le Landgrave tesmoigne à (( ces trois frères qu'il ne les dédaigne point, car c'est la vérité, ((qu'ils prennent pour un grand mépris, de ne faire point de a réponse à leurs lettres. M. le comte Jean, vostre frère, espère a d'y pourvoir quelque chose quand il sera près de luy : j'en prie
* Archives de la maison (T Orange-Nassau. « Ibid.
ce Dieu de tout mon cœur, afin que nous puissions voir une a bonne fin à ceste affaire de si longtemps commencée. y>
Le Landgrave, rompant enfin un silence dont la prolongation avait blessé les règles de la plus élémentaire politesse, répondit de manière à prouver qu'il était hostile au projet de mariage de sa fille avec Henri Frédéric; la lettre suivante de Louise de Coligny au comte Guillaume ne laisse aucun doute sur ce point * :
«M. le Landgrave, par la lettre qu'il m'adresse, me remet à a ce qu'il a escrit aux trois frères, qui est, en somme, qu'il a entend se tenir à ce qui a esté accordé, à Francfort, et prie «M. le prince d'Orange et M. le prince Maurice d'y disposer « mon fils. Or, vous sçavez combien ce qui se passe là est préju- ((diciable, non seulement à mon fils, mais à toute sa maison; «de façon qu'il n'y a personne, au monde, ny des parens, ny a des amis de mon fils, quy luy conseille, à mon avis, de passer aies articles quy furent accordés là. Mesme, M. le comte Jean, « vostre frère, m'a dit et depuis escrit, que ce n'est point l'incctention de mondit sieur le Landgrave, et qu'il vous avoit mandé «les moyens pour remédier à cela ; mais, n'ayant rien reçii de « vostre part, depuis, nous ne pouvons juger que mondit sieur le ce Landgrave ayt autre intention que ce quy nous apparaît par «ses lettres; de façon que je me trouve fort en peine là-dessus, et a me semble que mon fils se résout d'escrire audict Landgrave qu'il a voit bien qu'il n'a pas envie que ce mariage s'achève, refusant a d'accorder les articles qu'il y avoit envoyés, qui avoient esté <( trouvés si justes et équitables, que l'on ne croyait nullement qu'il « y fit aucune diflBculté, et au contraire voulant le contraindre ce à passer ceux qui ont esté faits, à Francfort; qu'il voit bien, ce comme j'ay dit cydessus, que c'est qu'il n'a pas envie que le
* Lettre du 12 juillet 1617 (Gollect. de M. van den Bergh) .
334 LOUISE DE COLIONY.
a mariage s^achève; de quoy il est bieo fasché. — Je suis telle- « aient affligée de voir les affaires en tels termes, que je ne puis aestre en repos; ayant, d*un costé, extrême regret, si ce mariage «ne se fait point; de l'autre, aussy, je ne puis conseiller à mon a fils de le faire, aux conditions que veut M. le Landgrave, n
Tout échoua, devant la ténacité du Landgrave, et la princesse eut la douleur de voir s*évanouir la perspective du bonheur qu'elle avait rêvé pour son fils.
A cette douleur s'ajouta bientôt , pour Louise de Coligny, celle que lui causa Téclat d'une crise qui agita simultanément le monde religieux et le monde politique; crise intense, dans laquelle son grand cœur, toujours secourable aux opprimés, lutta avec énergie, pour les défendre et tenter de les sauver, contre les effroyables excès des passions tout à coup déchaînées, au sein des Provinces-Unies.