‹ Louise de Coligny, princesse d'Orange (volume 2)Chapitre 50 sur 70 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Devant Louise de Goligny va se dérouler un conflit, qui, en dépit de sa courageuse et sage intervention , aura une issue sanglante. — Arminius , son caractère et sa doctrine. — Goraarus s'élève contre lui. — Remontrans et Contre^Remontrans. — Débuts. — Intervention des États de Hollande. — Inefficacité de diverses conférences. — Édit de 1614. — Les Gontre- Reraontrans refusent de s'y soumettre. — Maurice de Nassau prend parti pour eux. — Lettre de la princesse à Vitenbogard. — Entretien de celui-ci avec Maurice. — Dépêche de Duroaurier. — Excès commis par les Contre- Remontrans. — Ferme attitude de la princesse d*Orange. — Elle invite Mornai à se rendre dans les Provinces-Unies, pour les éclairer de ses conseils. — Réponse de Mornai. — Mort de Taîné des beaux-fils de la princesse, Philippe-Guillaume. — Prétentions héréditaires de la veuve de Philippe-Guillaume. — Louise de Goligny lui écrit.

Nous avons vu jusqu'ici Louise de Coliguy admirablemeut résignée, sous le coup d'austères épreuves ^ dans ses deuils de famille, et quels deuils ! Dans Tanxiété des privations longtemps imposées tant à ses enfants qu'à elle-même, dans l'isolement, loin de sa patrie, dans la perte de divers amis qui lui étaient chers ; et maintenant nous allons la voir, pendant les dernières années de sa vie, aux: prises avec des événements d'une exceptionnelle gravité, au milieu desquels sa générosité de cœur, sa sympathie, son dévouement, se manifesteront avec d'autant plus de force, qu'elle saura, en fidèle chrétienne, a posséder son âme par la patience ]>.

Et d'abord^ devant elle^ va* se dérouler un conflit qui, en dépit de sa courageuse et sage intervention , aura une issue sanglante.

ËQ sa présence sont deux hommes qui lui sont unis^ Tua par des liens de famille, son beau-fils, Maurice de Nassau, l'autre, par des liens de haute estime et d'amitié, Barneveld.

La bonne harmonie qui, pendant plusieurs années, avait existé entre Maurice et Barneveld^ a cessé en 1607, lors des pourparlers engagés par TEspagne avec les Provinces-Unies pour arriver, soit à une paix, soit à une trêve; Maurice, par ambition, voulant alors la continuation de la guerre, et Barneveld, par patriotisme, aspirant à la cessation des hostilités. De là, entre ces deux hautes personnalités un dissentiment qui n'a fait que s'aggraver de jour en jour.

Une trêve a été conclue en 1609 et suivie d'un rapprochement entre Maurice et Barneveld, qui ne devaitpas être de longue durée.

Antérieurement s'est manifestée une division profonde au sein des églises réformées des Provinces-Unies. Ces églises se sont scindées en deux camps, ayant pour chefs^ l'un, Arminius, l'autre, Gomarus; ici, du côté d'Arminius et de ses amis, la foi en la miséricorde infinie du Dieu souverainement juste, et un esprit de support basé sur le respect de la conscience humaine; là, avec Gomarus et ses alliés, la prétention impie de limiter la justice et la miséricorde divines, et, pour corollaire, une farouche intolérance.

Quelle sera , en un tel état de choses, l'attitude de la princesse d'Orange? Fermement attachée aux doctrines du pur Évangile, elle demeurera fidèle à l'église wallonne de La Haye, dont elle a favorisé l'établissement , et à Yitenbogard , qui la dessert. Attachée également au principe de la liberté de conscience et de culte, elle se rangera, pour le défendre, du côté d'Arminius et de ses amis.

Barneveld suivra, à cet égard, l'exemple de la princesse.

Maurice se prononcera contre les Arminiens, par cela seul que Barneveld s'est rangé de leur côté.

La lutte engagée s'envenimera dans de funestes proportions.

Les questions religieuses et ecclésiastiques, que le sinistre synode de Dordrecht s'apprête à trancher, quant à la plupart, sans respect pour la justice et la miséricorde divines, comme sans respect pour les droits de la conscience chrétienne^ ne tarderont pas à se compliquer de questions administratives et politiques, dans le conflit desquelles d'âpres agressions contre Barneveld seront fomentées par Maurice de Nassau. Barneveld défendra les prérogatives des États provinciaux ; Maurice les foulera aux pieds. Il faudra à ce prince des complaisants, des complices : il les trouvera. Il réussira à capter la majorité des États généraux et a la pousser dans la voie d'une flagrante usurpation de pouvoirs.

Par là, il préparera la perte de Barneveld, de l'homme vénérable dont, plus que tout autre, il devrait respecter le caractère et le loyal dévouement, puisque, à dater de 1584, il a trouvé eu lui un second père. Mais l'ambition enfante l'ingratitude : la conduite de Maurice envers Barneveld deviendra une preuve de plus de cette triste vérité.

Barneveld sera arrêté et devra passer de longs mois en prison, sans qu'une instruction judiciaire soit régulièrement suivie contre lui. Pendant ce temps, le parti qui l'accable de sa haine et de ses calomnies, s'efforcera, afin de le faire plus sûrement succomber, par la suite, sous ses coups, de le frapper d'abord en la personne de chacun de ses adhérents, tant par certaines décisions acerbes et révoltantes du synode de Dordrecht, que par des persécutions de tout genre.

Traduit , après une incarcération abusivement prolongée , devant une commission composée, non de juges, mais d'ennemis, Barneveld, en dépit des généreux efforts que feront la princesse d'Orange et l'ambassadeur de France Dumaurier pour sauver ses jours, sera condamné h mort et immolé, comme coupable, au dire de ses accusateurs, d'avoir attenté aux libertés publiques.

Tel est, par anticipa tioQ le résumé d'uD ensemble de faits que nous allons maintenant envisager, si ce n'est dans tous leurs détails, au moins sous leurs principaux aspects.

Ces faits furent le triste résultat d*une déviation complète du principe de la liberté religieuse, principe fondamental, qui jamais ne peut être impunément méconnu, et, qu'avant tout, il importe de rappeler ici.

S*il se rencontre, dans le domaine du droit public, une vérité constante, c'est que la liberté religieuse n'existe que là où chaque croyant, de même que chaque Église, sent, agit, parle et se meut, sans contrainte, au sein d'une sphère d'indépendance, dont l'unique point de contact avec l'État ne doit avoir pour effet que de mettre ce dernier à portée de veiller au maintien de l'ordre social.

L'autonomie de l'Église, en fait de choix et d'entretien de ses pasteurs, d'enseignement, de culte, d'affectation d'édifices à l'accomplissement des actes religieux, et l'incompétence de l'État en matière religieuse, autrement que comme gardien de l'ordre social, sont, au point de vue delà liberté, deux corrélatifs nécessaires. La moindre confusion du spirituel avec le temporel, la moindre alliance de l'Église avec l'État, sous quelque forme qu'elle se produise, la moindre prépondérance oflScielle ou occulte de celui-ci sur celle-là, ou de celle-là sur celui-ci, de quelque manière qu'elle s'exerce, est subversive du principe de la liberté; car, comment comprendre que l'État, du moment qu'il se charge de fournir un salaire à TÉglise, et qu'il se réserve le droit de lui assigner des pasteurs et d'organiser son enseignement , puisse jamais la laisser complètement maitresse de ses actions? L'État voudrait, dans une telle situation, lui accorder une pleine liberté, qu'il ne le pourrait pas; la nature de ses relations ainsi établies avec elle s'y opposerait invinciblement, attendu que salaire et liberté, nominations imposées et choix

volontaires, sont des mots qui, ainsi que les faits qu'ils expriment, s'excluent mutuellement, dans le domaine spirituel, plus encore que partout ailleurs. Exigences de TÉtat, résistances de rÉglise, exigences de TÉglise, résistances de TÉtat, froissement d'amour-propre, défiances réciproques, conflits d'attributions, parfois même hostilités déclarées : voilà quels peuvent être et quels sont trop souvent, pour l'État comme pour l'Église, les fruits amers à recueillir d'-une imprudente alliance du temporel avec le spirituel.

Ceci posé, qu'advint-il, dans les Provinces-Unies, vers la fin du seizième siècle et au début du dix-septième?

Le traité auquel est demeurée attachée la dénomination d'Union d'Utrechtj constituait, entre les Provinces-Unies, qui l'avaient conclu, moins une union proprement dite qu'une simple juxtaposition. Cela est si vrai, que ce traité, d'accord avec certains précédents politiques inhérents au régime des Pays-Bas, admettait sans réserve la souveraineté de chaque province dans toute l'étendue de son propre territoire. De cette souveraineté relevaient non seulement les affaires administratives et politiques, mais aussi les affaires religieuses; et, quant à la direction de ces dernières, le pouvoir souverain se posait, non en allié, mais en maître de l'Église; aussi fut-ce en maître que, depuis la mise en vigueur du traité d'Utrecht, il trancha diverses questions, en matière soit d'organisation ecclésiastique, soit de foi et de culte. Ces questions, qu'il est inutile de spécifier ici, s'étaient produites et avaient été résolues, sans causer d'ailleurs aucun trouble parmi les populations, lorsqu'éclata, en Hollande, la grande querelle des Arminiens et des Gomaristes, principalement au sujet de la prédestination.

Un homme essentiellement pieux et droit, grand prédicateur, et professeur à l'université de Leyde, Arminius, s'appuyant sur les déclarations positives de la Sainte-Écriture qui assurent le

t>iO LOUISE DE COLIGNY.

salut cterael à tout croyant, acceptant Jésus-Gbrist comme son unique Sauveur, s*était élevé avec force contre la doctrine impie qui faisait du Dieu souverainement juste et miséricordieux, un despote inexorable, vouant une partie de seg créatures à une damnation éternelle, alors même que, dans la sincérité de leur foi, elles se rangeraient sous Tégide de Jésus-Christ, et appelant les autres à une éternelle félicité, sans même qu*elles aspirassent à Tobtenir; oui, doctrine impie, qui, dans sa monstrueuse audace, insultait à cette affirmation suprême, avec laquelle concordent une foule d*aulres déclarations divines : «Dieu a tant <{ aime le monde, qu'il a donné son fils unique, afin que quiconque a croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie étemelle; car a Dieu n'a point envoyé son fils au monde pour condamner le a monde, mais afin que le monde soit sauvé par lui ^. »

D'âpres contradicteurs, en tête desquels figurait le théologien Gomarus, esprit sombre et absolu, s'étaient élevés contre la thèse soutenue par Arminius. Des deux parts se produisaient des discussions orales ou écrites, au cours desquelles certains polémistes faisaient appel, les uns, à l'intervention d'un synode, les autres, à celle des Etats de la province de Hollande.

Or, la nature des choses exigeait que la lutte engagée demairât circonscrite dans la sphère des appréciations personnelles et qu'elle n'eût d'autre issue qu'une solution librement admise par chaque individu, selon la conviction qu'il se serait formée; car il n'existait aucune puissance spirituelle ou temporelle qui fût investie du droit de s'ériger en interprète infaillible de la vérité religieuse, sur les points en litige, et d'imposer aux âmes son interprétation comme règle de foi.

Loin de suivre la voie tracée par une saine interprétation de la nature des choses, on s'en était écarté.

' Évangile de S* Jean, cliap. 3, versets IG et 17.

Arminius, qui redoutait la convocation d*un synode, sur les délibérations duquel Gomarus et ses partisans exerceraient, par leurs menées et leurs déclamations passionnées, une pression funeste, voulait que le débat fut déféré aux États de Hollande*

Ceux-ci, s'en saisissant, ordonnèrent qu'une conférence eût lieu entre Arminius et Gomarus , assistés chacun de quatre ministres. L'unique résultat de celte conférence fut une surexcitation manifeste des esprits, déjà singulièrement échauffés, tant dans les rangs des théologiens qu'au sein même des populations.

Peu après mourut Arminius.

Ses amis, dont le plus intime était Witenbogard, continuant avec ardeur une lutte empreinte, dès son début, d'une gravité qui ne pouvait que s'accentuer de plus en plus fortement, concertèrent entre eux la rédaction d'une Remontrance^ qu'ils présentèrent aux États de Hollande. A dater de la présentation de cet écrit, on donna aux Arminiens le nom de Remontrants^ nom auquel ne tarda pas à être opposé celui de Contre-Remontrants, qu'on assigna à Gomarus et à ses sectateurs.

En 1611, se tint, à La Haye, entre Remontrants et Contre-Remontrants^ en présence des États, une seconde conférence qui demeura, comme la précédente, sans résultat efficace.

Tandis que les États de Hollande cherchaient à ramener le calme dans les esprits, un étrange théologien, le roi d'Angleterre, s'immisçant sans droit, comme sans raison, dans le débat qui s'agitait, tenta d'entraver l'œuvre de conciliation et d'apaisement; mais le pédantisme théologique et intolérant de Jacques P'" échoua contre la ferme volonté des Etats de Hollande de demeurer maîtres chez eux.

En 1613 s'ouvrit à Delft une nouvelle conférence qui fut aussi stérile, dans ses résultats, que l'avaient été les précédentes, dans les leurs.

Sous rinfluence des démarches, des écrits et des conseils d^homnies d*uQe haute valeur, tels que Bamevelt, Grotius et Witenbogard , tous trois soutenant la cause de Tarminianisme, et, par cela même, celle de la tolérance, mais d*une tolérance qui ne s*élevait pas encore à la saine notion de la vraie liberté religieuse, les Étals de Hollande promulguèrent, en J61&, un édit contenant les dispositions suivantes : — exhortation à tous ceux: qui expliqueront les textes de rEcriture-Sainle dans lesquels il est parlé de la prédestination, de suivre le précepte de saint Paul , recommandant Tesprit de support à Tégard des faibles en la foi; — injonction aux prédicateurs d'annoncer que le début, les progrès et Taccomplissement de Tœuvre du salut proviennent de la seule grâce de Jésus-Christ, et non du fait de ceux qui sont appelés ; — défense d'enseigner que Dieu ait créé des hommes pour les damner; ni qu'il les mette dans la nécessité de pécher; ni qu'il appelle au salut des êtres qu'il a résolu de ne pas sauver; — ordre de ne pas troubler ceux qui, en expliquant les passages de l'Écriture-Sainte relatifs à la prédestination, admettraient que les hommes sont sauvés par la seule grâce de Jésus-Christ, en persévérant dans la foi jusqu'à la fin, et que ceux qui ne croyent pas en Jésus-Christ sont damnés; — quant aux autres dogmes, défense d'en prêcher aucun qui ne soit pas conforme à la doctrine communément reçue dans les églises de Hollande ^.

Cet édit, loin d'obtenir l'assentiment des deux partis en présence, ne satisfit que l'un et mécontenta l'autre.

Les contre-remontrans, éclatant en déclamations furibondes, pressèrent le peuple de ne pas s'y soumettre et lancèrent publiquement contre les Etats de Hollande la dérisoire accusation de papisme.

' Levassor, Histoire de Louis XIII^ Amst. 4757, in-4«>, t. !«% p. 221.

Wilenbogart prit en main la défense de Tédit, dans un écrit que d'autres écrits attaquèrent.

Non contents d'avoir poussé la controverse jusqu'à l'état suraigu, les contre-remonlrants déclarèrent ne plus vouloir rester en communion avec leurs adversaires, et s'assemblèrent, en certaines localités, dans des maisons particulières, pour s'y livrer à l'exercice de leur culte. 11^ firent plus, en fomentant çà et là des séditions.

L'agitation se propageait surtout dans les villes : les unes tenaient pour un parti, les autres pour le parti opposé.

Trois ans environ s'étaient écoulés depuis la promulgation de redit de i61/i, et les Etats de Hollande continuaient à s'épuiser en vains efforts pour apaiser l'agitation, lorsque Barneveld se décida à avoir un entretien avec Maurice de Nassau, qui jusque-là avait paru se tenir à l'écart des partis, mais qui, en secret, inclinait déjà du côté des contre-remontrants, circonvenu qu'il était par les astucieuses obsessions d'Aersens, leur patron intéressé et ennemi de Barneveld.

Ce dernier étant venu trouver Maurice, lui dit que les États le priaient de se joindre à eux pour les aider à maintenir leur autorité contre les factieux qui soulevaient une partie de la population et même des villes entières. Maurice répondit qu'il n'en ferait rien, attendu qu'il lui convenait de ne pas sortir d'une neutralité qui serait compromise, s'il s'immisçait dans une querelle théologique *.

Barneveld fut loin d'être satisfait de cette réponse.

Il en fut de même de Witenbogard, qui, bien qu'il vît Maurice assister encore à ses prédications, ne lui supposait pas moins des intentions malveillantes à son égard; aussi fit-il part de ses

* Levassor^ Uistoire de Louis XIII, t. l^r, p. 525.

244 LOUISE DE COLICNY.

appréheDsions sur ce point à Louise de Coligny, qui aussitôt lui écrivit * :

«Monsieur mon beau-fils vient de partir d'icy. Nous avons « fort parlé de vous, et surtout je luy ay représenté le grand desa plaisir que vous aviés de ce que chascun vous disoit que vous «estiés eslongné de sa bienveillance, et qu'il Tavoit tesmoigné, a en pleine assemblée des Eslats. Là-dessus il m'a fait le dis- <ic cours de ce qui s'y estoit passé, et me dit que je pouvois vous a tesmoigner de quelle Taçon il parloit de vous et honoroit vostre a personne et voslre ministère ; que, s'il estoit autrement, il ne « fréquenteroit vos presches, comme il fait. Et sur ce que je luy a ay dict que vous craygnés de prescher devant luy, craygnant a de luy estre désagréable, il m'a priée de vous oster ceste crainte a et de vous assurer qu'il prend un très grand plaisir à vous «ouïr. Et croy que demain il vous pourra envoyer quelqu'un f pour parler à vous, pour vous dire sa pensée sur l'ordre, qu'à a son advis, on doibt donner aux affaires qui se présentent, et «croy qu'en cela vous trouverez de mesme advis. Si vous avés a la commodité de me venir voir demain, au malin^ je vous en ctdiray davantage. Je prie Dieu qu'il vous console et conserve; a et croyés-moy tousjours,

« Vostre très afTectionnée amye,

a la princesse douayrière d'Orange. »

Or, qu'était, en réalité, la prétendue neutralité de Maurice entre les deux partis qui se trouvaient aux prises? Elle masquait une sourde hostilité contre les remontrants, et spécialement contre Barneveld et Witenbogard, qui tout à coup fit explosion, dans un entretien de ce dernier avec le prince, au sujet de la

* Vers mai 1617. — Rogge, BrieveHy erste deel^ p. 263, n» 189. '^ Voir Appendice, n«» 9.

séparation du ministre Roseus» dont les procédés agressifs avaient jeté le trouble dans Téglise de La Haye, en lui aliénant une partie de ses membres.

ce On m'a chargé, dit Witenbogard h Maurice, des calomnies ce les plus odieuses ; mais je suis prêt à ne plus remplir aucune <t fonction démon ministère, si Messieurs les Etats veulent bien me aie permettre. J'assisterai sans difficulté à toutes les assemblées «publiques et je ne formerai aucun parti. — Je n'approuve pas «votre pensée, répondit Maurice; il n'est point question de se «condamner au silence, ni de se chasser, les uns les autres. «N'y a-t-il donc aucun moyen de s'accommoder? — Je n'en sais «que deux, reprit Witenbogard, qui sont, de s'assembler sépa- « rément > ou bien de se supporter mutuellement avec charité. « — Celui-ci est, je Tavoue, le meilleur, répliqua Maurice, mais «quoi! les esprits sont si échauffés, qu'il faudra nécessairement « donner à chacun des deux partis une église particulière, pour «y prêcher et administrer les sacremens. — Voilà donc un «schismetout formé, dit Witenbogard; et croyez-vous, Monsei- « gneur, que nos adversaires nous laissent une église dans les «villes qui sont à leur dévotion? — Je l'espèrerois, répartit le «prince avec un accent de colère, si vos gens ne les avaient pas « tant irrités. On s'est avisé d'interdire un ministre, à Rotter- « dam, parce qu'il prêchait la doctrine contenue dans la confes- «sion de foi et dans le catéchisme.!)

L'altération qui parut alors sur le visage de Maurice, fit juger à Witenbogard que ce prince n'était pas aussi neutre qu'il le prétendait. Il lui représenta que le ministre de Rotterdam n'avait été interdit qu'à cause de son emportement et de sa désobéissance, et qu'il était bien plus étrange que Goulard fût frappé d'interdiction, à Amsterdam, sans qu'on pût lui reprocher autre chose que d'avoir prêché la doctrine arminienne.

a Quoi qu'il en soit de ces interdiclioDS réciproques, dit Mau- « rice» il y a, dans le corps des États de Hollande, certaines gens «qui vont bien vite et qui n'ont pas envie de lever les obstacles à <run prompt accommodement. L'ordonnance publiée pour la dclolérance mutuelle, et le renouvellement de la loi ecdésias- <r tique de 1591, sont des mesures prises à contre-temps. Il «semble qu'on veuille établir un esprit d'inquisition. A-t-on pu <se flatter que les conlre-remontrans obéiraient à des règleamentsqui leur paraissent dressés par leurs adversaires? Pour « moi, je sais bien qu'ils ne s'y soumettront point. — Je ne vois c pas, Monseigneur, répondit Witenbogard, qu'on doive imputer «aux États d'établir une inquisition. C'est un reproche que nous «adressons justement à nos antagonistes. Ils veulent contraindre «leurs collègues à signer, sous peine de suspension, des formu- «laires de foi, dressés sans la participation des magistrats : et « qu'y a-t-il dans ces formulaires ? Certains dogmes spéculatifs «et nullement essentiels à la religion, qu'on prétend faire rece- «voir comme des articles fondamentaux. Nous n'avons pas «dressé les ordonnances dont les contre-remontrans se plaignent; « elles sont émanées de nos seigneurs les États, qui sont les pères «communs de la patrie. — Vous direz tout ce qui vous plaira, «interrompit brusquement le prince : une pareille a flaire doit «s'accommoder avec douceur; il ne fallait pas commettre si faci- «lement l'autorité souveraine de la province^. »

Informés par Witenbogard de la teneur de son entretien avec Maurice, les remontrans s'alarmèrent des dispositions malveillantes de celui-ci à leur égard, et décidèrent entre eux d'employer les moyens qui seraient à leur portée pour ne pas perdre la faveur des États de Hollande, dont Maurice avait directement visé le membre le plus considérable, Barneveld, en se plaignant

* Levassor, Histoire de Louis XlIIy t. 1«% p. 525, 526.

«de ce qu'il y avait dans le corps de ces États certaines gens a qui allaient bien vite, et qui n'avaient pas envie de lever les «obstacles à un prompt accommodement.))

Peu soucieux de la souveraineté que chacune des sept Provinces-Unies était fondée à exercer, dans l'étendue de son propre territoire, Maurice imputait à Barneveld le tort de défendre avec trop d'ardeur la souveraineté des États de Hollande, et d'avoir acquis une trop grande influence dans leurs délibérations. Le prince venait de se déclarer contre les remontrants, et, par cela même, il tendait, en secret, à laisser se refroidir ses bonnes dispositions antérieures envers le gouvernement français, qu'il supposait porté en faveur de ces mêmes remontrants et de Barneveld, leur adhérent et leur soutien.

L'ambassadeur de France, Dumaurier, ne se méprit pas sur les intentions de Maurice.-

Dans une première dépêche^, uniquement destinée à faire ressortir l'attitude parfaitement nette de Louise de Coligny et de Barneveld, à l'égard de la France, il disait: «Madame la « princesse d'Orange a toujours affectionné le service de leurs « Majestés. M. de Barneveld, certainement, s'est porté si vigou- «reusement, en tout ce qui concerne le bien de la France et le « contentement de leurs dites Majestés, en toutes occurrences, «depuis que je suis en ce département, qu'il en mérite^ et tous « les siens , recognoissance et gratiGcation, ayant employé son «autorité, que nul n'a égale à lui, en ce pays, pour empescher «le mal et promouvoir le bien du service de leurs Majestés, en « toutes occasions, vous asseurant que je ferais grand tort à la « vérité, si je ne lui rendois ce tesmoignage. x>

Une dépêche postérieure de Dumaurier 2 portait : «la maladie

* 31 février 1617. Grœn de Prinsterer, Corresp, 2« série, t. 2^ p. 474. » 17 mars 1617, ibid. p. 494.

<K intérieure que je vous ai découverte va plustost en empirant «qu'en amendant; une puissante et dangereuse faction ayant a éclaté soudainement, comme un coup de tonnerre, sous coupleur de religion. On voyait bien des nuées s'assembler et gros* a sir, il y a déjà assez longtemps, mais on ne croyait pas que «jamais elles arrivassent à s entrechoquer de la sorte et à faire a un si grand bruit. La meilleure part, qui est celle qui a toujours «esté inclinée au bien de la France, est après, à bon escient, à «se rallier fermement; ce que j espère qui se fera, avec le temps; «mais il lui en faut donner pour cela, les choses bonnes ne se «faisant ici qu*avec la patience; d'autant que plusieurs esprits, «qui tous pensent avoir égale part à la souveraineté, ne sont ni «traitables, ni capables des meilleures raisons, en un instant. « — Je vous dois dire librement une particularité que je vous «supplie très humblement mesnager, car, divulguée, elle feroit «préjudice au service de Sa Majesté, qui est que le prince «Maurice se monstre grandement changé, en nostre endroict, «bien qu'en apparenc^e il dissimule, comme aussi nous faisons, «pour n'aigrir son humeur, qu'il faut plustost tascher à reblan- «dir. »

Les contre-remontrants, se sentant soutenus par Maurice, redoublèrent d'arrogance, et s'attachèrent à rendre de plus en plus manifeste la rupture de tout lien religieux entre eux et les remontrants. En conséquence, ils réclamèrent l'usage de locaux spéciaux pour la célébration de leur culte; et, comme Maurice les entendait dire que, pour le moment, ils s'assembleroient, à cet effet, dans des maisons, à défaut d'églises, il s'écria avec indignation: «Eh quoi ! nous irions prier Dieu dans telle maison € particulière, ou même dans une grange! Non, il n'en sera «rien. Les églises nous appartiennent : nous les aurons ^. »

' Brandf^ Hist. de la réf. ap. Levassor, loc, cit., p. 740.

Mais commeDt commencer par en avoir au moins une ? Peu scrupuleux sur le choix des moyens, les contre-remontrants, de leur autorité privée, s'emparèrent, à La Haye, de l'ancienne église d'un monastère, alors inoccupée, désignée ultérieurement sous le nom d'église du cloître^ et y installèrent l'exercice de leur culte.

Il y avait dans ce coup d'audace une flagrante usurpation du droit d'autrui , dont Barneveld demanda aux Etats de Hollande la répression. La pusillanimité est mauvaise conseillère : et ces États, dans la crainte de voir éclater une sédition, fermèrent les yeux sur l'usurpation commise. Une telle faiblesse, de leur part, dégénéra en un encouragement donné à la violence et au désordre.

Fiers de l'impunité qui les laissait agir en maîtres dans Véglise du cloître^ les contre-remontrants se félicitèrent de voir Maurice se rendre au culte qu'ils y célébraient. Sa présence fut saluée par eux comme un présage du succès final de leur cause, dans le débat qui s'agitait.

Tandis que le prince s'érigeait ainsi, ostensiblement en protecteur des contre-remontrants, la princesse d'Orange et Henri- Frédéric, fidèles à leurs antécédents, continuaient à se rendre à la grande église de La Haye, dans laquelle prêchait Witenbogard.

A cette disparité de conduite des trois principaux membres de la famille d'Orange-Nassau s'applique la dépêche suivante, que le secrétaire d'ambassade Franchimont adressa à de Puisieux, le 3 août 1617, en l'absence momentanée de Dumaurier ^ :

«Messieurs les Estais ont tousjours esté assemblez pour trouce ver un expédient par le moyen duquel ou puisse apaiser les «différends de la religion. Ladite assemblée se doit séparer à la «fin de cette semaine, et toutefois on n'apprend point qu'il s'y

* Bihl. nat. mss. f. fr. vol. 15,957, f« 68.

250 LOUISE DE COLICNY.

«r soit encore rien fait. Cependant Monseigneur le prince Mauccrice discontinue, depuis quelques jours, de se trouver aux préce dication des ministres qui ont meu lesdits différends, pour aller aouyr ceux qui professent lancienne opinion. Tous nos Français <cqui sont pardeçà en font de mesme. Madame la princesse a douairière d'Orange et Monseigneur le prince Henri, son fils, «continuent, de façon que son Excellence va d*un côté, et moncdit Seigneur, son frère, de lautre. Cette séparation rend ces € peuples plus turbulens et licencieux, mesprisant leurs magisa trats ; et est grandement à craindre que cela enfin ne produise «de mauvais eflects : ce que Dieu veuille détourner! »

L'effervescence, qui s'était étendue de la Hollande aux autres provinces, menaçait de s'accroître. Dumaurier, revenu de France, s'empressa de rendre compte au roi de t état de choses qu'il avait sous les yeux, en lui écrivant de La Haye, le 10 novembre 1617*:

« Je fus voir ces messieurs des Etats, en leur assemblée, le «3 de ce mois, leur remettre les lettres de Vostre Majesté, et a leur expliquer la créance dont il lui a pieu me charger, laquelle € a esté reçue à grand tesmoignage de sa bienveillance, en un « temps auquel ses bons avis et l'intervention de son autorité «leur sont si nécessaires pour consolider les divisions qui se «forment entr'eux. J'ay recueilli cela de leur réponse verbale, «ensuite de laquelle ils me demandèrent par écrit que ce que je «leur avois dit; à quoy je satisfis deux jours après. J'estime «que ce sera pour m'y répondre aussi par écrit, mais non peut- « être si promptement qu'ils Teroient, si tous se rencontraient de « mesme sentiment. Cependant j'ai crû, Sire, ne devoir délayer « plus longtemps à donner compte à Vostre Majesté de cesle «mienne action, en lui faisant voir les propres termes desquels

• Bihl, nat. mss. f. fr. vol. 15,957, f» 82.

« j'ay usé, m'estant estudié, de les assaisonner de sorte que l'un a des partis ne puisse justement soupçonner ni se plaindre qu'elle «penche vers Talitre, à son préjudice.

«Pour Testât présent de l'affaire, il est tel. Sire, qu'en ces «différends de religion, trois provinces, à savoir Gueldres, Zé- « lande, Frise, Groninghen et la partie de la Hollande dont est «la ville (TAmsterdam, qui suivent l'opinion de M. le prince « Maurice, insistant sur la tenue d'un synode national, pour faire <run règlement général, pour l'avenir, sur lesdits différends; et « l'autre partie de la Hollande, composée de plus grand nombre « de villes, avec les provinces d'Utrecht et d'Over-Yssel, s'op- «posent audit synode national, demandans qu'il s'en tienne un « provincial, de Hollande, auquel on mettra peine de composer « les différends survenus en icelle ; et que si, par ce moyen, elle « ne peut se guérir soy-mesme, elle consentira le national, appeliez en iceluy quelques docteurs de leur mesme confession, des «pays circonvoisins. Ceux qui font instance pour le national « prennent, pour raison de s'opposer au provincial de Hollande, «qu'ils imputent au plus grand nombre de ses docteurs en théo- « logie d'estre de l'opinion qu'ils impugnent comme nouvelle, et « partant, que ce qui y seroit décrété tendra infailliblement à la « maintenir. D'ailleurs, la province de Hollande résiste au natio- «nal, sur ce fondement, qu'elle seule a, de tout temps, eu droit cde régler ce qui la concerne, tant au fait politique qu'au fait «ecclésiastique, sans que les autres provinces s'y puissent ni « doivent ingérer, non plus que par le passé; adjoustant que, pour «empescher le^ynode provincial de Hollande d'estre accusé de «passion et partialité, on ne souffrira y estre admis que les plus «pacifiques docteurs, et qui jusques à présent et lors de la tenue «dudit synode provincial^ ne se seront engagés, par disputes ou « par écrits, en toutes ces contestations.

«Sire, une autre difficulté non petite se rencontre encore à la

« tenue dudit synode provincial, pn ce que le magistrat, qui se (cbaude pour la manutention de son autorité, prétend nommer a ceux desquels il devra estre composé, ce que d'ailleurs les ecclédcsiastiques maintiennent leur appartenir» privativement audit a magistrat.

«On est maintenant après à chercher les expédiens pour conacilier toutes ces contradictions; auquel effet la province de a Hollande se doit assembler, dans peu de jours; et, pour cet «effet, le sieur de Barnevelt est revenu en ce lieu, six jours «après mon arrivée, en ayant esté absent trois mois entiers, « tant à cause de quelque sienne particulière indisposition, que « de la maladie publique qui lavait chargé de si grande envie, «qu*il a crû devoir la laisser un peu évaporer, pour donner « temps de se rasseoir aux esprits qui , lors de son partement, «semblaient extraordinairement émus.

« Sire, ensuite du susdit office que j'ay fait en public , par «ordre de Vostre Majesté, je l'ai continué en particulier, à l'en- « droit de M. le prince Maurice et de M. le comte Guillaume, «gouverneur de Frise, que j'ay trouvé icy, et auquel il est venu «très à propos que Vostre Majesté ait escrit. J'ay fait aussy «de mesme, à l'endroit dudit sieur de Barneveld, et vois que « tous l'ont reçu de très bonne part, protestant ne désirer, tous, «que la guérison de ces maux. Mais je ne dois pas celer à « Vostre Majesté que, jusques icy, chacun la désire et l'entend c tellement à sa mode, que je ne vois pas un instrument, corncposé de tant de cordes si différentes^ pouvoir être si prompte- «ment mis d'accord, qu'il serait à souhaiter. »

Déplorant, plus encore que Dumaurier, la dissonance de l'instrument dont il parlait au roi, Louise de Coligny, que l'ambassadeur de France voyait journellement, fit à celui-ci une communication intéressante, celle de la démarche qu'elle se proposait de faire auprès de M. de Mornai, pour obtenir de lui

qu il vint en aide aux Provinces-Unies, dans la crise formidable qu'elles traversaient. Dumaurier se montra sympathique aux intentions de la princesse, qui bientôt adressa, en France, à son vieil ami l'affectueux appel que voici ^ :

«J'apprends par la lettre que m'escrit M. de Villebon, que aj'ay le bonheur d'estre quelquefois en vostre mémoire. Certes, «vous n'y pouvés avoir personne qui vous honore et estime flc davantage ; et je ne suis pas seule icy qui desirerois que nous «puissions avoir le bonheur de vous y voir, quelque jour, pour « vous le tesmoigner. C'est la vérité qu'on y a grand besoin de vos «sages et prudens advis et conseils; et ne me trompe point de « croire que les uns et les autres y défèreroient plus qu'à nuls autres «qui leur puissent estre donnés, de quelque part que ce soit. Il « n'est pas question du fait de la religion seulement : il y va de « tout Testât, qui se va perdre, sy bientos ton n'y [X)urvoit. Vous « avez esté un de ceux qui avés aidé à feu Monsieur mon mari à « l'establir : aidés. Monsieur, à ses enfans à empescher qu'il ne « se ruine. Si les morts avoient du ressentiment de ce qui se fait « icy bas, je m'asseure qu'il vous en conjurerait, en son nom et « par ses cendres. Monsieur, je vous en fais affectionnée requeste. «Je sçay que, pour y. estre autorisé, il vous y faut venir avec «commandement; mais je sçay bien aussy que, si vous en a vies « la volonté , vous trouveriés bien l'invention de vous le faire «donner. Au nom de Dieu, Monsieur, ne regardés point à de «petites cérémonies. Le temps presse, et cependant que vous «estes à Rouen, il vous serait bien plus aisé de faire ce voyage, « que d'attendre que vous soyés à Paris ou à Saumur. Or, Mon- «sieur, je prie Dieu qu'il vous donne une bonne inspiration, et « vous supplie de conserver en l'honneur de vostre bienveillance

* Lettre du 28 décembre 1617. (Mém, et Corresp. de Mornai, in-4", t. 3. p. 1206).

25i LOUISE DE COLIONY.

«celle qui demeurera , toute sa vie, voslre très humble et très a affectionnée à vous faire service.»

Moruai, se croyant incapable de s*acquitter de la tâche dont Taccom plissement lui était proposé, répondit à la princesse^.»

a Madame, vostre leltre du 28 du passé m'a rempli de joie et cde tristesse, tout ensemble, y voyant, d'une part, Thonneur «que vous me faites de vous souvenir et de m'y ramentevoir « les heureuses journées que j'ai passées avec feu Monsieur vostre «mari, les rares vertus duquel me sont tousjours devant les «yeux, et, de l'autre, les profondes plaies de cest estât, que sa « prudence et magnanimité avait fermées , et que , depuis, la «valeur de Monsieur son lils a faict respecter par toute l'Eu- «rope et faict recognoistre jusques au bout du monde. Vous ne «douterés point. Madame, que je ne m'estimasse trop heureux «de pouvoir contribuer, mon sang et mes ans, à l'œuvre que «vous désirés, si j'en estois capable, mesmes conjuré par une si « chère et auguste mémoire, de la part d'une princesse, au nom «de laquelle nous sommes tant obligés, outre le mérite de vostre «personne qui, de tout temps, m'a attaché, de zèle et d'affec-* «tion, à vostre service, et de tout ce qui vous touche. Mais, «Madame, quand tout ce qu'il vous plaisl de présupposer se « irouveroit en moy, ce que je n'ose pas présumer, vous sçavez « qu'une vocation de plus haut y est nécessaire, laquelle qui vou- «drait haster se mettrait en danger de gaster tout. Et cepen* «dant, tandis qu'on espérera que le remède de ces maux se «pourra trouver dedans vous mesmes, je ne pense pas qu'on « se résolve à en employer d'autre ; comme, de fait , il serait «glorieux à Messieurs les princes, vos beaux-fils et fils, et à « Messieurs les Estats de trouver le baume tant désiré et salu-

* Lettre du 17 janvier 1618. (Mém. et Corresp, de Mornai, t. 4, p. 6).

ce taire, en leur sagesse propre. J'en ai discouru avec M. de Vil- «lebon, mon cher cousin, à plein fond, lequel vous en escrira «plus au long, avec M. Tambassadeur aussi, hier, à coeur «ouvert; à quoy me remetlant, Madame, il ne me reste que de «protester démon immuable fidélité au très-humble service que «je vous dois, et de mon ardente affection à la prospérité de « cest estât, qu'il serait trop misérable de voir naistre, venir k « sa perfection, et décliner, en moins d'un demi-siècle, au grand « scandale de l'église et péril de toute la chrestiçnté; ce que Dieu « veuille destourner par sa miséricorde, en vous inspirant à tous, «en ce qui est de TEstat, des conseils assaisonnés non moins «d'amour vers la patrie, que de prudence; en ce qui est de «controverse en la religion, non moins de charité et sobriété « que de doctrine : c'est le vœu, Madame, de vostre très-humble «serviteur, qui, sur ce, vous baise très-humblement les mains « et supplie le créateur, vous donner, en tout contentement, heu- « reuse et longue vie. »

Cette réponse ne découragea pas la princesse, car elle exprime à Mornai ^ l'espoir de le voir, grâce au concours de récentes circonstances, prendre prochainement le chemin de la Hollande. « Je « n'ai jamais douté, lui dit-elle, de l'honneur de vostre bienveil- « lance et de l'affection que vous portez à la mémoire des miens « et au bien de cest estât ; mais j'avoue que vostre lettre m'en a « rendu un nouveau et si agréable tesmoignage, que mon esprit « en est demeuré tout content , pour l'espérance que je prends « que nous pourrons vous avoir icy. J'apprends, qu'à la court, « ceulx qui y ont du pouvoir y sont disposés ; de façon que j'es- «père que ce printemps nous produira le bonheur de vostre « venue. Courage donc, Monsieur! Pour moy, je tiens que vostre «présence servira grandement, et ferez une œuvre bien agréable

' Mém. et Corresp, de Mornai, éd. de 1824, t. 4, p. i4.

a à Dieu. Je croy que M. Dumaurier vous escrit comme quoy qu'il « y apporte, les choses ue commencent point encore à prendre «le bon chemin. Je crois que c'est Dieu qui vous en réserve a rhonneur. d

Louise de Coligny faisait ensuite mention de la mort inopinée de Tainé de ses beaux-fils, Philippe-Guillaume, prince d'Orange, hôte habituel de la cour des archiducs « Le malheur d a voulu, disait-elle, qu'il soit allé mourir à Bruxelles, où cesle <r maison de Nassau est aymée comme vous sçavés, et ils l'ont a fait paroistre, à sa 6n, ayant faict escrire un sy advantageux «codicille pour Madame sa femme, que, s'il avait lieu, elle emm portei*ait bien quatrevingls mille livres de renie de ceste maice son; ce qui ne seroit pas y faire une petite bresche. Mais le « pauvre prince n'avoit plus ny cognoissance, ny jugement, et «estoit agonisant lorsqu'ils le lurent; de façon que, n'ayant c( rendu nul tesmoignage de l'approuver (comme il avait fait le (c testament qu'il avait signé , quelque quart d'heure aupara- «vaut que l'on luy voulut faire faire ce beau chef-d'œuvre), «chacun juge qu'il est de nulle valeur, bien que quatre témoins, «chevaliers de la toison, et autres l'aient signé. »

Dans une lettre adressée, le 25 février 1618, à sa fille Brabantine ^, Louise de Coligny fixe au 20 du même mois la date de la mort de Philippe-Guillaume. Elle y énonce comme cause de cette mort l'insigne maladresse d'un serviteur, qui, au cours de soins purement hygiéniques donnés à son mattre, alors en pleine santé, le blessa. La plaie, quoique légère, devint gangreneuse, et le blessé, quels que fussent les remèdes employés pour tenter de le rétablir, succomba rapidement. «Avertis «de ce triste accident, ajoutait la lettre, nous avons, ses « frères et moy, d'autant plus de regret qu'il soit arrivé en

' Archives de M. le duc de la Trémoïlle.

ce un lieu où nous ne pouvions lui aller rendre ce que nous lui « devons. »

Les regrets qu'éprouvait, pour sa propre part, la princesse, étaient d'autant plus vifs, que, depuis le jour où Philippe-Guillaume, en sortant de captivité, s'était présenté à elle, il avait été le constant objet de la sollicitude maternelle. Voyant en lui la victime d*une odieuse pression, exercée sans relâche par la perfidie espagnole, elle Tavait toujours plaint, plutôt que blâmé, de la déchéance d'idées et de sentiments qu'il subissait, et dont elle s'était efforcée de l'affranchir. Si ses efforts avaient, en partie, échoué contre l'affaissement moral de cet infortuné, que recommandait puissamment, à ses yeux, le seul titre de fils du grand Guillaume de Nassau, elle s'était du moins concilié l'attachement de ce fils dont elle avait fait le sien. Elle venait, tout récemment, de lui donner une nouvelle preuve de sa compatissante bonté, en quittant sa résidence de La Haye pour aller passer auprès de lui, à Breda, six semaines consécutives, durant lesquelles il se montra touché de sa présence^.

A peine quelques jours s'étaient-ils écoulés depuis la mort de Philippe-Guillaume, qu'arriva à La Haye Marcillac, chargé par le roi de France de présenter, au sujet de ce triste événement, des condoléances à Louise de Coligny, à son fils et à son beaufils» Tous trois exprimèrent au monarque la gratitude que leur inspirait ce témoignage de haute sympathie ^.

Pendant ce temps, la veuve de Philippe-Guillaume affichait des prétentions héréditaires que la maison de Nassau était fondée à combattre : «Vous sçavés bien, comme je croy, écrivait Louise

* Lettre du 12 juillet 1617, de la princesse à son neveu le comte Guillaume (Archives de M. le dite de la Trémoille).

* Voir surtout les lettres adressées, le 13 mars 1618, au roi par Louise de Coligny et par Henri Frédéric {Bibl, deVInstitut de France, CollecL Godefroy, vol. 268).

a de Coligny à sa 6IIe Brabantioe^, le ik mars, que M"*^ la prina cesse d'Orange veut fort troubler la succession , se voulant « servir d'un codicille que Ton fit escrire lorsque Monsieur voslre a Trère estoit prest à rendre le dernier soupir, de façon qu*il ne «Pavait ny lA, ny signé; chose qu'il dit, notamment en son tesa tamènt, en trois ou quatre lieux, qu'il ne veut point, s'il se a trouve quelque codicille, ou autre acte où il disposât de son a bien, qui ne soit point signé de luy, que cela ait nul lieu. — a II se trouve aussi un testament de feue Madame la comtesse de a Hohenloo, par où, en cas que Monsieur son frère meure sans «enfans, elle fait son héritière universelle la fille ainée de M. le a prince de Portugal. — Voilà comment, de tous côtés, M. le a prince d'Orange d'à présent (Maurice) est attaqué ; de façon (( qu'il s'en va avoir de grandes affaires ; et bien luy prend d'avoir ula teste bien faite. Et outre les affaires particulières, il a celles ((du général, qui sont celles qui le tourmentent le plus; mais ((j'espère que Dieu, par sa sainte grâce, l'assistera en toutes.» La veuve de Philippe-Guillaume ayant exprimé à Louise de Coligny le désir de la voir, sans rien préciser, d'ailleurs, sur l'objet d'un entrelien avec elle, cette dernière, toujours pleine de tact, lui répondit^ :

a Madame, c'est la vérité que j'ay extrêmement désiré d'estre ((auprès de vous, depuis vostre affliction, pour vous rendre le ((Service que je vous doibs et la consolation que j'eusse pu. A ce ceste heure, que le temps a modéré vostre douleur, je ne vois « pas en quoy je vous pourrois estre propre, car j'entends, Maccdame, que vous estes tousjours en affaires; à quoy je ne vous «serois nullement utile, car estant aux termes que vous estes ce avec Monsieur le prince d'Orange, mon beau-fils, vous ne

' Archives de A/. le dtic de la Trémoille.

» Lettre du 17 mai i618 {Bibl. nat mss. f. fr. vol. -15,957, f« 120).

«doublés point, Madame, que nous ne serions tousjours d*avis «et d'opinions contraires ; de façon qu'au lieu de vous faire ser- « vice, je crains que plus tost je vous ennuyerois. Si ce n'est «donc quelque service particulier que vous desiriés de moy, il « me semble, Madame, qu'il vaut mieux que les juges ordon- «nent de ces différends; et après, je suis toute à vous, et iray «jusques au bout du monde pour vous voir et vous tesmoigner «combien je suis vostre servante. Mais si, par un second com- « mandement , vous me faictes paroistre que vous ayés particu- « lièrement affaire de mon service, certes, Madame, je ne man- « querai pas à vous obéir, aussitost que je l'aurai reçu. »

Dans cette délicate conjoncture, Maurice crut devoir s'adresser au roi de France, ainsi que le prouve une lettre de Louise de Coligny à M™* de la Trémoïlle*, au début de laquelle se lisent « ces lignes : « Le sieur de Marquet va trouver le roy, de la part «de M. le prince d'Orange, vostre frère, pour ses affaires parti- «culières, lesquelles il vous communiquera, et l'état en quoy «elles sont entre luy et M'"® la princesse d'Orange; de quoy je « suis extrêmement faschée. »

Au milieu de ses graves préoccupations, Louise de Coligny, dans sa bienveillance accoutumée, ne perdoit pas de vue les intérêts d'un jeune protégé, car sa lettre se terminait par la recommandation suivante : « Le sieur de Marquet vous dira aussy « comme il amène avec luy un page qui est à mon fils, qu'il desi- « reraitbien de placer en France, en lieu qu'il pourrait apprendre «les exercices dont il a desjà bon commencement; mais, parce « que ledit page, estant cadet de sa maison, n'a pas les moyens « qu'il faut pour entrer à V académie 2, vous l'obligeriez beau- « coup, si vous et Monsieur vostre fils aviez agréable qu'il se

* LeUre du 42 juin 4618 {Archives de M. le duc de la Trémoîlle).

* L'école d'équitation fondée par Pluvinel.

((retirât auprès de luy, pour prendre ses repas et le suivre , se (( rendant seulement sujet aux heures où il se faut trouver pour (( apprendre. Vous Tobligeriez grandement, et vostre frère et moy (( prendrions part à ceste obligation. Si c est une chose qui se ((puisse 9 ou non, vous ferez pour luy de luy en parler libre- (c ment, d

Sans nous arrêter aux suites du procès intenté par la veuve de Philippe-Guillaume, non plus qu*à celles de Tappel que Maurice adressa au roi , suivons maintenant le développement de la crise à laquelle les Provinces- Unies étaient en proie, et qui devait laisser sa forte empreinte dans les annales de Thisioire.

Nous verrons alors apparaître dans toute sa grandeur le noble cœur de Ix)uise de Coligny.

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