‹ Louise de Coligny, princesse d'Orange (volume 2)Chapitre 5 sur 70 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Assassinat du prince d'Orange. — Exposé des circonstances dans lesquelles ce crime a été commis. — Douleur de la princesse, de la famille du prince, de ses amis et de la population des Provinces-Unies. — Condamnation et supplice de l'assassin. — Mesures prises, dans Tinlérôt public, par les États-généraux. — Pouvoirs qu'ils confèrent à Maurice de Nassau. — Lettres de Louise de Ck)ligny et de trois de ses belles-filles au ccnnte Jean de Nassau. — Lettre de Bruninck au même. — Lettre du comte Jean à la princesse d'Orange, et réponse de celle-ci. — Funérailles de Guillaume de Nassau. — Lettres et démarches de la duchesse de Bouillon, en faveur des demoiselles de Nassau, ses nièces. — Les États-généraux s'opposent à ce que la princesse d'Orange conduise ses enfants en Zélande. — Ils rengagent à habiter Leyde. — Elle refuse de résider dans cette ville, tant que ne sera pas réparée l'insulte faite à la mémoire du jTince son mari par un prédicateur fanatique.

Pour établir par qui et daas quelles circoDStances Fassassinat du prince d'Orange, prémédité de longue date, eut lieu tout à coup le iO juillet 158&9 il suffira de reproduire la teneur d'une relation officielle qui fut publiée, à une date voisine de celle du crime*, et d'y rattacher les déclarations de l'assassin lui-même.

* Celte relation est consignée dans un livret de quatorze feuillets, petit in-4», imprimé en 1584, à Delfl, par Albert Hendrix, imprimeur ordinaire des États de Hollande. — Le ministre de Villiers, dit l'Oyseleur, conseiller du prince d'Orange, fut chargé, le 19 juillet 1584, par les Etats-généraux de rédiger la relation ci -dessus mentionnée. Le 24 juillet, ces États désignèrent le président Meetkercke et le secrétaire Nicaise Sille pour lui prêter leur concours dans la rédaction de cet important écrit (Recueil des résolutions des États-généraux à ces deux dates. Archives générales du royaume de Hollande).

Après avoir signalé diverses trames ourdies contre la vie de Guillaume de Nassau et flétri les tentatives de ses meurtriers, la relation dont il s*agit porte :

a Les ennemis, pensants n'avoir affaire, au monde, qu'à ce a seul prince, comme s'il n'y avoit point de Dieu au ciel qui en a peult susciter d'autres, comme il avoit faict ce bon et vertueux (( prince, n'ont cessé de machiner en tant de sortes, que (inalle- « ment l'ont faict meurdrir, le dixiesme jour de juillet de celte «année mil cinq cents oclante quatre.

a Le faict est ainsi advenu.

«Environ le commencement de mai (158/i), un homnae âgé «environ de 26 ou 27 ans, de stature au-dessoubs de médio- « crité, de façon simple, s'addressa à la personne du prince et « lui présenta une lettre. Le prince lui demanda de qui estoit «ceste lettre. Il respondit que c'estoit de lui mesmes, et qu'il lui « vouloit faire ouverture de quelque grand service pour le cpaïs. comme aussi estoit le contenu de ladicte lettre, signé a François Gnion.

« Le lendemain , il s'adresse à un secrétaire et le prie de «lui faire avoir responce, et qu'il avoit grandes affaires à «communiquer. Ledict secrétaire estant sollicité deux ou trois «jours, lui dict qu'il se pourroit addresser à un des servi- «leurs de la maison, par le moïen duquel il pouvoit avoir « réponse de ses lettres. Cest homme s'addressa audict servi- « leur et disoit estre adressé à lui pour lui faire entendre des «choses qui concerneroient grandement le service du païs «et de la religion. Lui fust respondu que le prince n'avoit «donné aucune charge, et qu'il pouvoit solliciter response de « sa lettre.

«Peu de jours après, ledict sieur prince, aiant déclaré le con- « tenu de ladicte lettre, commanda qu'il fut ouï ; et par ce moïen « fit entendre ce qui ensuit :

LOUISE DE COLIGNV. 119.

«Qu'il s'appelloi t Franf(n5 Guion^f et estoil nay de BesaD- « çon, et qu'il avoit esté tousjours serviteur aflfectionné au prince, « pour estre visconte de Besaoçou et le plus grand seigneur en ala haulte Bourgoingne; qu'il avoit tousjours eu envie de luy a faire service, mais principalement depuis la mort de son père, a lequel estoit natif de Lyon, mais s'estoit marié à Besançon, a auquel lieu, après l'entreprise du sieur de Beaujeu, gentila homme de la religion, du duché de Bourgoingne, ^icte sur la «ville de Besançon, sondict père avoit esté saisi par soupçon, ad'aultant qu'il faisoit profession de la religion, et exécuté à <c mort ; que depuis ledict temps, tant pour le deshonneur qu'il <K avoit, à raison de ladicte mort, que principalement parce que a sa conscience le contraignoit de venir en lieu où la religion «seroit exercée, il avoit eu envie de se retirer pour servir le a prince, et qu'à cette intention estoit parti, il y avoit deux ans, a avec un bon cheval et des armes, pour venir en service en ces a pals ^;

* Le prétendu François Guiou était, en réalité, Balthasar Gérard, né vers 1557, à Vuillafans, petit bourg du comté de Bourgogne, dans le bailliage de Dôle. Il était le neuvième des enfants de Jean Gérard, châtelain et juge de Vuillafans, et de Barbe d'Emskercke, dite d'Anvers3 qui lirait son origine du coraté de Hollande. Deux de ses frères avaient embrassé l'état ecclésiastique ; une de ses sœurs s'était alliée à une famille noble d'Arbois ; une autre avait épousé le receveur de la seigneurie de Vuillafans toute cette famille professait un grand attachement à la foi catholique et à ses souverains (Guchard, Corresp, de Guillaumele- TacitumCy t. 6, préface p. XG).

* Voici de l'aveu même du prétendu François Guion, qui il était et comment il entendait servir le prince d'Orange :

€ Je Baltazar Gérard^ de Vullafans en Bourgoigne, sçavoir faictz à c tous, que j'ai eu en volunlé, dez sont passez six ans, et mesmeraent «dès le temps que la paix de Guant fut rompue et violée par Guillaume e de Nassau, prince d'Orange, de tuer et occire iceluy de Nassau, pour c autant qu'il me semblait que, tant qu'il vivroit, il demeurerait rebelle t contre le roy catholique, nostre sire, et feroit tous ses efforts, par toutes

a Mais qu'en passant au pays de Lutzenbourg, il voulut voir a un sien cousin, nommé Dupré, qui estoit secrétaire au comte (( Pierre de Mansfeld, lequel cousin lui conseilla de 'demeurer «quelque temps avec lui*, et que luy-mesmes délibéroit aussi

« voies illicites, de troubler Testât de l'église catholique et apostolique c( dicte romaine, ainsi qu'icelay de Nassau a faict et persisté jusques à a maintenant, ayant causé une infinité de maulx, tant en regard de la « spiritualité que du temporel^ dedans ces provinces de Pays-Bas. — Et « qu'il soit vrai que j'aye tenu ladite intention^ je le démonstra, estant à « Dôle, en la maison de Jehan Villaux, y a environ six ans, parceque, a tenant en main une dague évagine, je la plantoi de toute ma force contre a une porte, et disant que je vouldrois que ce coup-là fiist esté donné € dans le cœur du prince d'Orange, à quoy ung nommé Jehan, Guil- • laume Ponlhier, de Vercel, en Bourgoigne, qui m'avait veu jeter ladicte <r dague, et ouy ce que j'avois dict, me tança bien fort, disant: S'il m'apc<^ partenoit de tuer ny menasser les princes ; et que, si c'esloit la volunté « du roy, nostre sire, que le susdit de Nassau fut tué, que sa majesté c< avait puissance assez pour ce faire, et le commanderoit ; mais qu'il ne « vouloit par perdre ainsi légèrement ung si bon cappitaine, lequel se a pourroit réduyre. Suyvant ceste remonstrance je remis le tout à la bonne « disposition de Dieu et de sa dicte majesté. Mais comme, depuis environ (( trois ans en çà, j'ay entendu que sa dicte majesté avait donné sentence « de mort, en forme de proscription, allencontre dudict de Nassau , et « voyant qu'on tardoit si longtemps d'accomplir la justice et bonne \o- « lunté du roy, je me partis de Bourgoigne, après avoir dressé quelquece ment mes affaires particuliers, et m'achemina pardeçà à intention d'ef- « fecluer réaiment ladicte sentence. Et fut ce, au mois de fébvrier 1582» (Confession de Balthazar Gérard du 10 juillet 1584. Ap. Guchard, Corresp. de Guillaume-le-Taciturne^ t. 6, p. 163 et suiv.).

* « Eslant parvenu en la ville de Luxembourg, au mois de mars (1582) « où je séjournoi quelque peu de jours, j'entendis illec que ung certain « personnage, du pais de Biscaye, avoit occis et tué ledict prince : des- « quelles nouvelles je fus fort aise, tant pour estre, comme j'estimois, la « justice faicte, que pour avoir excuse de me mettre en danger. Et conti- « nuèrent les nouvelles de ladicte mort et occision bien longtemps, de « façon que j'advisa de me mettre au service d'un nommé Jean Dupré, «qui est secrétaire de l'excellence de monseigneur le comte de Mans- « feld . . . Mais comme entendis, par après que ledict de Nassau n'avoil

a de se retirer, d'auUant qu'il demeuroit là contre sa conscience, « ce qui le fit arrester ; et combien qu'il eust eu souvenles fois «envie de partir, toutesfois que tousjours quelque empescheraent «le relenoit ; mais, qu'à ces Pasques dernières. Dieu Tavoit con- «traint par force de sortir : la raison estoit qu'il y avoit ung » prestre de Bruxelles en la maison dudict comte de Mansfeld «qui estoit fort rigoureux contre ceux qui estoient soubçonnez « de la religion ; qu'il venoit en leurs chambres visiter ^ce qu'ils «faisoient, et que souvent, lui et son cousin avoient eu envie de « lui faire ung mauvais tour, et, qu'à ces Pasques dernières, il «les menaçoit que, s'ils n'alloient à confesse et à leur commu- « nion, qu'il les accuseroit ; qui fut cause que ledict soit-disant aGuion s'en alla à Trêves, pour y passer les fêtes; d'où estant «de retour, ledict prestre lui demandoit où il avoit faict ses «Pasques ; il répondit : à Trêves, en l'église des Jésuites, et que «le principal d'entr'eux l'avoit communié; qu'il escheut de mal- «heur que ledict Jésuite estoit venu à Lutzeubourg, auquel le «prestre demanda s'il avoit communié ledict soit-disant Guion, «qui respondit que non ; et pourtant ledict prestre, sachant que « ledict Guion estoit en une maison nommée Fontaines avec le

cesté occis dudit coup à luy donné, comme dict est, je délibéra de pour- € suyvi*e ma précédente délibération, quoy qu'en deust advenir, espérant

* de prendre la commodité de ce faict, lorsque mondit seigneur le comte

* de Mansfeld serait au camp, proche de quelque lieu où ledict prince «d'Orange seroit, et partir secrètement dudict camp, pour venir par- « devers iceluy prince et faire semblant que je serois de Tirréligion, «conameilest et luy présenter certains cachets volants, insculptez en ■ cire rouge, avec Tanneau dudict seigneur comte, lequel j'ay eu en mains

* maintes fois, comme estant clercq et escrivant soubs ledict Dupré, son f secrétaire, ayant de ma propre main faict lesdicts cachets, à Tinsçu «dudict Dupré et de tout aultre; et estimois trouver accès en la maison «dudict de Nassau, au moyen desdicts cachets, pour en temps opportun, « exécuter sur sa personne ladicte sentence, avec le moindre danger que « me seroit possible» (Confession de B. Gérard, du 10 juillet 1584).

i22 LOUISE DE COLIGNY

a comte de Mansfeld, près de Lutzeobourg, laquelle appartient aaudict comte, qui y va souvent» parcequ*il y fait bastir, Ty a vint trouver, et le voulut mettre prisonoier ; mais qu*il se déa fendit et donna au prestre ung coup de dague ou d'espée, et a ainsi eschappa; et s'estant retiré à Trêves, manda à son (c cousin qu'il lui envoyast son cheval et quelque peu d'aragent; mais votant qu'il tardoit trop, et craignant d'estre des- « couvert, qu'il s'estoit acheminé vers le prince pour lui faire a service, et qu'il avoit bon moïen de ce faire. Et lors, il tira a de sa manche un pacquet plein de cachets volans dudict a comte de Mansfeld, disant qu'il avoit eu souvent lediet ce cachet en sa puissance, comme estant le principal clerc ((dudict Dupré, et que sur iceluy il avait faict plusieurs passea ports à des vivandiers et autres, qui avoient servi et que, par (i le moïen de ces signets et cachets, on pourroit faire quelque a bon effect*.

' <( J'ay faict entendre ma dicte délibération à Taltesse de monseigneur a le prince de Parme et de Plaisance, lieutenant et capitaine-général pour

« le roi en ses païs d'en bas et par ainsi m'en suis venu, en

«grand hazard des gens de guerre, tant d'ungconsté que aultre, jusques « en ceste ville de Delfl^ où j arriva au mois de mai dernier, et m'adressa ce à de Villers, ministre de la secte de feu Jehan Calvin, sans que j'eusse « jamais veu lediet personnage, mais je m'assurois qui seroit bien aise a desdicts cachets, afin de faire quelque surprise par ceux de la ligue ; et c j'avois ceste asseurance d'aultant que c'est le propre de tels imposteurs « et séducteurs de peuple comme luy de s'ayder de faulsetés pour suyvre « leurs affaires per fa$ et nefas, oublians et négligeant la droicte voie « qui conduit à vie éternelle, pour dominer et estre réputez grans, ung « bien peu de temps en ce bas monde. Est advenu que lediet de Villers <( ne m'a pas trompé de ce que j'estimois de luy : car, au lieu de me taxer a de telle faulseté, il m'a faict traicter aux dépens dudict prince d'Orange, « m'a requis de luy laisser des blancs-scelez^ signez soubz la main dudict « comte; et garnis desdicts cachets : ce que j'ai faict, espérant tousjours « trouver une opportunité d'exécuter mon entreprise 3> (Confessions de B. Gérard, du 10 juillet 1584).

< Ce discours estant rapporté au prince, commanda qu'on lui € demandast à lui-mesmes à quoy cela pourroit servir. Il res- « pondit qu'on pourroit faire quelque entreprise sur ville, ou, orpour le moins, si les villes de Luxembourg semblent trop aeslonguées, qu'ils serviroient pour les espions et autres qui a passeroient païs. Ce qu'estant rapporté au prince, résolut qu'il <rn'y avoit moïen de rien entreprendre par tels moïens, mais a qu'on se pourroit servir de quelque peu, pour les messagers «qui alloienl et venoient de Bruxelles à Cambrai ; qu'il en lais- <r sât quelques-uns pour estre envoiez à Bruxelles.

ce Et quant au reste, en aïant pris ad vis avec Monsieur « Despruneaux, lors ambassadeur pour feu Monseigneur d'Anjou, a trouva bon, l'occasion seprésentant, que Monsieur deCaron, ((Seigneur de Schonneval allant en France, l'emmenast avec (t lui , pour sçavoir si Monsieur de Biron, lequel on disoit lors a debvoir commander à Cambrai , se pourroit servir de ces signets a pour passe-ports. El ledit sieur de Schonneval * prenant congé, ce lui fut commandé par le prince de l'emmener.

« Suivant quoy , il alla en France 2, où estant, escrivit lettres apardeçà, par lesquelles il mandait avoir promesse qu'on le a feroist bientost voir Monsieur de Beaujeu , lequel recognoistroit

• Les États -généraux députèrent en France Noël Caron, sieur de Schoonevalle^ ancien bourguemestre de Bruges.

* € Tant est que ledit de Villers me conseilla d'aller en France avec le c sieur Caron de Bruges et bailler audict pays des susdicts cachets à c M. le mareschal de Biron et autres partisans de feu l'altesse de M. le e duc d'Anjou ; mais comme, pendant mon séjour au lieu de Chasteauc Thierry, en France, sa dicte altesse fut tousjours malade et enfln est «décédée, le iO du mois passé audit Chasteau-Thierry, j'ay esté renvoyé cpardeçà, à ma réquisition, portant lettres dudict Carron, tant pour c ledict prince, que députés des États depardeçà, par lesquelles ils furent € advertis de la mort de sa dicte altesse > (Confession de B. Gérard, du 10 juillet 1584).

124 LOL'ISE DE COLIGNY.

«son père, pour eslre mort en son service, et qu'il espéroit par « ce moyen trouver quelque honeste condition.

a Peu de temps après , il apporta lettres tant audict c prince quaux Etats, faisantes mention de la mort de Son a Alteze*.

(cLe prince aïant leu ces lettres, fist venir en sa chambre, «estant encore au lict, ledict Guion, pour Tinterroguer des «particularitez de la mort de son Alteze; et depuis, estant «prisonnier ledict Guion a déclaré que, s1l eust eu sa dague « alors, qu'il eust tué le prince en son lict.

« Depuis ledict Guion allant aux presches et prières, aïant « toujours en sa main des pseaumes ou quelque livre de la religion, «empruntant la bible du portier, s'insinua, sous ombre de la « religion , en la cognoissance d'aucuns de la maison ^. Et comme « il lui fut dict qu'il n'avoit plus affaires en ce lieu, et qu'il eust cà se retirer, demanda quelque argent, monstrant qu'il n'avoit «chausses ni souliers ; qui fut cause que le prince, suyvant Tadvis «qui luiétoit donné, qu'il le falloit renvoier, commanda que l'un «des secrétaires solliciteroit qu'on luy donnast quelque peu « d'argent, pour le renvoier; ce que fist le secrétaire, et lui fist

* Le duc d'Anjou mourut, à Château-Thierry, le 40juini584. Le sieur de Schoonwalle, sur Tinstanle demande de Zalthazar Gérard , le chargea, le i 2 du môme mois, de remettre au prince d'Orange et aux Étals- généraux les lettres annonçant la mort du duc d'Anjou. B. Gérard partit ensuite pour la Hollande.

' L'historien Lepetit, qui était alors à Delfl et se tenait au courant de tout ce qui s'y passait, dit {Chron. de Hollande et Zélande, t. 2, p. 402), en parlant de Balthasar Gérard : « delà en avant, il fréquentait les « presches et prières vespertines, portant des pseaumes ou quelque « autre livre de la religion. Il lisoit aussi ordinairement le livre de la «sepmaine, du seigneur du Bartas, auquel Tendroit le plus usé estoit ce celui de l'histoire de Judith^ où y a quelques traits pour animer les € cœurs à extirper les lynns. Parfois il empruntait au portier sa Bible, fffouT lire devant luy quelques chapitres. »

«délivrer son mandement, sur lequel, dimanche hiiiclièsrae du a naois, reçut son argent.

a Le lendemain, comme il a depuis confessé, achapta deux «pistolets de deux soldats de la garde, et mesme prit querelle «avec un desdits soldats, parce qu'il lui refusait de lui faire des « balles ramées.

« Le dixiesme, attendit que le prince de très haulte mémoire «descendit pour disner, et, s'adressant audict prince, lui «demanda un passeport, et le demanda, comme il fut apperçeu «par Madame la princesse*, avec une voix mal assurée et « tremblante ; tellement que ladite dame demanda à Monseigneur «le prince qui ilestoit, et qu'il avoit mauvaise contenance: à «quoy respondit le prince qu'il demandait sa despesche et qu'il « la lui feroit faire.

« Sur la un du disner, fut veu se promener vers les escueries, «qui sont au derrière de la maison, tirantes vers le rempart de « la ville ; et estant à la porte de la salle oii avoit disné le prince, «lorsqu'il sortoit, s'approcha, feignant lui demander son passe- « port et lui tira un coup de pistolle dedans l'estomach^.

* Les seules personnes de la famille du prince, qui assistaient ce jour-là au repas, à ses côtés, étaient la princesse sa femme, la comtesse de SchwartzenLourg, sa sœur, et trois de ses filles.

* « Dès lors j'ay advisé tous les moyens qu'ay peu pour mettre à fin « mon entreprise; et n'en aiant trouvé aultre plus propre que de donner «un coup de pistole audict prince d'Orange, soit quand il iroit au € presche, ou quand il viendrait disner en bas, ou bien en sortant dudict a disné, et pour ce faict j'acheta hier deux pistoles, et en ayant chargé « l'une de trois balles et l'autre de deux, j'ay cejourdhuy tiré et débandé «celle portant les trois balles contre l'estomach dudict prince d'Orange; «et pour la résistance qu'ont faict ses hallebardiers, je n'ay eu la corn- « modité de donner le second coup ; dont j'ay grand regret et desplaisir. « Asseiu*ant que si j'estois présentement à mille lieux loing d'icy, je m'ef- « forcerois de retourner pardeçà, poursuyvre la mort dudict de Nassau, « pour autant qu'il est invétéré en son erreur et maUce sans espoir de ré- «sipiscence et amendement: estimant que je ferais sacrifice agréable à

a Le prioce se seotant frappé, ne prononça que ces paroles: (iMon Dieu, aie pitié de mon âme ; je suis fort blessé! Mon Dieu, a aie pitié de mon âme et de ce pauvre peuple! ! Et, après ces € paroles, se mist à chanceler, son escuyer le soustenant ; et a finalement fut assis sur les degrés de Tescalier, où ne dist « plus mot ; sinon que Madame la comtesse de Schwarzenbourg aluy demandant, en allemand, s'il ne remettait pas son âme es a mains de Jésus-Christ, respondit en mesme langage, que oui.

ccEt ne parla depuis, mais regardoit d'un œil fort pitoiable a Madame la princesse et Madame la comtesse de Schwarzen* «bourg, sa sœur.

a Et peu de temps après fut porté sur un lict, en Fa salle où ail avait disné, auquel lieu, bientost après, il rendit son âme a bienheureuse à Dieu.

a Telle a esté la Gn du plus sage, plus constant, plus magnaanime, plus patient, plus modeste, plus sincère, plus véritable a et plus juste prince de son temps.

ecDieu, de faire le monde quiUe d'un si meschantet malheureux homme, cqui, par sa seule ambition et cupidité de dominer et estre réputé grand «seigneur, s'est séquestré de la vraye et catholique religion, considérant « que c'est là le seul moyen de faire fournir argent aux pauvres subjects « des pays rebelles au roy : car, sans ce prétexte, il cognoit assez que son « régime seroit de peu dedurée^ et de bref anéanti du tout. — Par ainsi, f je prie à Dieu, de bon cœur de mettre ordre en ces troubles et préce sentes controverses de religion, par sa bonté infinie, afin que lesdits «pauvres subjects facent service agréable à sa majesté immense, et re- « cognoissent en dû debvoir le roy catholique, leur prince et seigneur «naturel, ainsi que de moi : priant en oultre à Dieu, du plus proffond de « mon cœur, qu'il donne à sa dicte majesté très heureuse longue vie et « victoire sur tous ses ennemys, et à moy la grâce de morir paciemment «et avec entière force et fermeté, en la vraye et catholique religion.

«Faict en la prison où suis détenu, en la maison des religieuses dite «(Si Achten), à Delft, le dixième jour de juillet, l'an de grâce mil cinq «cens octante quatre, soubz mon signe manuel cy mis, les an, jour et «lieu susdicts. «Balt. Gérard.»

«Le meurdrier, qui pensoit avoir mis bon ordre à son affaire, «essaie d'eschapper par la cour de derrière; en courant, laisse «tomber une autre pistolle, et jà avoit passé les escuries, estoit «en la rue bien avant, près des remparts ; mais, en passant sur «de la paille, il tomba, et néanmoins se releva et monta sur le «rempart, en intention de se jetter dedans les fossez de la ville «qui sont plains d eau ; mais il fut arresté par deux des serviteurs, «auquels d'autres aussi survindrent. Il estoit fort étonné du ({Commencement , et n'avoit nulle contenance : mais estant amené «en Tescuierie, et voiant qu'on le voulait garder, et qu'on ne aparloitde le tuer, fist l'asseuré. Et sur ce qu'un des serviteurs «lui dist : tu es bien meschant, je ne suis point, dict-il mescbant, «j'ay faict ce que le roi m'a ordonné. — Quel roi ? dict le servi- «leur. — Le roi d'Espaigne, mon maistre, dist-il.

«Et lors l'amenant à la maison, et passant la porte par où «il estoit sorti : — Ha! porte, porte, dit-il, tu m'as trompé; «je vois bien que je suis mort. — A l'instant fut conduict en la «chambre du concierge, et le magistrat estant venu, fut là «premièrement interrogué; mais il demanda papier et encre, «promettant, puisqu'il étoit prisonnier, qu'il diroit toute la vérité: «ce que toutefois il ne fist pas, mais avec quelque vérité il y «eust là plusieurs mensonges.

(Suit Tanalyse de la déclaration écrite de B. Gérard.)

a Ces choses furent déposées et escrites par ledict Gérard en la «Chambre du concierge, et furent trouvées sur lui deux vessies «un peu enflées, avec un chalumeau pour les enfler davantage, «espérant par le moïen d'icelles passer les fossez de la ville*. En « outre tint plusieurs autres propos, tendants afin que, quand ledict «prince auroit esté accompagné de cinquante mil hommes de «guerre, et qu'il en eust peu approcher, qu'il l'auroit faict, et

* Il avait, en outre, fait disposer, hors de la ville, un cheval tout sellé.

((feroit encores, estant bien marri qu'il n*estoit mort, car on lui «(disoit qu'il nefesloit; et, aiant demandé s'il esloit blessé, ((entendant qu oui, adjousta qu'il estoit bien aise, et qu'il n'en (( pourroit eschapper.

((Depuis, estant en la prison, à diverses fois a confessé et a persévéré jusques à la mort, en ce qui s'en suit :

«c Premièrement, sans torture, outre ce qui est contenu cy- (( dessus, a déclaré n'avoir lu la sentence de proscription que ((depuis cinq mois en çà, mais qu'il avoit ouï dire qu'elle avoit (ceslé publiée auparavant aux païs-bas.

aDictqu'au mois de mai dernier, ne fut icy que huict jours, «et que, durant ledict temps, il eust exécuté ladicle entreprise, «s'il en eust veu l'opportunité, et qu'il eusse veu espérance ou ((Ouverture de pouvoir eschapper;

«Qu'après la mort du duc d'Anjou, il avoit oflert son service «de porter lettres dudict sieur de Carou, afiin de retourner «pardeçà pour exploicter son faict; qu'il n'avoit jamais commu- «nique de son faict audict sieur Carou, cognoissant trop sa «sincérité, et qu'il n'avoit communiqué avec personne du monde, «en ce païs, de son entreprise;

« Qu'il avoit eu intention, le jour précédent, d'exéculter ladicte e entreprise, à l'heure du disner; mais, voiant qu'il n'estoit «possible d'eschapper, ne l'avoit osé attenter; mais que, « cejourd'hui , ne voulant plus tarder, il s'estoit résolu, quelque «danger qu'il y eust, de le faire ; et quand le prince eust esté «environné de cinquante mil hommes, qu'il l'eust faict ;

«Qu'il lui desplaist de n'avoir tué Monsieur le prince, mais «qu'il ne lui déplaist de l'avoir entrepris; et, s'il estoit à mille «lieues, qu'il ne tarderoit de passer montaignes, rivières et « toutes difllcultez de chemin pour l'exécuter ; et quant au jésuite « de Trêves, disant comme dessus.

«Outre plus, parlant aux uns et aux autres, disoit qu'estant

«en France, il ne pouvoit dormir ne nuict, ne jour, tant estôit «tourmenté du désir d'exécuter son entréprise ; et affin d'eslre «renvoie, il prenoit querelle et se battoit avec les serviteurs ; «que, s'il n'avoit eu, k ce voyage, moyen d'exécuter, il s'en fust « retourné en France , et se fust rangé à quelque église , où il se «fust tellement gouverné, qu'il eust eu accès à ceux du consis- «toire, et qu'il eust tant faict, qu'il eust eu lettres de recom- «mandalion pour revenir pardeçà, et par ce moïen, accès pour «plus facilement exécuter son entreprise.

«La torture lui ayant esté présentée, et devant que estre sur «le banc, confessa avoir communiqué son faict, à Tournai, à «noslre maistre, frère Gerri, cordelier* ; et que ce fut au mois «de mars dernier.

«A quoi, aprte la torture a persévéré.

«Estant la torture réitérée^, dist que lui, estant un pauvre «compaignon, et cercbant pour avoir quelques moïens, a donné «à cognoistre le tout au prince de Parme ^ lequel a commis

' Le frère Jean Ghéry, docteur en théologie, provincial des Cordeliers, déployait un zèle ardent pour les intérêts du roi d*£spagne.

* Ceci se passait dans la nuit du 10 au il juillet et dans la matinée du 11. Comélis Aerssens, l'un des députés du Brabant à l'assemblée des Élats généraux , écrivait de Delfl, le 11 juillet 1584. aux magistrats de Bruxelles : « J'ai esté toute ceste nuict et devant disner présent à la tor- «ture du malfaiteur, mais n'ay ouy, de ma vie, une plus grande résolu- «lion d'homme, ny constance, il n'a oncqune dict ay my ! mais en tous «tourmens il s'est tenu sans dire mot, et sur tous interrogatoires a res- < pondu bien à propos et avecq bonne suyte» (Ap. Gachard, Corresp. de GuiUaumey t. 6, p. 188).

' «Estant de longtemps poinsonné extrêmement de déplaisir et amer- «tume de voir ce malheureux obstiné si longuement défuir son juste «jugement, contre l'espoir et désir de tous les gens de bien, comme bon « et naturel serviteur de Sa Majesté, j'ay maintes fois, et quasi par in- «quiétude d'esprit, pourpensé aux moyens qui seraient propres pour «satis&ire de ma part à ce devoir et service dû à Dieu, et au roy, et à la « république; et fmalement me suis advisé, sous très humble correction,

130 LOUISE DE COLIGNT.

a le conseiller d'Assonleville afin de communiquer avec lui, plus «amplement sur ce faict^ ;

(K Et lui alant discouru des dangiers 9 lui dist qu'il feroit un «grand service au roi d'Espaigne, mais s*il estoit attainct, qu'il c n'en accusast point le prince de Parme.

«Et sur les difficultez de l'accès en la cour du prince, que «ledicl d'Assonleviile lui proposoit, auroit respondu qu'il se ccnommeroit François Guion, fils d'un Pierre Guion, bourgeois a de Bezançon, lequel auroit esté exécuté par cy devant pour la «religion, avec confiscation de ses biens, et que lui comme «nécessiteux et aïant peu de moïen, et estant afTectionné à la « religion réformée, se transporteroit en Hollande, et s'addresse- «roit à la cour dudict prince, et que, pour se rendre agréable, «présenteroit lesdicls cachets. Ce qui fut trouvé fort bon par

e de donner une amorce à ce renard, pour avoir accès vers lui, afin de le «prendre au trébuchet, en temps opportun, et si proprement qu'il n'en € puisse échapper. Mais d'autant, Sérénissime prince, que ce moîen € excogité, voire déjà préparé, importe beaucoup pour la conséquence ; « joinct qu'il y intervient de l'incivilité, mais quoiqu'il est nécessaire, je cne l'ai osé ni voulu pratiquer, à l'insceu de V. A. et sans l'exprès com- « mandement d'icelle etc. etc.» (Gachard, ibid. t. 6, p. 441 et suiv. Écrit présenté à Alexandre Farnèse, par B. Gérard^ s'offrant pour tuer le prince d'Orange).

' Le 2 avril 1584^ Balthazar Gérard rédigea, à Tournai, une déclaration, qu'il remit à d'Assonleviile, pour l'informer des moyens qu'il mettrait en œuvre afin de gagner la confiance du prince et de pouvoir ensuite attenter à ses jours (Gachard, ibid, t. 6. p. 115 à 120). Il y disail à la fin de son exposé : «il m'est nécessaire avoir de S. A. grâce et ré- « mission avant toute œuvre, afin que je puisse aller à confesse et rece- «voir la saincte et sacrée communion, à ces Pasques, sans scrupule de «conscience. — Au reste; comme il me faudra converser, par quelque «temps, avec ces hérétiques et athéistes, et aucunement m'accommodcr «à leurs façons, néantmoins le plus modestement que se pourra, je sup- «plie encore, en toute humilité, que S. A. soit servie d'impétrer de sa « sainteté une absolution et pardon pour moi, touchant ce feict et autres «cas susdicts, afin que je ne perde l'âme avec le corps. »

tfledicl d'Assonleville, qui l'exhorta d exécuter son desseiog, lui «recommandant, comme dessus , qu'il n'accusast le prince de «Parme, et qu'il ne conviendroit audict prince qu'il l'accusast. «Le lendemain, sans torture, outre ce que dessus, confessa, «qu'il estoit venu recognoistre , le jour précédent, si Son Excel- «lenceestoit descendu pour disner, et voyant qu'il estoità table, «estoit retourné en son logis charger le5 deux pistolles qu'il avoît «pendues à sa ceinture, du costé seneslre, laissant pendre sou «manteau du costé droict, afin qu'on eust moins de soupçon.

Dist, en outre, qu'ayant communicqué avec ledict d'Assonle- «ville, ledict d'Assonleville lui promist d'en faire rapport au «prince de Parme: ce qu'aïant faict, lui déclara que ledict «prince de Parme le trouvoit bon, et que, s'il Texécutait, il «aurait la mercède contenue en ladite sentence. Et, sur ce que «ledict Assonleville lui proposoit encores quelques difficultez, et «levoïant si résolu, lui dist: Allez enfant; si vous parachevez «ce faict, le roi vous tiendra tout ce qu'il a promis, et serez « immortalizé.

« Et disoit ledict Gérard qu'il espéroit si bien se contrefaire «de la religion,' qu'il pourroit entrer au service de quelque se- «crétaire; par ce moïen d'avoir opportunité de présenter quel- «que lettre à signer, et lors, qu'en signant, il tueroit le prince « d un coup de dague.

<i Et, après la torture, dict encores ne se repentir d'avoir at- « tenté sur la personne de son Excellence, et, s'il estoit encores «à faire, qu'il necesseroit de le faire, et lui deust-il couster dix t mille vies.

«Le treize, il confessa, outre ce que dessus, ledict d'Assonle- « ville lui avoir promis que le prince de Parme tiendroit la main «à ce que le roi d'Espagne lui tiendroit ce qui estoit promis par «la sentence, et qu'il avoit attenté ledict faict pour estre riche; «que ledict d'Assonleville avoit monstre audict prince de Parme

«lesdits cachets, et les lui restitua, disant que le prince de a Parme accordoit qu'il en usast, mais qu'il fut accordé que do- « resnavant les cachets du comte de Mansfeld ne seroient plus c taillés en lozange, et qu'il changeroit de cachet, aflio que ses «cachets volants fussent inutiles. Et lui conseilla ledict d'Asd sonleville, entrant en Anvers, si on le menoit vers monsieur a de Sainte-Aldegonde, qu'il lui montrast lesdicts cachets; qu'en a entrant en une ville, il cachoit tousjours ses cachets, et puis « les retournoit quérir.

a Que ledict frère Géri , oiant son desseing, lui a dict, puisce qu'il avoit proposé de mettre ledict faict en exécution, qu'il le afist; et lui donna la bénédiction, lui promettant de prier Dieu «pour lui. Que le jésuite de Trêves lui promist le semblable, di- « sant qu'il seroit mis au nombre des martyrs, s'il mouroit pour c cette entreprise; qu'il nesçavoit le nom dudict jésuite, maisqu'il aestoit régent de collège, rousseau de couleur, et que ledict jésuite «avoit communiqué de ce faict avec trois autres de son collège.

« Telle a esté la 6n de la vie du très illustre prince

(( d'Orange : sur laquelle ne ferons à présent aucun discours, «n'aiants délibéré sinon de représenter au vrai les circonstances «du faict advenu en sa personne. »

Du simple exposé qui précède ressort la preuve de l'efiTroyable perversité du cœur humain dans l'assouvissement de ses haines. Là apparaît, en traits hideux, comme égale à la culpabilité de l'assassin, celle des instigateurs de son crime; et l'histoire imprime au front de tous ces êtres dégradés les stigmates d'une indélébile réprobation.

Mais détournons nos regards d'un Philippe II, d'un Farnèse et de leurs affidés pour les concentrer, avec toute l'ardeur de la sympathie, sur la grande victime que ces insignes criminels ont immolée, sur une famille plongée dans d'indicibles angoisses et sur tout un peuple consterné.

Que de scènes déchirantes, au moment où le prince vient de rendre le dernier soupir entre les bras de sa fidèle compagne ! De telles scènes ne sauraient se décrire ; à peine même le témoi* gnage d*un contemporain peut-il nous donner une idée précise delà plus poignante d'entre elles, en ces quelques mots ^ : «La V malheureuse princesse, quasi mourante, en l'excès de sa doutt leur, invoque Dieu qui la fortifie, adresse sa prière au touttt puissant, et, à voix gémissante, à cœur ardent, les yeux et les « mains élevés au ciel : Mon Dieu, dit-elle, accorde-moi le don a de la patience elde souffrir, selon ta volonté, la mort de mon tt père et de mes deux maris, tous trois assassinés devant mes « yeux. »

A la lamentable détresse de Louise de Goligny s'ajoute celle de Marie, d'Anne et des plus jeunes sœurs, qui toutes se serrent autour de leur seconde mère et confondent leurs larmes avec les siennes. De ces âmes, en proie à d'inexprimables souffrances, s'élèvent de ferventes supplications adressées à Dieu, protecteur suprême des veuves et des orphelins, et bientôt la miséricordieuse assistance accordée à ces infortunées attestera que leurs suppli* calions ont été exaucées.

En présence de tant de douleurs, qu'il se sent impuissant à dépeindre, Comelis Aerssens adresse, de Delft, aux magistrats de Bruxelles ces simples lignes, si expressives dans leur brièveté^ : c Par toute la ville on est en grand deuil, tellement que «les petits enfants en pleurent par les rues. Vos Seigneuries «peuvent juger ce qu'est de Madame la princesse et des enfans, «avec toute la maison, d

Une dépêche officielle, datée du 10 juillet, porte ^ : a Tout le

* Lapise^ Hist. de la principauté d'OrangCy p. 546.

* Gachard, Corresp. de Guillaume-le-Tacitumey t. 6, p. 187.

' Recueil des dépêches ordinaires des États généraux {Archives du royaume de Hollande),

ce monde est ici (à Delfl) en telle perplexité et deuil, ayant perdu a un tel père de la patrie, que c'est ung pitié de le veoir. b

Tandis que deux notables médecins de Delft, Pierre Forestus^ et Cornélius Bersennius, procèdent à une minutieuse inspection du cadavre du prince et aux dispositions nécessaires, en vue de son prochain embaumement^, les Étals généraux prennent, d'ur-

* Petrus Forestus, médecin distingué, qui, maintes fois fut appelé à soigner le prince d'Orange, a consigné, dans ses doctes écrits l'indication du traitement qu'il adopta, dans chacune de ses maladies (V. Peiri Foresti opéra omnia fr. c. f, 1660, in-f**). — Parlant à Maurice de Nassau des relations qu'il s'honorait d'avoir soutenues avec le prince, son père, P. Forestus disait : «Patris lui in me benevolentiam et mérita re <!cipsâ expertus sum. Ingrat itudinis igitur merito arguar, nisi amiciliam ccquâ ille me, ego illum arctissime complexus sum, eliam ad posteros «ejus ultrô transferam.* — Le judicieux et savant M"" Fruin a publié, en 1886, une très intéressante notice sur P. Forestus (voy. Bijdragen voor vaderlandsche geschiedenis en ondheidkunde verzameld en uHgegeven vrœger door Af. Js, An. Nijhoff thatis door. Z)"" R, Fruin^ hoogleernoor te Leiden, — Derde Becks. DerdeDeel^ eerste Stuck, — 's Gravenhage Martinus Nijhoff ^ i886),

* Rec. des Résolutions des Étals généraux, à la date du 41 juillet 1584 (Archives générales du royaume de Hollande): tMeester Peeter « Forestus unde meester Cornélius Bucennius, doctorem in de medeiicinem der stade von Delft, gevisiteert hehhende fiet lichaemvon zyen nExcellentie, hébben verclœrtii> (Suit l'énoncé de constatations relatives à l'état du cadavre). — Forestus parle, dans ses œuvres (1. XXIX , obs. 29, schol.) de l'embaumement auquel il procéda avec son collègue : «In corpore illustrissimi domini principis Auraici, factà incisione ut « artis est, hoc sequenti balsamo per me et Cornelium Busennium, collece gum meum, descripto, anno 1584, in officina Theodori Clulii Delphin- «sis, 10 die julii usi sumus (Suit l'énoncé des détails de l'opération). — Lepetil {Chron, de Hollande et Zélande, t. 2, p. 497) dit: oc Guillaume «de Nassau mourut âgé de 51 ans, onze mois, 25 jours, de bonne, «moyenne stature et corpulence, de poil et de couleur tirant sur le brun, «assez maigre de face, au reste bien composé de tous ses membres. — « Le corps ayant esté ouvert pour l'embaumement, ses parties intérieures, «non offensées du coup, furent trouvées si saines et entières, que par «cours de nature il esloit pour vivre un grand aage. y>

gence, le jour même de l'assassinat, diverses mesures que commaode la gravité exœptionnelle des circonstances, tant à Tintérieur des Provinces-Unies qu'au dehors.

Et d'abord une délégation des États généraux se rend en toute hâte à Leyde, où se trouve en ce moment le jeune comte Maurice de Nassau, pour l'amener de l'université de celte ville à Deift*.

En même temps les États généraux écrivent à leurs députés 60 France, à Henri III, à Catherine de Médicis et à la reine d'Angleterre. La teneur de leurs diverses dépêches se résume dans ce passage de celle qu'ils expédient à leurs députés ^ : a Nous ne laissons par tous moyens de donner ordre convenable «à nos affaires et à la seurelé du pays. Mais, comme nos moïens «et forces sont petites, nous n'avons pu laisser de vous requérir «bien acertes de présenter les lettres ci-jointes aux majeslez du «roy et de la roy ne-mère et les supplier très humblement, de cnostre part, ne nous vouloir abandonner astheure, mais entre- « prendre, à bon escient, la cause et protection de ce pays rédigé «en telle extrémité, et à ceste fin nous envoyer incontinent «quelque cbief à nous agréable, avec forces convenables. »

Le lendemain de l'attentat, Gornelis Aersseus envoie k Bruxelles l'information suivante ^ : <r Le comte Mauricius, Qls de

' «Il estoit aux estudes à Leyden, académie de la Hollande^ quand il «apprit les tristes nouvelles. Les députés des Estais s'y rendirent incon- «linent pour l'emmener à Delft : et ce fut icy que ce bon fils renouvella «ses plaintes et ses larmes par l'objet lamentable de son bon père mort, «qu'il avait honoré et adoré vivant. Ce cher père l'avait aussy aymé fort «tendrement : car, de plusieurs fils il ne s'estoit veu que ce seul fils; son «ayné détenu en Espaigne dans les ceps d'une longue captivité ; son «cadet encore dans le berceau, entre la crainte et l'espérance » (Lapise, nist. de la principauté d'Orange^ p. 606).

* Dépêche du 10 juillet 1584, datée de Delft (CoUec. des dépêches ordinaires des États généraux. Archives du royaume de Hollande).

' Gachard, Corresp. de Guill.y t. 6, p. 187.

a Son ExcelleDce, est icy maûdé, et sera cestuy, par provision, aauthorisé pour signer toutes les dépêches, hors des États gênéaraux» comme a fait Son Excellence. Les lettres sont déjà a escriptes et seront envoiées respectivement à tous gouverneurs <Kdes provinces et villes. A eulx sera remonstré que les Estais a ne laisseront tomber les afTaires pendant que l'on besoigne avec « la France. »

Dans une dépêche du H juillet, également expédiée de Delft à Bruxelles, G. Aerssens annonce que dans la matinée du même jour, Tassassin du prince a été condamné à mort et immédiatement exécuté*.

Il ajouta : « Messieurs les Estais géuéraulx s'emploient pour cestablir ung gouvernement par provision, et ce, jusques à ce

• Gachard, Corresp. de GuilLy t. 6, p. 192. — La sentence de condamnation rendue contre Balthazar Gérard, et son exécution, que rapporte J. F. Le Petit, dans sa grande Chronique de Hollande, Zéïande, etc. etc. (t. 2, p. 495 et 496), étaient empreintes d'une atrocité d'autant plus révoltante, que, loin d'honorer, ainsi qu'on le prétendait, la mémoire de Guillaume de Nassau, elles l'outrageaient au contraire, par cela seul qu'elles méconnaissaient la noblesse de sentiments qu'il avait constamment manifestée, et qui jamais peut-être n'était apparue plus grande que, lorsqu'on 1582, frappé par Jauréguy, il croyait devoir succomber aux suites d'une épouvantable blessure. Quoi de plus noble, en effet, quoi de plus généreux que ces paroles du prince, au moment où l'assassin venait d'accomplir son œuvre exécrable: «Ne tuez pas cet ce homme ! non, ne le tuez pas: je lui pardonne! s Quoi de plus noble encore , quoi de plus généreux que ces lignes adressées à Marnix de Sainte-Aldegonde, alors que les juges allaient statuer sur le sort des complices de Jeauréguy : «j'ai entendu que l'on doibt faire justice des « deux prisonniers eslant complices de celui qui m'a tiré le coup. De «ma part, je leur pardonne, très -volontiers de ce qu'ils me peuvent «avoir offensé, et s'ils ont peut-être mérité un chastôy grand et rigou- «reux, je vous prie vouloir tenir la main, devers messieurs les magistrats, « qu'il ne les veuillent faire souffrir grand tourment, et se contenter, s'ils «[l'ont mérité, d'une courte mort» (Gr. v. p*"» corresp., l"^ série, t. 8, p. 80).

a que les nouvelles de France seront venues, lesquelles on attend s de jour à aultre fort bonnes, et telles qu'elles contristeront «autant Tennemy qu'il a esté réjouy de son avantaige : ce que îje prie à Dieu nous vouloir ottroier, et garder par sa grâce les a provinces de désunion, de quoi je ne vois aucune apparence; «mais chacun est fort bien résolu, mesme plus que para vaut, «aïans aussi les irrésolus Taffaire de France devant leurs yeux : «sur quoi ils se confient, attendant delà leur délivrance et « rédemption . t>

dX peine Maurice de Nassau est-il arrivé à Delft, que les «Ëstats, qui n'avaient pu sauver le père, craignant encore «qu'on ne leur ravisse le fils: ils redoublent les gardes, ne «laissent approcher aucun visage eslranger de sa personne; car, «en ceste crainte générale tout les met en crainte, et rien ne les «peut assurer. Ce jeune prince passe en ceste sorte les premiers «jours de son deuil et de son affliction , et bientôt les Eslats qui «le regardent comme l'aube de leur salut et la dernière ancre «de leur liberté, en interrompront le cours pour le faire penser « aux affaires du public *. »

Le 16, les États généraux décident qu'ils feront prochainement, en tenue de deuil , une visite de condoléance à la princesse d'Orange en s'adjoignant des dépulations que les provinces délégueront , à cet effet 2,

Cependant, depuis le iO juillet, la désolation régnait au Prinsenhof: cela douleur de l'infortunée princesse, rapporte «Lapise^, était extrême; elle passa plusieurs nuits à sanglots, «et ne trouvant nul soulagement qu'en l'invocation du lout- « puissant.»

* Lapise, Hist. de la principauté d'Orange, p. 606.

* Rec. des RésoltUions des États généraux {Archives générales du royaume de Hollande. — Gachard, Corresp. de Guill., t. 6, p. 171).

* Hist, de la principauté d* Orange, p. 546.

Témoin de ses angoisses et navrée, elle aussi, de douleur, lalnée de ses belles-filles, la pieuse et aimante Marie de Nassau, qui, dès le 11 juillet avait informé de la mort du prince le comte Jean^, résidant alors à Dillembourg, écrivit, quinze jours plus tard, à cet oncle qu'elle considérait comme un second père^ : c( Je ne puis pas vous cacher que Madame la princesse est une (( veuve profondément affligée et réduite à un état des plus lamena tables. Ellen*a qu'un trop réel sujet de souffrance de Timmense (( perte qu'elle a faite, ainsi que nous tous. Que le bon Dieu nous «veuille aider à porter notre si lourde croix, car nous en avons « le plus grand besoin. )>

A cette même époque, un agent anglais, William Herle mandait à son gouvernement ce qui suit^ : <rJe visitai la prin- «cesse d'Orange, sur sa demande, peu de jours après la mort a du prince, et la trouvai dans une lugubre petite chambre. a Je fus doublement affecté, à l'aspect de son abattement et de la ((désolation dont la pièce occupée par elle portait lempreinte. uJelavis dans de grandes angoisses, sous l'impression d'un «douloureux passé et des incertitudes de l'avenir. Auprès d'elle a était, en ce moment la princesse de Ghimay, récemment «arrivée h Deift; femme recommandable qui, elle aussi, avait ce traversé de rudes épreuves. »

Faisant effort sur elle-même pour tracer quelques lignes, Louise de Coligny adressa, le 26 juillet, au comte Jean, son beau-frère, sur la sympathie duquel elle comptait, la touchante lettre que voici ^ :

« Monsieur mon frère, j'ay senti si avant et sens encore l'afflic- « tion qu'il a pieu à Dieu m'envoyer, que j'ay oublié tout debvoir

* Gr. V. pTo corresp., l""© série, t. 8, p. 441.

- « Lettre du 27 juillet 1584 (Gr. v. p»"® corresp., i^^ série^ t. 8, p. 451). ^ State paper office.

* Gr. V. prc corresp., !••« série, t. 8, p. 447.

(cvers mes paréos et bons amis, ne me donnant la tristesse a aulcune relasche ny loisir de penser à aultre chose quelconque. «Je vous supplie donc, Monsieur mon frère, de m'excuser, si « jusques à présent je ne vous ay escrit aulcunes lettres, comme «je cognoy que c'étoit mon debvoir ; mais je n'ay sçeu encores «penser ny à cela, ny à quelconque aultre affaire de ce monde, cet vous supplie derechef que ce mien défault n'empesche la «continuation de la bonne amitié que je sçay qu'il vous a pieu «de me porter, pour l'amour de feu Monseigneur; et comme «maintenant cesle pauvre famille, tant moyque tous lesenfans, «n'avons en ce monde aultre père que vous, aussy je vous prie «bien humblement de nous vouloir, en nos affaires, monstrer «vostre affection paternelle, et espère que Dieu me fera la grâce «de vous rendre telle obeyssance, toute ma vie, que je ne «dooneray occasion à ceste bonne amitié qu'il vous plaist de «nous porter, en façon quelconque diminuer. Sur quoy m'estant «bien humblement recommandée à vos bonnes grâces, prieray «Dieu, Monsieur mon frère, vous maintenir en sa sainte garde. «—A Delft, ce 26® de juillet 1584. — Vostre bien humble et «obéissante sœur, à vous fayre service, Louyse de Coligny. »

Cette lettre de la princesse était accompagnée de trois lettres dans lesquelles Marie, Anne et Louise-Julienne exprimaient à leur oncle la douleur que leur causait la perte d'un père bienaimé. Elles adjuraient le comte de se rendre k Delft, dès qu'il le pourrait, afin de soutenir de son affection et de] ses conseils leur mère et elles-mêmes dans leur angoissante situation^. De ces trois lettres, la plus émouvante et la plus étendue était celle de Marie de Nassau. Il n'est pas jusqu'au langage de Louise- Julienne, encore enfant, auquel ne s'attache un réel intérêt: «Monsieur mon oncle, écrivait-elle, nous avons fait une si

» Gr. v. p^c corresp., i^ série, t. 8, p. 448, 449, 451.

140 LOUISE DK COLIGNY.

a grande perte, toutes mes petites sœurs et moy, que ne savons ta qui mieux nous en plaindre qu*à vous, que nous supplions a très-humblement nous vouloir estre père et bon oncle, affin que a nous puissions toujours estre continuez en la religion où feu c Monsieur nostre père nous a faict nourrir jusqu'à présent ; et, «si Dieu nous faict ceste grâce, nous serons bien heureuses, et a vous supplions très humblement nous prendre toutes en vostre «protection, etc., etc. — P. S. Vous nous permeteré que ma a sœur Emélie ^ trouve yci nos humbles recommandations à ses abonnes grâces.»

Au moment même où Louise de Coligny et trois de ses bellesfilles écrivaient au comte Jean, le fidèle secrétaire Bruninck adressait, de son côté, à ce frère du prince une lettre empreinte d'une véritable élévation de sentiments, et qui contient d'intéressants détails sur la situation de la famille désormais privée de son chef2.

a Monseigneur, disait-il , le juste regret, douleurs et fascheries a extrêmes dont je me trouve, avec tous ceulx de ce povre pays, «et principalement de ceste désolée maison de feu de haulte et «très heureuse mémoire Monseigneur le prince d'Orange, mon «très redoublé Seigneur, comme du tout accablé, pour le trop «pitoyable désastre qui nous est survenu le 10* jour de ce mois, « par exécrable et détestable meurtre perpétré en la personne de «Son Excellence, faict que je n'ay ny le pouvoir, ny le sens «pour escripre à Vostre Seigneurie, ne sçachant à quel endroit « commencer, ny comment assez me douloir, soit pour le regard

* Ce post-scriptum prouve qu'£mi/ie première était alors à Dillenbourg^ chez le comle Jean. Toutes les autres filles de Guillaume de Nassau, sauf Flandrine , se trouvèrent à Delft^ auprès de Louise de Coligny.

« Lettre du 27 juillet 1584, datée de Delfl (Gr. v. prc corresp., 1« série, t. 8, p. 454).

cdu publicq ou du particulier de la maison de Son Excellence, a voyant les perplexités également grandes» de quelque costé que «je me tourne.

« Son Excellence ne s'est oncques espargné pour, par

a tous molens, advancer le publicq, n'ayant eu regard à peyne, «labeur, travail ou despence qu'il luy ait, à cest efTect, convenu «prendre, postposant toujours à cela toutes ses commodités et «le particulier de sa maison, qui nous doibl bien augmenter et caccroistre nostre tristesse. Et toutesfois, considérant la fragilité «des choses de ce misérable monde, et qu'il n'y a en icelluy «rien permanent; mesmes qu'il a pieu au Seigneur . Dieu , qui «dispose des choses de ce monde susdit et de nous tous ainsi «qu'il luy plaist, le permettre ainsi , il nous fault, encecy comme «en toutes autres choses, conformer à sa divine volonté, portant «patiemment ce qu'il luy a pieu ordonner en cest endroict, avec «ferme espoir qu'il n'abandonnera point son église, ny le peuple, «ny aussi la maison tant désolée de Son Excellence, mais qu'en «cela Dieu aura exaucé la dernière prière que Son Excellence luy «a faict, à l'instant de sa mort, et-aussy qu'il excitera gens de «bien et d'honneur pour donner tout vray secours à Madame la «désolée vefve de Son Excellence et à Messieurs et Mesdemoi- « selles, ses enfants ; ne pouvant, à cest effect obmettre de dire «à Vostre Seigneurie combien ceste povre désolée maison auroit, «en ceste sienne extrême nécessité, besoin de son bon advis, « conseil et assistance ; et si , à cest efTect , Yostre Seigneurie «avoit la commodité de se trouver pardeça, ce seroit le plus « souverain bien , qu'en ceste saison et conjoincture si déplorable, « luy pourroit survenir.

«Yostre Seigneurie cognoist, pour la plus grande part. Testât «deceste maison, la quantité des enffans de divers lictz, et com- «bien il sera besoing de conduire le tout par ordre et bon accord, «pour éviter tous différends et débals, n'ayant Son Excellence de

ahaulte et très heureuse mémoire , eu moïen d'achever le testacernent que, quelques sepmaines avant son trespas, à l'assistance a de divers personnaiges de sçavoir et d'entendement, avoit esté cconçu, mais est demeuré imparfait.

«Messieurs les Estais de ces pays, principalement de Hollande a et Utrecht, font toute assistance et secours à ceste maison, que ce se peult requérir deulx*; et seroit à ce regard, fort bien à oc propos, que par lettres ou plustost ambassades, ils fussent «remerciez et priez de vouloir continuer, tant par Vostre «Seigneurie, qu'aussy par Messeigneurs l'Electeur de Saxe, «Lanlgrave de Hessen etaultres seigneuries pardelà, que Vostre « Seigneurie jugera bon ; qui serviroit mesmes aussy pour certain «affaire que ny la difficulté des chemins, ny le temps présent me « permet de commettre à la plume. J'estime que Vostre Seigneurie «m'entendra assez, remeclant le tout à sa très pourveue discré- «tion et la suppliant me pardonner la liberté de parler dont je « use par cestes, tenant pour tout certain que c'est le vray zèle et «affection que j'ay de tout temps eu au bien et service de Son «Excellence, et porteray. Dieu aidant, toute ma vie à sa posté- «rité, estant prest et disposé d'employer les petits moïens et «talent que Dieu m'a donné, au service de ceste maison, si « tant est que j'aye cest honneur d'estre retenu audit service.

«L'enterrement du corps de Son Excellence, à quoy Messei- «gneurs les Estats de Hollande, Zélande et Utrecht furnissent «aussy les despens, n'est point encoires faict, mais se doibt, «Dieu aydant, faire d'aujourd'hui en huîct jours 2; estant les «Estais susdicts délibérez de ordonner par après ung hon-

* Oq se demande quels sont les faits constitutifs de l'assistance et des secours dont parle ici Brunynck, alors qu'on n'en saisit aucune trace dans rintervalie du 10 au 27 juillet 1584.

* On verra cy-après que les obsèques du prince n'auront lieu qu'à une date postérieure à celle qu'indiquait Brunynck.

doeste estât et Iraictement à Monseigneur le comte Maurice, €etc., etc.»

Ce fut seulement après l'envoi des diverses lettres ci-dessus reproduites, que parvint à la princesse d'Orange une lettre du comte Jean , ainsi conçue ^ :

ff Madame, aïant entendu la façon de laquelle il a pieu à Dieu « d'appeler feu Monseigneur le Prince, vostre très chier mary, de «œste vie à son royaulme, je n'ay peu autrement que d'enestre «touché d'une compassion et condoléance, non seulement à cause <{de nostre conjonction plus que fraternelle, mais aussy au «regard du commun, et de vous, Madame, en particulier. Mais, « quand je regarde, d'autre part, que la conjonction que le feu Mon- «seigneur prince a avec nostre souverain frère et Seigneur Jésus- « Christ, auquel il faut estre rendu conforme, et que par cesle «trahison de laquelle il a pieu à Dieu se servir à cest effect, la «conjonction qu'il avait en sa juste cause avec le chief a esté « comme scellée, je trouve suffisamment des soûlas en ce qui passe «la nature, pour surmonter la douleur naturelle, augmentée «par l'indignité du faict si énorme, respondant à l'esprit qui les «pousse ; car la mort des serviteurs de Dieu est précieuse devant «luy comme l'Escriture tesmoigne, et d'aultant plus précieuse, «que les meurtres sont énormes. Secondement aussy, considé- «rant la cause commune de l'église de Dieu, je ne double «nullement que les triomphes que les ennemis de Dieu en font «desjà ayent devant les yeux des pauvres esblouys quelque «apparance; mais en vérité ce sont des préparatifs à leur ruine, «car Dieu, qui est juste, tient cest ordre, de lascher la bride à «quelques cupidités des méchants, afin qu'eux mesmes se pré- « parent le chemin à leur propre confusion. Et de nostre part

' Lettre datée de Dillenhourg, 19 juillet 1584 (Gr. v. p''^ corresp., 1^ série, t. 8, p. 439).

(cDieu retire oostre Gancedes créatures à soy seul , aGn qu'il nous a possède eatièremeut comme de faict aussy la Gaoce des eorans de <K Dieu n'est fondée en aultre qu'en Jésus-Christ. Non sans cause e saint Paul exhorte Timothée : «Ayez en souvenance Jésusce Christ, qui est de la semence de David, ressuscité des morts; » ad'aultant qu'en ce peu de mots il luy met devant les yeux toutes ce les promesses et le serment de Dieu de l'éternité du règne de t Christ, auquel est fondé un secours perpétuel, lequel aussi a la (( victoire en main^ comme aussi il ne porte ce titre sans cause, ce qu'il est appelle admirable. Oultre plus, quant à vostre personne, a Madame, Dieu vous a honoré pour la seconde fois, non seulea ment de mari fort honorable, mais des témoings de Jésus- (( Christ plus qu'honorables, dont il reste, quant à vostre personne, «qu'en ceste seconde approbation de vostre foy, la vertu qui s'est « raonstrée en vostre première épreuve se monstre non moins, «d'auUant que Thonneur que Dieu vous a faict est double, a Quant est de moy, Madame, encores que je ne sois nullement (ck comparer à feu Monseigneur le prince, attendu le grand a comble de dons que Dieu avoit mis en luy, toutesfois, selon ma a petitesse, je vous tiens pour héritière de la sainte affection que ce j'ai portée à Son Excellence, ce que j'aime mieux monstrer a de faict que de paroles. Et de faict notre Seigneur Jésus-Christ, «qui nous a donné tant de preuves de son assistance, ne nous adéfauldra jamais, car ce sont autant d'arrhes de sa faveur (c perpétuelle. Priant nostre bon Dieu et Sauveur, Madame, de «regarder en pitié toutes ses églises, et vous en particulier avec «les voslres, vous consolant et assistant en tout et partout, c selon sa promesse infaillible, me recommandant à vos bonnes «et sainctes prières. Vostre très humble serviteur, Jean, comte «de Nassau.»

Le comte Jean était assurément un homme pieux et animé de bonnes intentions, à l'égard de son infortunée belle-

sœur^ ; mais quUI y a loin , du ton compassé de ses œûdoléances , de ses exhortations et de ses assurances de dévouement, aux vifs élans de la sympathie^ à la chaleureuse sollicitude et aux ménagements délicats de l'amitié chrétienne ! ! Seule une profonde sensibilité met cette amitié en possession du secret de s'identifier avec rame affligée et souffrante qu'elle aspire à soulager et à consoler, en se consacrant à elle sans réserve ?

Peu après l'échange de correspondance qui vient d'être relaté, la princesse d'Orange reçut, le 2 août, une députation des

Etats généraux , au nom de laquelle Aerssens lui adressa des paroles de condoléance 2.

Le 2/i du même mois, eurent lieu, en grande pompe, les funérailles de Guillaume de Nassau ^.

a Ces funérailles achevées, les Estats eslurent le prince «Maurice, son second Qls lors âgé de dix-huit ans, ppurêstre (ïleur chef, aydé du conseil qui luy fut adjoint; demeurant «cependant les Estats-généraux au gouvernement souverain. Ce «jeune prince les remercia de l'honneur qu'ils luy faisoient, «promettant de faire tout debvoir à la défense et conservation «des pays, au maintenement de leurs privilèges, de venger la «mort de son père, et de ne rien entreprendre ny attenter, sans «l'advis, résolution et bonne veuille desdits Estats. Et, suyvant

' Le 21 juillet 1584, il la recommandait aux États généraux des Provinces-Unies, en ces termes : «je ne double que ne laisserez, pour «chose du monde, amoindrir voslre affection envers nous, comme je me «fye que la monstrerez aux héritiers de feu mondict seigneur, comme «singulièrement envers madame, vefve de son Excellence, à laquelle je « ne doubte que portiez singulière faveur, selon vostre piété et preu- «dhommie» (Gachard, Corresp, de Guill.y t. 6, p. 196).

• Rec. des Résolutions des États généraux des Provinces-Unies, des 1" et 2 août 1584 (Archives générales du royaume de Hollande).

' On en peut lire le récit ddmsV Histoire de la principauté d' Orange, par Lapise, p. 547.

«ce, luy fui le conte de Hohealoo baillé pour lieutenant de € capitaine-généraH ».

Il est digne de remarque que le négociateur français Despruneaux, écrivant le 25 août à son souverain^, au sujet des graves questions qui s'agitaient alors entre lui et les Pays-Bas, rendit à la veuve de Guillaume de Nassau cet hommage, qu'au milieu même de ses grandes douleurs, elle ne perdait aucunement de vue les intérêts de la France. uSire, disait-il, j'ay icy « trouvé Madame la princesse d'Orange fort désolée , et néana moins qui fait son possible pour y avancer vos affaires. »

Louise de Coligny, qui avait accueilli avec sa bienveillance accoutumée la lettre du comte Jean, profita pour y répondre, du retour des conseillers qu'il lui avait envoyés afin de conférer avec elle.

« Monsieur mon frère, lui écrivit-elle, de Delfl, le 9 septembre*, f je vous remercie bien humblement, non seulement des honnestes a offres qu'il vous plaist de me faire, et pour le regard de mon a fils. Je prie Dieu qu'il luy plaise nous faire la grâce à tous deux ((devons faire, en récompense, humble service; mais je me sens ((beaucoup davantaige vostre obligée pour les bonnes et fruc- (( tueuses consolations que vous me faites, tant pour sentir par aicelles combien cesle calamité commune vous touche en particcculier, que principalement pour le fruict et instruction que j'en «ay reçue; car, comme je n'ay jamais senty ung si grand mal, «aussy je vous confesse. Monsieur mon frère, que j'ay eu bien abesoing de consolations extraordinaires ; et, comme vous estes (( celuy qui touchez de plus près à feu Monseigneur, aussy je <k n'ay reçu de personne meilleure instruction que de vous ; je

* Lepetit, Chran. de Hollande, Zélande^ etc., etc., t. 2, p. 497. '^ Gr. V. p»*» corresp., 2^ série, t. 1, p. 1. ^ Gr. V. p«« corresp., 1»^ série, t. 8, p. 469.

« prie Dieu qu'il me la face profiler. Je ne vous escris rien ce touchant les aRairés de ceste maison, ny pour les miennes « en particulier, car j'en ay communiqué suffisamment avec les «sieurs, présens porteurs vos conseillers, desquels il vous plaira « l'entendre et me faire cest honneur de croire que je vous serai, «toute ma vie, bien humble sœur et obéissante.»

François de Chastillon n'apprit que très tard, en Languedoc, la mort du prince, son beau-frère. Saisi d'une inexprimable émotion, à la pensée d'un veuvage imposé à sa sœur, pour la seconde fois, par des mains sanguinaires, et mesurant dans toute son étendue l'infortune de cette fille de l'amiral de France, vouée à l'isolement, sur la terre étrangère, avec un enfant au berceau, il voulut, en frère aimant et dévoué, accourir auprès d'elle, pour la soutenir, dans sa détresse ; mais hélas ! il ne le put. Quant il eut acquis la triste certitude de demeurer impuissant à surmonter les obstacles qui s'opposaient à la réalisation de son désir, en paralysant ses efforts et ses instances, il s'empressa d'envoyer vers elle un personnage de confiance, chargé d'un affectueux message, et d'appeler sur elle et son enfant la protection des États généraux, auxquels il écrivit de Montpellier, le 20 août 4 :

«Messieurs, comme j'ay esté tardif d'envoyer pardelà, pour a visiter Madame la princesse , ma sœur, après ung tel et sy «cruel désastre arrivé en vostre patrie, par l'assassinat commis ten la personne de feu Monsieur le prince, son mary, aussy «ay-je esté, je crois, le dernier de toute la France adverty de tce meschief, mesmement plus par le cri commun, que par «aultres voyes ; et encoires vous fais-je ceste despêche assez «hâtivement, ce me semble, à cause de mon précipité partement

* Collect, des dépêclies ordinaires des États généraux, t. 7, f» 414 [Archives générales du royaume de Hollande), — Gachard, Corresp. deGuUl, 1.6, p. 204.

crde mon voiaige de Monlauban, pour lequel le roi de Navarre a me presse 9 où là se doibl traicter des affaires générales de nos «églises, où nous espérons , avec Tayde de Dieu, que Tissue de ((telle assemblée réussira à sa gloire, à la consolation de son «église universelle; vous pouvant asseurer, Messieurs, n'avoir «jamais pris résolution plus asseurée et désirable que de faire caussytost ceste assemblée finie, le voiage vers mondit sieur le «prince, pour lui estre fidèle porteur de Tissue d'icelle, et luy «offrir de vive voix, suivie des effeclz, tous les services que luy «et vous, Messieurs, pouviez souhaiter en la conservation et «deffense de lestât de voz provinces et la liberté d'icelles , t contre Tinjuste tyrannie Ëspaignole. Mais, comme Dieu dispose € des affaires humaines, contre nos propositions, selon sa toute «puissance, ayant retiré mondit sieur le prince à luy, pour ne « veoir peult-estre le juste chastiment de nos mérites, lequel il luy «playse par sa miséricorde adoucir, pour estre ce mal commun «à tous les chrestiens, ce que ne pouvons sentir pardeçà, que «vous n*y communicquiez , ny vous pardelà, que n*en souffrions «douleur, j ay donc chargé ce gentilhomme de visiter de ma « part vostre présente Gompaignie, pour me condouloir avecq «elle de nostre perte commune, vous offrir tel service que « souhaiteriés d'ung subject et compatriote de voz provinces, «tenu d'y emploier la vie, et de vous supplier aussy, Messieurs, «que si le service que mondit sieur a faidt à tout vostre estât, «mérite quelque souvenance et recognoissance envers ceux qui «luy touchent, vous veuillez maintenir et regarder de bon œil «ceste désolée vefve, avec son fils nay au milieu de vous; la «jeunesse duquel j'espère que le Créateur, selon la justice, « bénira et croistra en telle vigueur, qu'il fera ayder à chastier, «en la réjouissance de vous et de voz successeurs, ceste barbare «tirannie, exécutée tant sur ce qui luy touche de si près, que «généralement sur tous les habitans du pays-bas, ses combour-

cgeois, quant aux aultres, Messieurs ses frères et damoiselles ses tf sœurs, je sçay qu'ils ont de si illustres et afTectioDuez parents, aqu'ils n'auront oublié à vous faire de semblables prières. r>

A deux dates extrêmement rapprochées de celle de la lettre par laquelle François de Chastillon appelait la protection des États généraux des Provinces-Unies sur sa sœur et sur son neveu, la duchesse de Bouillon et le duc de Montpensier, par lettres des 16 et 25 août, signalaient à ces mêmes États les mesures qu'ils jugeaient être les meilleures à adopter dans l'intérêt des six filles issues du mariage de leur sœur, Charlotte de Bourbon, avec le prince d'Orange.

«Pressée, écrivait la duchesse ^5 de la parfaite amitié que je «porte à mes niepces, qui sont petites et en bas âge, je ne puis «moins que, leur voulant servir de mère, je ne vous représente «les grands services et amitiés qu'avez reçues des père et mère, « lesquels ayant sacrifié leurs vies et biens pour le soulagement «de toute la publicque, est resté peu de moyens pour leur en- «tretennement, oultre celuy que par vos bonnes inclinations et «recognoissances, leur avez voulu assigner dès leurs naissances. «Désirant donc. Messieurs, comme leur bonne tutrice, les «mectre et faire nourrir en lieu où leur institution puisse estre «continuée, j'ay estimé que, pour la parfaite amitié que la royne «d'Angleterre leur a tousjours portée, et qu'elle désire que mes « deux niepces aisnées soient nourries près sa personne, qu'on ne «lessçauroit colloquer en lieu qui vînt plus à vostre contente- «ment et de tous leurs parens et amys; comme aussy que celle «d'après demeure près de moy, puisque desjà Mesdames les «comtesse de Zwartzenburg et Electrice palatine ont faict sça- «voir le bon zèle et affection qu'elles ont d'avoir près d'elles les

* Lettre datée de Sedan, 16 août 1584 {Rec. des dépêches ordinaires des États généraux. Archives du royaume de Hollande. — Gachard^ Corresp. de Guillaumey t. 6, p. 201).

« deux autres, leurs filleules ; et, en semblable, Madame du Pa- «raclet, ma cousine, pour celle qui est près d'elle: estimant que, « selon vos gratuites promesses, et comme leurs bons parrains, ce ne vouldrez de rien manquer à leur assignat, pour les faire a paisiblement jouir des pensions qu*il vous a pieu leur donner (c et octroyer ; ce dont je vous supplie très affectueusement et a croire qu'en tout ce qui s'offrira pour leur bien, administration « et advancement, je m'y employeray tousjours de telle affection « que pour les miens propres. »

François de Bourbon, duc de Montpensier, appelant également sur ses nièces la bienveillance des États généraux, leur offrait de recevoir et d'élever chez lui soit l'une, soit plusieurs d'entre elles. Il ne touchait d'ailleurs à aucune des questions de personnes, dans le détail desquelles entrait la lettre de sa sœur, par la raison fort simple qu'il était demeuré étranger à ces questions et aux détails qui s'y rattachaient ^

En effet, la duchesse de Bouillon, zélée protestante, craignant que, si ses nièces étaient confiées au duc son frère, il ne les fit élever dans la religion catholique, avait, à l'insu de celui-ci, promptement envoyé en Angleterre François de Civille, A le chargeant d'obtenir de Walsingham, avec qui il était lié, l'accomplissement d'activés démarches, ayant pour but de décider la reine Elisabeth à déclarer, tant aux Etats généraux des Provinces-Unies qu'au duc de Montpensier sa résolution d'élever, à sa cour, l'une au moins des six filles de Charlotte de Bourbon et de confier les autres à des personnes de son choix. Civille s'acquitta si bien de sa mission que la reine Elisabeth écrivit aux États généraux et au duc dans un sens conforme aux désirs de la duchesse de Bouillon 2.

* Voy. Appendice j n^ 4, § 1.

^ Voy. Appendice, n^ 4, § 2.

Les désirs de cette dernière n'obtinrent au surplus qu'une satisfaction partielle. Le duc n'eut, il est vrai, auprès de lui aucune de ses nièces ; mais, en môme temps, la tante affectueuse et vigilante, qui leur était si dévouée, fut privée du bonheur de recevoir Tune d'elles à Sedan pour l'y élever à côté de sa jeune fille.

Il est facile de reconnaître qu'en n'accédant ni aux intentions soit de la duchesse de Bouillon, soit de son frère, ni à celles de la reine d'Angleterre ^, les États généraux voulaient maintenir en Hollande, à leur portée et sous leur direction prépondérante, les jeunes enfants dont Louise de Coligny ne cessait de s'occuper avec une tendre sollicitude, sans se douter peut-être d'une seule des combinaisons et des démarches dont ils étaient, au loin, lobjet.

Un grand cœur demeure trop souvent incompris et voué à de pénibles froissements dans les régions ofTicielles qu'il se voit contraint d'aborder: la princesse en fit la triste expérience. Il eût été de toute justice que les États généraux, dans l'exercice de l'autocratie qu'ils s'arrogeaient sur les jeunes enfants de Guillaume de Nassau, tinssent à honneur d'entourer d'une respectueuse déférence et de délicats procédés la noble femme qui avait acquis le droit de se dire leur seconde mère et qui, de plus, était la propre mère du dernier de ces enfants. Mais ces États ne furent malheureusement que trop enclins à se dégager parfois, sur ce point, des règles imposées par le sentiment des hautes convenances. On en trouve la preuve, notamment dès le début du second veuvage de Louise de Coligny , dans la sécheresse d'une résolution par laquelle ils s'opposèrent à ce qu'elle s'absentât momentanément de sa résidence avec ses petits enfants.

^ Voir à V Appendice n^ 5, lettre des États généraux à la reine d'Angleterre, du 11 novembre 1584.

Que porlent, en effet, certaines résolutions prises^ en septembre i584, par les États de Hollande et de West-Frise • ?

«13 septembre 158/i. — Les États, informés que, nonobstant t la prière qui lui a été faite la veille, de leur part, la princesse ad*Orange est déterminée à partir, le 15, pour Flessingue, lui « envoient des députes aGn de lui renouveler cette prière. — « Elle répond qu'elle remettra son départ jusqu'à l'assemblée géa nérale des Etats.

«22 septembre 1584. — Assemblée générale des Étais. — Il a est résolu que Madame la princesse d'Orange sera priée de se (( fixer en Hollande et d'y garder près d'elle ses cinq petits enfants. «On lui accordera pour les premières dépenses de sa maison six a mille livres de kO gros, outre la pension annuelle de deux a mille florins votée par les États, pour la princesse Elisabeth, a lors de son baplême.

a2/i septembre 158/i. — Les députés des États, qui avaient ccété chargés de communiquer à la princesse la résolution précé- «dente, font rapport qu'elle persiste à vouloir se rendre en Zéa lande, avec ses enfants, au moins pour un mois ou six semai- « nés, après quoi elle promet de revenir en Hollande. — Il est «résolu de la prier de nouveau de rester en Hollande. Si toute- «fois, elle tient absolument à aller en Zélande, les États n'y «mettront pas obstacle, quant à elle, mais ses enfants devront « rester dans la province. »

Et pourquoi devront-ils y rester? C'est ce que les États ne prennent même pas la peine de dire, comme si la justification de l'injonction qu'ils prononcent résidait dans l'emploi de cette brutale formule: sic volo, sic jubeo, sitpro ratione voluntasU

En tout cas, interdire à la princesse, si elle se rendait momentanément en Zélande, d'y amener avec elle ses enfants, n'é-

* Gachard, Corresp. de Guillaume^ i. 6, p. 218.

(ai(-ce pas attenter à son autorité maternelle, la froisser dans ses intimes sentiments et tenir en suspicion la loyauté de son caractère, alors qu'on eût dû s'incliner devant elle?

Qu'importait aux États? Ils n'aspiraient qu'à faire prévaloir leur volonté, et ils y réussirent, car on trouve consignée sur leurs registres, à la date du 2li septembre, cette mention : «Ledict jour, les députés font rapport que la princesse s'est «rendue aux vœux des États ; » ce qui signifie que, digne comme toujours, la princesse répondit à l'inqualifiable procédé des États, en d'autres termes, non à des vœux, mais à une injonction, par une généreuse condescendance, qui rehaussait sa sollicitude pour ses enfants.

En même temps , se posa la grave question que voici : Louise deColigny, restant en Hollande, quelle résidence y adopteraitelle désormais, alors que,. depuis le 10 juillet, le séjour de Deift lui était devenu on ne peut plus pénible ?

Les États généraux l'engageaient à se fixer à Leyde : elle y répugnait, et sa répugnance ne s'expliquait que trop bien, en présence d'un fait révoltant qu'atteste, à la honte d'un pasteur indigne de ce nom, une dernière résolution des États généraux, prise le jour même (24 septembre) où ces États venaient de se prononcer sur la question du voyage en Zélande.

Il est dit dans cette résolution : a Gomme Son Excellence a «exposé auxdits députés, qu'elle ne voudrait pas établir sa «demeure à Leyden, parceque Pierre Hakkins, prédicant, avait «prêché publiquement contre la glorieuse mémoire de Son « Excellence (Guillaume de Nassau), disant que Son Excellence « aurait commis une grande faute par son mariage en France, «et en faisant célébrer avec pompe et par un banquet somptueux «le baptême de son fils, ce qui avait été la cause de sa punition ; «suppliant sadile Excellence que les États voulussent y pourvoir, «pour la conservation de l'honneur et du bon renom de feu Son

«Excellence; — les Étals ont commis ceux de Leyden, à a Teffet d*eQlendre ledit Hakkins sur tout ce que dessus et de oc statuer ensuite ainsi qu'il appartiendra.)»

Toute installation de la princesse à Leyde restait donc impossible, tant que ne serait pas intervenue une énergique répression du méfait de Hakkins. Quand advint-elle, et en quoi consista-t-elle ? C'est ce que rien n'établit. Quoi qu'il en soit, il y a lieu de croire qu'une légitime satisfaction aura été donnée à la princesse, qui n'avait pu souffrir qu'on touchât à l'honneur de son mari, puisqu'un jour vint où elle consentit à s'établir à Leyde^.

Avant cela, et alors que se continuait à Deift, sa douloureuse résidence, elle se vit privée de la présence de deux de ses filles, Marie et Anne, que les circonstances du moment appelèrent à Buren 2 pour y séjourner.

Emilie première continuait à demeurer à Dillembourg.

Flandrine restait en France, auprès de Madame du Paraclet.

Catherine Belgia venait d'être confiée aux soins de sa marraine, la comtesse de Schwartzenburg, qui désirait se charger personnellement de son éducation.

Cinq enfants savoir; Louise-Julienne, Elisabeth, Brabantine, Émilie-Antverpiana et Henri-Frédéric se trouvaient sous la garde et à la charge directe de la princesse d'Orange.

Or, si jamais mission maternelle s'annonça comme devant être dignement accomplie, ce fut bien celle qu'assuma alors la courageuse veuve, et dont elle s'acquitta avec une sollicitude éclairée et une persévérance qui portèrent les plus beaux fruits.

* Divers documents déposés aux archives de Leyde établissent que Hakkins étant d'un caractère grossier et violent, et que plusieurs fois les magistrats de celte ville durent sévir contre lui.

* Chef-lieu d'un comté dont Anne d'Egmont, première femme de Guillaume de Nassau et mère de Marie avait hérité.

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