‹ Louise de Coligny, princesse d'Orange (volume 2)Chapitre 6 sur 70 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

François de Ghastillon recommande sa sœur, la princesse d*Orange, aux États généraux et au comte Jean. — La princesse révèle au comte Jean les lourdes charges qui pèsent sur elle, et Finsunisance de ses ressources pour subvenir à ses besoins et à ceux de ses enfants. — Incurie du comte Jean et des États généraux à son égard. — Appel adressé au comte Jean par la princesse. — Hommage rendu au dévouement maternel de celle-ci par la duchesse de Bouillon. — Séjour de la princesse à Leyde. — Sa correspondance avec Huyghens. — Elle réside à Flessingue. — État des affaires publiques en France. — Lutte du roi de Navarre contre la ligue.

— Les Provinces-Unies traitent avec l'Angleterre. — Leicesler et Sidney.

— Mémoire remis par la princesse et par Maurice de Nassau à Davidson.

— Lettres de la princesse à Leicester, à Davidson et à Hotman. — Elle recherche l'appui de Leicester et celui de Sidney.

La princesse se trouvait encore à Delft, en 1584, lorsqu'arrivèrent dans cette ville deux envoyés , Lavalcaresse et Saint- Laurent, que son frère, François de Ghastillon, avait chargés «de la visiter et consoler de sa part.»

On ne connaît pas la teneur des noessages écrits dont ils étaient porteurs , tant à Tadresse de la princesse, qu'à celle des États de Hollande ; mais on sait du moins quel chaleureux langage Ghastillon tint aux États généraux des Provinces-Unies, dans une lettre datée de Montpellier, 9 octobre 158/i.

«Messieurs, leur écrivait-il*, je suis si troublé et agité en «mon esprit, pour l'extrême affliction en laquelle je vois réduicte «Madame la princesse d'Orange, ma sœur, par la mort inopinée «de feu Monsieur le prince, son mary, que, ne pouvant aller

^ Collect. des États généraux^ Rec. des dépêches, t. 7, p. 416. (Archives du royaume de Hollande).

(( moy mesme en personne vers elle, à cause des grands affaires oc qui me retiennent en ces pays» à mon grand regret, j'ay advisé c(dy envoyer Monsieur de la Yalcaresse, accompaigné du sieur a de Saint-Laurent, pour la visiter et consoler de ma part, et luy a présenter tous les debvoirs ausquels la nature, le sang et aTamitié fraternelle m*astreignent et m'obligent envers elle, a Et parceque j'appréhende son affliction estre d'aultant plus ((grande, qu'elle se voit esloignée de sa patrie et comme deslia tuée du secours et assistance de ses parents et amys, j'ay bien ((voulu joindre ceste-cy aux précédentes, pour vous supplier « très humblement. Messieurs, vous représenter devant les yeux (des grands et notables services que ledit seigneur prince vous a ce faictz et la fidélité et affection qu'il y a apportée, sans crainte ce des proscriptions, diffames et calumpnies de voz ennemis et les «siens, ny des extrêmes périls et dangiers de sa vie, auxquels «il est finalement tresbuché, afin que, considérant, d'une part, a rhonneur qu'il a faict à Madame la princesse, sa femme, la cr grande amitié qu'il luy a portée, et la bénédiction que Dieu ((a jectée en leur mariaige, leur donnant lignée qui peult-estre ((héritera, quelque jour, si Dieu luy faict la grâce de vivre, de ((la mesme volonté, fidélité et affection du père, pour employer «ses moyens et sa vie pour vosire service, il vous plaise, Mes- (( sieurs, tenir en vostre protection la mère et l'enfant et tout ce ((qui leur appartient, en estre soingneux comme pères et tuteurs, ((Selon la parfaite fiance que, je suis asseuré, ledit Seigneur (t prince avoit en vous et leur transférer les mesmes debvoirs de a recognoissance que vous eussiez faict à icelluy Seigneur prince, ((s'il eust vescu. Car, oultre ce que vous ferez acte très louable (( et qui augmentera de beaucoup la gloire de vostre réputation ((parmy les nations estranges, vous obligerez infiniment à vous (dadicte dame, son fils, les plus grandes et illustres maisons de ce ce royaume, auxquelles nous avons cest honneur d'appartenir.

«et moy en particulier, qui n*espagneray jamais mes moyens, «mes amis, ny ma vie, en tous ies lieux et endroiclz où il vous «plaira me commander et employer, pour vous faire très humble «service, ainsy que j'ay prié ledict sieur de la Valcaresse vous «faire plus particulièrement entendre. Et, parcequ*il a esté à «rassemblée de Montauban avecq moy, et est fort bien ins truie t «de Testât des affaires des églises de ce royaume et particulière- «ment de ceste province, pour les vous discourir bien au long, « comme je l'en ay aussy prié , je ne m'estendray plus avant que <[X)ur vous baiser très humblement les mains, priant Dieu, «Messieurs, qu'il veuille bénir et faire prospérer voz conseils et «sainctes délibérations , etc. , etc.

Le même jour, Ghastillon écrivit au comte Jean^ : a Monsieur, « après la tristesse que vous ressentes de la perte que vous avés «faicle, de laquelle je m'asseure que vous estes consolé avec «Dieu, le meilleur tesmoignage que vous pouvés rendre de «Tamitié fraternelle que vous portiez à feu Monseigneur le prince «d'Orange, c'est d'avoir soing du bien de ce qui luy estoit le «plus cher en ce monde, qui est de sa femme et de ses enfants. «Voilà pourquoy j'estime que ce sera plustost satisfaire à mon «devoir de vous recommander ce qui me touche de sy près, que « d'eschauifer vostre volonté à ce quy naturellement vous est sy «cher. Je vous suplie donc. Monsieur, ne trouver point mau- «vais , ne pouvant estre sur les lieux pour satisfaire à ce que je «doy, sy je m'adresse à vous, pour vous demander, avec « toute l'affection qu'un frère peut apporter à une sienne sœur, «et l'amitié qu'un oncle doibt à son nepveu, ce don, qu'il vous «plaise prendre soin de Madame la princesse d'Orange, ma «sœur, et de son fils, à ce que la nécessité de leurs petites « affaires n'adjouste beaucoup à leur perte et à la grande afllic-

' Lettre du 9 octobre 1584, datée de Montpellier (Gr. v. \^^ corresp., 1« série, l. 8, p. 470).

ce lion qu'ils souffrent par la volonté de Dieu. Vous ferez une «œuvre méritoire devant luy et adjousterés à ce que vous devés eà la mémoire de feu Monseigneur le prince, vostre frère, a l'obligation de beaucoup de gens de bien et seigneurs qualifiés «de ce royaume, auxquels j'ay ce bien d'appartenir, oultre le «service que, toute ma vie, je vous en rendray.»

Parmi les seigneurs qualifiés du royaume de France , desquels parlait Chastillon, se trouvait son cousin, le maréchal, duc de Montmorency, plus tard connétable, qui, en octobre 1584, adressa, de son côté, aux États généraux une lettre*, par laquelle il leur recommandait en termes pressants, la princesse et son fils^.

Les instantes recommandations de Chastillon et de Montmorency en faveur de leur sœur et cousine étaient d'autant plus opportunes, que la situation de celle-ci devenait de plus en plus grave, au point de vue des lourdes charges domestiques qui pesaient sur elle, et de l'insuffisance de ses moyens pour y faire face. Voici l'affligeant tableau qu'elle-même traçait, le 28 octobre 158/i, des rigueurs de cette situation, dans une lettre au comte Jean *:

«Monsieur mon frère, j'ay eu grande occasion de vous remer- «cier, ce que je fay encores présentement, de ce qu'il vous «pleust donner charge dernièrement à vos conseillers, venus

* Voir Appendice, n^ 6, § 2.

* Vers la même époque, le roi de Navarre annonçait au roi de France qu'il venait de prendre sous sa protection la principauté d'Orange, dont la régence était déférée à Maurice de Nassau, et il ajoutait: «je supplie « très humblement vostre majesté de vouloir avoir agréable ladite pro- «tection, et que les enlïms du prince décédé, jeunes et orphelins, et mes « parens, ne soient destituez de secours et support, ne dépouillez de ce «qui leur appartient » {Rec, des lettres missives de Henri IV, i. 1, p. 612. lettre du 24 octobre 1584).

' Gr. v. Irc corresp., i'-e série, t. 8, p. 473.

«pardeçà, d'avertir les conseillers de feu monseigneur, que «vostre advys estoit que Ton me fist jouyr de mes conventions <i matrimoniales , et principalement de mon douayre^; mais, «œmbien que j'aye sollicité de tout mon pouvoir ceus qui ont « esté ordonnés pour la conduite des affayres de la maison, si «est-ce que, jusqu'à présent, je n'en ay peu obtenir aucune « response.

«Je fais ce que je puis pour me maintenir avec la dignité de «la maison en laquelle j'ay eu cest honneur d'estre allyée, et «le feray encores, tant qu'il sera en ma puissance, tant pour «mon regard, que des petits enfants que j'ay retirés près de «moy; suyvant quoy, combien que c'est avec grands fraiz, «mesmes pour la longueur du chemin, j'ay retiré de France «quelques moyens, sans lesquels il m'eust esté du tout impos- «sible de soutenir une telle dépense que celle quy me faut faire; «mais iceus moyens venant à me faillir^ si ne puis avoir autre «provision de delà, je vous suplie bien humblement, monsieur «mon frère, de m'excuser sy je suys contrainte d'obéyr à la «nécessité qui sera plus forte que ma volonté, qui a esté et est «encore de demeurer en ces pays, si Dieu m'en fait la grâce, et «d'y eslever mon fils. De quoy, monsieur mon frère, je vous ay « bien voulu ad vertir, et ensemble vous suplyer, si vostre corn- «modité ne permet de vous trouver pardelà (oii néantmoins, «sans vostre présence je ne prévoy que confusion générale), «aumoins qu'il vous plaise escrire auxdits commissaires l'ordre «que vous entendes qui soit suivy pour ce regard, et leur «ordonner, sy vous plaist, bien esprésément de le fayre, d'au- « tant que leur principalle response est qu'ils n'ont puissance «sufisante de ce fayre. Ce me sera, monsieur mon frère, une

* Son contrat de mariage lui attribuait un douaire de huit mille livres^ et la jouissance des châteaux de Berg-op-Zoom et de Grave, ainsi que d*une autre maison seigneuriale, à lui assigner en Hollande.

OC nouvelle obligation à vostre service, auquel vous me trouverez, « toute ma vie, très affectionnée.

«Mon fils, monsieur le conte Morice, se porte bien, Dieu ccmercy, et est sur le point d aller en Zélande. Mes filles, mes a damoyselles d^Orange et Anne, sont à Buren. La petite Caterioe (( Belgique est avec madame la comtesse de Schvatzenbourg, (cma sœur. Le reste est avec moy, qui se portent bien, comme a faict mon fils, exceptée Louyse, qui est estrêmement malade «depuis six semaynes, tellement que les médecins en ont mauavaise opinion et en font très mauvays jugement. J*y fay et ((feray. Dieu aydant, tout ce qui sera en ma puissance.

ce Et sur ce, après vous avoir bien humblement baysé les ((mains, je prieray Dieu, Monsieur mon frère, vous donner en (c parfaite santé heureuse et très longue vie. A Delfhe, ce <c 28 d'octobre.

«Monsieur mon frère, je vous suplie me permestre que «madame vostre femme trouve icy que je luy bayse bien «humblement les mains, luy faisant tousjours offre de mon «humble service. J*en dis autant à ma fille mademoyselle « Emylie. »

Non seulement le comte Jean, dont la présence en Hollande avait été instamment réclamée par la famille du prince, dès les premiers moments de son deuil , n'était pas venu à Delft, appuyer de ses conseils et de ses démarches la veuve et les enfants de son frère, mais rien ne témoigne même d'une activité quelconque, qu'à dater du 28 octobre 1584, il ait déployée, ne fut-ce que par correspondance, pour tenter de venir en aide à sa belle-sœur, dans l'état de détresse qu'elle lui signalait alors par sa lettre, si propre cependant à l'émouvoir. La persistance du comte Jean à demeurer cantonné dans sa résidence de Dillembourg, en présence d'une situation aussi angoissante que l'était celle de la princesse, ne trouverait sa justification que

dans des circonstances impérieuses dont la preuve semble ici faire défauf.

Quant aux États généraux des Provinces-Unies, et quant aux États de Hollande, sous quel aspect se montrèrent-ils, en octobre et novembre 1584?

Les premiers, répondant aux lettres de Chastillon et de Montmorency, promirent de prendre soin de. la princesse et de son fils, ainsi qu'ils s'y reconnaissaient obligés, mais sans entrer d ailleurs dans aucuns détails sur ce poinl^.

Les seconds furent, pour leur part, plus explicites vis-à-vis de Chastillon, en lui écrivant, le 23 novembre ^ :

« Nous ne sçaurions sinon continuer le devoir vers madame a la très chère compagne du prince et messieurs leurs enfans, et ^ vous pouvons asseurer que n'obmettrons chose de nostre pou- <<voir qu'estimerons pouvoir valloir pour les honnorer et servir, «selon l'obligation qu'y avons.

«Et pour vous plus particulièrement advertir de ce qu'avons ((jusques ores peu faire pour madame, ensemble d'un moyen «qu'elle recevra de ce costé, avons fort justement requis qu'il «luy plaise, de prime face, continuer sa résidence en ce pays «d'Hollande, pour l'honneur de sa présence, et tenir sa cour à «la ville de Leyden, ou feu de haute mémoire, Son Excellence «l'a autrefois tenue; auquel efTect avons aussi donné ordre que «la maison y soit accommodée et pourveue de meubles et usten- «siles nécessaires^; — ensemble que à madame la princesse soit

* Voy. Appendice, n® 6, §§ 1 et 3.

" Gachard, Corresp, de Guillaumej t. 6, p. 211, 212.

* «Résolu de faire acheter des meubles, aux frais de la province, jus- «qu'à concurrence d'environ 2000 livres de 40 gros, pour l'ameublement «de la maison de la princesse d'Orange, à Leyden. Il sera fait inventaire «de ces meubles, que la princesse restituera, si elle quitte le pays» {Résolution du 29 octobre 1584. Gachard, Corresp. de Guill, t. 6, p. 218).

(cpromptement comptée la somme de six mille livres, dont luy «sont desjà livrez les trois mille; — et doit Son Excellence a encore recevoir annuellement, pour son domaine, autres huit a mille livres, et ce, hors des bieus de la maison mortuaire a situez en Hollande, nonobstant que iceux biens soient grandea ment chargez; — puis, pour lentretennement des enfans de a feue madame Charlotte de Bourbon, du don de baptême de ((mademoiselle Elisabeth, 2000 livres par an, pour la part de «ceux de Hollande et Zélande, avec autres trois mille livres de € rente constituez et consenty au furnissemeut du don de bap- «lême de Frédéric-Henri, Bis de Son Excellence, et autres plu- (i sieurs dettes domestiques qu'allons journellement deschargeant ; « dont espérons que madame recevra service, et la maison de sa «dite Excellence tenue libre de toutes impositions; le tout en «considération et à celte fin que sa dite Excellence peut avoir a bon moyen de se tenir selon sa qualité, durant le temps « qu'elle demeurera en ces pays de Hollande. »

On voit, d'après les simples indications fournies par cette lettre, à quelles proportions exiguës se limitaient les seules ressources oflertes alors, en Hollande, à la princesse, pour le soutien de son existence et de celle de ses enfants. Elles consistaient uniquemeot : 1^ dans Tusage d'une maison meublée; 2** dans le versement déjà effectué d'une somme de 3000 livres ; 3<» dans la promesse de paiement d'une autre somme de 3000 livres; 4* dans le droit à un douaire de 8000 livres, dont la réalisation pouvait se faire indéfiniment attendre ; 5"" dans deux rentes, l'une de 2000 livres, l'autre de 3000 livres, allouées à Elisabeth et à Henri-Frédéric.

Mais qu'étaient ces minimes et précaires ressources, en regard des nombreuses dépenses , de stricte nécessité, qu'imposaient à la princesse une tenue de maison, même des plus simples, eu égard à son rang, et les soins à donner à cinq enfants en bas âge?

Il lui fallait, dans son iotéHeur, indépendamment de ces dépenses à faire pour son entrelien personnel et celui de ses enfants, pourvoir à la subsistance et à la rémunération de personnes dévouées qu'elle tenait, avec juste raison, à conserver, plus que toutes autres, auprès d'elle. Ces personnes étaient les épouK de Tondorf , Mademoiselle de la Montaigne , gouvernante des enfants, et Joly temps, aux bons offices desquels elle avait toujours attaché d'autant plus de prix, qu'elle savait combien le prince* et Charlotte de Bourbon 2 les avaient appréciés. L'entretien de quelques autres personnes attachées au service de la mère, ainsi qu'à celui des enfants, et enfin, l'ensemble de dépenses journalières, de diverses natures, complétaient les charges qui pesaient inévitablement sur la princesse.

La totalité de ces charges , dont il est facile de se rendre compte, excédait de beaucoup le chiffre des faibles ressources mentionnées dans la leltre, ci-dessus reproduite, des États de Hollande.

Afin de satisfaire à ces charges, la princesse chercha à se procurer, pour elle et ses enfants, les sommes nécessaires : mais où les trouver? Elles ne pouvaient dans le premier moment du moins, être fournies, ni à elle personnellement, quant à son douaire, ni à ses enfants, à titre d'héritiers, par la succession du prince , que des administrateurs provisoires ^

* Dans une décharge signée, le 3 décembre 4583, par Guillaume de Nassau, se trouvent ces mots : ^dame Jehaane de Maussou, espouse de cnoslre cher et bien-aimé maistre d'hostel, François de Tondorf jo (Ardiives de la maison d' Orange-Nassau^ n^ 2152).

* Voir les dispositions que contient en faveur des personnes ci-dessus désignées le testament rédigé par Charlotte de Bourbon, le 42 novembre 4581 (dans notre publication intitulée Charlotte de Bourbon^ ^princesse â: Orange. Paris 4888, 4c'' vol. in-8, p. 272 et suiv.).

' Il est parlé de ces administrateurs provisoires dans des instructions adressées, le 45 janvier 4586, par Louise de Coligny, Maurice de Nassau et Marie, aux curateurs de la maison mortuaire du prince {Archives de la maison d' Orange-Nassau, no2454).

i&i LOUISE DE COLIGNY.

signalaient comme ne présentant « en Tétat, aucune valeur disponible.

La princesse se vit donc contrainte, pour combler le déficit qu'elle et ses enfants subissaient, en Hollande, de faire le sacrifice d'une partie de la petite fortune qui lui restait en France; sacrifice qui devait périodiquement s'accroître pendant plusieurs années.

Tel est le pénible état de choses que nous révèle la princesse elle-même, dans une lettre datée de Leyde, où elle venait de se fixer, à la fin de l'année 158/t. Elle y dit ^ au comte Jean :

ce Monsieur mon frère, j'ay esté fort ayse de la résolution qui (ca esté prise de vous envoyer ce messager, afin que, par son a retour , nous puissions apprendre de vos nouvelles , desquelles a nous sommes extrêmement en payne, pour n'avoir rien entendu «de vostre part, depuis qu'il vous pleust de m'envoyer de deçà (cdeus de vos conseilliers.

«Cependant, Monsieur mon frère, les affayres de ceste désolée amayson sont en sy pyteus estât, que, sy par vostre prudence «et bon conseil y n'y est bientost pourveu, j'y prévoy une bien «grande confusion; parquoy je vous suplye bien humblement, «Monsieur mon frère, au nom de l'amytié qui estoit entre feu « Monseigneur et vous , et à l'honneur que je sçay que portés à «sa belle et très dygne mémoire, qu'il vous plaise prendre soing «de ses enfants et de moy, qui avons tous aujourd'huy l'œil sur «vous comme sur noslre père commun, et que, si vos affayres «ne peuvent permettre que prenyés la paine de venir icy, qu'au «moins il vous plaise y dépescher quelqu'un, bien instruit de «vostre intention, sur Testât que Ton vous a faict entendre où «sont les affayres de ceste mayson, afin que par vostre otorité «il y puisse être pourveu.

* Lettre du 10 décembre 1584 (Gr. v. p^^c corresp., p^^ série, loine 8, p. 476).

«Je suys tenue et oblygée de désirer voyr qu'il soit mys un (bon ordre, pour le général de la mayson ; mais, pour mon a particulier, la nécessité me presse de telle façon que, comme «je vous ay mandé, Monsieur mon frère, par une autre de mes «lettres, la nécessité, à la longue, forcerait ma volonté pour me a retirer en lyeu où j'aurois plus de commodité que je n'ay icy ; «car il y a cinq moys que je suys avec quatre de mes belles- « filles, mon fils et moy, avec un grand train, sans que les «enfants ny moy ayons reçu un seul denier de la mayson, et A sommes tous remys à quand il vous aura pieu mettre ordre «aux afaires de la mayson.

«Nous sommes venus, vos dites nyèces, vostre petit neveu «et moy en ceste ville de Leyde, oii j*ay désiré de venyr, «pour m'oster du lyeu où j'ay reç«u ma perte, bien qu'en «tous lyeus je porte mon affliction et la porteré toute ma «vye, le changement de demeure ne pouvant m'y apporter «de dyminution; mais toujours ce lyeu-là me sera odyeus «sur tous.

« J'atendré donc, Monsieur mon frère, mon petit train et moy, «icy, de vos nouvelles, que je prie Dieu estre telles que nous «puissions espérer de vous veoyr bientost; cependant je vous «baiseray bien humblement les mains etprieray Dieu, Monsieur « mon frère , vous donner très heureuse et très longue vye , à «Leyde, ce 49 décembre.

«Je vous supplye. Monsieur mon frère, que Madame vostre «famé trouve icy que je luy baise bien humblement les mains, «luy faisant ofre de mon bien humble service. Avec vostre «permission, je diray, sy vous plaist, le semblable à ma fille « Mademoyselle Emylye.

«J'ay reçu des lettres que mon frère. Monsieur de Chastillon «vous escrit par des gentilshommes, par lesquels y m'a envoyé «visiter, que vous trouverez avec celle-cy.

aVostre très humble et obéissaDle sœur, pour vous faire a service. »

Cette lettre de Louise de Coligny était accompagnée des li* gnes suivantes de Loyse Julienue de Nassau ^ :

a Monsieur mon oncle, encore que Madame nostre mère m*a c dit avoir pris la peine de vous mander de nos nouvelles, si ne « veux-je laisser de faire mon debvoir de vous escripre, pour (( tousjours me ramentevoir en vos bonnes grâces et vous sup* a plier très humblement, Monsieur mon oncle, nous tenir tousa jours, non point seulement comme nièces, mais ainsi que vos a très humbles filles, qui vous rendront, toutes nos vies, toute a obéissance et service ; vous suppliant ne permettre point que a nous soyons mises èz mains de ceulx qui nous vouidroient « norrir en autre religion que feu Monseigneur et Madame nostre d mère nous ont commandé ; et pour ce, Monsieur, que vous a y avez plus de puissance que nul autre, nous remettons du (c tout entre vos mains, et après les avoir baisé très humblement, ((je prie Dieu vous donner. Monsieur mon oncle, en très bonne (( santé, très heureuse et longue vie. De la main de, ce 19 dé- (ccembre, vostre très humble et très obéissante nièce.»

On aime à voir, au milieu des si tristes circonstances qui pesaient alors sur Louise de Coligny et Tentravaient dans ses efforts pour assurer le bien-être de ses enfants, une femme de cœur rendre hommage à la vigilance et à la tendresse maternelles de la princesse: cette femme, c'était la propre sœur de Charlotte de Bourbon. Qu'écrivait, en effet, la duchesse de Bouillon à Maurice de Nassau ^ ? Monsieur, encore que je vous tienne de (C sy bon naturel, qu'il ne soit besoin vous recommander chose (tqui vous soit sy proche que mes nièces, Mesdemoyselles de

* Gr. V. pw (îorresp., i« série, tome 8, p. 478, 479. ' Lettre du 3 dé(îembre 1584 (Gr. V. pf« corresp., l" série, tome 8, p. 475).

a Nassau, vos sœurs, sy est-ce, qu'en la considération de leur «grande jeunesse, je ne lesseray aux occasions les vous ramend lavoir, comme celle qui les aime et lient chères comme ses proie près enfans; ayant extrême regret d'estre si éloignée d'elles, «que je ne leur puisse tesmoigner davantaige, et bien fort aise, «atendant que vous et Messieurs les Estats ayez disposé de leur a fait, qu'elles soient en si bonnes mains que de Madame laprinv^cesscy vostre belle-mère, comme d'en sçavoir l'une entre celles «de Madame la comtesse de Schwartzenbourg, leur tante. Et, «comme tout ce qui a fait service à feu Monsieur le prince, vostre «père, me sera tousjours en parfaite recommandation, je vous «supplieray, Monsieur, d'y voloir avoir le sieur Joly temps et «de le continuer au service de mes nièces et faire payer de ses «estats; offrant en cest endroit ma recommandation à vostre abonne grâce. 2>

Louise de Coligny, en venant à Leyde, n'avait nullement l'intention de s'y fixer pour longtemps; car elle aspirait à habiter de préférence la Zélande, d'où il lui serait plus facile, que du fond de la Hollande, de correspondre avec les parents et amis qu'elle avait en France.

A peine possède-t-on quelques détails sur Iç séjour qu'elle fit a Leyde : ils se limitent à peu près à ceux que fournit une correspondance qu'elle entretint avec un homme recommandable, qui lui était tout dévoué, Christian Huygens, ancien secrétaire du prince d'Orange et désormais secrétaire du Conseil d'état d'Utrecht.

Les éléments de cette correspondance, dont le caractère est celui de l'intimité, méritent d'être connus, c^r ils prouvent avec quel soin et quelle sagacité, Louise de Coligny s'occupait d'assurer à son fils Henri*Frédéric le payement d'une rente que les Etats d'Utrecht s'étaient engagés à lui fournir, et avec quelle ponctualité Huygens répondait à la confiance que la princesse avait placée en lui.

DaDS une première lettre, du l/i janvier 1585 ^ Louise de Coligny, après avoir remercié Huygens «du bon soin qu'il a eu dde l'affaire qu'elle lui avait recommandée pour UlrechtD, lui dit : (i Quant au portrait que me demandez ^, je l'ay mis entre a les mains d'un peintre de ceste ville, qui est bon maître, pour a m'en faire quelque quantité. Quand ce sera fait, je vous en adonnerai un. Si en quelque aultre chose je vous puys faire « plaisir, vous me trouverez tousjours votre bien bonne amye. d

Le 4 février, la princesse écrit ^ : « . . . . Je vous prye bien fort «de parachever ce que m'avez mandé estre bien acheminé, (( voire comme fait touchant l'expédition de la lettre de mon fils «pour la pension d'Utrecht, de quoy je vous prye me dire ce «qui en est; que si elle n'est expédiée, y tenir la bonne main, (( et vous m'obligerez de plus en plus recognoistre le plaisir que « me ferez, pour m'y employer où j'en aurai le moyen. ... P. S. « Si les lettres de mon fils ne sont encores expédiées, je vous (( prie tenir la main qu'elles soyent passées en mesme forme que «ceux de Hollande et Zëlande me les ont accordées, dont la «minute leur fut donnée et à Messieurs d'Utrecht aussy, par le «commandement de feu Monseigneur. Je crois que Monsieur « Floris Tin a ladite minute. »

Bruninck, qui s'était rendu à Utrecht, vit, en revenant de cette ville, la princesse, qui, le 27 mars, informa Huygens^ en ces termes de l'entretien qu'elle avait eu, à Leyde, avec ce fidèle serviteur du prince : « Le sieur Bruninck, passant par icy à son «retour d'Utrecht, me dit qu'à son partement de là il parla au

* Lettre datée de Leyde (Archives de la maison d'Orange-Nassau).

* Tout porte à croire que le portrait dont il s'agit ici était celui du prince d'Orange.

' Lettre datée de Leyde {Archives de la maison d' Orange^ Nassau, no 2247).

* Lettre datée de Leyde {Archives de la maison d'Orange-Nassau).

«sieur Floris Tin, qui esloit arrivé ce jour mesme à Utrecht, (cpour la lettre de la rente de mon fils, qui luy fit réponse qu'elle «estoit faite et qu'il ne restoit qu'à la faire cacheter, ce qu'il luy a promit faire: tellement que maintenant, s'il a eu souvenance «de sa promesse, elle sera, j'espère expédiée. Je vous prie «donc le savoir dudit Floris Tin, et la retirer, si elle est toute «expédiée, pour la bailler à Monsieur le docteur Joseph, qui me «l'apportera; et vous me ferez bien plaisir, avec obhgation de « le reconnaître de bon cœur. »

Ed avril, nouvelle missive ainsi conçue*: <i Suivant vostre « mémoire, j'ay incontinent dépesché ce porteur par lequel j'écris (à Messieurs des Estats et au magistrat d'Utrecht. Je vous prye «donc de tenir la main à ce faict, et me mander s'il sera besoin «que j 'envoyé là homme exprès de ma part; et m'avertissez «soigneusement par homme, s'il en est besoin, de ce qui se «passera; et je vous en aurai d'autant plus d'obligation de « vous reconnaître, un jour, de tant de peines que prenez pour «moy. »

Le 48 mai, la princesse tenait à Floris Tin, de qui elle se disait a la bien fort aflTectionnée et fidèle amye » , ce langage 2 : «Estant contrainte de pourvoir à mes affaires et à celles de mon «fils, je me suis advysée d'envoyer le sieur de Tondorf, mon « maistre d'hostel, exprès vers Messieurs des Estats et du ma- «gistrat d'Utrecht, pour savoir s'ils sont en volonté de continuer «à mondit fils la rente qu'il leur a pieu luy donner, dès son «baptesme, afin qu'ils m'en donnent l'assurance que je n'ay en- «cores pas obtenue jusques icy, qui est l'expédition des lettres «authentiques requises en tel cas; et d'autant que je suis bien «persuadée de l'ancienne amytié qu'avez eue à ceste maison, je

' LeUre datée de Leyde {Archives de la maison d* Orange-Nassau), * Lettre datée de Leyde {Archives de la maison d'Orange Nassau),

(( m*adresse plus privément à vous, pour vous prier bien (raffectueusemeut de tenir la bonne main à ce que je puisse , a à ce coup obtenir ladite expédition par le retour de ce a porteur. »

A quelque temps de la, Louise de Coligny quitta Leyde, pour s*élablir à Flessingue avec ses enfants. Il parait que, mieux avisés, cette fois, qu*en septembre 158/(, les États-généraux ne s'opposèrent pas à ce que Henri-Frédéric et ses petites sœurs suivissent leur mère en Zélande.

Rien n'indique la date précise de l'arrivée de la princesse à Flessingue. Ce qui est certain du moins, c'est qu'elle s'y trouvait antérieurement au 1^' août 1585, puisque, ce jour même, un Français investi de la confiance du roi de Navarre, de Rebours, écrivait de Flessingue, où il l'avait vue, à Despruneaux* : ce Je ccroy que vous savés que Madame la princesse se tient ast' «heure en ceste ville.»

Le 2li août Louise de Coligny mandait, de Flessingue, k Huygens ^ : oc Envoyant ce porteur en Hollande pour avancer mes «afiaires, je luy ay commandé d'aller vers vous à Utrecht, espèce rant qu'avez reçeu la demie année de la rente de mon fils, «suivant ce que n'avez mandé au sieur de Todnorf, mon maistre «d'hostel, et dont je vous ay ci-devant envoyé un blanc signé a de ma main pour faire la quittance. Je vous prie donc, si a l'avez reçeue, mettre ces deniers éz mains de ce dit porteur, a mon sommelier ; vous me ferez plaisir, que je serai toujours «bien prête à reconnoistre, où j'en aurai le moïen.»

Enfin, le 22 octobre, la princesse expédia à Huygens ce «billet^: «J'ay reçu par Monsieur de Villiers^ les trois cents

* BibL 7iaL, mss. f. fr. vol. 3280, P 101.

- Archives de la maison d'Orange-Nassau.

* Archives de la maison d'Orange-Nassau,

* Pierre TOyseleur de Villiers.

• livres tournois que m'avez envoyées pour la demie année de la a renie de mon fils, échue le J2 juin devant et vous remercie ibien fort de Umi de peines qu'en avez prises. Si, en récom- « pense, j'ay moïen de vous faire plaisir en quelque endroit, «faites état assuré que je m'y emploierai toujours de bonne a volonté. D

On voit par ce^qui précède, avec quelle peine la princesse put opérer le recouvrement de la minime somme à laquelle son fils avait droit. Il en fut, plus d'une fois de même, dans le cours des années suivantes, pour arriver au solde d'arrérages qui étaient restés longtemps impayés, après leurs échéances.

Y eut-il de semblables lenteurs et difiicultés, quant au service des rentes allouées aux jeunes sœurs de Henri-Frédéric? On ne sait.

Toujours est-il que la gène extrême à laquelle Louise de Coligny était réduite, ainsi que ses enfants, se prolongea pendant plusieurs années encore, ainsi que le prouvera Texposé ultérieur d'une grande série de faits.

A Flessingue, comme à Leyde, s'ajoutèrent aux soucis pécu* niaires, pour la princesse ,. de douloureuses préoccupations, caus^ par les déchirements auxquels la France était en proie, [lar les dangers qui, journellement, y menaçaient ses parents, ses amis, et par l'état alarmant des affaires publiques dans les Pays-Bas.

Et d'abord, que se passait-il dans l'infortunée patrie de Louise de Coligny ?

Henri III venait, par le néfaste traité de Nemours, de livrer à la merci des Guises et de la Ligue, non seulement la royauté, mais encore le royaume, et de sacrifier les droits des réformés. Un impudent défi était porté à la conscience chrétienne par une poignée d'ambitieux sans frein, d'implacables fauteurs de désordres , et par des hordes de fanatiques poussant, dans le pa-

roxysme de la haine et de rintolérance, un fantôme de nionarque, instrument dégradé de leurs effroyables passions et de celles de l'Espagne, à interdire, sous peine de mort, Texercice de toute religion autre que la religion catholique, apostolique et romaine.

Sous le double coup du défi et de l'outrage, se redressèrent avec indignation le noble frère de Louise, François de Chastilloo, ses coreligionnaires, et leur chef. Groupés autour du roi de Navarre, ses fidèles lieutenants, le fils de Coligny en tête, se montrèrent prêts à affronter tous les |)érils d'une guerre acharnée, que suscitèrent des hommes de sang.

A ces lieutenants, sur le concours desquels il savait pouvoir compter, le roi de Navarre vit bientôt se joindre un homme dont les antécédents versatiles contrastaient avec la droiture et la fidélité des leurs. Cet homme, dans sa répudiation d'un passé en partie regrettable, pouvait être sincère, et celte fois il le fut, en déclarant à Henri de Bourbon qu'il se ralliait à lui pour toujours. Quels motifs, avaient décidé Damville, car c'est de lui qu'il s'agissait, à une démarche, dont l'importance, pour le parti réformé, en même temps que pour lui-même était capitale? D'Aubigné* nous les fait connaître, en ce peu de mots : « Mont « morency, repentant de sa défection d'avec le roi de Navarre ((d'une part, pour désirer la bonne grâce de ce soleil levant «d'autre part, voyant le triste coucher de celui qui régnait 0 joint à cela l'exaltation des ennemis de sa maison , tout cela le « fit souvenir plusieurs fois des remonstrances par articles qui «lui avaient été présentés à Pézenas.»

L'intime conseiller du roi de Navarre, Duplessis Mornay, ne pouvait manquer d'applaudir, surtout au point de vue de la défense des droits et des intérêts des réformés français, à la réconciliation de son maître avec Damville. Mornay était en

' Hist, univ.y tome 2, liv. 5, chap. 17.

correspondance avec le fils de Coligny ^, dont il connaissait le zèle pour la cause de ses coreligionnaires ; aussi , à propos de la position nouvellement prise par le duc de Montmorency, et de celle qu'occupait Chastillon, tant en Languedoc qu'au sein du conseil du roi de Navarre, écrivit-il^ : «Au Bas-Languedoc, des églises tiennent Nismes et Montpellier, et maintenant cjouissent de Tamitié de Monsieur le maréchal de Montmorency, «auquel la leur est nécessaire, se pouvant asseurer, hors deux <iou trois places, de tout le Languedoc, qui est la plus riche et «la plus importante province de France. ... En icelle province «Monsieur de Chastillon, seigneur de grande espérance, fils de a feu Monsieur Tamiral, veille sur la conduite des afiaires, «accompagné du sieur d'Andelot, son frère et assisté de plusieurs

«notables conseillers et capitaines En toutes et chacune

«les provinces susdites, il y a conseils establis pour la direc- «lioQ des afifaires de la religion, lesquels rapportent tout au «conseil du roi de Navarre, résidant près de sa personne. «En iceluy entrent Monsieur de Rohan, Monsieur de Chastil- «Ion, les sieurs de Clervant et Duplessis^. De ce conseil sont

' Voir notamment Timportante lettre qu'il adressa à Chastillon^ sur les affaires de Languedoc, le 14 novembre 1584 (Mém. et Corresp. de Ph. de Mornmjy 1624. éd. in-4«, tome 1, p. 298).

* Mém. et Corresp. de Ph, de Mornay^ éd. de 1624, tome 1, p. 147.

' Vers cette époque, le judicieux Lanoue écrivait à Duplessis-Mornay : «je prends bien plaisir de ce qu'estes près de celuy qui a besoin d'un < monsieur Duplessis, afin qu'en ceste très périlleuse navigation il luy < monstre les écueils du monde, pour les éviter, Servez-luyde Sénèque «et de Burrbus tout ensemble, afin que nous voyions en luy la personne *d'un Titus. Mais j'ay grand'peur qu'auparavant il conviendra qu'il joue *le personnage d'un César, en quelques choses. Vous estes maintenant <en de durs exercices, tant privez que publics, où je sçay bien qu'on fait «ce qu'on peut et non ce qu'on veut, et que bien souvent les amis «affligent autant que les ennemis tourmentent. Mais c'est là que les verttus s'accroissent et s'affirment» {Mém. et Corresp. de Mornay, éd. in-4«, 1624, tome 1, p. 459).

«aussi Monsieur de Laval , Monsieur de Tureoue, Monsieur de ccLanoue.D

Que de questions, les unes religieuses, les autres politiques ou militaires, agitées alors dans le conseil du roi de Navarre, et quelle vigueur déployée dans Texécution des résolutions prises !

Aux manifestes des ligueurs et de Henri Ilf , leur servile complice, répond une déclaration signée p^r le roi de Navarre, le prince de Condé, le duc de Montmorency, et aussitôt rendue publique, en France et à Tétranger. Une bulle d'excommunication, que le pape a fulminée contre ce même roi et ce même prince, est tenue en échec, et frappée de discrédit, par un appel dont Taltier et viril libellé est placardé aux portes mêmes du Vatican, et promptement connu de TEurope entière.

Des négociateurs sont envoyés en Angleterre, en Allemagne, en Suisse, pour tenter d'y concilier aux réformés français un appui eflicace ; appui dont le roi de Navarre démontre péremptoirement la nécessité, dans ces lignes adressées à Leicester ^ : b. . . . (c Maintenant nous sommes tout assurés que ces préparatifs sont aies vrais efTets de la ligue générale, qui sans double ont (( dedans peu de temps à fondre et tomber sur nous. Vous êtes ((si clairvoyant, et la chose si claire, qu'il n'est besoin de vous a dire icy que la ruine des uns est un degré à la ruine des autres ; a; que la ligue injuste nous a tous désignés et destinés à un a mesme sacrifice; que l'ambition de l'Ëspaignol, qui a franchi a tant de terres et tant de mers, ne pense rien au monde inacces* «sible pour lui. Tant y a qu'il est temps désormais de penser «aux remèdes, dont le premier est de secourir et soutenir «promptement les affaires de la France, puisqu'il plaist à Dieu «que nous en soutenions les premiers efforts, et l'autre est de

' Gr. V. p^*^ corresp., 2* série, t. 1, p. 11.

«rallier tous les princes et esldts qui fout mesme profession, (pour ensemble s'opposer d'un commun accord à ceste conjura* «tioû universelle qui est faite contre tous. A ceste fin, j'envoie «le sieur de Ségur vers la reyne, vostre souveraine.»

L'insuccès des négociateurs envoyés à l'étranger imposa au roi de Navarre, sans toutefois l'abattre, la conviction qu'il ne devait rien espérer désormais que de la vigueur avec laquelle, les armes à la main, il soutiendrait la lutte contre la ligue et les forces militaires du souverain dont elle faisait l'instrument de ses desseins pernicieux, en attendant qu'elle fit de lui un esclave et qu'elle l'annihilât totalement.

Passant donc des écrits et des négociations à l'action, le fils de Jeanne d'Albret, le prince formé, dès son jeune âge aux rudes labeurs de la guerre par l'amiral de Goligny, préluda à la lutte gigantesque qu'il devait soutenir avec tant d'habileté et d'énergie pendant plusieurs années consécutives, en s'affermissant d'abord en Languedoc, en coutenant une partie de la Guienne, et en s'étendant rapidement sur divers points du Dauphiné de la Saintonge et du Poitou. Loin de chercher prématurément à transporter en d'autres parties de la France le théâtre de la lutte, il s'attacha surtout à consolider sa position dans les régions du midi et à s'y rendre inexpugnable.

Tandis que Louise de Coligny accueillait avec une sympathie . patriotique et religieuse la certitude que la France et les réformés français trouvaient ainsi en la personne du roi de Navarre un loyal et énergique défenseur de leurs droits et de leurs plus chers intérêts, elle s'aQligeait d'être témoin des périlleuses fluctuations politiques au milieu desquelles les Provinces-Unies cherchaient à s'abriter sous l'égide d'une puissance étrangère qui les soutînt dans leur lutte contre les Espagnols.

Fidèle à sa patrie, et, dans son amour pour elle et pour les coreligionnaires qu'elle y possédait , non moins fidèle aux vues

élevées qui avaient constamment dirigé les efforts du prince, son mari, dans la recherche d'un appui extérieur pour les provinces dont il avait fondé l'union, elle n'avait cessé d'aspirer à ce que cet appui leur vint de la France. Elle avait agi en ce sens, selon la mesure de ses forces, même sous le poids des douleurs de son veuvage, ainsi que Despruneaux, comme on l'a dit précédemment, s était fait un devoir de le reconnaître; mais elle avait vu ses espérances brisées, tant par l'odieux traité de Nemours, que par les événements qui venaient de le suivre *, et force lui était de se résigner désormais à voir apparaître, à défaut de la France, l'Angleterre comme l'unique puissance de laquelle pût émaner l'appui désiré.

L'intervention protectrice de TAnglelerre fut, en effet, sollicitée et obtenue, en des circonstances et sous des conditions qui réagirent d'une manière assez sensible sur la situation personnelle de Louise de Coligny et sur celle de ses enfants.

Nous nous abstiendrons d'aborder ici le récit des démarches infructueusement accomplies par les députés des États généraux des Provinces- Unies auprès du roi de France pour qu'il acceptât

• La princesse partageait, au sujet de ce traité et de ces événements^ les impressions que son beau-frère Lanoue avait consignées dans ces lignes datées de Paris : cnuus nous préparons pour nous entre-ruiner. «Je croy que, comme un frère du roy, par sa propre action remistle « roy d'Espaigne dans les Flandres, que aussi par les nostres présentes <r nous lui ouvrions les portes de France, laquelle est malheureuse d'avoir «plusieurs de ses enfans qui sont si irréconciliables ennemis d'elle- «mesme; si est-ce que, au milieu de ces épouvantables ruines. Dieu «gardera son église, après l'avoir ung petit vanée, afin qu'elle soit plus «pure. Quand je considère que j'ay esté cinq ans et demy dans la mort, «je ne conseilleray pas de désespérer à ceux qui ne peuveut estre «délivrez que par espérance. Attendons encore ung peu, et nous verrons «venir le jour du Seigneur qui sera effroiable à ceux qui veulent éviter «le joug salutaire du fils de Dieu» (Gr. v. pi'o corresp., 2« série, tomel, p. 20).

la souveraineté de leur union^; dous n'entrerons pas non plus dans le détail des longues négociations, ultérieurement suivies par ces députés avec les hommes d'état de FAngleterre et avec la reine Elisabeth elle-même, qu'ils conviaient à s'ériger soit en souveraine, soit au moins en protectrice des provinces au nom desquelles ils agissaient. Il nous suffira de dire que le 12 août 1585, intervinrent, entre les parties qui négociaient, deux traités distincts, ayant pour objet, l'un, l'envoi d'un secours à Anvers assiégé par Farnèse, et qu'on croyait en état de prolonger son héroïque résistance jusqu'à l'arrivée de ce secours, l'autre une assistance indéfinie à accorder aux Provinces-Unies, dans leur lutte contre les Espagnols. Mais il était trop tard pour que le premier de ces traités fût efficace, car Anvers venait de tomber au pouvoir de l'ennemi.

Ce fut alors que la reine d'Angleterre, aux états de laquelle s'étendaient les menaces de l'Espagne, se décida à entrer en lutle ouverte avec cette puissance, sur le territoire des Provinces- Unies, en prenant en main la défense de celles-ci.

Le temps pressait, et bientôt il fut convenu entre leurs représentants et Elisabeth, qu'un corps permanent de cinq mille fantassins et de mille cavaliers serait entretenu dans les Provinces- Unies, aux dépens de la reine, et que, jusqu'au remboursement int^ral, par les États-généraux, des sommes qu'elle leur aurait avancées, elle détiendrait, à titre de gage, les villes de Flessingue et de la Brielle, munies par elle de garnisons dont elle fournirait l'efiectif, en sus du corps précité de six mille hommes.

lie comte de Leicester fut désigné pour prendre dans les Provinces-Unies le commandement en chef des troupes qui y seraient envoyées par la reine et pour être le représentant de

' Voir, à ce propos, une longue lettre de Rebours à Despruneaux datée de Flessingue, i^f août 1585 {BibJ. nat. mss. f. fr. vol. 3280 et »uiv.).

i78 LOUISE DE COLICNY.

l'autorité qu'elle y exercerait; autorité dont, en ce moment, la nature n était pas encore déterminée.

Un jeune seigneur, d'une rare distinction, à tous égards, Philippe Sidney, neveu de Leicester et gendre de Walsingham fut investi par la reine d'Angleterre, des fonctions de gouverneur de Flessingue. Sa nomination à ce poste important fut d'autant plus favorablement accueillie par Louise de Coligny et par Maurice de Nassau, que tous deux savaient quelle estime le prince d'Orange avait toujours professée pour le caractère et les brillantes qualités de Sidney et qu'ils avaient avec lui des relations pei^sonnelles auxquelles sa présence en Zélande ajouterait un nouveau prix.

Davidson, qui possédait la pleine confiance de sa souveraine, vint sur l'ordre de cette dernière, reprendre son poste d'ambassadeur dans les Provinces-Unies, afin d'y préparer les voies à l'exécution des conventions récemment conclues.

Leicester et Davidson, ayant soutenu avec le prince et la princesse d'Orange des rapports basés sur une profonde estime, tenaient à honneur de les continuer avec la noble veuve dont le caractère et les vues élevées pouvaient les seconder dans l'accomplissement de leur nouvelle tâche. Louise de Coligny répondit dignement à leur confiance. Alors que Leicester était encore en Angleterre, elle voulut lui prouver, ainsi qu'à Davidson et à la reine, avec quelle largeur de procédés elle et son beau-fils, dociles à ses directions, entendaient se prêter à l'exécution des conventions dont il s'agissait. Elle tint, en même temps, à ménager à ses enfants, comme à elle-même, l'appui de ces deux hommes d'état et celui d'Elisabeth, qui lui semblait ne pouvoir manquer de s'intéresser à la fille d'un ancien allié tel que l'amiral de France.

En conséquence, que fit-elle? Judicieuse conseillère de Maurice de Nassau, elle arrêla avec lui la rédaction d'un écrit qui,

porlant la signature de chacuQ d*eux, fut adressé \e ik octobre 1585, à DavidsoD. La première partie de cet écrit témoignait du bon vouloir avec lequel, suspendant Texercice de ses droits sur Flessingue, Maurice assurait à la reine la possession de cette ville, conformément aux conventions précitées. Dans la seconde partie, la princesse et son beau-fils, ainsi que les y autorisaient les circonstances, plaçaient, en termes dignes et simples, sous le patronage de la souveraine et de son principal représentant dans les Provinces-Unies les intérêts, respectables à tant de titres, de la maison d^Orange-Nassau.

Voici la teneur de cet important document* :

«Le comte Maurice de Nassau, marquis de la Vère, ayant «ouï l'avis de Madame la princesse, sa belle-mère, de Messieurs «ses parens, amis et serviteurs., a déclaré à Monsieur Davidson, «ambassadeur de la majesté de la reine d'Angleterre, ce qui « s'en suit :

« Premièrement, qu'il loue Dieu de Taccord qui est passé et «conclu entre Sa Majesté et Messieurs les Estais de ce païs, et «prie Dieu qu'il y veuille donner sa bénédiction; suivant lequel «a consenti et promet que la ville de Flessingue, à luy apparte- « tenant comme bien patrimonial, soit mise es mains des députés «de Sa Majesté, suivant ledit accord passé, si sa santé le peut «permettre, espère s'y trouver en personne, pour effectuer, en «tant qu'il touche ladite ville ledict accord.

(cEt combien que la place soit de telle importance qu'il est «cogneu à un chacun, et qu'à raison d'icelle, avoit occasion de «demander desdicts Estats, et mesmes en considération des ser- « vices de feu Monseigneur son père, des grandes recognoissances «toutesfois ayant égard au bien du païs, a consenti simple- «ment ce que dessus, mais singulièrement pour le service très

* Archives générales du royaume de Hollande,

180 LOUISE DE C0L1GNY.

a humble qu'il désire faire à Sa Majesté, espérant par le moïen a de la bonne grâce d*icelle, obtenir, avec le temps, pour lui et la a maison de Nassau, recognoissance condigne aux dicts services.

«Requiert cependant ledict sieur ambassadeur advertir Sa a Majesté de ce que dessus, et ensemble, combien que par cy- « devant les seigneurs de ladicle maison ayent esté très-humbles «serviteurs de Sa Majesté, toutesfois à présent, vue la très «grande obligation que tout le pals a vers Sa Majesté, se tien- « nent encore de plus en plus obligés d*estre à icelle très humbles, « très obéissans et très fidèles serviteurs, comme tant ledict sieur «comte Ta protesté audict sieur ambassadeur, que Monsieur le «comte Guillaume de Nassau.

« Et autant que ledict sieur comte marquis de la Vere est «bien informé de la bonne amitié et correspondance mutuelle «qu'il y a eu entre Monseigneur le comte de Leicester et feu « Monseigneur son père, ledict sieur ambassadeur est prié faire «entendre audict sieur comte Leicester TafTection que ledict «sieur comte marquis a de continuer une bonne et ferme amitié «de sa part, la tenant comme héréditaire vers ledict seigneur, «et partant, soubs le bon plaisir de Sa Majesté, au service de « laquelle il désire de rapporter toutes ses actions, priera ledict «seigneur luy faire cest honneur de le tenir, à l'avenir, comme « son Bis, luy départir son bon conseil et avis sur ce, d'autant « qu'il désire, de sa part, luy demeurer très humble fils et servi- « teur, et estimera à très grand honneur de pouvoir nommer « ledict sieur son père.

«Et pour encore davantage confirmer ceste amitié, priera «aussi, avec congé de Sa Majesté et de mon dict seigneur, «Monsieur de Sidnai de le tenir pour frère et compagnon «d'armes, promettant, de sa part, toute fidélité, amitié et « obéissance.

«Et comme ledict sieur comte n'a, en ce moment, rien plus

«de besoins que de la bonne grâce de Sa Majesté, aide, faveur

<( et assistance , ledict sieur ambassadeur, ouït re les bons

(toflSces qu'il luy plaist faire vers Sa Majesté, priera aussi € ledict sieur comte de Leicester suplier, au nom de la dite «dame, sieur comte marquis, et toute la maison, très humble- «ment Sa Majesté leur faire cest honneur, prendre leurs per- «sonoes et affaires dans sa royale protection, pour les aider, (défendre, soustenir et assister de ses faveurs et autorité; à «quoy ledict sieur comte espère que la volonté de Sa Majesté «sera inclinée, de sa bénignissime grâce, suivant ce qu'il luy a € pieu en assurer ledict sieur comte par lettre dont elle Ta voulu a honorer par ledict sieur ambassadeur.

«Suivant quoy, qu'il plaise audict sieur comte de Leicester «suplier très humblement Sa Majesté vouloir promettre audict «sieur comte marquis, en cas que, par les évènemens de la «guerre, tombât es mains de ises subjects, de quelque qualité «que ce soit, aucun prisonnier de guerre par le moyen duquel «il y eût apparence de retirer Monseigneur le prince d'Orange, «comte de Buren, si longuement et si iniquement détenu pri- «sonnier, que ledict prisonnier de guerre sera affecté à la dicte «maison, pour essaïer par ce moyen de retirer ledict prince.

< Pareillement si semblable cas arrivait à l'endroit des gens «de guerre d'autres nations, servants Sa Majesté ou aux Estats, «qu'il luy plaira interposer son autorité à ce que ladicte maison « puisse recevoir pareils fruicts et advantaiges.

« Et comme, depuis le décès de feu Monseigneur le prince, «aulcuns des païs de Dauphiné et de Provence se seraient effor- «cés d'induire le roy de France à s'attribuer la souveraineté de «la principauté d'Orange, et que mesmes ceste affaire à esté « traictée sans le sçeu de la maison de Nassau, au conseil dudict « sieur roy, qu'il plaise à Sa Majesté, advenant cas semblable, «aider ladicte maison de retenir ladicte souveraineté du dict

182 J.Ot'ISE DE COLIGNY.

a païs, comme les précédens princes d'Orange ont faict, de toute a ancienneté, et mesmes depuis la paix faicte à chasteau en a Cambresis, entre ledict sieur roy et le roy d'Espagne.

a Pareillement, comme les principaux biens qui debvroient a appartenir audict sieur comte et à son frère le comte Frédéric, «sont allés au comté de Bourgoigne, et qu'avec le temps pour- « roit avoir espérance que ledict sieur Comte pourroit rentrer a es dicts biens, qu'il plaise à Sa Majesté aider pareillement lfô< «dicts sieurs de son autorité et faveur envers lesdicts sieurs roy a de France et messieurs les cantons de Suisse, quand la com- « modité se présentera , et principalement envers les seigneurs «de Berne ; d'autant que par le moyen dudict sieur roy et can- « tons, avec le temps se pourroit présenter quelque bonne coma modité.

(( D'autant aussi qu'il est notoire, la grande perte des biens « faicte par ladicte maison, être occupée par le roy d'Espagne et «ceux de son parti, qu'il plaise à Sa Majesté d'interposer son ((autorité, en bonne occasion, que lesdits sieurs, qui sont (t demeurés comme sans moyens, soient récompensés en bonnes a terres et possessions, et encore de la nature des biens par eux (L perdus.

ce Et advenant, comme ledict sieur comte et ladicte dame ((désirent de tout leur cœur, qu'il plût à Sa Majesté prendre la «souveraineté de ces païs, il luy plaise aussi avoir tel esgard a comme icelle trouvera justement convenir aux articles propo- ((sés par messieurs les Estais pour le faict de ladicte maison et ((articles qui ont esté présentés à Sa Majesté pour le faict de a ladicte souveraineté.

« Finalement, s'il plaît à Sa Majesté emploier en Allemagne «quelque seigneur de qualité pour ses affaires, qu'il luy plaise, «en ce cas, préférer M. le comte Jean de Nassau, comme très « affectionné à luy faire très-humble service, estant très fidèle à

LOUISE DE GOLIGNY. 183

«cespaïs, et duquel l'affection à la vraie religion, la prudence «et expérience sont assez bien cogneues.

ccEt qu'il plaise à Sa Majesté faire expédier cest acte qu'il luy «plaira desdictes promesses, et que ladicte dame princesse et «ledict sieur comte et lesdicts sieurs enfans requièrent très hum- «blement, non pour autre raison ou sinon pour servir de témoi- «gnage, vers messieurs de la maison, du devoir qu'ils auront «faict pour le bien et conservation de la maison de Nassau.

«Faict à la Haye, ce 14 d'octobre 1585.

« Loyse de CoUigny. Maurice de Nassau. »

A dix jours de là, la princesse faisait suivre, de deux lettres datées de Flessingue, l'envoi du document qui vient d'être reproduit.

L'une de ces lettres, adressée à Leicester *, portait :

«Monsieur, vous ferés, s'il vous plaist, cest honneur à mon «fils, M. le comte de Nassau, et à moy, de voir les articles que «nous avons prié M. Davidson devons communiquer, et espé- «roDS que par là la privauté et hardiesse que nous prenons «pour vous importuner vous sera aussi, monsieur, à preuve de «la grande confidence que nous avons en vous, à sçavoir à la «continuation de la bonne et sincère amitié qu'il vous a plu por- «ter à feu monseigneur le prince, et comme jamais toute cette « maison n'aura plus de besoing de la faveur de gens de bien, «qu'elle a à présent; aussi, monsieur, je vous prie, non seule- «ment de ne prendre à importunité notre requeste, mais de «nous faire part de la faveur que Dieu vous a faict la grâce «d'avoir près de Sa Majesté, et de nous faire cest honneur de «vous emploierpour nous. Vous n'acquesterez point en nous de

* Archives générales duroyaume de Hollande, — British mi^eum^ F. Ck)lton, G* G- VIII, f> 187.

« nouveaux serviteurs, mais vous obligercs davantage ceux sur «lesquels desja vous aviez puissance pour les précédentes obiia gâtions, qui demeureront, monsieur, très afTectionnés à vous «faire humble service, d*aussi bon cœur, que m*estant humblece ment recommandée à vos bonnes grâces, je prierai Dieu, (( monsieur, vous tenir sous sa saincte garde et protection.

(tVostre très afTeclionnée à vous faire humble service,

« Louyse de Coligny.

«A Flessingue, ce 24** jour d'octobre. »

Dans Tautre lettre, la princesse disait à Davidson ^ :

(( Monsieur, il me semble, vu Tancienne amitié que vous avez a portée à monsieur Tamiral, mon père, et à feu monseigneur le « prince, que j'aurois tort si j'iïsois de longues prières en vostre a endroict de faire cest honneur a mon fils, M. le comte de Nassau «et à moy, d'avoir pour recommandées les affaires desquelles (cnous avons supplié M. le comte de Leycester vouloir faire tant a pour nous et toute la maison en témoigner à Sa Majesté; car a je me tiens pour asseurée que vous nous honorerez tant, que a de les avoir en singulière recommandation; de quoy, Mon- « sieur, je vous prie humblement. Ce me sera une singulière con- ((solation, en ma viduité, de voir que la mémoire de si grands (c personnages, auxquels j'ay eu honneur d'avoir appartenu est (( demeurée engravée au cœur des gens de bien ; qui me faict de- (( rechef vous prier de les avoir recommandées; et vous m 'obi i- « gérés à vous en faire humble service, qui sera d'aussi bon «cœur que, m'estant humblement recommandée à vos bonnes « grâces, je prie Dieu, etc. »

Jean Hotman, sieur de Villiers Saint-Paul, attaché depuis

* Archives générales du royaume de HoUande,

plusieurs années, en qualité de secrétaire , au service de Leicester, venait d*écrire à Louise de Coligny, dont il possédait la confiance, pour rinformer que le comte, auprès duquel il se trouvait pour peu de temps encore, en Angleterre, se montrait favorable aux intérêts de la mère et des enfants. La princesse résidait momentanément alors à Leyde. Répondant de celte ville, le 11 novembre, à Hotman, elle lentretint de ses vives préoccupations, au sujet d'Odet de Lanoue, prisonnier des Espagnols^, des démarches qu'elle avait faites en sa faveur, et réclama le concours de son correspondant pour la seconder dans ses efforts tendant à obtenir la libération du prisonnier.

c Monsieur Hotman, lui disait-elle^, je vous suis redevable «de trois lettres, et veux croyre que vous avés trop bonne opi- «nion de moy pour penser que ce soyt paresse qui m'ayt emcpeschée d*y faire response. Aussi, ne commets-je jamais telle a erreur, à Tendroict demesamys; mais certes et aux uns et «aux autres il m'a été impossible d'en prendre le loysir, pour «l'incommodité que m'a apporté ce petit voyage, auquel, Dieu «mercy, j'ay eu plus de peur que de mal. — J'ay beaucoup «d'obligations à Son Excellence de ce que je voy par vostre

* « En cesle mesme saison le seigneur de Teligny ûls du seigneur de «Lanoue, qui, Tannée précédente, avoit valeureusement maintenu le fort c de Lisloo contre tout le camp des Espagnols, partant, de nuit, sur une «galère d'Anvers pour aller en Hollande, tomba entre les mains du «prince de Parme devant Calloo, desquelles il fut attaqué; mais voyant «qu'il ne pouvoit durer, se sentant blessé d'une mousquetade en Tes- < paule, après avoir perdu trois de ses hommes, devant que de se rendre^ « il jeta en l'eau une lettre qu'il portait, contenant quelques secrets de «ladite ville, entre autres de percer la digue de Cœsleyn. Celte lettre fut «aperçue et peschée, par laquelle le prince entendit le tout. Teligny fut «mené prisonnier à Gand et depuis au chasteau de Tournay, où il fut «détenu l'espace de six ans» (Lepetit^ Chronique de Hollande et Zélande, t. 2, p. 503).

* Bibl, nat mss. f. fr. vol. 15,950, f^ 23.

a lettre 9 qu'il a eu soin de moy et de ma petite troupe; aussi, ce certes, céderons-nous à peu de personnes en Thonneur que a nous luy portons, et vous assure que mon petit-fils a sans «cesse son nom à la bouche. — Je suis à Leyde, où je demeua rerai quelques jours pour reposer mon fils et moy, et aussy a pour attendre quelque beau temps pour retourner à Flessingue. « — J'ay reçu des lettres de Monsieur de Wilby*, que j'envoie «à Monsieur de Sidnay: vous les verres, s'il vous plaist, et (cprendrés la peine, comme je vous en prie, continuant vos abonsofices, d'en parler ensemble à Son Excellence, suivant a ce que j'ai escrit à mondit sieur de Sidney. J'envoye mesme «celui que Monsieur de Wilby m'a envoyé, afin que lui porte la «résolution de Son Ecellence, car je ne luy fais autre réponse «par mes lettres, sinon que je me remets du tout à ce que «Monsieur le comte de Lestre^ m'ordonnera. Il est bien cer- «tain que Ton m'avait assurée que le sieur Grimaldy estoit un « bon prisonnier et que le duc de Parme en faisoit grand estât ; «ce qui m'en avoit fait faire grande instance au baron de Wilby, « et, sur ces promesses, j'en avois assuré Monsieur de Lanoue «qui en fait, à ceste heure, estât pour son fils; ce que je vous « prie de faire entendre à Son Excellence, et que je le supplye «qu'il y avise, devant que d'en mander sa résolution audit « sieur de Wilby, et vous prie me faire sçavoir quelle elle aura « esté. — Si vous avés quelques nouvelles de France, vous me «ferés extrême plaisir de m'en faire part. Il y a des points dans «vos lettres sur quoy je vous respondrois plus volontiers de «bouche que par écrit. Ce sera occasion que je termineray, «après m'estre recommandée à vostre bonne grâce, et prieray «Dieu, Monsieur, vous avoir en sa très sainte garde. A Leyden,

* Lord Willoughby.

' Leicester.

«ce 11 novembre. — Faites-moi ce bien d'entretenir mon petit- <(GIs et moy aux bonnes grâces de Son Excellence.

a Voslre bien affectionnée et bonne amye

ce Louyse de CoUigny. »

On attendait la prochaine arrivée, dans les Provinces-Unies, de Leicester, qui, paraît -il, désirait occuper, pendant son séjour à Flessingue, une maison ayant appartenu au prince d'Orange. Informée de cette circonstance, la princesse, de passage à La Haye, écrivit, de cette ville, au comte* le 22 novembre :

(TiMonsieur, si la mayson de Flessingue estoit myenne, j'en € ferois très volontiers offre à Vostre Excellence , et de sy peu «que j'y ay, je ne trouveray jamais mauvais qu'il vous plaise «vous en servir. Mais, quant à ce que Vostre Excellence m'es- «crit que j'ay plusieurs maysons, tant en Holande qu'à la «Vère, je croy, par Testât qui a esté communiqué à Vostre «Excellence, qu'elle a pu voyr qu'il n'en reste une seule à la «mayson de feu Monsieur le prince, mon mary, où je puisse me «retirer; car, à la Vère, il n'y en a d'autre qu'une petite que «l'on a fait accommoder pour Monsieur le comte, mon beau- «fils, et non pour moy. Et, puisque je n'ay autre commodité, je «serai contrainte de m'y retirer, combien que je ne voy point «comment moy et mes belles-filles y pourront estre logées. — «Et quant en Holande, je ne sçay, Monsieur, qui a dict à Vostre «Excellence que j'y voulois demeurer; car je n'ay jamais eu «autre intention, sinon de retourner en Zélande, pour estre lieu «plus propre à mes affayres que j'ay en France, et pour y oyr «plus souvent nouvelles des parens et amys que j'y ay mainte- «nant exposés aux périls de la guerre , ainsy. Monsieur, que j'ay

* Archives générales du royaume de Hollande.

188 LOLMSE DE COLIGNY.

c donné charge à un gentilhomme que j*envoyoy hier à Fies- «singue, de faire entendre à Vostre Excellence, laquelle je supa plye. Monsieur, vouloir toujours honorer mon petit-GIs et moy a de ses bonnes grâces, que je salue de mes bien humbles recoma mandations, et prie Dieu, Monsieur, donner à Vostre Ëxcela lence très heureuse et longue vie. A La Haye, ce 22 novembre.

a Vostre très affectionnée pour vous faire service.

« Louyse de Coligny. »

De la Haye, la princesse se rendit à Middelbourg, oii elle se proposait de faire un séjour de quelques mois.

Ph. Sidney ayant, dans les derniers jours de novembre, pris possession du gouvernement de Flessingue, informa son oncle de l'état des affaires, des dispositions favorables qu'il rencontrerail au sein des Provinces- Unies, et l'invita à activer son départ.

Louise de Coligny s'attachait avec un sentiment de confiante espérance à la pensée que le neveu allait prochainement se retrouver aux côtés de son oncle. Elle comptait sur l'inQuence de Sidney pour le soutien de ses intérêts et de ceux de ses enfants auprès du comte ; car elle savait que Leicester ce n'avait ce alors aucun sien parent, ou personne de qualité sur qui il se (( reposât de ses principales affaires, et à qui il communiquât ses c( secrets, de qui il fût aimé, secondé et assisté, qui fit l'honneur a de sa maison, qui servit de moyenneur es différends et quece relies et de solliciteur agréable pour tous et envers tous, comme (cestoit ledit sieur de Sidney, k l'endroit des plus grands et (( mesmes des plus farouches , desquels, par sa douceur, affabi- (( lité et dextérité, il savoit gagner les cœurs et se faire croire et « respecter par eux *. »

* Mémoire^ ap. Gr, v. p^ corresp , 2^ série, tome 1, p. 67.

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