‹ Louise de Coligny, princesse d'Orange (volume 2)Chapitre 51 sur 70 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Caractère de Maurice de Nassau. — A son instigation, les États généraux, au mépris du principe de la souveraineté provisoire, décrètent la convocation d'un synode national et le licenciement des milices levées par les villes pour résister aux perturbateurs de Tordre public. — Maurice procède à ce licenciement^ destitue les magistrats alors en exercice et les remplace par des individus à sa dévotion. — Dépêche de Dumaurier. — Thumery, sieur de Boissise, est envoyé dans les Provinces-Uni.es pour y seconder Dumaurier. — Les États généraux ordonnent l'arrestation et Tincarcération de Barnewelti de Grotius et de Hoogebeeris. — Victimes d'un guet-apens organisé par Maurice ; ces trois personnages sont arrêtés dans sa demeure et jetés en prison. — Dépêches diverses de Dumaurier et de Thumery. — Haine de Maurice envers Barnewelt et ses adhérents. — Louise de Coligny, ne pouvant communiquer avec Barnewelt, dont elle voudrait atténuer la rigoureuse situation, vient en aide à sa femme et à ses enfants, ainsi qu'à Witenbogaert. — Séjour de la duchesse de la Trémoïlle à La Haye. — Ses tentatives pour opérer un rapprochement entre Maurice, la princesse et Henri Frédéric. — Dépêches relatives au procès intenté aux trois prisonniers. — Abus et excès de pouvoirs commis tant par Maurice que par les États généraux et par leurs agents. — Correspondance de la princesse avec M™« de la Trémoïlle, revenue en France.

Grand capitaine, en face de l'ennemi, mais ne quittant le champ de bataille que pour se montrer, aux yeux de ses concitoyens, dépourvu de cet élan de cœur, de cette abnégation, de cette énergie dans la voie du bien, qui caractérisent le vrai patriotisme, Maurice de Nassau ne s'immisçait dans les affaires publiques, que pour tenter de les assouplir à son ambition. Si, peut-être, il n'aspirait pas à s'ériger en souverain des Provinces- Unies, il voulait du moins exercer, à leur égard, une domination devant laquelle s'effaçât la souveraineté de chacune d'elles.

Telle iostitution fondamentale, telle loi, telle coutume, qu'il traitait dédaigneusement de surannée, le génait-elle dans Texécution de ses desseins : il la contournait, sHI ne tentait même de la renverser. Non moins absolu et dur, que présomptueux, il ne souffrait, sur le terrain politique ou administratif, ni contradiction, ni résistance. Taxant Tune et l'autre d'hostilité envers lui, il était sans scrupule dans l'emploi des moyens propres à le délivrer de ses adversaires. Aussi, qu'advint-il de sa marche aventureuse à travers les affaires d'État? Irrésistiblement poussé par l'infatuation de lui-même sur une pente dangereuse, il y glissa et descendit ainsi du rang d'homme de guerre éminent au rang intime d'un artisan de désordre , astucieux dans l'agression, brutal dans la lutte, implacable dans le succès.

Tel élant Maurice, voyons-le à l'œuvre, de plus près encore que nous ne l'avons vu jusqu'en 1617.

La convocation d'un synode national, que les contre-remontrants s'obstinaient à réclamer, d'un ton impérieux, ne pouvait, en droit, s'effectuer que du consentement des sept provinces. Soutenir le contraire, c'était méconnaître le principe de la souveraineté provinciale, qui devait demeurer à l'abri de toute atteinte.

Or, les Etats de Hollande, dociles aux conseils de Bamewelt et déférant aux vœux des remontrants, repoussaient énergiquement toute demande de convocation d'un synode national.

C'en était assez déjà pour exciter l'animosité de Maurice contre Barnewelt, et pour le décider à presser les Etats généraux d'empiéter, par une décision formelle, sur les attributions souveraines des États de Hollande en matière religieuse. Mais les États généraux refusèrent, pour le moment, de commettre un tel excès de pouvoir; et force fut à Maurice de s'arrêter devant l'insuccès de ses instigations. Il attendit, pour attaquer de front la souveraineté provinciale, et, par voie de consé-

quence, Barnewelt, qui en était le plus chaleureux soutien, qu'une occasion propice se présentât. Il crut la rencontrer dans les suites directes d*un état de choses anormal qu'il avait luimême sciemment créé, par sa partialité pour les contre-remon- Irants.

Les troubles et les violences dont ceux-ci, dans la plupart des villes, étaient les auteurs, nécessitaient une répression; mais les magistrats restaient impuissants à Topérer, car Maurice avait défendu à ses soldats, en cas de réquisition par les autorités locales, de réprimer les désordres et les émeutes enfantés par des querelles religieuses. Réprouvant, à juste titre, un tel lais^ ser-faircy les Étals de Hollande prirent un arrêté autorisant, dans rintérét de la sûreté générale,' la magistrature urbaine à lever des milices et à mettre en réquisition les troupes régulières, qui devaient obéir, sous peine de licenciement.

En présence de ces graves événements, à Tindication sommaire desquels nous nous bornons, lambassadeur de France écrivit à de Puisieux, le 3 juin 1618* :

a Ceux qu'on appelé remontrans maintiennent que, par le « trailé d'union de toutes les provinces qui se fit, à Utrecht, en «l'an 1578, il fut stipulé par exprès que, survenant difficulté, a au fait de la religion, en Hollande, ce serait elle seule qui y « pk)urvoirait et remédierait; ce que la pluralité, aux États gêné- (craux çt M. le prince d'Orange soutiennent ne devoir estre (c ainsi entendu ; et c'est en cette interprétation que git la prince cipale difficulté de toute cette affaire, chacune des parties se la « voulant attribuer.

«Cependant je voy les choses aller avant, pour, nonobstant c( toutes les protestations de la plus grande partie de la Hollande

* Blbl. nat. f. fr. vol. 15,957, f^ 133.

264 LOriSE DE COLICNY.

(( et de toute la province d'Utrecht, passer outre au synode natiounal, lequel les remontrans disent appréhender, en double (( égard, tant pour n'estre^ à la noerci des passions qui leur sont « contraires, condamnez d*bérésie , que pour la préjudiciable (( conséquence qui en reviendrait à la Hollande, en toutes autres « cboses, laquelle s^estant gouvernée elle-mesme en tout droit «et souveraineté, nonobstant sa liaison avec les autres, qui a n'est que pour certains cas limitez, désormais par la mesme (( règle, les autres provinces la voudroient supplanter et la faire a passer par leurs voix, en ce qui leur plairoit.

a J'apprends, de diverses parts, que sous Tapparence de cher- (( cher et trouver des expédiens d'accommodement, le (prince) et (( sa partie butent et sont résolus, non seulement au synode nautional, pour y faire tout décider, à leur avantage, mais aussi (( de faire> par la force, quitter aux villes qui sont en crainte (( les gens de guerre qu'elles ont pris à leur solde et seulement ((pour leur sûreté; ce qui serait allumer un feu non seulement <( difficile, mais impossible à éteindre. »

Les États généraux, sortant de Tabslention dans laquelle ils ' s'étaient d'abord renfermés, en dépit des instigations de Maurice, pour leur faire décréter la convocation d'un synode national, se laissèrent entraîner à une usurpation de pouvoirs, en ordonnant qu'un synode de cette nature s'assemblerait et qu'il siégerait à Dordrecht. Des lettres de convocation furent, en conséquence, expédiées le 25 juin 1618.

Alors, qu aux applaudissements de Maurice, venait de s'accomplir ce premier empiétement des États généraux sur les attributions souveraines des Étals de la Hollande, le gouvernement français résolut d'envoyer un ambassadeur extraordinaire à La Haye. Il fit choix de Thumery, sieur de Boissise, dont la mission consistait à assister Dumaurier dans l'accomplissement d'une tâche que les circonstances rendaient de plus en plus difficile.

Les Étals géoéraux ayant décidé, le 22 juillet, que les villes seraient sommées et y au besoin, contraintes de licencier leurs milices, nommèrent, le 23, des commissaires, pour accompagner Maurice à Utrecht, où il devait congédier les miliciens levé? par Fa province. Il les congédia, en effet, le 30 juillet.

Il fit plus : destituant les magistrats alors en exercice, il les remplaça par des hommes à sa dévotion , et déclara exclus des Estais , soit particuliers , soit généraux , tous individus appartenant à larminianisme et agissant de concert avec Barnewelt. Cette mesure exorbitante transforma virtuellement le personnel des États.

Ce qui se passait ainsi dans Tune des trois provinces au sein desquelles Tarminianisme avait jusque-là prévalu , allait bientôt se reproduire dans les deux autres.

Maurice triomphait : il les avait asservies toutes trois à son joug, de concert avec les États généraux; et pourtant son triomphe n*était pas complet, tant que Barnewelt restait debout. Comment Tabattre, alors que, pour l'atteindre et porter la main sur lui, il fallait franchir, d'un seul bond , la loi morale et la loi positive?

Une haine inassouvie et toujours effrénée dans son allure, ne connaît pas de tels obstacles; elle s'élance, en dépit d'eux, sur^a victime, que la lâche complicité d'autrui a laissée sans défense, et l'immole. Or, telle étant la haine de Maurice, telle étant aussi la complicité des États généraux, Barnewelt, isolé dans la sphère du droit envahie par la force brutale, se trouvait sacrifié d'avance.

Ici les faits parlent d'eux-mêmes, en laissant apparaître dans leur perfide combinaison les ressorts multiples que la plus détestable des passions mit en jeu.

Arrivé à La Haye, le 4 août, Thumery avait vu, le 13, Maurice, à son retour d'une tournée, mais n'avait entendu de lui

que des paroles évasives; le lendemain, les deax ambassadeors se rendant à la séance des États généraux, n'avaient reça d eux qu'un froid accueil , suivi , le 25 seulement , d'une tardive et insignifiante réponse au discours prononcé par Thumery, lorsque, tout à coup, le 29, fut prise la résolution suivante, décrétant l'arrestation de Barnewelt et de deux de ses adhérents^:

a Comme ainsi soit que, par le changement et altération a advenue en la ville d'Utrecbt et autres lieux, commise par ordre <i des hauts et puissans seigneurs les Etats généraux des Proavinces-Unies, par Son Excellence et leurs députés adjoints a « sa personne, se sont découverts plusieurs affaires desquels çn « on a eu par cy-devant grand soupçon , tendant au grand préajudice et désadvantage des provinces en général, et de chacccune, en particulier, non sans apparent danger et péril de ((Testât du pays, et que, par cela, non seulement la ville ((d'Utrecht, mais aussi plusieurs autres villes des Provincesa Unies estoient en danger de tomber en une effusion de sang, (cet qu'on tient pour les principaux conducteurs et autheurs de ccceste menée Jehan d'Olten Barnewelt, advocat d'Hollande, (( R. Hoogebeets et Hugo Grotius, comme on en fera plus par- (( liculicre et claire déclaration cy-après :

« A ceste cause, ont les susdits États généraux trouvé nécesa saire et résolu, pour prévenir semblables inconvéniens et pour «remettre Testât du pays en assurance, aussi derechef réunir a les cœurs de la commune et les bons habitans dHcelle et les (( lier en une ferme amitié et union , comme par cy-devant, de a se faire saisir et assurer desdites susdites trois personnes, afin «de leur faire rendre compte de leurs actions et conduite, (( selon que la raison le requiert.

((Fait, à la Haye, ce 29 août 1618. »

• Bibl. nat, mss. f. fr. vol. 15,957, fo 178.

Comment cette résolution fut-elle exécutée?

Les États généraux étant en séance, Barnewelt, Grotius et Uoogebeets, qui y siégeaient » furent invités par un émissaire de Maurice, à sortir et à se rendre à la demeure du prince. 11 désirait, disait cet émissaire, leur parler. Ne pouvant, dans leur confiante loyauté, soupçonner Texistence d'un guet-apeus, les trois députés quittèrent la séance , arrivèrent chez Maurice et, sur son ordre, furent aussitôt arrêtés et jetés en prison.

((Sire, écrivirent alors à leur souverain les deux ambassa- ((deurs de France^, nous fûmes, hier matin, sur les neuf ((heures, bien estonnez qu'on fit arrestez prisonniers les sieurs ((Barnewelt, Grotius et Hoogeberts, pensionnaire de Leyde; « et, sur le midi, les sieurs Estais nous mandèrent par deux de ((leurs députez, qu'ayant esté bien advertis que les susdits (( estoient les principaux autheurs du trouble qui travaillait leurs (( provinces, ils les avaient fait arrester, pour mettre le païs en (( sûreté, et qu'il ne serait rien fait contre eux, que par la voie (( de justice.

((Nous respondismes qu'ils estoient trop justes et sages pour (( en user autrement; que voslre majesté n'avait autre désir que ((de les voir en repos et concorde.

(c Ils délibèrent à présent de la forme qu'ils tiendront contre (( lesdits prisonniers, car les privilèges de la province d'Hollande (( et l'autorité de leur conseil et des Etats y apportent quelque «difficulté; de sorte que lesdits prisonniers n'ont esté encores (( interrogez. »

Il y avait, en cette occurence, plus qu'une difficulté à surmonter, car un priocipe y était si fortement engagé , que sa violation pouvait seule frayer la voie vers le but à atteindre par les ennemis de trois prisonniers hollandais, légalement main-

* Lettre du 34 août 1618 {Bibl, nat. mss. f. fr. vol. 15,957, f> 482).

tenus sous Tégide des privilèges de leur province. En effet, ainsi que le rappelait un mémoire du temps S «les privilèges «d*Hollande et la coustume qui avait esté tousjours sans « infraction gardée, portaient qu*il n'estoit permis d'emprisonner « un individu, si ce n*estoit qu*il euste esté pris m ipso actu icdelicti, ou qu'il se présentât quelqu'un pour Taccuser, ou que «le baillif ou officier auquel la cognaissance en appartenait (c eût préalablement informé contre luy. Or, nul ne s'estoit préce sente pour accuser les trois prisonniers ou sMnscrire contre «eux, et, lors de Temprisonnement, n'avoit-on aucunes informe mations contre eux. »

Le 8 septembre, Dumaurier et Thumery firent parvenir au roi rinformalion que voici ^: «N'estant rien survenu depuis «l'emprisonnement du s"^ Barnevvelt, duquel nous donnâmes « incontinent advis à voslre majesté, il n'a point encore esté «interrogé, ny les autres qui ont esté arrestés avec luy; et «semble que l'on ne veuille pousser plus avant contre eux. — « M. le prince d'Orange partit, il y a trois jours, pour aller par «les villes de Hollande qui se sont jusques icy opposées à ce «que les Estats généraux* n'entreprennent rien, au préjudice de « la souveraineté de leur province , pour y changer les magis- « trats et en établir d'autres qui se conformeront , du tout, à « ce qui sera ordonné par lesdits Estats généraux. Ce sera un «grand changement, en ceste république, dont plusieurs se «plaignent; mais ils sont emportez par la plus grande part, «qui court à ce nouvel ordre, comme au moyen principal de « leur réunion. »

Vingt-quatre heures après l'envoi de cette dépêche, les

' ccNuUitez et énormitez des procédures qui ont esté tenues, au faict «des prisonniers» {BibL nat. mss. f. fr. vol. 3175. f»« 473 et suiv.).

* BibL nat. mss. f. fr. vol. 45,957, P 485.

ambassadeurs ea expédiaient à de Puisieux une autre, aiosi conçue * :

«La maladie des esprits est si grande, qu'un ange du ciel ne «serait pas admis à parler d*autre accommodement que de celuy a qu*entendent faire les plus forts; auquel eiïect, M. le prince «d'Orange est parti, le 6 de ce moys, avec certains députez des (cEstats généraux, pour aller à Schooneven, ville de Hollande, «et delà à quelques autres qui avoienl esté de sentiment con- « traire au sien, pour y changer les magistrats ; ce que Ton «nous dit avoir esté fait par luy en ladite ville de Schooneven.

« Pour les prisonniers, ils sont tousjours sans qu'il ait esté « usé d'aucune procédure contre eux. On dit que l'on aura des « preuves pour les convaincre de malversation, mais que d'ailr «leurs ils témoignent une bien grande assurance, comme « n'ayant rien fait que par ordre de leurs supérieurs, qui sont « les Estats de la province de Hollande, et pour les droits et « libertés d'icelle.

« Deux jours avant Tarrest de ces gens M. le prince d'Orange «disant à M. de Boissise que le sieur de Barnewelt avoit beau- « coup d'ennemis, il luy fu,t réparty, qu'ayant si bien et long- « temps servi cest estât, cela l'obligeait à le protéger, et qu'il luy « importait grandement de conduire ses actions de sorte qu'elles « fussent approuvées en France. Sur quoy il ne répondit rien ; « et, nonobstant que les nouvelles garnisons qui luy déplaisoient «eussent été entièrement licenciées et le synode consenti, à quoy «nous avions ployé les autres, il fit faire ledit arrest, sans « aucune communication. Et d'autant que les Estats généraux « estoient assemblez, en grand nombre, et qu'il craignait que « cette délibération fust éventa, il se fit commettre, avec quel-

' Leltre du 9 septembre 4618 {BibL nat, mss. f. fr. vol. 45,957, f« 487).

a ques députez aRidés, qui estoient allez avec luy à rexécuttoa <Kd*Ulrecht, et se fil donner pouvoir, en termes généraux, non a toutefois sans contradiction de quelques-uns, d aviser, comme «anciennemeot, fie quid respubUca detrimetUi capecit. Cela fait, a la capture fut résolue, le mardy, chez luy, à onze heures du ce soir, et exécutée, le lendemain, à neuf heures du matin, et a dans sa chambre, où il les avait faii appeler, comme pour ({parler à eux.

« Cela cause de Tallégresse aux uns et de profonds mécona teotements aux autres. Ces derniers disent que c*est contre d toute pratique, les États généraux n*ayant pas juridiclion sur un a simple artisan ou paysan de Hollande, non plus que sur leurs a principaux officiers, qui ne sont justiciables que des Estais de « ladite province. Cependant ils en sont là, de céder à la force, i»

Voilà bien Maurice et les États généraux ses complices, pris sur le fait, dans la perpétration et Texécution de leur coupable entreprise! Avec eux, dès le début, la force a fait plus que primer le droit, elle Tacompriméjusqu au jour où, impérissable comme il est, il se dégagera des rudes étreintes de son adversaire et recouvrera la plénitude de son indestructible puissance.

Ce qui est vrai du droit Test plus encore de Tâme chrétienne. Les passions déchaînées contre elle peuvent, dans leur violente explosion, Tulcérer, la torturer même; mais jamais elles ne réussissent à la briser; car, quelles que soient les péripéties de la lutte engagée contre elle, elle a, pour en triompher, la plus efficace des armes, la foi.

Or, la foi, cette émanation suprême de la bonté de Dieu, cette inépuisable source de la constance, qui déjà avait soutenu Louise de Coligny, en tant de circonstances douloureuses, continua à la soutenir dans les perplexités inséparables, pour elle, des sombres événements dont les Provinces-Unies étaient le

théâtre, en 1618, et le furent encore Tannée suivante. Ses perplexités étaient d*aulant plus grandes, que les troubles et les violences du dehors réagissaient sur ses relations de famille et d'amitié.

Les actes auxquels, en dépit de ses conseils et de ses instantes adjurations, Maurice se laissait entraîner, la désolaient, car ils étaient, dans sa vie publique, ceux d*un despote aveuglé par lambition, par la haine; et, dans sa vie privée, ceux d*un homme froid, défiant, tenant peu de compte des liens, soit de famille, soit d'amitié, qu'il subordonnait à l'égoïsme de ses vues et de ses tendances.

Maurice n'avait jamais eu pour sa belle-mère, quelque persévérante que fût la bonté dont elle l'entourait, que ces stricts égards qui, dans leur impassibilité, demeurent en deçà de tout abandon affectueux, de tout dévouement réel. En 1618, la diminution, journellement appréciable, de ces égards dégénérait en un symptôme inquiétant, en celui de Fimminence d'une rupture que Louise de Coligny, douée d*un inaltérable esprit de support, s'efforçait, par de généreux ménagements, d'écarter du foyer domestique.

L'unique affection filiale dont il lui fût donné de jouir, à ce foyer, était celle que lui portait Henri Frédéric. Ce fils, constant objet de la plus vive tendresse, et docile aux pieux enseignements qu'il avait reçus, se montrait fidèle à la cause de la liberté religieuse, que ses frères avaient trahie, Tun, indirectement, par ses serviles complaisances pour le gouvernement espagnol, son ancien geôlier et son perfide éducateur; lautre, directement^ par la prépondérance de son rôle, dans l'oppression des consciences. Déplorant une telle défection, et n'écoutant que la voix du devoir, Henri Frédéric ne se sépara jamais de sa mère, ni dans la pratique du culte; ni dans l'appui qu'elle accorda à ses coreligionnaires opprimés.

De ce nombre étaieot le vieil ami de la priocesse, Barnewelt, et le fidèle pasteur» Witenboga?rd. Le despotisme et la haine de Maurice menaçaient les jours du premier, en même temps qu'ils s'attaquaient à la carrière et à la liberté du second. Louise de Coligny (il tout ce qui dépendait d'elle pour sauver la vie de l'un, et pour - détourner de Tautre le double danger auquel il se trouvait exposé. Il suffira, pour s'en convaincre, de suivre, par la pensée, cette généreuse et sainte femme, dans la longue série des efforts auxquels elle se livra en faveur de ces deux grandes victimes d'une odieuse persécution.

Et d'abord, ne pouvant, d'aucune manière, communiquer avec Barnewelt, si étroitement tenu au secret, que l'accès de sa prison était interdit même à sa femme, la princesse s'attacha du moins à entourer de sa sympathie et de ses soins délicats cette infortunée et ses enfants, en même temps qu'elle appelait sur le prisonnier l'intérêt des rares hommes d'État et des quelques personnes influentes qui restaient encore en relation avec elle. Elle invoqua surtout et obtint immédiatement le concours des ambassadeurs français.

D'une autre part, s'étant ménagé des moyens de communication avec Witenbogaerd, qu'elle savait exposé à de graves périls, elle lui adressa, le 18 septembre^, ces lignes émues:

«Je vous conseille que vous vous teniés secrètement, pour « quelque temps, pour laisser passer le grand orage. De vous « retirer hors du pays, ny moy, ny autres vos amys, n'en sommes « d'avys, pour plusieurs considérations que vous pouvés bien « imaginer. Que sy c'est la volonté de Dieu que vous en soyés «réduit là, la protection de la France vous est assurée. J'en ay « parlé aux ambassadeurs qui aprouvent que vous faictes bien «de vous tenir doucement en vostre maison, où je dis à tous

' Rogge, Brieven van Vorsten, erste Deele, p. 262, n9 488.

« ceux quy m'en parlent que je croy que vous estes. Je ne vous (cmanqueray ny d'argent, quand vous en aurez affaire, ny a de toute autre chose qui soit en mon pouvoir. Prenés patience, a et croyés que Dieu vous assistera : je 1 en supplie, de tout (( mon cœur. »

A ce moment, Louise de Goligny trouvait une salutaire diversion à ses souffrances morales dans la présence, à La Haye, de la duchesse de la Trémoïlle et de son second fils, le comte de Laval*.

GonGdente du chagrin qu'éprouvait la princesse, en voyant Maurice s'obstiner à agir en coryphée des conlre-remonlrans et à se maintenir, plus par calcul que par conviction, dans une voie, dite religieuse, qui le séparait des principaux membres de sa famille, la duchesse tenta d'opérer un rapprochement entre lui et eux. Mais le prince qui, comme frère, déférait jadis aux moindres désirs de sa belle Brabant^ repoussa sèchement les instances de la duchesse, devenue, à ses yeux, une sœur trop exigeante.

Ce fait est consigné, à la suite de plusieurs autres, dans une dépêche expédiée par les ambassadeurs au roi, le 27 septembre '^. On y lit :

«Le 17 de ce mois, M. Dumaurier et moi présentâmes à «Messieurs les Estats, en leur assemblée, les lettres de Yostre ce Majesté, et adjoutames, de bouche, ce qui nous sembla conccvenable a ce sujet; dont ils remercièrent Vostre Majesté, et

^ Depuis plusieurs mois, on connaissait officiellement à La Haye, les fiançailles du jeune duc de la Trémoïlle^ fils aîné de la duchesse, avec sa cousine germaine, Marie de la Tour, fille du duc et de la duchesse de Bouillon (V. lettre de la duchesse de la Trémoïlle aux États généraux des Provinces-Unies, du 31 janvier 4618. {Archives de M, le duc de la Trémoïlle).

« Bihl. nat. mss. f. fr. vol. 45,957, f^ 489.

a nous dirent que , selon le besoin qu'ils auraient de nostre a assistance, ils nous communiqueraient volontiers leurs affaire; ace qu'ils n ont fait jusques icy, et ne croyons pas qu'ils nous a en donnent plus de cognoissance à l'advenir.

a Nous visitâmes aussy dès lors M. le prince d'Orange, avec «lequel nous eûmes quelques propos du public. Il reprit ce « qu'il nous avait souvent dit de ce que l'on a remarqué du a déportement du sieur Barnewelt, tant lors du traité de la trêve

«que depuis Après cela, nous avons vu, diverses fois, ledit

a prince, se plaignant tousjours des menées du sieur Bamewelt, « au préjudice du repos public, duquel il reconnaît toutefois que a cy-devant ledit sieur Barnewelt a très bien mérité. Nous aussy «conseillons audit sieur prince de remédier au mal de cest «estât par les moïens les plus doux, et sans apporter trap de « mutation au gouvernement.

«Les prisonniers n'ont point encore esté interrogez. Le «nombre s'en est augmenté d'un nommé Reydenberg, secré- « taire de la ville d'Utrecht , amené depuis cinq ou six jours, « lequel on prétend avoir tenu intelligence avec ledit sieur Bar- « newelt, pour bonder ladite ville contre les États généraux et «ledit prince. Il a été interrogé, par deux jours, et n'a rien «confessé, à ce que nous a dit ledit sieur prince, mais qu'ils «ont plusieurs lettres et mémoires écrits de sa main, par les- «quels les desseins dudit Barnewelt sont découverts.

« Ces jours passez nous avons esté requis de la part de la dame «de Barnewelt de nous employer envers ledit prince, à ce qu'il « luy fust permis de voir son mari, qu elle disoit estre indisposé ; « ce que nous avons faict , et luy avons remonstré la vieillesse» « rindisposition et les services dudit Barnewelt, et que ce que «ladite dame demandait luy pouvoit estre accordé, sans aucun «préjudice de l'instruction du procès, pourvu que ce fust en « présence des gardes. Ledit prince nous dit qu'elle avoit pré-

ce sente requeste qui estoit entre les mains des commissaires ; «que ledit sieur Barnewelt serait interrogé, dans peu de jours, a et qu'après cela il trouvait raisonnable la demande de sa e femme.

«Sire, nous avons reçu, le 23 de ce mois, les deux lettres de <«; Vostre Majesté du 19. Le lendemain, le. prince d*Orange parce tit pour aller par les villes de Hollande achever le changement «des magistrats et conseils, comme il avait commencé à Utrecht, «et continué en aucunes villes, ce qu'il propose d'achever, en « ce voyage, fors à Roterdam, Dordrecht, Leyde, Harlem, qui sont e les principales du pays, auxquelles , pour le présent , ledit «prince ne touchera, se contentant, par le moïen de ceste mu- « tation , d'unir par la pluralité des voix lesdites villes à celles « de ladite province d'Hollande qui se sont déjà déclarées pour «les Estais généraux, nonobstant leurs privilèges; qui est le « remède que l'on entend apporter à ces affaires, à sçavoir, de «soumettre ladite province d'Hollande auxdits Estats généraux, « à quoy elle a toujours résisté, comme souveraine.

«Ce changement déplaît à plusieurs et est périlleux pour «l'Estat, car les plus apparens, riches et sages des villes, se « voyent déniiés de toute autorité et crédit, contre les lois du païs, « et en leur place sont nouveaux établis ; qui sont les causes « ordinaires de séditions et troubles, en tous les États.

«Ledit prince s'en excuse, disant que c'est contre son avis, « mais que les Estats généraux lui imposent ceste charge. »

Sans être dupes de cette excuse, qui n'en était pas une, attendu que Maurice se faisait imposer par les États généraux tout ce que bon lui semblait, les ambassadeurs continuaient leur exposé en ces termes :

« L'un des effets de ce changement est que les états d'Hol- «lande, qui avaient jusques icy résisté au synode national, nous « ont envoyé deux députés , ces jours passez, pour nous faire

276 LOUISE DE COLICNY

«entendre que, combien que cy-devant ils aient escrit à Vostre « Majesté les causes pour lesquelles ils ne pouvaient consentir (( audit synode, toutefois à présent, mieux conseillés, ils se con- « forment, pour ce regard, au\ autres provinces, nous priant a d*en advertir Vostre Majesté et la supplier de permettre qu auc(cun des ministres de la religion prétendue réformée de son (( royaume se puissent trouver audit synode.

a Le prince d'Orange nous ayant , quelque jour, demandé «quelle serait la volonté de Vostre Majesté là-dessus, nous luy «avons dit que malaisément cela se pourrait obtenir, pour plu- « sieurs grandes difficultés qui s*y rencontrent.

« Madame de la Trémoïlle et le comte de Laval, son fils, sont « icy pour demander partage, tant pour elle que ses sœurs, dont « elle n'a point encore parlé, s*étant contentée de s*empIoier à «réunir Madame la princesse d'Orange et le prince Henri, son « fils, avec ledit sieur prince d'Orange pour l'exercice de leur « religion, celui-ci s^étant retiré d'avec eux, comme Vostre Ma- « jeslé sçait, pour prier à part. Le minisire de M. de Bouillon, « nommé Vambour, amené par ladite dame , a presché en la « chapelle du chasteau , où lesdites dames et le prince Henri «ont assisté, mais non ledit prince d'Orange, qui est demeuré «au lieu ou les contre-remontrans s'assemblent. »

De l'ensemble des faits, dont quelques-uns des plus saillants étaient signalés par cette dépêche, ressortait l'existence d'un état de choses anormal, qui ne pouvait avoir et qui n'eut, en réalité, que de désastreuses conséquences.

Cet état de choses se résumait en un point capital, savoir : que la nomination arbitraire de nouveaux magistrats, en Hollande> transformait le parsonnel des États de cette importante province^ en y faisant surgir une majorité apte à consommer, sous la pression combinée de Maurice et des Etats généraux, la

ruine de la souveraineté provinciale et celle des droits individuels, protégés jusqu'alors par cette souveraineté.

De là, l'absolu sacrifice des droits que Barnewelt tenait de sa double qualité de citoyen et d'éminent représentant de la Hollande. De là aussi la série d'iniquités et de scandales, dont fut entaché, du début jusqu'à la fin, le procès qu'on lui suscita, et dans lequel furent outrageusement violés les principes du droit public et du droit criminel, de la province opprimée, comme le furent même les règles les plus élémentaires du droit commun.

Les préliminaires de ce néfaste procès se traduisirent par une arrestation que devançait un lâche guet-apens, et par une incarcération effectuée, en dehors du cas de flagrant délit, sans que, préalablement une plainte eût été articulée, ni qu'une accusation, basée sur des faits, eût été formulée, ni qu'il eût été procédé à une information quelconque.

A ces préliminaires succédèrent les injustifiables lenteurs et les abus de Tinstruction du procès, confiée à des afiidés, déco-^ rés du titre d'examinateurs.

Barnev^elt et ses deux compagnons de captivité eussent dû être interrogés promptement ; mais il n'en fut rien, car trois mois s'écoulèrent avant qu'on procédât à leur interrogatoire; et cela est si vrai, que le vigilant Dumaurier ne put parler à de Puisieux que le 16 décembre, de l'accomplissement de cette formalité, alors que l'arrestation datait de la fin du mois d'août précédent.

ce Le sieur Barnewelt, disait-il*, a esté interrogé dix-huit fois, «trois heures, à chacune, et ce, depuis 1591. Les examinateurs ce admirent la mémoire de cet homme, et, quelque serment de « silence qu'ils ayent fait entre eux, on découvre qu'il n'y a « nulle intelligence ny trahison avec les Espagnols ; tout le crime

• Bibl. nat, mss. f. fr. vol. 15,957, f« 208.

a (des prisonniers) estant fondé sur ce qu'ils ont esté d'avis d as- (( surer les magistrats des villes avec de nouvelles garnisons qui «fussent à leur serment, car, encore du présent, Amsterdam (( en a ; itetrij de ce qu'ils envoyèrent à Utrecht pour conforta ic les Estais de ladite province à se tenir fermes à la résolution «prise pour la sûreté desdits magistrats; tout cela ayant esté «fait par aveu de rassemblée de Hollande, ce que néanmoins «on veut tourner particulièrement a crime à ces trois person- « nages, lesquels, pour leur éminente capacité, on veut abattre, d

Que penser d'une instruction ourdie et menée par des hommes que Maurice et les Ëlats généraux tenaient dans leur dépendance, si ce n'est qu elle devait frayer la voie, non à Texercice d'une juridiction régulière, mais à la mise en jeu d'une juridiction de circonstance, en d'autres termes, à une commission composée de créatures du prince et de ses complices? Lui et eux, au moment oii écrivait Dumaurier, n'éprouvaient d'autre embarras que celui du choix à faire entre les instruments d'iniquité qu'ils tenaient à leur disposition, pour constituer un simulacre de corps judiciaire auquel les trois prisonniers seraient livrés, comme autant de victimes à sacrifier. « Pour la forme du juge- «ment, mandait l'ambassadeur français, on croit qu'ils com- « poseront une chambre de conseillers tirez des cours souveraines « des sept provinces, auxquels ils attribueront pouvoir de juger « ces prisonniers. »

La transformation des Etats de Hollande portait ses premiers fruits, tandis que la haine de Maurice continuait à sévir.

En effet , la dépêche du 1 6 décembre ajoutait : « Le 23 du «mois passé, par ordonnance de l'assemblée de Hollande, on « envoya retirer de chez M. Barnewelt les sceaux de ladite pro- « vince dont il estoit garde; ensuite de quoy on a retiré l'un de « ses fils de la ville de Berg-op-Zoom, dont il estoit gouverneur, «et ce, par ordonnance de M. le prince d'Orange; et ainsi on

«commence à dépouiller ce bon homme, avant qu estre con- « vaincu et jugé. »

Au cours des derniers événements qui viennent d'être rapportés, et avec lesquels coïncidait le séjour de Madame de la Trémoïlle en Hollande, sa seconde mère, maintes fois éprouvée déjà dans sa santé, venait de Tétre, une fois de plus. Elle avait fait une chute de laquelle étaient résultés, selon ses propres expressions, ((beaucoup de petits accidens». Elle ne s'en trouvait pas encore rétablie, lorsque sa chère Brabanline se vit contrainte de retourner en France. Les regrets d'une séparation à laquelle il fallait, des deux parts, se résigner, furent adoucis, pour la princesse, par l'assurance qu elle reçut de pouvoir conserver, pendant quelque temps, auprès d'elle, le jeune comte de Laval. S'il en coûtait à la duchesse de laisser son (ils à La Haye, il lui était du moins bien doux de sentir qu'il y serait entouré des soins affectueux d'une aïeule vénérée, dont le cœur s'était appliqué naguères, avec tant de succès, à développer celui de la petite Charlotte de la Trémoïlle, devenue désormais une jeune fille accomplie. Au frère était réservé un accueil semblable à celui dont avait joui sa sœur.

La duchesse, qui, à son départ de La Haye, s'était proposé de passer par Bruxelles, n'avait pas encore informé de son arrivée dans celte ville la princesse, quand celle-ci lui écrivit, le 12 décembre^:

(( J'ay sçeu par vos lettres et par ceux qui vous ont accompactgnée, le succès de votre voyage jusqu'à Breda. Je désire bien (( de sçavoir si le reste se sera aussi heureusement passé, et com- « ment vous avez esté satisfaite de la cour de Bruxelles. Je vous aay extrêmement plainte du mauvais temps que vous avez eu. « Je croy que c'est ce temps qui me fait continuer mon mal de

' Archives de M, le duc de la Trémoïlle.

a coslé, doQt je suis au mesme estât que vous m*avez laissée ; (( mais je n*ay plus la douceur de vostre compagnie qui me faia sait porter patiemment tous mes maux.

tf Nous avons eu, peu de jours après votre parlement, rarri- (( vée de mon neveu de Chastillon, qui est devenu si gros, que «nous ne le recognoissions presque pas. (I ne parle que des cr contentemens du mariage. Je luy dis qu'il est plus heureux que a sage, et luy Tais de petits reproches de ce qu'il m'a condamnée a sans m'avoir vue; et là-dessus, Dieu sçait s'il s'excuse.

«Je ne sçay si vous avez sçeu la mort de celuy qui devait (c espouser vostre jeune cousine de Hanau, dont la mère me fait « de grands regrets par ses lettres.

a Vostre Gis se porte et conduit fort bien, et ne manque pas a au commandement que vous luy avez fait de me venir voir, « tous les jours.

a Que je sçache de vos nouvelles, je vous supplie, et en quels « termes vous estes de vostre mariage^. »

La correspondance de Louise de Coligny, à l'époque qui nous occupe en ce moment, montre dans quel esprit de conciliation et avec quel tact elle s'attachait, en toute occasion, à éviter une rupture, non seulement entre elle et Maurice, mais entre ce dernier et Henri Frédéric.

Ainsi, par exemple, s'agissait-il d'elle personnellement? Elle faisait indirectement sentir à son beau-fils qu'elle ne demeurait nullement indifférente au maintien de son autorité dans là principauté d'Orange, puisqu'elle félicitait sur le succès de sa mission à Orange même, Gaspard de Yosbergen, que le prince avait chargé d'y aller rétablir l'ordre 2. S'agissait-il de Henri

* C'est-à-dire de celui du fils de la duchesse avec Mademoiselle de Bouillon.

• Lettre de Louise de Coligny à Vosbergen, du 5 décembre 1618 {Bibl, nat. mss. f. fr. vol. 15,957 f» 203). — Une lettre de Maurice, datée de

Frédéric? Elle consentait à ce qu'il se séparât d'elle momentanément pour se rendre à Utrecht, où Maurice avait exprimé le désir qu'il l'accompagnât; concession qui, d'ailleurs, dans l'esprit de la princesse, comme dans celui de son fils, n'impliquait aucune solidarité a la charge de Henri Frédéric, quant aux déterminations que prendrait le prince, dans la région qu'il allait visiter.

Rien de plus précis , sur ce double point , que certains passages de deux letlres adressées par Louise de Goligny, l'une à Vosbergen, l'autre à la duchesse de la TrémoïUe.

La première* débutait par ces mots : « Monsieur de Vosbergen, ((j'ay esté bien aise de recevoir vostre lettre et d'avoir entendu a particulièrement par icelle et par ce que m'en a dit, de bouche, « ce porteur, que vous avés trouvé toutes choses bien disposées apardelà à l'obéissance de M. le prince d'Orange. Je ne doute « pas que vous n'ayez rencontré beaucoup d'esprits brouillons, «comme je vous l'avais prédit; mais je me suis aussy tousjours (( bien assurée que vostre sagesse, prudence et bonne conduite «amèneraient toutes choses à bien, avec l'aide du gouverneur «et des gens de bien. J'espère que vous serez icy bientost ((de retour, et qu'alors j'apprendray plus particulièrement ((Comme toutes choses se sont passées, durant vostre séjour <par delà.»

Dans la seconde lettre 2, datée du 7 janvier 1619, la princesse disait : a Mon fils est parti, ce matin, avec M. le prince

1618, porte la suscription suivante : <r A nostre très cher et bien amé Je c sieur Gaspar de Vosbergen, conseiller au conseil de Hollande et « West-Frise, aprésent nostre député en nostre principauté d'Orange». {ïbid. vol. 15,957, f^ 201).

* Bihl. nat. ms^. f. fr. vol. 15,957, £<> 203.

• Archives de Af. le dtic de la TrémoïUe,

«d*0rang6, pour s*en aller à Utrecht^, où je croy qu*ils ne dece roeureront que peu de jours, et pourront estre de retour lundi «prochain. C'est pour vous monstrer leur union; car M. le tf prince d*Orange n'eut pas plustost fait dire à son frère qu'il tf desiroit qu'il allât avec luy, que soudain il s*y est résolu. Enfin, ' «ils feront tousjours mentir tous ceux qui diront qu'ils sont mal a ensemble^.»

Le surplus de cette lettre contient les félicitations et communications suivantes :

<K Je me réjouis extrêmement de ce qu'enfin vous avez obtenu «la permission du roi pour ce qui estoit tant désiré, de tous acostés^. J'espère que Dieu bénira le succès de ce sainct desa sein. J 'a vois appris par vos précédentes l'octroi que vous en «aviez de Sa Majesté, et le désir que vous aviez que mon fils se (ctrouvast en ceste belle union; ce que je luy fis entendre, et il « me tesmoigna le désirer autant que vous le sçauriez faire. Je «luy viens d'envoyer vos lettres, de Madame de Bouillon et de « vous, par lesquelles je croy que vous luy en faites mention.

' Chastillon, qui avait aussi accompagné Maurice, a donné dans deux lettres adressées à de Puisieux, les 16 et 21 janvier 1619 {Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 15,958, f^* 10 et 15) divers détails sur la tournée du prince a Utrecht et ailleurs, ainsi que sur les entretiens qu'il eut avec lui, au sujet de Tétat des affaires dans les Provinces-Unies , et spécialement au sujet du procès des trois prisonniers ; entretiens qui furent loin de tourner à l'avantage de l'interlocuteur de Chastillon.

* Les ambassadeurs français^ dans une dépèche expédiée au roi, le 7 janvier 1619, se félicitaient, en ces termes, du parti pris par la prince^e et par son fils : « Le prince d'Orange est partie ce matin^ pour Utrecht, «accompagné de son frère, le prince Henri, lequel jusques icy ne s'estoit « pas voulu trouver aux changemens des magistrats , faits par les villes <ide Hollande, dont il pourrait arriver mauvais mesnage entr'eux, qui (( vivront désormais en meilleure intelligence , dont nous sommes très «aises» {BihL nat, mss. f. fr. vol. 15,958, f» 4).

^ Le mariage du jeune duc de la TrémoîUe avec sa cousine.

(cM. le comte Guillaume a trouvé bon que vostre cadel « demeurât icy pendant ce petit voyage * ; et je croy qu'il est bien (ik propos; car son précepteur s*estant trouvé mal, il est à «craindre que Tincommodité qu'ils auroienteue dans ces petits ((bateaux luy eust causé davantage de mal, et qu'il n'eust pu «suivre son maistre. Et il n'est pas bon qu'il soit sans luy; car, (( certes, et luy et ce gentilhomme que vous y avez laissé en «prennent un tel soin, qu'il ne se peut davantage.

« Pour ma santé, Madame ma chère fille, je vous dirai qu'elle «va, tous les jours,, augmentant, grâces à Dieu; ne me restant «plus que de la faiblesse k ceste mauvaise jambe sur laquelle je c tombai, car mon mal de côté diminue, de jour en jour.

«Je me contente de vous dire de mes nouvelles particulières; « car pour les générales, vous sçavez que je ne suis point Temme « d'état, et que je ne m'en mêle point. Je sçay bien aussy que «plusieurs de ceux qui en sçavent plus que moy, n'en laissent « rien ignorer, au lieu où vous estes. Je vous en baiserai donc « bien humblement les mains, et vous supplie d'aimer tousjours « vostre pauvre maman.

« . ... Je voudrois que nostre bonne électrice se trouvât à vostre « mariage, avec quelque belle et vertueuse princesse allemande, a et surtout la fille du prince d'Anhalt, que l'on dit avoir toutes « ces deux qualités, et que vous fissiez mariage d'un frère et de «vos enfans, tout ensemble. Je croy véritablement que M. de «Bouillon l'y feroit résoudre.»

Quoique la princesse d'Orange déclarât «qu'elle n'était point « femme d'état et qu'elle ne s'en mêlait point», il n'en demeurait pas moins vrai qu'elle avait joué un rôle considérable dans les affaires de la France et dans celles des Provinces-Unies, notamment dans la crise provoquée par l'insubordination du duc de

' Celui de Mauri<^e et de Henri Frédéric.

Bouillon 9 puis daos le cours des Dégociations laborieuses qui aboutirent à la trêve de 1609. Depuis lors, la princesse n'avait cessé, par ses judicieux, procédés et par ses conseils, d*exercer une salutaire influence sur la marche générale des affaires dans ces provinces, etd*y seconder, par ses bons offices, des personnes de toutes conditions. Elle s'était également étudiée, en diaque circonstance opportune, à affermir les bons rapports de ces provinces avec la France.

Ce fut précisément, en se prévalant des persévérants efforts de la princesse sur ce point important, que Dumaurier, soigneux des intérêts privés de cette femme excellente, à laquelle l'attachaient les liens de la reconnaissance, se fit un devoir de presser le gouvernement français de remplir, vis-à-vis d'elle, des engagements trop longtemps oubliés. Une lettre que, le 9 janvier 1619, il adressa à de Puisieux, est des plus explicites à cet égard, a Monseigneur, écrivait l'ambassadeur^, je vous supplie a très humblement vouloir embrasser le soin de ce qui concerne «(Madame la princesse d'Orange, au fait de sa pension. La « grande affection qu'elle monstre , sans relâche , au service de dSa Majesté, mérite très dignement qu'on se souvienne mieux a d'elle que l'on n'a fait par le passé. Je luy ai dit ce qu'il vous a «plù me mander, en sa faveur; dont elle se répute extrème- «ment vostre obligée, espérant aussi que l'effet s'en ensuivra <i par vostre mesme bienveillance. Â ceste fois, elle renvoie en ((Cour le sieur Tassin, présent porteur.... Il ne me reste «qu'à finir par où j'ai commencé, à vous supplier très-hum- (( blement derechef, que Madame la princesse d'Orange expéri- (( mente, par vostre moyen, qu'elle n'est pas oubliée, puisqu'elle « et Monsieur son fils se souviennent sans cesse de promouvoir « le bien et prospérité du service de Sa Majesté ; de quoi je

* Bibl. nat. mss. f. fr, vol. 15,958, f" 5.

a suis témoin sans iotermittence , depuis que j*aî Tbonneur de «servir pardeçà«3o

Quelques mots encore, empruntés aux communications épistolaires de la mère avec sa fille ^.

a Vostre cher enfant, mandait Louise de Coligny à la duchesse c( de la Trémoïlle, le 28 janvier, m'a avertie de ceste occasion a que je ne puis laisser passer, sans vous dire le contentement ce que m'ont apporté vos lettres que Milvaize m'a rendues, de a vostre part, par lesquelles je cognois que vous estes en termes a d'avoir bientost une belle-fille. Que vous estes heureuse, entre a les heureuses, de voir, Monsieur vostre fils avoir faict une si «belle et bonne rencontre ! car je croy qu'il sera parfaitement (c heureux avec une femme si bien née, sage, vertueuse et bien a nourrie, comme est celle-ci. Si je voyais un tel honneur préparé « pour mon fils, sans mentir, je croy que j'en mourrois de joye, a puisque l'on dit que les femmes ne peuvent mourir. Le temps (( du mariage estant si bref, je croy que vous avés bien jugé «qu'il seroit impossible que ny mon fils, ni moy, ne pourrions « pas nous y trouver. Nous y serons donc par nos souhaits, puis- « qu'il ne se peut aultrement, à nostre regret.

«J'ay parlé, à l'aultre çosté, de mariage: je change bien de «style par celui-ci, car c'est pour vous parler de la mort de « Madame la princesse d'Orange, que nous venons d'apprendre, «tout à céste heure. Vous l'aurez plustost sçeue que ùous, car « vous estes plus près du lieu où elle est morte. On nous avoit «mandé que M. de la Trémoïlle avoit passé par ce dit lieu, le « 12 de ce moys, ce qui me faisoit étonner que par vos lettres vous « ne me parliez nullement d'elle. Je vous assure qu'il s'en est « bien parlé icy, et, à ceste heure, plus que jamais sur lesubject « de sa mort ; ce que je ne veux pas croyre, mais bien que c'est

* Archives de M. le due de la Trémoïlle.

« médisance. Vous ea pouvez sçavoir la Térîté mieux que nous, tet je prie Dieu, de tout mou cœur, qu*elle soit telle que je la «désire.

«Je crains bien que les aflaires que Monsieur vostre frère « avoit avec elle ne seront pas mortes avec elle; aucontraire, je «croy qu*il aura une plus forte partie en Monsieur le prince. « Il faut voir ce que le temps nous apprendra. Dieu conduira a tout» s*il luy plaist. Je len supplie et qu'il vous donne, Madame « ma chère fille, tout heur, bénédiction et contentement en vostre a mariage.

« Je suis bien aise que les pendans d*oreilles ont esté trouvez a beaux. Je sçavois bien que je vous faisois faire un bon marché, a et dont vous ne vous repentiriez point.

« J ^écrirai aux nouveaux mariés et à Madame de la Trémoïlie. n

Quelle que fût laclivité de la correspondance que la princesse entretenait avec ses filles et avec une foule d'autres personnes, ù l'intérieur et en dehors des Provinces-Unies ; quelles que fussent aussi les occupations journalières qui absorbaient une partie notable de son, temps, elle n en reportait pas moins fréquemment ses pensées vers l'ensemble et les détails des graves événements du moment; et elle souffrait de les voir à la fois porter atteinte aux libertés publiques, et comprometlre,^[a d^ degrés divers, le sort de ses plus chers amis.

Continuons à esquisser, en quelques traits rapides, la marche de ces événements.

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