‹ Louise de Coligny, princesse d'Orange (volume 2)Chapitre 52 sur 70 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Nombreux renseignements fournis par Dumaurier et par son collègue sur la marche des événements. -- Correspondance de Louise de Goligny avec la duchesse de la TrémoîUe. — Violation des règles de la justice par Maurice et par les États généraux à l'égard des prisonniers. — Condamnation des Remontrans par le synode de Dordrecht, et persécutions exercées. — Les juges, arbitrairement imposés aux trois prisonniers, condamnent à mort Barnewelt, le 12 mai 1620, aux termes d'une sentence non moins absurde qu'odieuse. — Touchants adieux de Barnewelt à sa femme et à ses enfants, consignés dans deux lettres qu'il leur adresse, les 12 et 13 mai. — Tentatives faites par la princesse d'Orange et par Dumaurier pour obtenir que les jours de Barnewelt soient épargnés. — Impitoyable refus opposé à ces tentatives par Maurice et par les États généraux. '- Maurice osa, dans son refus, manquer au respect qu'il doit à sa belle-mère et à la mémoire du grand Guillaume son père. — Barnewelt est mis à mort. — Grotius et Hoogeberts sont condamnés à un emprisonnement perpétuel.

La veille de son départ pour Utrecht, Maurice avait reodu visite aux ambassadeurs français, qui s'attendaient, en le voyant inopinément apparaître, à recevoir de lui quelque communication relative aux affaires du jour ; mais leur déception fut complète, ce Le prince, mandait Dumaurier à de Puisieux, le a 9 janvier, ^ ne nous a lasché un tout seul mot, ni des affaires ((présentes de cet estât, ni de chose qui y aboutisse, ni de la a cause de son voyage, beaucoup moins de ce qui peut estre du « désir du roy, au fait des prisonniers. y>

Dumaurier annonça aussitôt à de Puisieux^ ce qui se passait, au sujet de ceux-ci.

« Bihl. nat. mss. f. fr. vol. 15,958, f» 6. • Dépêche du 9 janvier.

a C'est chose très-certaÎDe, disait-il, qu'il a'y a ai preuve» ni « même indice de trahison, ce que les plus ennemis ne peuvent a dissimuler; mais il en sont là, de dire que, pour justiGer Tem- (cprisonnement, il faut condamner les emprisonnez ; adjoustant (cque, pour assurer Testât, à Tadvenir, il Tant les exécuter, afin (cque leur parti n'ait aucune ressource.

a Autres estiment que, n'ayant de quoi justifier une exécution a à mort, ils seroient bien aisés, après les avoir condamnez, que aie roy voulût réputer à bénéfice une commutation de cette peine (( en une prison perpétuelle, et qu'il les en requist ; ce qui ne ce conviendrait pas à la grandeur et dignité de sa majesté. C'est a pourquoi je dis toujours que, s'il n'y a trahison vérifiée contre ce eux, se sera faire un mauvais présent au roy de les lui douce ner estant deshonorez. Or, de leur ramentevoir làdessus a l'égard qu'ils doivent avoir aux grâces reçues et qu'ils peuvent <i recevoir de Sa Majesté, pour ne luy refuser l'effect d'une prière a si juste et si bien fondée, je vous supplie croire que c'est battre a l'air, aucune commémoration ne leur estant si odieuse que celle ccdes obligations que Sa Majesté s'est acquises sur cest estât, « ayant bien les mains ouvertes pour recevoir de nouveaux béné- (i fices, mais sans aucune disposition à recognoistre le passé.

ce Et puis, Âersens les ensorcelé, et eux prennent plaisir à se ce tromper de cette fausse opinion, qu'après avoir fait les chevaux «échappés, Sa Majesté se réputera encore heureuse de les rece- «voir, reblandir, et, pour avoir leur amitié, approuver tout ce a qu'ils auront faicl à tort et à travers. En quoi il serait a désirer «qu'il pussent bien cognoistre combien ils se trompent, car ils oc en useraient plus retenuement et respectueusement, pour leur «propre bien. »

En présence d'une instruction impuissante à faire peser uae seule charge sérieuse sur les trois prisonniers, mais en même temps sous Tobsession de l'effroyable pensée que, pour justifier l'em-

prisonnement, il fallait condamner ceux qui le subissaient, on songea à leur imposer des juges, ou, pour parler plus exactement, des bourreaux dont le choix appartiendrait aux états de Hollande, suffisamment préparés par une épuration brutale, soit à raccomplissement d'une mission malfaisante, soit à un servile effacement, en regard des États généraux.

((Maintenant, disait Dumaurier à de Puisieux, le 21 janvier,^ a a lieu rassemblée de la province de Hollande, composée de «tous autres députés que cy-devant. On nous dit, qu'au premier ((jour, ils travailleront à nommer des juges aux prisonniers, et «croit-on que la province de Hollande, qui seule en devroit

« cognoistre, le renvoyera aux Etats généraux, qui est ce à quoi ce Ton vise. Pour y parvenir aussi tant plus assurément et em- (( pescher que quelques-uns de ladite assemblée ne s'y opposent, a M' le prince d'Orange, de son autorité privée, fait entrer le ce S*^ de Marquette et Aersens au nombre des nobles de Holc lande, et leur donne entrée et voix dans leur assemblée, nonob- (cstant la résistance et les protestations du. plus grand et meilleur « nombre desdits nobles ; ce qui leur donne aussi peu de satis- (( faction que Sa Majesté en pourra avoir de ce qu'il y a eu «manifestement et sciemment récompense d'argent et d'honneur, « en ce pays, pour ceux qui l'ont si grièvement offensée et descc servie, nonobstant les justes plaintes qu'elle en a faites. »

DeThumery, dans une dépêche particulière, également en date du 21 janvier^, n'était pas moins explicite que son collègue, sur les faits mentionnés par celui-ci.

Avec l'audacieuse expansion des excès commis par les ennemis des trois prisonniers coïncidait celle de l'intolérance et des abus par lesquels se signalait, au préjudice des remontrants, le

• Bibl nat, mss. f. fr. vol. 45,958, P 13. « JBtW. nat. mss. f. fr. vol, 15,958, (o 12.

synode, qualifié de Daliooal, réœmmeDt ouvert à Dordreehf. CoDtre-remoDtraDtfi hommes d^État, ou prétendus tels, contreremonlrants chargés d*une instruclion criminelle, et contreremontrants synodaux, tous se donnaient la main pour attenter simultanément aux règles du droit public, à celles de la justice, et à la liberté religieuse.

En voyant à Tœuvre tous ces hommes égarés par de détestables passions, Dumaurier n'était que trop fondé à s'indigner de leurs actes et à les dévoiler au gouvernement qu'il servait ; car il n*est sorte d^iniquités et de turpitudes qu'un honnête homme ne soit toujours autorisé à flétrir, du haut de sa dignité morale et de son dévouement à la sainte cause de la justice !

Nous connaissons déjà quelques rapports de Dumaurier sur divers sujets ; en voici un qui concerne la tenue du synode de Dordrecht* :

a Dudit synode nous n'apprenons pas chose qui nous donne (( grande espérance. Les contre remontrans se plaignent des autres, ((de ce qu'ils ne veulent répondre suivant l'ordre et aux questions ((qu'ils leur font sur le fait de la prédestination, les remontrans u leur aiant baillé par écrit ce qu'ils ne croyent pas de la dam- (inanle, et on veut qu'ils répondent sur ce qu'ils croyent de la a sauvante, à quoi les uns et les autres s'estant aheurtés, et lesa dits remontrans en ayant esté là de se vouloir retirer, le magisa trat de la ville de Dordrecht, d'où l'on ne peut sortir que par a eau, a défendu à tous bateliers de les passer ; de toutes lesa quelles choses les Etats généraux ayant esté advertis, ils ont a tenu un conseil depuis les dix heures du matin jusqu'à trois a heures après-midi, auquel assista toujours M*^ le prince d'Orange, ((OÙ fut résolu qu'ils autorisaient le synode pour prescrire la

* Lettre à de Puisieiix du 9 janvier 1619 (BibL nat, mss. f. fr. vol. 15,958, f>> 7).

«forme de procéder et de répondre auxdits remontrans et déa cider les questions contentieuses, soit sur leurs réponses, soit « sur leurs écrits ; et cependant que les dits remontrans ne pour- « raient partir delà ; ce qui appreste à se plaindre, de tous costez ; «car comme, d'une part, les contre-remontrans, c'est à dire le (( corps du synode, se doutent que les autres enfournent un autre « chemin que celui qu'ils leur prescrivent, estant à eux d'obéir, (( de l'autre lesdits remonstrans maintiennent que c'est enfreindre « la liberté dudit synode. Voilà à quoi ils en sont, ainsi que me a mandent ceux qui m'escrivent delà, et que je l'ai appris des « principaux d'eux.

a Cependant une chose est blasmée, assavoir que, sans attendre « le décret dudit synode, on oste partout, par autorité du ma- «gistrat, les ministres soupçonnés remontrans, ce qui a esté a faict icy (à la haye) premièrement depuis qu'il est assemblé, a puis à Roterdam, à la Brille, à Homes et en plusieurs autres a villes et villages ; ce qui donne grand mécontentement aux (( peuples qui, pour la plupart, aiment leurs anciens ministres ; «tel ayant esté déposé, qui les sert, il y a trente-cinq ans ; ce «qui fait dire à ceux qui en jugent sans passion, que, pour ce (( fait, si fait doit être, il eust mieux valu attendre la décision du (( synode. »

Continuant, dans une dépêche du 21 janvier^ à s'occuper du synode, Dumaurier disait encore : «Ceux du pays qui sont au «synode ont déclaré contumax les remontrans, pour n'avoir « voulu respondre comme l'on desiroit ; les ministres estrangers « ayant tous esté d'avis de les laisser dire tout ce qu'ils voudroient, « pour leur oster toute excuse et cause de plainte ; mais on a « passé par dessus, et est-on maintenant après à rechercher quel- «ques écrits de ces disputes, pour, sur iceux, condamner leur

• Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 15,958, f^ 13.

<c doctriDe. CependaDt, et sans attendre cela, od adéjà déposé douze a principaux ministres, et tient-on pour assuré, qu'après la déci- (( sion du synode, on déposera tous les autres ; dont il sera mal a aisé qu'il n*en suive des remuemens des peuples, lesquels si on (i veut réprimer par supplices, cet estât, ce qui Dieu ne veuille^ a tombera es inconvéniens que Sa Majesté leur a Tait prédire, (( les appréhendant pour eux. y>

De Thumery, dans une dépêche particulière, paiement en date du 21 janvier^, n'était pas moins précis que son collègue, sur les faits mentionnés par celui-ci.

Le 27 janvier, les deux ambassadeurs, s'adressant conjointement à de Puisieux^ lui déclaraient que «de tout ce qu'ils ence tendaient ils ne pouvoient recueillir qu'il y eust de quoi cona damner les prisonniers. »

Le même jour, ils envoyaient au roi un rapport duquel ressort clairement la coupable entente de Maurice avec les États généraux, en vue d'un but commun à atteindre, savoir: la mort de Barnewelt, l'oppression des deux autres prisonniers, et celle de tous les remontrants :

Voici la teneur de ce rapport * :

«Sire, nous avons attendu d'escrire à Vostre Majesté, au (( retour des députés de Hollande, qui ne sont arrivés que depuis (des 15 et 16 de ce mois, et n'ont traité d'aucune affaire, sinon «depuis cinq ou six jours, qu'ils ont commencé à délibérer s'ils «doivent nommer les juges, en la cause des prisonniers, comme «sujets et justiciables de leur province, ou déférer cela aux «Estats généraux, vu la qualité du crime, et qu'ils semblent eo « avoir déjà pris connoissance, quand ils ont nommé les corn-

' Bibl. nat, mss. f. fr. vol. 15,958, f^ 12. • Bihl. nat, mss. f. fr. vol. 15,958, f» 16. ' Bihl, naL mss, f. fr. vol. 15,958, f« 18.

a missaires pour Tinstructioa du procès. La résolution n'en sera «cpas sitost prise, c'est pourquoi nous avons estimé devoir cepencc dant rendre compte à Vostre Majesté de ce que nous avons ((fait pour le bien de la justice et pour donner à connoistre aux- (( dits Estais» qu'en ces affaires il n'est point de meilleur conseil a que Celui de Vostre Majesté.

a Voyant donc que lesdits Estats sont pour emporter la nomia nation de juges, par dessus la province de Hollande, nous (ï avons, le 23 du mois, visité M. le prince d'Orange, où M. de cGhastillon se trouva avec nous, auquel prince nous avons (c remonstré que, pour le bien de cet estât, il ne devoit permettre «qu'il fust rien fait d'extraordinaire, en ceste cause, la justice ({requérant que la connaissance en fust délaissée aux juges (( naturels , afin que l'on ne se puisse plaindre de la forme du «jugement.

(( Puis, nous touchasmes le mérite de la cause, disant : que «Vostre Majesté estoit toujours de cet avis, que, hors le crime (( de trahison, ils se devaient abstenir de toute rigueur envers <Kces prisonniers, vu Testât de leurs affaires, qui avoient plus- « tost besoin d'estre conduites par douceur et patience, que par «autorité absolue et sévérité; toutefois, que nous avions assez « reconnu que lesdits Estats ne goûtaient pas ce conseil^ mais « que, s'il vouloit nous déclarer les raisons qui portoient lesdits « Estats à cette violence, nous les ferions entendre à Vostre Ma- « jesté, qui approuveroit toujours les conseils qui seroient jugés « plus utiles à leur Estât.

« Ledit prince répondit que c'estoit à la Hollande d'ordonner «lesdits juges; toutefois, qu'il croyoit qu'ils s'en pourroient « remettre auxdits États généraux, ainsi qu'en semblable affaire «il avoil esté pratiqué, estant question d'un fait qui touchait la «généralité; quant aux prisonniers, qu'il estimoit qu'ils se trou- « veroient coupables d'avoir fait des menées et pratiques pour

«diviser les provinces et les remetlre sous TEspagne; et qu'il y « avoit des témoins dignes de Toi qui déposaient que Bamewelt a leur en avoit tenu propos; que le reste des preuves lui était d inconnu, les commissaires ayant serment de n*en rien descou- (cvrir à personne, et n*en vouloit savoir plus avant, afin qu*il a ne rùst estimé d'estre porté de vengeance contre le sieur de K Barnewelt, duquel il avait juste occasion de se tenir offensé. (( Bien nous vouloit-il advertir que le peuple avoit opinion que ((ce que nous faisions en faveur des prisonniers estoit domma- «geable k cest Estât, pour ce que les Arminiens en prenoient (( audace, croyant estre protégés de Vostre Majeslé; comme aussi «Ton s*étonnoil quelle vouloit préférer les importunités qui lui « esloient faites de la part desdits prisonniers à la sûreté de a cet Estât, et que demander à Messieurs les Estats raison de ((leur gouvernement, sembloit aller à la diminution de leur soua veraineté.

(( Nous avons répliqué que les bonnes intentions de Vostre (( Majesté ne méritoient pas une telle interprétation , ne leur (c ayant conseillé que la paix et réconciliation entre eux, à quoi (( nous nous estions employés, de fait et de parole, de tout nostre «pouvoir, dont lui-mesme estoit bon témoin; qu'au fait des pri- <(Sonniers, Vostre Majesté ne considérait aucunement leurs per- (( sonnes, mais le bien public et sûreté de leur Estât, auquel (( une rigueur ruineuse et intempestive ne pourrait qu'apporter (( beaucoup de mal; que les Arminiens ne se pouvaient prévaloir (c de nos oifices, sinon en ce qu'ils tendaient à la réunion et con- ((servation de tous les sujets, en général ; conseil trop plus juste ((et sûr, que de vouloir remédier aux maux présens par la ((ruine d'une partie du pays; que l'alliance et les bienfaits de a Vostre Majesté envers eux lui donnoient assez de droit pour a demander d estre informé de leurs affaires, dont le soin qu'elle (( prenait ne pouvait être attribué à une entreprise sur leur sou-

<î vôraineté, sans Toffensep grièvement et se montrer peu mémoa ratifs des obligations qu'ils lui avoient ; que nous ne faisions (( pas compte de œs discours, comme éloignés de toute apparence a et qui ne servaient qu'à donner déférence au peuple et nourrir (c divisions et factions en TEstat.

«Après plusieurs autres propos tendant à mesme fin, nous (callasmes trouver les Ëstats généraux en leur assemblée où «ledit prince et le comte Guillaume de Nassau nous accompa- «gnèrent, et parlasmes, ainsi que Vostre Majesté verra par «nostre proposition que nous lui avons délivrée par escrit, « laquelle nous doutons qu'elle soit de plus grande vertu que les « précédentes, car ces prisonniers sont accablés de haine et d'en- «vie que l'on a attirés sur eux. Le jugement en est déjà donné «en l'esprit de plusieurs: Barnewelt condamné à mort, et les « autres bannis. })

En parlant aux ambassadeurs, Maurice avait laissé percer un fait qui le compromettait singulièrement, savoir: sa connivence avec les serviles personnages chargés de l'instruction du procès des trois prisonniers : car, comment, s'il ne se fût fait livrer par ces personnages, en violation de leur serment, les secrets de l'instruction, eût-il pu affirmer que des témoins dignes de foi énonçaient dans leurs dépositions, qu'ils avaient entendu Barnewelt «les entretenir de ses menées et pratiques tendant à diviser les provinces et à les remettre sous le joug de l'Espagne?» — Prétendre, en outre, comme le faisait Maurice, «que le reste «des preuves lui était inconnu, à raison du serment prêté par «les examinateurs, et qu'il n'en voulait rien savoir plus avant, «afin qu'il ne fût estimé d'eslre porté de vengeance contre Bar- «newelt, duquel il avait juste occasion de se tenir offensé», c'était proférer une allégation qui se réfutait d'elle-même: d'abord, parce qu'il n'y avait pas de raison pour que les secrets de l'instruction, violés, de l'aveu du prince, sur un point, ne

Teusseot pas été, sur d'autres ; et ensuite, parce que si Maurice redoutait réellement qu*on ne le crut porté à la vengeance contre Qamewelt, il eût dû s'abstenir de déclarer aux ambassadeurs tf qu'il avait juste occasion de se tenir offensé par lui ; d déclaration qui impliquait des sentimens hostiles.

Voilà ce que, sans doute, les ambassadeurs pensèrent; et il y a lieu de croire que si, dans leur extrême modération, ils s'abstinrent de relever les paroles sur lesquelles nous venons, à bon droit, d'insister, ce fut a6n d'éviter un éclat que la déconvenue et la brusquerie de Maurice eussent inévitablement entraîné.

Cependant, quels juges, prêts à tout Taire, allait-on donner aux prisonniers, et que devenaient, dans leur prison, les trois infortunés, sacrifiés d'avance?

Une dépêche de Dumaurier, du 12 février 1619*, répond à ces deux questions.

«Vous verrez, mandait-il à de Puisieux, quel trait de lon- (( gueur prennent l'affaire des prisonniers et celle du synode, qui «toutes deux visent à mesme fin.

« Pour ceux-là, on avait si bien composé la province de Hol- (( lande, que l'assemblée qui la représente ici n'a point fait diffî- (( culte de donner part aux Ëstats généraux du jugement des- (( dits prisonniers, lequel, par toute la pratique précédente, n'avait «jamais appartenu qu'à elle seule, n'y allast-il que de la vie des «plus abjects de ladite province. Que si elle a nommé des juges, (( au nombre de douze, tous choisis des plus animez et passionne nez contre lesdits prisonniers, lesdits Estats généraux en ont «nommé aussi douze de mesme qualité, tellement qu'il n'y a « plus que tenir.

' Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 15,958, fo 26.

« Les parens de (Barnewelt) ont présenté deux requestes aux « Estais généraux, desquels ils ont esté déboutés, Tune tendant ((à faire que le jugement desdits prisonniers fust renvoyé aux (( cours ordinaires de justice, pour y pourvoir selon les lois et ce statuts du pays ; laulre, à ce défaut, tendant à obtenir qu'au (( moins ceux qui auront à cognoistre de cette affaire soient choiccsis par les provinces, versez aux lois, et qui sachent ce que «c'est que de juger; se fondant sur ce qu'il y en a plusieurs, «entre les vingt-quatre, simples bourgeois, ignorans de telles «choses, et qui jamais n'ont eu charge que de leurs négoces « particuliers; ce que néanmoins les supplians n'ont pu obtenir. « Déplus, ils avoient récusé, d'entre lesdits juges, deux qui notoi- « rement sont ennemis desdits prisonniers; à quoi néanmoins on « a voulu avoir aucun égard ; et tient-on pour assuré que la voie «de récusation leur sera interdite.

« Cependant ils ont encore envoyé prendre au pays de Munster « un gentilhomme qui s'y esloit réfugié du pays d'Utrecht, lequel «ils font venir ici pour l'examiner et chercher de nouvelles « charges contre lesdits prisonniers ; ce que l'on estime devoir «beaucoup prolonger l'affaire, attendu mesme qu'il y en a de « nommez pour juger, qui sont des provinces de Gueldre et de « Frise, lesquels ils vont faire venir.

«Avec tout cela, les rigueurs extrêmes continuent contre tous «les prisonniers, estant privez, depuis nombre de mois, de « toutes communications et consolations de leurs proches et amis, « jusqûes à leur avoir osté l'encre et le papier; ce qui est trouvé « d'autant plus estrange, que celui mesme qui assassina feu M. le « prince d'Orange ne fut pas ainsi traité, et combien qu'en son «crime il y eût un fait intéressant toutes les provinces qui com- « posent la qualité des Ëstats, néanmoins les juges et magistrats « de la seule ville de Delft, qui est la troisième de Hollande, «connurent, privativement à tous autres, en vertu de leurs

a anciens privilèges ; ce que Ton oppose k ceux qui veulent dire (icque le fait desdils prisonniers important h la généralité, c*est «à elle d*en cognoistre ; ce qui est sans exemple, s'établissant a une juridiction, au préjudice de la souveraineté de chacune pn> «vince, ce qui n*a jamais esté et est directement contraire à leurs € traités d*union, par lesquels les dites provinces se sont réservé a toute connoissance et souveraineté, tant du Tait de la religion, uqu en celui de la justice et de la police. >

A quelques jours de là Dumaurier ajoutait ^ :

a Quant aux prisonniers, plus on va en avant, et moins bien a on en peut augurer, estant crû pour certain par les plus clairc voyans, que la fin en sera tragique, particulièrement du sieur t( Barnewelt ; et n'y a doute, de la façon qu'ils vont en ceste «affaire, qu'il a esté condamné avant que d'estre pris, et que, a s'ils ont résolu de passer outre, il n'y aura intercession qui les a en détourne; d'autant plus qu'Aersens est le ressort qui fait «jouer ceste machine, et qu'il ne croira sa vie et son nouvel a établissement assuré, que par la perte de la leur; et joint le « but qu'il a de faire provoquer sa majesté à juste indignation «et rupture; et voilà comme ceste peste infeste la république! »

Louise de Goligny ne connaissait que trop bien tous les faits dans le détail desquels entrait la correspondance officielle de Dumaurier, et elle souffrait de se sentir impuissante à en atténuer au moins la portée.

Au milieu des amères tristesses qu'elle éprouvait alors, la princesse ne perdait pas de vue, un seul instant, les objets de ses plus chères affections; aussi, fut-ce un vrai besoin de cœur pour elle, que de convaincre ses filles bien-aimées, Elisabeth et

» Lettre à de Puisieux, du 27 février 1619 {Bihl. nat. rass. f. fr. vol. 15,958, fo 34).

BrabaDtiDe, de son tendre empressement à partager, dans une touchante circonstance, leur joie maternelle.

«Je m'imagine, écrivait-elle à Brabantine*, que vous avez « passé ce jour de caresme — prenant avec plus d'allégresse ((que nous n'avons fait ici, qui n'avons nul sujet de joie; et ((VOUS, à Sedan, estes pleine d'allégresse, puisque dimanche «estoit le jour du mariage de vos chers enfans. Dieu veuille ce bénir cest heureux hyménée, et vous rendre, dans neuf mois, (cgrand'maman. Ce nom vous sera plus agréable que de la belle a dame toute d'or. Celle qui vous a baptisée de ce nom^ est oc extrêmement malade d'une grande fièvre continue depuis trois ((jours. J'en suis en peine, parceque j'aurais un extrême regret (( de la perdre, car c'est tout mon petit plaisir, devenant, tous (( les jours, plus jolie. Voilà que l'on me dit que la petite vérole ((commence à lui sortir; qui me fait espérer qu'elle pourra ((réchapper; mais me voilà comme pestiférée, en une maison, ((Car vous sçavez comme ce mal est à craindre; partant, ((Chauffez bien ceste lettre, en la lisant. »

Fortement troublée, au foyer domestique, par une grave inquiétude, au sujet de l'enfant dont elle venait de signaler la maladie à la duchesse de la Tremoïlle, Louise de Goligny l'était, en même temps, par le souci que lui causait un mauvais procédé de Maurice, mentionné dans ces lignes adressées à la duchesse ^ :

a Le précepteur de vostre fils m'a dit que vous lui donniez ((avis de la mort de madame la princesse d'Orange, et que vous ((lui faisiez commandement d'en prendre le deuil. Auparavant

* Lettre du 20 février 1619 {Archives de M. le duc de la Tremoïlle).

* Il s'agit ici, probablement d'Angélique de Portugal, fille d'Emilie de Nassau.

* Lettre du 22 février 1619 {Archives de Af. le duc de la Tremoïlle).

((VOS lettres, nous avions reçu caste DOuvelle, et M. le prince « d'Orange (Maurice) avait prononcé son arrêt, de n'en point a prendre le deuil, quelques raisons que je luy pusse dire pour « Ty émouvoir. Et, outre qu'il n y a rien qu'il haïsse tant que le a deuil, vous sçavez que, quand il a mis une opinion en son « esprit, il est impossible de la luy oster; ce qui nous fit résoudre, (( le comte Guillaume et moy, que vostre fils ne le devoit donc « pas prendre, parceque cela ferait faire beaucoup de jugemens a qui ne seraient pas à propos. »

S'il n'y avait jamais moyen d'ôter de l'esprit étroit et opiniâtre de Maurice une idée fausse qui s'y élait logée, à plus forte raison était-il impossible de désarmer, par quoi que ce fut, la haine qu'il avait vouée k autrui. Devant celle qui s'appesantissait sur Barnevelt, Vilenbogaert, et autres opprimés* avaient échoué les représentations, les conseils et les supplications de la princesse. Néanmoins elle ne se décourageait point; et l'on verra bientôt quel généreux et suprême efibrt elle tenta pour arracher à la mort la plus grande des victimes d'une odieuse persécution.

Le 24 mars, de Thumery, dont le retour en France venait d'être décidé, adressa, au nom de son souverain, aux États généraux une harangue qui se terminait par ces paroles ^ : ((Quant aux prisonniers, vous ferez chose bien agréable au roi, a mon maître, et salutaire pour vous, d'avoir égard à sa recoma manda tion, et bien peser et considérer l'importance de ceste ((affaire. La longue prison semble les décharger des faits «atroces qui leur étaient imposés. Vostre estât n'est point en a péril ; aucun de vos sujets ne se plaint d*eux ; il n'y a point € de sang espandu , à leur occasion. Le roi mon maistre vous ((conseille de n'irriter point vos peuples par les rigueurs d'un

* Bibl nat. mss. f. fr. vol. 15,958, f^ 42.

<r jugement contre eux, caries peines ne doivent jamais excéder ula faute. i>

Dans une réponse, du 29 mars*, les États généraux insultèrent à la vérité, en prétendant que tout ce qu'ils faisaient, et tout ce que faisaient avec eux leurs agents et le Synode, était pour le mieux; réponse dérisoire, contre laquelle l'ambassadeur s'éleva avec une juste indignation.

Au moment où il allait partir, la princesse d'Orange écrivit à Madame de la TréraoïUe^: «Pour ce qui se passe icy, vous «verrez M. de Boissise (Thumery"», qui vous contera Testât «où il nous laisse. J'ai beaucoup de regret de le voir partir, «avec si peu d'occasion de contentement. Toutefois cela ne «l'empêchera point d'apporler le bien, en tout ce qu'il pourra, «car vous recognoissez sa prudliommie.»

Dumaurier, de son côté, mandait, le i^''avril,àdePuisieux^: «Quant à l'état auquel M. de Boissise laisse les humeurs et «les affaires de ceste république, puisque lui-mesme, qui a vu «si clair, vous en doit eslre l'interprète, je n'entreprendrai pas «d'y ajouter aucune chose. Seulement vous dirai-je que, s'il «eûst trouvé pardeçà une seule estincelle de bonne volonté, « il en eust fait merveille, avec l'abondance de la sienne, avec « la bonne méthode et patience incroyable dont il a usé pour les «rendre capables des conseils tendans à leur propre bien, à «quoi ils ont eu les oreilles non moins obstinément fermées, «la dernière heure de son partement, qu'à la première de « son arrivée, et devant son départ ; tant les passions contraires «aux précédentes bonnes affections prévalaient maintenant; de «quoi il n'y a que Dieu qui puisse voir la fin. Pour moi, j'ay ce

* Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 15,958, f» 43.

* Archives de M, le duc de la Trémoïlle. ' Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 15,958, f« 4.

302 LOUISE DE COLIGWY.

<r témoignage en ma coDscience, que je a*ay rien obmis pour ie a seconder et serois à faire valoir les bonnes intentions de Sa € Majesté ; de quoi je me rapporte à son témoignage en regreta tant, sinon de n'y avoir pu conspirer plus utilement ; mais a pour le zèle et fidélité» il n*y a rien de failly. Et puisque vous « me condamnez de continuer encore icy , je ne manquerai de soin, a diligence ni loyauté à fidèlement avertir Sa Majesté de ce qui a se passera, ne voyant pas maintenant en quelle autre chose a son service puisse estre avancé par qui que ce fust ; de quoi a M. de Boissise peut estre témoin et juge, comme leur ayant (( tasté le pouls de bonne sorte et recogneu comment il leur bat; «de quoi les particularités vous seront beaucoup moins repréasentées par lui qu'elles ne pourroient estre écrites par moi.»

L'ambassadeur terminait sa dépêche par un hommage rendu à lx)uise de Coligny et par l'expression du vœu, que satisfaction lût enfin donnée h ses droits. « Madame la princesse d'Orange, «disait-il, qui se passionne pour le service de Sa Majesté, n'a « recueilli encore aucun fruit des supplications que souvent nous « vous avons réitérées pour elle, dont l'affection mérite d'estre «d'autant mieux conservée, qu'il n'y en a guères qui lui res- «semblent en cela.»

Soutenu par les conseils de la princesse et par l'exemple de sa constante sympathie pour les infortunées victimes de la persécution, Dumaurier continuait à suivre de près tout ce qui concernait leur déplorable situation. «La femme et les enfans «du sieur Barnevelt, mandoit-il à Puisieux, le 23 avril*, pré- « sentèrent, le 19 de ce mois, une requeste aux juges délégués « par les Estais, demandant de pouvoir avoir accès à lui ; qu'il « lui soit administré conseil, permis de se défendre, et, qu'à «ceste fin, ils aient communication des faits à lui mis sus, et

* Bill, nnt. mss. f. fr. vol. 15,958, ^ 49.

rsT

(c s'escrient hautement de la rigueur iDOuïe qui lui est tenue « depuis huit mois, disant par leur dite requeste qu elle excède (ï celle qui fut tenue par le ducd*Âlbe aux comtes d*Egmont et ce de Horn. Ladite requeste ayant esté lue , il ne leur y a esté a rien répondu, et ils n'en espèrent rien ; ce qui mécontente « force gens.

<c Aujourd'hui est arrivé un des députés des Estats assistans « au Synode, pour sçavoir si Ton prononcera les décrets d'iceluy^ <ï qui sont prêts : ce qui justifie ce que je vous avois dit par mes «précédentes, à sçavoir qu'ils veulent faire marcher ces deux «affaires, d'un bransle et les terminer en mesme temps; car «parlant desdits décrets comme de la restauration de la religion, « ils veulent qu'estant promulguez, ils servent, èz esprits des « peuples, en quelque sorte, de condamnation contre les prison- «niers, à la ruine desquels on veut rendre toutes choses concur- « rentes. »

Le l®"" mai, Dumaurier, se présentant devant les États généraux, au cours d'une séance à laquelle Maurice assistait, prononça une harangue. Il y déclara que le roi confirmait ce que ses ambassadeurs avaient antérieurement déclaré, de sa part, au sujet des prisonniers, et il ajouta : « Si les prisonniers ne sont « pas coupables, comme il est très apparent qu'ils n'auraient pu « vendre leur patrie, qu'en se vendant eux-mêmes les premiers, « et s'ils ne sont tombés en ceste calamité, que pour avoir esté «d'advis contraire à celui qui a prévalu, sur les moyens à tenir « pour remédier à vos maux, ce pendant qu'il en est encore « temps, ne permettez pas que l'on fasse force de conséquences «tirées par les cheveux, pour aggraver ce qui leur est mis sus «et les rendre plus chargés et misérables qu'ils ne sont.)>

S'adressant ensuite à Maurice, l'ambassadeur dit :

« Quant à vous, monsieur, l'autorité que vos signalés mérites «vous ont acquise en cest estât, ses affaires tournant sur vous

a comme sur leur principal pivot, Sa Majesté de plus en plus les <c recommaode à vostre grande prudence, afin qu en ces proa vinces, comme vous avez servi de bouclier et d*épée, en temps tfde guerre, vous soyez aussi, durant leur repos, le commun u asyle de tous, sans aucune exception, dirigeant les conseils «publics à si bonne et modérée fin, qu elles en recueillent le « profit, et à vous une immortelle gloire, que Vostre Excellence (( moissonnera d'autant plus abondante, qu'il est notoire à tous, (( qu'elle se plaint et tient offensée de ceux qui sont maintenant a en peine ; car, entre tant de batailles par elle gagnées sur les oc ennemis communs de Testât, la plus notable sera d'avoir, en «cette victoire et souveraineté sur soi, d'estre bon et favorable a à ceux mesmes qu'elle croit lui avoir esté contraires, faisant a par sa magnanimité, verser des larmes de joie à tant de perte sonnes qui pensent maintenant estre en danger de pleurer de (( tristesse.

« A vous, monsieur, je réitère que les conseils de Sa

a Majesté partant de son cœur et les ayant fait passer par bonne d et mure délibération, elle vous prie de les bien peser et de a prendre garde que c'est une dangereuse condition de se défier

«excessivement et de ne croire que soi mesme Ce que vous

«dit Sa Majesté vient du précepte que lui a laissé le feu roi, son «père, de très glorieuse mémoire, portant : que la clémence fait «aimer et révérer tous ceux qui en usent; et que la sévérité «n'ôte pas tous les obstacles et difiicutés; et d'ordinaire, que « les accroît et fait multiplier. »

Cette harangue ne fut suivie d'aucune réponse orale; mais voici le lamentable langage qu'aussitôt tinrent les faits :

«Le 6 mai, ceux qu'on appelait remontrans furent déclarés «tenir une doctrine erronée, et leurs ministres incapables de «continuer leurs charges. Ensuite de quoi, et justement six «jours après, qui fut le 12, k neuf heures du soir, le prévost-

«général et deux fiscaux furent annoncer à Barnewelt qu'il «estoit condamné à mourir, et qu'il s'y préparait, pour le len- «demain, neuf heures du matin; ensuite de quoi il demanda ce un ministre pour eslre consolé, monstrant une très grande « constance , et leur disant qu'il seroit très heureux de mourir «pour sa patrie*.»

Cette patrie, Barnewelt l'avait fidèlement servie, et, remplissant dans toute leur étendue ses devoirs de grand citoyen, il avait eu, au milieu de la défection générale, le courage de s'opposer aux vues ambitieuses de Maurice, et de prendre en main la cause des opprimés*

L'arrêt qui condamne à mort Barnewelt fut basé, non sur une tentative quelconque, qu'il eût faite, de livrer à TEspagne les Provinces-Unies, mais uniquement sur de prétendues menées attentatoires à la sûreté de l'Élat et aux prérogatives du commandant supérieur des forces militaires, comme s'il eût commis un double crime, en défendant la souveraineté provinciale et en concourant à la levée des milices chargées de protéger les villes contre les perturbateurs de l'ordre public. La haine seule avait dicté cet arrêt, absurde dans la déduction de ses motifs et monstrueux dans son dispositif^.

Que de scènes émouvantes se passèrent, les 12 et 13 mai, dans le court espace de douze heures, savoir : de 9 heures, de la soirée du premier de ces jours, à 9 heures, de la matinée du second.

A peine Barnewelt a-t-il reçu la sinistre communication du prévôt-général et des deux fiscaux, qu'il adresse les lignes sui-

* Dépêche de Dumaurier au roi^ du 14 mai 1619 {Bibl. nat, mss. f. fr. vol. 15,958, fo 55).

* Translat du flamen en françois de l'arresl donné, prononcé et exécuté contre J. 0. Barnewelt, le 13 mai 1619 [Bibl. nat, mss. f. fr. vol. 15,958, fos 53 et suiv.).

vaDtes^, à des êtres chéris, qu'il ne lui a pas été permis de revoir, uoe seule fois, durant sa longue captivité,et auxquels, jusqu'à la dernière heure, on interdit laccès de sa prison ^ :

«Très chère et bien aymée femme, enflans, gendres, petits d (ils et filles, je vous salue très cordialement. Je reçois, à ceste (( heure, une affligeante et triste nouvelle: Quon veut, moy «vieillard, pour tous mes services faits, si longues années, bien «et fidèlement à la patrie, à Son Excellence, avecq si sincère «affection, tant d*années, par tous possibles devoirs, tant que «ma charge, service et vocation a permis, faict très humble «service à gens de toutes sortes de qualités, plaisir, et n'ayant «offensé personne*par mon sçeu, qu'il faut me préparer pour « mourir demain.

«Je me console en Dieu, notre Sauveur, qui connaît les «cœurs des hommes, à qui appartiendra le seul jugement. Je « vous prie faire tout le mesme.

«J'ay servi sincèrement, courageusement et fidèlement les « sieurs Estats de Hollande et West-frise, les sieurs nobles et «villes d'icelle, aussy conseillé aux Estats d'Utrecht, comme «souverains de ma patrie, sur leur demande, sincèrement et « fidèlement , pour les sauver de la commotion du peuple «et de toute effusion de sang, dont ils esloient depuis «longtemps menacez. J'ay eu les mesmes intentions pour «les villes d'Hollande, affin que pei^onne ne reçeust dom- «mage; mais que tous fussent prot^és, unis ensemble, en «amitié et paix.

' Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 45,954, f» 315; et fonds Brienne, vol. 100, f»83.

• Dépêche de Dumaurier à de Puisieux, du 43 mai 4649 {Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 45,958, f^ 52).

«Priez pour moy le Seigneur Dieu, tout puissant, qui nous «gardera tous en sa sainte sauvegarde.

c De ma chambre de tristesse^ le 12 mai 1629.

a Vostre très cher mari, père, beau-père et grand-père

«Jean, Van Olden Barnewelt. »

Le lendemain, 13, à l'aubs du jour, Barnewelt rédige l'adieu suprême que voici ^ :

«Très chère femme et enfans, ma fin s'approche. Je suis, par « la grâce de Dieu, bien content, j'espère que vous serez de «mesme, et qu'avecq mutuelle amitié, union et paix, vous « surpasserez ceste aflliclion, comme je vous prie tous insfom- « ment par ma dernière prière.

«Jehan Vranken m'a bien et fidèlement servy, longues années, «mesme en ceste mienne affliction, et sera auprès de moy jus- «ques à la fin. 11 vous doibt estre recommandé, pour l'aider à «avancer à une bonne condition, tant envers ceux qui deppen- «dront de vous, qu'autres : je vous prie de le faire.

«J'ay faict prier Son Excellence, qui vous veille, mes fils et «enfans, tenir en sa bonne grâce : sur quoy m'a esté respondu «gratieusement : si longtemps que vous ferez bien, cela sera.

« Je le vous recommande en la meilleure forme, et vous recom- « (nande en la sainte garde de Dieu. Baisez- vous, les uns les « autres, et mes petits-fils et filles, pour la dernière fois, en mon « nom, et soyez contens.

« De ma chambre de tristesse, le 13® de may 1619

« Votre mary et père « Jean Van Olden Barnewelt.

« Souvenez-vous des bons services que «Jehan, mon valet, m'a faicts. »

* Bibl nat, mss. f. fr. vol. 15,954, f'> 315; et fonds Brienne, vol. 406, p. 83.

Tandis que, dans sa chambre de tristesse, Baroewelt trace ces dernières lignes, non moins touchantes que les premières, la princesse d'Orange, dont le cœur déborde d*émotions, tente de sauver les jours de son vieil ami.

Quelles qu'aient été les précautions prises, en haut lieu pour que le plus grand secret soit gardé vis-à-vis d elle, elle a appris, à une heure avancée de la soirée du 12, que Taffreuse sentence vient d^tre rendue, et le 13, à quatre heures du matin, elle demande à voir Maurice. Vaines instances : elle essuie, par deux fois, un outrageant refus.

Ce scandaleux méfait de Maurice n'est que trop positivement prouvé par le passage suivant d*une dépêche do Dumaurier à de Puisieux* :

a Quand il a esté sue que Ion estoit au terme de faire cesle ((exécution, Madame la princesse d'Orange, dès les quatre «heures du matin a voulu visiter le prince, son beau-fils ; mais a il luy a fait répondre qu'il dormaits; et, sur une instance réitérée, « il luy a mandé par un gentilhomme exprès qu'elle n'y allast a point, et qu'il n'en serait ni plus ni moins, tellement qu'il a « mesme voulu prévenir tous les offices de charité et de piété que «ceste bonne princesse y désirait rendre. »

Voilà comment Maurice ose traiter sa seconde mère! Il tremble qu'elle ne lui rappelle la générosité de cœur du Grand Guillaume, qu'elle ne lui montre ce qu'il doit à sa mémoire, ce qu'il doit à la justice, surtout ce qu'il doit à Dieu : et il éconduit brutalement, comme s'il s'agissait d'une importune solliciteuse, la fidèle compagne de son père, la femme qui a droit à tous ses respects, à loule sa reconnaissance.

Le Grand Guillaume avait, à une heure mémorable, demandé qu'on épargnât les jours de son assassin : mais Maurice, qui

» Dépêche du 13 mai 46i9. Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 15,958, P 52.

mainlenaDt n'aurait qu'un mot à dire, pour soustraire à la mort celui qui futnaguères le protecteur de sa jeunesse, n'aspire qu'à voir tomber sa tête, et refuse d'entendre la mère qui veut l'adjurer de prononcer le mot de grâce.

Quel outrage, qu'elle âpre dureté, quelle infidélité aux traditions paternelles !

Et, en même temps, quelle déplorable attitude que celle des États généraux !

Le i3, avant cinq heures du matin, Dumaurier leur demande audience ; il est repoussé par eux, sous un prétexte dérisoire, et aussitôt il rédige une lettre qu'il prie deux députés de leur faire parvenir immédiatement. «Messieurs, dit-il dans un billet «adressé à ces députés^, puisque je ne puis avoir audience de a Messieurs les États, suyvant la prière que je vous en ai faite, ce «matin, à cinq heures, je leur escris la lettre que ce porteur vous «délivrera, laquelle je vous supplie leur faire tenir avant l'exé- «cution que l'on dit estre préparée ; car il leur importe, et à Sa « Majesté, et à moy. — A la Haye, ce lundi, 13*^ jour de mai «1619, à six heures du matin. »

La lettre de l'ambassadeur aux Étals généraux est ainsi conçue 2 :

«Messieurs, j'avois désiré parler à Vos Seigneuries, en leur «assemblée, de la part du roi, mon maistre, sur le sujet qui s'y « présente, ayant eu commandement très exprès de Sa Majesté de « vous continuer jusques à la On ses offices sur ces occasions, et, « pour cest effect, ai dès aujourd'hui, avant cinq heures du ma- «tin, envoyé prier messieurs de Brugeel et Wort, députés de la «province de Gueldres, de vous demander audience pour moi; « mais leur réponse ayant esté qu'ils ne le pouvaient faire, puis-

* BibL nai. mss. f. fr. vol. 15,958, f« 54. «' Ihid.

310 LOUISE DK COLIGNY.

cr qu'elle m'est déniée, si ne veulx-je défaillir en mon debToir et a à Tordre qu*il a plû à Sa Majesté me donner sur ce faicL »

« J ay donc recours à ce papier pour vous dire, qu'ayant ena tendu aujourd'hui seulement, à quatre heures du matin, que «les juges par vous nommez aux prisonniers ont en6n prononcé a contre aucuns d'iceux, nommément contre le sieur d'Olden a Bamewelt, et mesme que ce jour est désigné pour luy faire aesprouver les rigueurs de leur jugement, Sa Majesté, de a longue main, m'a chargé, cela arrivant, devons dire que, pour (( le lien qu'elle tient entre vos amis et alliés, elle persiste à vous «exhorter et convier d'user de clémence, en cest endroit; à «quelle fin, j'emploie les mesmes raisons que je vous repré- «sentai, de sa part, le premier de ce mois, lesquelles, selon « vostre désir, je vous laissai par escrit, dès le lendemain. Elle « ne prétend point entrer plus avant en cognoissance des causes « motrices de ce jugement, puisque vous ne luy en avez rien voulu « communiquer ; mais certainement elle estime que, s'il défault «quelque chose à la seureté de cest estât, il ne sera pas suppléé « par le peu de sang restant à un vieillard qui, par le cours de « nature et sans l'aide d'aucune violence, ne peut éviter qu'il ne « luy paye bientost son tribut.

« Ainsy, pour les raisons que je vous ay représentées et que « vous pouvez mieux juger, le conseil de Sa Majesté tend à « espargner la vie du plus ancien ofiicier de ceste république, (( à laquelle il convient mieux et se trouvera luy estre plus salu- « taire qu'en particulier de la personne dont est question ; car, « en un moment, il peut estre délivré de sa misère, qui ne sera <r plus sujette à aucun retour. Mais le mal que vostre patrie en «peut recevoir est en danger d'avoir une longue suite; car, « outre qu'il sera trouvé estrange que vous n'eussiez point eu « de clémence pour celui qui a usé sa vie en vous servant, je « vous dirai avec la franchise convenable au ministre d'un si

a grand j'oi, que si vous permettez ceste rigoureuse exécution, avons rechargerez une pesante angoisse sur tant de magistrats «que l'on a déposez, en cette province; car, quelque douceur a dont on leur veuille amoindrir l'amertume de ceste médecine, (ï inévitablement ils se réputeront de nouveau flétris en ceste a personne avec laquelle ils ont eu, non seulement communauté « d'advis, mais aussi d'aOliction et de désetablissement, ce que « Sa Majesté croit et désire que, par voslre sagesse, vous devez «prévenir, afin, qu'au lieu de guérir une plaie, elle ne devienne «incurable; à laquelle raison, qui vous touche de près, elle «joint d'abandonner sa très affectionnée prière. Et croyez qu'elle «gardera un long souvenir de la déférence que vous aurez faite « à ses bons conseils.

« Vos seigneuries ont divers moyens de commuer, avec leur «gloire et seureté, la peine que l'ont dit leur avoir esté imposée, «soit en le confinant en l'une de ses maisons, aux champs, «sous la caution de tous ses proches, qu'il n'attentera rien, ni «communiquera avec personne dont vous puissiez avoir jalousie; «soit en le reléguant hors de ces provinces, oii vous trouverez «plus à propos. Sa Majesté vous en prie derechef, et vous saura « aussi bon gré d'avoir eu égard à son intercession si affectionnée, «que vous aurez de préjudice, et elle, de regret, si vous en « usiez autrement.

«Il ne me reste plus qu'à prier Dieu qu'il vous inspire un «esprit de douceur, et de ne refuser la seule prière que Sa « Majesté vous ait jamais faite.

«A La Haye, ce lundi, 13® jour de mai 1619, à six heures «du matin. »

Les Etats généraux assemblés prennent connaissance de cette lettre, et font répondre à Dumaurier, qu'ayant donné pouvoir aux juges de statuer, ils ne peuvent ni révoquer ce pouvoir, ni modifier la sentence rendue.

312 LOIMSE DE COLIGNY.

Dumaurier réplique : que les États se sont déclarés, investis (lu droit de souveraineté, et que de ce droit dépendent celui d accorder une commutation de peine, et avant tout, la faculté d ordonner un sursis à Texécution.

Cette légitime insistance de l'ambassadeur est impitoyablement repoussée par Tordre d'accélérer les funèbres préparatifs.

Il est promptement déféré à cet ordre.

Dans la cour du château, en face des fenêtres de l'appartement occupé par Maurice est dressé un échafaud qu'entourent huit cents hommes d'un bataillon préposé au maintien de l'ordre, car on n'est pas sans quelque inquiétude sur les dispositions de la foule accourue pour assister au supplice de la victime^.

Laissons ici parler le chroniqueur Lapise^ :

« Sur les neuf heures du matin, on vit ouvrir la fenestre qui a allait à l'eschafTaud et par icelle passer quatre personnes. Tune «après l'autre, le prévost-général, Barnewelt, sans estre lié, (cvestu d'une robe de chambre de damas de feuille morte, un a bonnet de chambre de mesme sur la teste, son bâton en main, «suivi d'un serviteur; le quatriesme estoit le bourreau, qui « s'arresta auprès de la fenestre.

« Parvenu au milieu de l'eschafTaud, il (Barnewelt) esiève les «yeux au ciel, s'écriant: a â Dieu, qu^est-ce que de C homme? i» a puis, jetant sa vue vers le peuple, il s'appuye sur les barreaux, «se sentant le cœur affaibli. Revenu à soy, à l'aide du prévost «et de son serviteur, il se met à genoux, fait sa prière, durant « un quart d'heure, suivi d'une partie des assistans.

« Après la prière, il se relève avec plus de vigueur que devant, «oste son bonnet et, adressant la parole au peuple: bourgeois, «dit-il, fay esté, toute ma vie, vostre fidèle compatriote. Croyés

» Dépêche de Dumaurier au roi, du 14 mai 4649 (Bibl. nat, mss. f. fr. vol. 15,958, fo 55).

• Histoire des princes et de la principauté d'Orange, p. 775 à 777.

^ que je ne meurs point en traistre, mais en support et pour avoir a maintenu la liberté et les droits de la patrie.

«Ces paroles dites, il commence luy-mesme à desceindre sa a robe, la quitte, son rabat et son pourpoint qu'il donne à son a serviteur, ensemble un anneau qu'il tire de son doigt et le luy «baille, en luy parlant à l'oreille. Ce serviteur prend, du sac «des besongnes de nuit, un bonnet de velours violet, qu'il luy «met sur la teste; l'autre l'abaisse sur ses yeux, disant: a Seigneur j aie pitié de moy, pauvre pécheur!

a Le prévost et son serviteur l'aydent à se mettre à genoux «sur le sablon, luy abbaissent la chemise du col, luy disent «adieu. Il fait sa dernière prière, les mains jointes en haut.

« Le bourreau tire son espée, s'approche de luy, luy tranche « la teste, et effleure les bouts de trois de ses doigts, puis se « retire, sans toucher le corps, qui fut enveloppé, avec la leste, «d'un linceuil par son serviteur, et depuis enseveli.»

Telle a été la fin de Barnewelt.

Le sang de la victime a rejailli sur les ennemis qui l'ont immolé, et, avant tout, sur l'implacable Maurice^.

Et jusqu'où n'est pas allée la haine de tels hommes!! Qu'on en juge par certains détails révoltants que signale]^la correspondance officielle de Dumaurier.

« Je vous envoie, écrivait-il à de Puisieux, le 23 mai 2, les «dernières lettres écrites par Barnewelt aux siens, auxquels on «a esté sur le point d'interdire d'en porter le deuil, le corps a leur ayant esté refusé, et fait défense, selon la coustume, de

* «On dit que Maurice regarda l'exécution de Barnewelt, de ses fe- « nêtres, avec des lunettes de Hollande^ dont il fut blasmé par plusieurs, «comme se voulant soûler du sang d'un vieillard de soixante-seize ans, « qui avait si longtemps et si dignement servi TÉtat , et qui avait été le «principal auteur de le mettre, au sortir du collège, à l'administration « des affaires» (Mém, d*Aubery Dumaurier^ p. 285).

* Bihl nat. mss. f. fr. vol. 15,958, f> 62.

a mettre ses armoiries en noir sur la porte de sa maison. Pour a ses biens, on a esté en faire Tinventaire, jusqu*au lit où. sa a pauvre Temme est étendue, preste à mourir d'affliction*»

Indignée de tant d*excès, la princesse d*Orange prodigua à Tinfortunée veuve, dans sa lamentable situation, et à ses enfants, les marques d*une profonde sympathie et d'une sollicitude, qui ne se démentirent pas un seul instant. Plus elle avait elle-même souffert, sous le poids d'accablantes dispensations, plus son cœur la portait à s'identifier avec les soufTrances d'autrui et à tenter de les soulager. Jamais peut-être ne fut mieux rempli que par elle le pieux ministère de la vraie charité, qui consiste, en aimant et en se dévouant, à se faire tout à tous.

On avait immolé Barnewelt : il fallait, en outre, se débarrasser de Grotius et de Hoogberts. Aussi crut-on ne pouvoir mieux faire, en leur imputant de prétendus crimes, que de les condamner à une prison perpétuelle.

Dans un ordre de faits connexes à celui des événements qui aboutirent à l'horrible tragédie dont il vient d'être parlé, les remontrants contre lesquels s'était déchaîné le Synode de Dordrecht, se virent plus malmenés que jamais. Non seulement leur croyance fut taxée d'hérésie et leurs réunions de culte furent frappées d'interdit, mais, de plus on destitua leurs ministres, et l'on alla même jusqu'à infliger à plusieurs d'entre eux la peine du bannissement. Celui auquel fut condamné Witenbogaîrd devait être perpétuel.

Expulsé de cette église française de La Haye qu'il avait fidèlement servie, sous les yeux et avec l'assistance de Louise de Coligny, Witenbogaîrd en prenant le chemin de l'exil, emporta avec lui la consolante conviction que la bienveillance de la princesse l'y suivrait: il ne se trompait pas; cette bienveillance, en efTet se fit sentir à lui.

Page 1