CHAPITRE XII
Généreux procédés de Louise de Goligny à Tégard de Maurice. — Envoi de Henri Frédéric dans la principauté d'Orange, pour y installer un nouveau gouverneur. — Dépêche de Dumaurier à ce sujet. — Arrivé en France, Henri Frédéric reçoit du roi un accueil favorable. — Prévenances et soins dont Tentoure le jeune duc de la Trémoîlle. — Après s'être acquitté de sa mission à Orange, Henri Frédéric se rend à Avignon. Réception qui lui est faite dans cette ville. — Lettres de sa mère à M™» de la Trémoîlle. — H revient à La Haye. — La princesse d'Orange se dispose à aller faire en France un séjour de quelques mois. — Lettre d'elle au comte Guillaume , son neveu. — Lors de son passage à Delft , elle est insultée par la populace. — Arrivée à Anvers, elle y reçoit les adieux de son fils, sans se douter qu'elle le serre dans ses bras, pour la dernière fois.
La conduite de Maurice envers sa belle-mère, le 13 mai, avait été répréhensible, au plus haut degré. Or, que s'était-il passé, depuis ce jour, entre lui et elle? avait-il confessé la gravité de sa faute, exprimé des regrets, et imploré un généreux pardon? on l'ignore.
Mais assurément il fallait bien que la princesse eût pleinement sauvegardé sa dignité maternelle, dans la continuation de ses rapports avec Maurice, et que lui-même, en se représentant devant elle, crût avoir, en une certaine mesure, recouvré ses bonnes grâces, ou tout au moins son indulgence, puisqu'il vint, le 23 juin, lui faire part d^un projet pour la réalisation duquel il réclamait son assentiment, à raison d'une importante mission qui s'y rattachait, et qu'il voulait confier à Henri Frédéric.
316 LOriSE DE COLIGNY.
Elle Técouta et, a la suite d observations judicieuses qui devaient le frapper, déféra à son désir. Un nouvel acte de bonté, ainsi ajouté à tant d autres: telle fut sa réponse à Toutrage récemment commis.
Ijb projet de Maurice était d'investir du gouvernement de la [>rincipauté d*Orange son neveu, le (ils aine du prince de Portugal, et décharger Uenri Frédéric de procéder a Tinstallation du jeune gouverneur.
A cet égard, s'imposait à Henri Frédéric le devoir, en traversant la France, d'aller trouver le roi, dans quelque parti du royaume qu'il se trouvât, et d'obtenir son consentement à l'installation projetée. La princesse et son Qls n'hésitaient pas sur la nécessité d'accomplir ce devoir. Maurice pensait au contraire que, sans s'écarter de son itinéraire, pour aller à la rencontre du roi et solliciter son consentement, Henri Frédéric pouvait, vu l'urgence des circonstances, se rendre directement k Orange, s'y acquitter de sa mission, et ne voir, qu'à son retour, le roi, aux yeux duquel tout se justifierait par une lettre que le prince aurait soin de lui adresser.
Témoin de cette divergence d'opinions, Dumaurier se rangea du côté de la princesse et de son fils, et Maurice finit par céder.
Voici sur les préliminaires de la mission de Henri Frédéric et sur la loyauté de ses sentiments pour la France ainsi que pour son souverain, divers détails empruntés à la correspondance de Dumaurier; détails d'autant plus intéressants à connaître, qu'ils prouvent combien Louise de Coligny tint constamment à ce que son fils n'oubliât jamais qu'il était né d'une mère française, profondément attachée à sa patrie.
«Sire, écrivait au roi, le 25 juin, son ambassadeur*, il y a «deux jours que je fus adverty, de bon lieu, du projet qui se
* BibL nat. mss. f. fr. vol. 45,958, 1^63.
«faisait ici de quelque voyage pour Moasieur le prince Henry; «ce qui me donna sujet de voir Madame la princesse d'Orange, «pour lascher d'en apprendre la vérité; ce qu'ayant fait dès le «soir mesme, et lui ayant fait cognoistre que j'en sçavois quelque «chose, elle me dit, sous caution de ne le divulguer, que, ce ^jour mesme, M. le prince d'Orange et M. le comte Guillaume a festoient venus voir et lui dire que le s"^ Crouze, gouverneur «d'Orange se pressant plus que jamais de le retirer de ceste «place et d'en commettre la garde à quelque autre, il estoit «résolu d'y pourvoir, et que, pour lui succéder, il avoit fait «choix de son neveu, le fils aisné du prince de Portugal; qu'il «avait résolu d'y envoyer, et de l'y faire establir par la main de «M. le prince Henri, son frère, lequel, pour cest effect, il desi- «roit voir partir, au premier jour; à quoy ladite dame n'avait «contredit, pour le désir que son beau-fils lui monstroit en «avoir.
« Sur quoy je lui demandai si tel projet ne se faisait pas, h « conditions que Vostre Majesté en fùst premièrement advertie, «et que, pour l'intérêt qu'elle a en tel changement, elle y don- « nast son consentement.
«Sa réponse fut qu'elle avoit meu ceste question, et que ledit «sieur prince lui avait répondu qu'il en écriroit à Vostre Majesté «par son frère mesme, et que, si elle estoit à Paris, ou à Fon- « tainebleau, il aurait charge de la voir, sinon et qu'elle en fût «encore ezloignée, il lui envoyera sa lettre.
«A cela je crus estre obligé de répliquer, pour le service de « Vostre Majesté, que la promesse à elle faite de n'entreprendre «aucun changement audit Orange, sans son ordre et bon gré, «et le respect qui lui est dû en toutes sortes, mesmement ayant « monsieur son fils à passer par vostre royaume, plusieurs raisons «concouraient pour faire qu'il commençast par voir Vostre « Majesté et lui rendre le devou*; que d'ailleurs je ne lui pouvois
318 LOUISE DE COLIGNT.
acèler que ce gouverneur désigné esloit fort jeune, et qu'encores aqu*il soit catholique, on lui pourrait bailler un lieutenant tel «que Vostre Majesté n*auroit que l'apparence pour son conctentement et seureté; mais qu'en effet elle verroit arriver par aceste mutation ce qu'elle a tousjours monstre appréhender de a ce costé-là. Et ensuite lui dit tout ce que je crus pouvoir «servir ou à les démouvoir d'entreprendre ce changement et a voyage» ou dumoins à les persuader de ne penser ny à l'un ni a à l'autre, qu'avec le bon plaisir de Vostre Majesté. A quoy a elle me promit de penser et d'en communiquer à monsieur son
((fils.
a Dès le lendemain au matin, craignant que ce que j'avois dit a à ladite dame princesse ne fûst point assez considéré, je lui aescrivis une lettre dont la copie est cy-jointe.
« Pour rendre compte à Vostre Majesté du devoir que j'ai «apporté en ceste affaire, j'omettrais de luy représenter qu'elle «n'avoit fait grande instance sur les craintes que M. le prince «d'Orange continue de tesmoigner que Vostre Majesté ait d^sein «de se faire emparer de ceste place pour en gratifier quelqu'un; «ce qui me donne subject de répondre à ceste particularité «connue; j'ai crû le devoir.
«Le jour mesme que j'escrivis ladite lettre, je la fus revoir et «appris qu'elle l'a voit communiquée où besoin estoit, et qu'enfin «on s'esloit résolu que monsieur son fils commenceroit ceste «affaire par voir Vostre Majesté et en avoir son aggrégation; «que, le jour mesme, M. le prince d'Orange allait voir les «États-générauK pour leur demander congé pour son frère, et, « cela fait^ qu'il m'en voudrait parler ; ce qu'il a fait cejourdhuy «accompagné dudit sieur comte Guillaume; laquelle visite il a « commencée par me demander où estoit Vostre Majesté.
«Après lui avoir dit que, par sa dernière dépesche, du 5 de «ce mois, elle esloit encore en Touraine, n'en ayant point reçu
ce depuis, il est eotré au discours de ce changemeut, foadé sur la ce prière que le gouverneur d'Oraoge lui fait par toutes ses cclettres, d*estre deschargé de la garde de ceste place; à quoy «se voyant contraint de pourvoir, il lui a nommé pour succesccseur son neveu, tils du prince de Portugal, et qui est catho- (clique, lequel il fait estât d'envoyer establir par son frère; dont «ayant parlé aux Estais généraux et en ayant eu leur approccbation, à l'égard du congé qu'il leur a demandé pour son dit « frère, il estoit venu m'en parler aussi.
ce Ma réponse a esté que j'en avois appris quelque chose par «le bruit commun; que ceste affaire estoit de telle qualité, «que, pour la bien faire, il me semblait nécessaire de corn- «mencer par la communiquer à Vostre Majesté, pour Tintérêt «qu'elle y a.
« Sa réponse a esté qu'il lui en écrira et que cela se passera «de sorte, et la place sera tellement gardée, que ses sujets n'en « recevront aucune incommodité, ni trouble, sachant bien ne la «pouvoir posséder sûrement, que la tenant en neutralité, quoi «qu'il puisse arriver.
«Sur la demande que je lui ai faite si monsieur son^ frère ne «commencera pas par aller trouver Votre Majesté, et s'il n'esti- «meroit pas meilleur de l'en avertir et avoir de ses nouvelles «avant son parlement, d'ici, il m'a répondu qu'il y avoit du « péril pour lui à différer cet envoi, le s"^ Crouze lui ayant mandé «que, si l'on ne l'en retire promptement, il remettra la place «entre les mains de ceux de son parlement, ce qu'il témoigne «appréhender, et que son dit frère verra Votre Majesté, en allant « ou bien en revenant.
« A quoy j'ai reparti que, si c^ n'estoit qu'en revenant, Vostre «Majesté auroit juste occasion de se plaindre que l'on procédait «avec elle de ceste façon : bien loin de lui dépescher et d'attendre «sa réponse, pour sçavoir si elle le trouveroit bon; que, s'il
« lui plaisoit, je Terais cette diligence par un des miens qui, dans «peu de jours, en rapporterait tout éclaircissement.
flcSur quoy, il a persisté à me dire que son frère partirait ajeudiy 27, ou le lendemain, au plus tard. A quoy j*ai répondu a que j*en avertirois Vostre Majesté, lui me disant que je <r l'obligerai.
ccSire, ceste affaire m'a semblé de telle importance, que je a n'ai voulu manquer d'en avertir Vostre Majesté par ce courrier « exprès.
a Gomme j'estois en cest endroict de ceste dépesche, monsieur a le prince Henry m'est venu voir, qui m'a confirmé ce que mon- «sieur son frère m'avoit dit, ce matin, me témoignant un «extrême désir de rendre très humble service à Vostre Majesté, «comme je l'y ai tousjours trouvé très enclin. Il m'a laissé en «quelque doute si, en allant en Orange, il verrait Vostre « Majesté, au cas qu'elle soit éloignée de Paris; et je n'ai manqué «de lui assigner toutes les raisons que j'ai pu excogéter pour lui « faire comprendre qu'il importait à leur maison, à sa personne, «au bien de l'affaire qui le mène, et mesme au public de cest «estât, que le respect dû à Vostre Majesté lui fûst rendu, et «que ceste action s'accomplisse de bonne grâce; ce qu'il goûte « bien ; et n'y a doute, que, s'il lui est libre d'en user selon son «jugement et désir, il y procédera, au contentement de Vostre « Majesté. »
Ecrivant aussi, le même jour, 25 juin, à de Puisieux, Duraaurier l'entretenait, en ces termes *, des dispositions favorables du fils de la princesse d'Orange : «le prince Henry n'a aucune € charge des Estats pour Sa Majesté, m'ayant dit confidemment «que, si on lui avait voulu donner autre charge (que celle pour «Orange) il ne l'aurait pas acx^eptée, tant le cours que l'on teint
' BihL nat. mss. f. fr. vol. 15,958, P> 6i.
celui déplaist, comme vous le cognoistrez aisément par ses dis- «cours, si particulièrement vous le mettez Ik dessus. Je vous <( puis véritablement assurer que je Tai tousjours recogneu très «affectionnée au service de Sa Majesté et bien de la France, et «que les grâces dont elle voudra bien user seront très bien em- «ployées; estimant aussi qu'il sera nécessaire que Sa Maj^téet «messieurs de son conseil lui témoignent que ceux qui Font «servi pardelà n*ont rien fait que par son ordre exprès et pour «le bien de leur estât, non pour le lui persuader, mais afin qu'il «en fasse rapport et que Sa Majesté trouve estrange de voir « convertir ses bonnes intentions et offices en injures et invectives «contre ses serviteurs.
« Le prince Henri fera le voyage en poste et aura environ «vingt-cinq personnes de sa suite, tant gentilshommes qu'autres.
« Je vous supplie très humblement qu'il soit témoigné à ce « prince quel debvoir j'ai tousjours fait de représenter à Sa Majesté «son affection au bien et prospérité de ses affaires, laquelle, en «vérité, j'ai tousjours recogneu d'une teneur si égale, qu'il n'y « a rien eir à désirer. Plût à Dieu en pûssions-nous dire autant « de tout le reste !
« Encore que peut-estre il ait ordre, comme j'en soupçonne « quelque chose, de ne voir pas Sa Majesté en passant, toutefois «si elle le désire et le lui fait dire, où qu'elle soit, je m'assure « qu'il n'y contreviendra pas. Elle en jugera. »
L'ambassadeur, dans une dépêche du 26 juin * , insistait de nouveau, auprès de Puisieux, sur les bons sentiments de Henri Frédéric pour la France et sur sa déférence pour le roi :
«A l'occasion du voyage de M. le prince, Henry, disait-il, je « vous confirme, comme je dois, la pei-sévérance que j'ai re- «cogneu en lui, sans aucune intermission, à la prospérité de Sa
• Bihl. nat, mss. f. fr. vol. 15,958, f^ 66.
({ Majesté et de soo royaume, s*estant tousjours porté si franche- <( ment en cela, que je souhaiterois très volontiers qu elle n'eust a point de sujets qui n'eussent Taffection pareille à la sienne, a d'autant plus estimable, comme vous sçavez, qu'elle est volon- (( taire. C'est pourquoi j'ose vous dire que Sa Majesté ne peut a user d'aucune sorte de grâce, en son endroict, qui ne soit très a dignement employée ; beaucoup de confusions qui ont traversé a son contentement lui ayant autant déplu qu'à personne du a monde, et qui ne seraient pas advenus, s'il en eûst esté crû. a Mais le temps viendra que ses bonnes intentions auront lieu, a et que celles qui ne ressemblent pas aux siennes se redresse- ({ ront au mieux. »
Le langage que l'ambassadeur tenait au roi, vers la même époque^ était encore plus explicite :
a Sire, écrivait-il ^, j'ai tousjours recogneu une si franche et € constante alTection à la prospérité de Vostre Majesté et au bien a de son royaume, en monsieur le prince Henry de Nassau, (( qu'il n'y pourrait rien eslre souhaité pardelà; ce qu'il a a tesmoigné non seulement non de bonnes paroles, mais encore a avec de meilleurs effects, à toutes les occasions qui s'en sont a offertes, durant les divers mouvemens qui, depuis ce temps-là ((Ont agité vostre estât; à l'assoupissement desquels, pour la ((grandeur et dignité de Vostre Majesté j'ai recogneu qu'il fûst (xtrès volontiers allé exposer sa vie; dequoy il a tousjours faict ((Ouverte et continuelle profession; ce qu'aussi M. de Boissise a (( bien recogneu durant le séjour qu'il a fait pardeçà. Et combien, (( Sire, que les autres grandes qualités de ce prince, assaisonnées c( de celle-là qui est bien cogneu de Vostre Majesté, le recom- (i mandent assez d'elles-mesmes, sans un si foible tesmoignage «que le mien, si croirais- je défaillir par trop à mon devoir de
* Dihl nat, mss. f. fr. vol. 15,958, f" 65.
(cne le lui rendre, sur roccasion de ce voyage, auquel je sçay a qu'il s'est priDcipalemeat embarqué, pour Textrême désir qu'il 0. a de renouveler à Voslre Majesté les assurances de son sei'vice, «qu'il lui a données autrefois, et de ne faire, en ce qui le mène, a aucune chose, sinon conforme au contentement de Vostre a Majesté, comme j'espère qu'elle l'éprouvera. Après cela, il no a me reste, Sire, qu'à prier Dieu qu'il lui donne beaucoup de « tels serviteurs. »
L'hommage ainsi rendu par l'ambassadeur aux sentiments de Henri Frédéric remontait naturellement jusqu'à la noble mère qui les lui avait inspirés.
Dumaurier, étant allé saluer le prince, au moment de son départ, s'empressa d'adresser à de Puisieux la communication suivante * : a Monsieur le prince Henry m'a asseuré, lui disant «adieu, qu'enfin mes raisons envers monsieur son frère ont fait «qu'il ira droit trouver Sa Majesté, avant qu'aller à Orange; «dont il m'a tesmoigné estre fort aise. )>
La princesse ne fut pas moins satisfaite que son fils de cette détermination; tant elle désirait que l'empressement qu'il mettrait à se rendre auprès de Louis XIII témoignât de sa déférence pour le monarque et de sa volonté d'obtempérer aux directions qu'il recevrait de lui.
Arrivé en France, Henri Frédéric, s'écartant de l'itinéraire qu'il avait à suivre pour gagner Orange, s'achemina vers Tours, où était alors le roi.
Avant d'atteindre cette ville, il fit une chute de cheval et se blessa. Force lui fut de garder des ménagements.
Informée de l'accident, la duchesse de la Trémoïlle en avertit aussitôt son fils, à la sollicitude duquel elle fit appel, en ces termes 2; «Mon fils, j'ai crû vous debvoir donner advis de
« Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 15,958. P 66. * Archives de M, le duc de la Trémoïlle,
a l'arrivée de monsieur le prince Henry, mon frère, qui s'en va a trouver le roy. Il s'en va en Orange et envoie tout par le droit a chemin, li estoil venu en poste, mais il s'est blessé en une «cuisse, tombant de cheval, et cela luy fait prendre un carrosse, a mais il aura besoin du vostre pour ses visites. Je vous prie a donc, mon fils, de luy rendre toutes sortes de soins; et n'ayant • pas son train, vous luy offrirez vostre table. Je croy que l'oblia gérés de venir audevant de luy en vostre carrosse, pour ce a que le sien ne sera si honneste; roesmes peult-estre se mettraa t-il sur l'eau. Je vous en ay donné advis, afijn que fassiez qu'il «soit bien reçu, et mesmes en parliez à M. du Mayne, aflin «qu'il reçoive contentement. 11 va establir vostre cousin de « Portugal pour gouverneur d'Orange. Je vous prie aussy qu'il u soit bien de vous, et vous me ferez un très grand plaisir. »
Les recommandations maternelles furent ponctuellement suivies par le jeune duc de la Trémoïlle.
Grâce aux bons soins dont il fut entouré, grâce aussi à une énergie qui lui faisait dominer la souffrance, Henri Frédéric fut en état de se rendre à Tours. «Il vint, dit un contemporain ^ « le 8 juillet, passer en ceste ville et y arriva près du roy, où il «assura Sa Majesté et, depuis, ceux de son conseil, que l'inten- « lion de son frère n'était point qu'il fûst rien changé ni innové «dans la principauté. »
Cette assurance fut bientôt confirmée par une lettre ^ dans laquelle Maurice disait au roi : « Sire, le voyage de mon frère, « Henri de Nassau, ne tend qu'à donner le repos à mes subjects, «et lassurance à Vostre Majesté, que je n'ai autre vue ni « intention, après avoir donné règlement aux désordres qui y «sont survenus, que de faire maintenir religieusement les édicts
* Journal de Philippeaux, seigneur de Pontcharlrin {Bibl. nat. mss. fonds Clérambault, no 376).
* mbl. nat. mss. f, fr. vol. 15,958, f-^ 67.
^establis par feu le prince d'Orange, mon frère, et très assurée « et très estroite correspondance avec les gouverneurs des places dk qui ceste dite principauté avoisine; suppliant Yostre Majesté a que, comme je fais ceste déclaration, d'une afifection sincère «et très entière dévotion que j'ai au service d'icelle, qu'il vous (c plaise me continuer aussi le bonheur de vostre bienveillance. »
L'accueil que Henri Frédéric reçut du roi et de la cour fut des- plus favorables, et il s'y montra très sensible. Bien vu, pour lui-même, il le fut surtout, à raison de sa qualité de fils d'une princesse qui demeurait profondément française.
De Tours il se rendit directement à Orange. <c Là, rapporte son «biographe Commelyn*, il fut reçu avec joie et allégresse de «tout le peuple. Il y fit quelque séjour, pendant lequel il régla € et établit toutes choses conformément au?c intentions de son « frère, d
En quittant Orange, Henri Frédéric, qui désirait connaître Avignon, se rendit dans cette ville. I^ vice-légat du pape, qui y résidait, s'empressa de lui en faire les honneurs, et fut en cela activement secondé par la société* avignonaise, dont les habitudes mondaines différaient singulièrement du maintien réservé de la société hollandaise. Lapise ^ nous donne une idée de la réception dont le prince, fut le héros par ces lignes que nous empruntons à son emphatique récit :
ce II fallut aller voir Avignon, l'une des plus divertissantes c( villes de l'Europe, et, chemin faisant, rendre leurs visites aux (( minisires du pape. Aux approches du prince, le vice-légat, l'arec chevêque, le général, avec nombre de carrosses, accompagnés c<de toute la noblesse et de la chevalerie italienne,[le furent ren- «contrer. L'artillerie le salua. Il fut logé dans le grand palais
* Vie de Henri Frédéric, p. 6.
* Histoire de la principauté d*Orange, p. 774.
Qc du pape, au quartier des rois, toujours magoifiquement traité a et défrayé, aux dépens de sa sainteté; diverses comédies c jouées à son honneur; et, tous les jours, bal, et Taffluence a des plus belles et plus parfaites dames, à Tissue du diner, qui «toutes ravies de la courtoisie et des grâces d*un si grand ((prince, déployèrent tous leurs charmes, pour obliger cet «Alexandre à leur donner la pomme, sur le point de se débattre
a à qui Taurait Ce bel astre ne disparut que trop tôt!» Il
n'en est pas moins vrai que la prudence commandait au bel astre de s*éclipser, au plus vite, et de se dégager d'un milieu féminin que sa seule présence agitait à un tel point.
Il s*éclipsa, en effet, en Gis qui avait hâte de se retrouver au foyer maternel .
Tandis qu*il traversait la France, dans Tintention de revoir le roi, la princesse d'Orange, préoccupée de l'absence de son fils, écrivait, le 29 juillet, à la duchesse de la Trémoïile^ :
a Vous pouvez penser si ce laquais irait les mains vuides pour «vous, l'envoyant trouver vostre frère, lequel j'espère qu'il a trouvera sur son retour d'Orange, et, à mon avis, qu'il le «pourra trouver, ou a Ghastillon, ou à Ghasteau-Renard, où il « doit passer, à son retour.
« Je desirerois bien que le roi fûst à Fontainebleau ou à Paris, « afin que vostre frère n'eust point à aller si loin que Tours, c pour trouver Sa Majesté, qui luy a fait l'honneur, et toute la «cour, de luy faire un si bon accueil, à son passage, qu'il est «bien obligé d'y repasser, k son retour. Particulièrement^ il m'a « mandé que monsieur vostre fils l'a logé et traité si bien, qu'il « n'a jamais voulu qu'il prit autre logis que le sien, et qu'il l'a «grandement obligé. En cela il monstre son bon naturel, «d'aimer tout ce qu'aime madame sa mère. Ce sera un grand
* Archives de M. le dxw de la Trémoille-
ce heur pour mon fils s*il peut trouver madame de Bouillon et «madame vostre belle-fille à Paris, comme j'ay vu, par vos «lettres, que vous l'espérez.
« Nous sommes estonnez icy d'estre si longtemps sans avoir «des nouvelles de Paris, et moy particulièrement des vostres. « Je n'ai point eu de celles de vostre frère depuis Tours, et croy «que vous en aurez pu avoir, ou de Lyon, ou d'Orange. Si cela «est, chère fille, je vous supplie m'en faire part, et des vostres. »
A peu de jours de là, la princesse disait encore à sa chère Brabantine * : « Sou venez- vous, ma chère fille, de m'escrire « incontinent que vous aurez ceste lettre, car je vous assure que «je suis bien en peine de vostre frère, ayant appris que sa bles- «sure est beaucoup plus grande qu'il ne me l'a mandé par ses «lettres, et que j'ay une extrême crainte que le chemin l'ait «empirée. Mandés-moy aussy, s'il vous plaist, le chemin qu'il «aura pris, au partir de Paris; car, si le roy est à Poistiers, < comme on me le mande, c'est bien pour allonger son voyage, a Je m'assure que vous n'aurez pas manqué à lui représenter «que ceste chute luy doibt servir d'avertissement pour se bien «recommander à Dieu, soir et matin. A toute heure, je le sup- «plie qu'il nous ait tous en sa sainte garde. y>
Gomment ne pas reconnaître, à ces paroles si simples, le touchant caractère de la piété et de la sollicitude maternelle de Louise de Coligny?
Henri Frédéric, dont heureusement la blessure n'avait pas eu de suites graves, accomplit son voyage dans de favorables conditions et fut de retour, le 23 août, auprès sa mère.
Le 31 du même mois, Dumaurier écrivit à de Puisieux^: «Monseigneur, nous avons ici de retour monsieur le prince
* Archives de M, le duc de la Trémoïlle.
* Bibl nat. mss. f. fr. vol. 15,958, fo 80.
c Henry, si satisfait des honneurs et faveurs qu'il a reçus de Sa d Majesté, de tous les grands de la cour et de messieurs de son aœnseil, qu*il ne se peut assouvir d*en faire récit; ce qui a a grandement consolé ceste bonne princesse, sa mère, et tous ((les gens de bien; n'y ayant pas faute d'autres qui auraient a désiré, pour Taccomplissement de leurs prédictions, que Ton a en eûst usé autrement, tant pour voir participant ce prince des (( mécontentemens qu'artiûcieusement ils veulent prendre, que a pour faire croire que la France est aliénée de cest estât ; ce a que les brouillons d'ici, qui correspondent aux nostres ont or intérêt de faire persuader, pour les mauvaises fins que vous a pouvez mieux conjecturer, ne pouvant estre sinon utile au bien ((de ceste république et au service de Sa Majesté, qu'il ait paru a qu'elle sçeut et veut distinguer ceux qui, pour leur propre (1 bien demeurent attachés d'affection et de respect à elle, d'avec ((les autres, qui depuis quelque temps font ouverte profession € de fouler aux pieds son aveu et sa dignité. Je vous puis donc « assurer que ledit prince a fait un très favorable rapport de a l'agrégation de Sa Majesté sur ce qu'il est allé faire, de l'accueil a qu'il a reçu, et mesmes de l'heureux estât de ses affaires; ce (( qui en a consolé plusieurs, mais aussi n'a pas esté volontiers uouy de quelques autres, desquels les jugemens se monslrent «dépravez jusques-là de consigner que le mal de la France leur (( plaist. >
Alors que les États généraux, dont la correspondance oQicielle avec le roi, depuis le supplice de Barnewelt, n'était qu ud tissu de déclamations contre lesquelles s'élevait, à juste titre, la diplomatie française, et alors qu'une partie de la population des Provinces-Unies, égarée par l'attitude et le langage des Étals généraux, entretenait la discorde, k l'intérieur, et se répandait en invectives contre la France, la nouvelle d'un rapprochement entre la reine-mère et son fils parvenait à La Haye et y causait.
dans l'élite de la société, une réelle satisfaction, qu*atteste ce passage d'une dépêche de Dumaurier, du 18 septembre ^ : a La a nouvelle de l'heureuse entrevue du roy et de la royne, sa mère, ce a donné une grande joie à tous les gens bien peosans. Madame a la princesse d'Orange et monsieur le prince Henry, son fils ont a esté émus de joie de ceste entrevue et réconciliation. r>
Cependant, Louise de Coligny voyait le vide s'accroître autour d'elle, et le séjour de La Haye lui devenait de plus en pluspesaut. Elle avait perdu en Barnewelt un ami fidèle ; Witeubogard était proscrit, et son bannissement avait porté à l'église française de La Haye un coup dont la princesse ne pouvait que difficilement atténuer les conséquences. Sa sympathie pour les opprimés éloignait d'elle maintes personnes, de condition élevée, qui, ostensiblement ou en secret, appartenaient au parti des oppresseurs. Maurice, quel que fut l'esprit de support dont elle fit preuve, à son égard, se cantonnait plus que jamais dans ses idées et ses procédés autoritaires, dans sa froideur et dans sa ténacité habituelles; toutes choses dont sa belle-mère ne pouvait triompher, et qui assombrissaient, pour elle, le foyer domestique. Henri Frédéric, seul, quand elle pouvait le posséder auprès d'elle, apportait quelque soulagement aux pénibles émotions qui étreignaient son cœur; mais les devoirs publics du fils l'appelaient fréquemment à se séparer de sa mère, et celle-ci devait se résigner à passer de longues heures dans la solitude. Ses pensées se reportaient constamment vers ses filles, dont la présence à ses côtés eût été, pour elle, une si grande consolation ; mais elle les savait retenues au loin, et elle se demandait si jamais il lui serait donné de les revoir.
Vint un jour où elle se vit appelée par le cours des événements à quitter momentanément la Hollande^
' Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 15,958, f» 86.
Le règlement de certains iotëréts d'un ordre supérieur ne pouvait être retardé, et exigeait, pour qu'elle l'opérât, sa présence en France pendant quelques mois. Ce Tut alors qu'elle avisa, le 7 naars 1620, de son prochain départ la duchesse de la Trémoïlle, par ces quelques lignes* :
a J*ai appris que vous estiez à Paris; de quoy je me réjouis a bien fort, estant en espérance, avec l'aide de Dieu, de vous y «voir bientost; car je n'attends, pour partir, que de sçavoir que «j'y aie un logis, car je croy bien que je ne pourrai pas loger en «celui de Madame de Ricey, parcequ'elle m'a mandé qu'elle estoit «contrainte de le vendre. Je serais bien aise d'estre logée près «de vous. Je mande à celuy qui fait mes afTaires à Paris qu'il «en communique avec vous, et vous suplye de luy donner «vostre advis. On m'a dit qu'il y a des gens qui ont loué celuy «de Monsieur de Bouillon. Si cela n'estoit point, je le suplyerois «de me le prester, pour quelques trois ou quatre mois, que je « pourrai estre en France. Or, je remets le tout soubs vostre « bonne conduite, et prie Dieu vous donner heureuse et longue « vie. »
Habituée à rendre le bien pour le mal, la princesse qui, en 1620, n'avait que trop à se plaindre des États généraux, oublieux d'un long passé ^, n'hésita pas, au moment où elle se disposait
* Archives de A/. le duc de la Trémoïlle.
' Les États généraux des Provinces-Unies avaient été efficacement secondés par la princesse, dans nnaintes circonstances où leurs intérêts étaient enjeu, et ils lui avaient, plus d'une fois, exprimé leur gratitude par l'emploi d'expressions telles que celles-ci, consignées dès Tannée 1598, dans une de leurs lettres : « Madame , nous savons avec quelle € affection vous embrassez la poursuite du bien et advaucement de nos «affaires auprès du roy, et rendes peine pour nous conserver sa faveur; «dont nous avons un* très grand contentement, et vous en remercions
« bien fort, priant qu'il plaise à vostre Excellence y continuer
«Nous ne faudrons, l'occasion s'offrant, à vous faire paroistre combien
à partir pour la France, à leur donner une nouvelle preuve de sa serviabilité. On lit, en effet, dans le recueil officiel des Résolutions de ces États, à la date du 23 avril 1620^ ce qui suit ^ : ((Le président expose que Madame la princesse d'Orange Ta ce informé de Tintention dans laquelle elle est de partir pour la ((France, lundi prochain, et il ajoute qu'elle in vile messieurs les a États à lui faire savoir ce qu'ils pourraient avoir à lui recoma mander. — Sont députés messieurs Van den Horst et Vima merseen pour aller remercier son Excellence et lui souhaiter a un heureux voyage. »
Dumaurier, qui, le 21 avril, avait annoncé à de Puisieuxque la princesse comptait partir, le 27 dudit mois, lui manda, le 27 même ^ : ce Madame la princesse d'Orange se met en «chemin, vous suppliant que Sa Majesté lui fasse cognoistre le ((Sentiment qu elle a de tant de témoignages de son affection à a son service, et, s'il vous plaist, qu'elle cognoisse que je n'ay c(pas esté paresseux de faire entendre ce que j'en ai vu, en ce toutes occasions. ))
Dans la matinée du 27, Louise de Coligny, que son fils ne pouvait pas accompagner jusqu'en France, écrivit, de La Haye, au comte Guillaume^ : «Monsieur mon nepveu, c'est en ayant ce le pied à l'estryer, que je vous dis encores une fois adieu, et (( vous suplye de me conserver vostre bonne grâce et me mander ((quelquefois de vos nouvelles. J'ai à vous rendre aussy mille
«nous estimerons certe vostre bonne volonté envers nous.» (Recueil oHiciel des Résolutions des États généraux^ à la date du 22 novembre 4598. Archives générales du royaume de Hollande),
* Archives générales du royaume de Hollande.
* BihL nat. mss. f. fr. vol. 15,958, f» 1-40. ' Bihl. liât. mss. f. fr. vol. 15,958, P 146.
* Archives générales du royaume de Hollande.
a grâces d'une lettre que j*ai vu que vous avez escrite à d M. Huyghens« par laquelle vous faictes bien paroistre raflTeclioQ a que vous portez à vostre cousin. Je vous suplye bien vouloir «continuer et luy rendre tousjours de bons offices. Je vous a baise les mains et prie Dieu vous avoir tous en sa saincte « garde.
<K Vostre humble tante, à vous faire service,
« Louyse de Coligny.
a à la Haye, ce ((Lundi malin. r>
Telle est la dernière de celles des lettres de la princesse qui aient été recueillies.
Peu d'instant après lavoir écrite, elle quitta La Haye et se dirigea sur Anvers.
Qui le croirait? comme elle traversait Delft, celte ville qu'elle avait comblée de ses bienfaits, dans laquelle elle avait tant souffert, et dont la population entière eût du ne l'entourer que de témoignages de reconnaissance et de respect, une tourbe de misérables se rua sur son carrosse, y jeta de la boue, et l'insulta en vociférant les cris de : à bas la Française, à bas l'hérétique. Mais patiente et bonne, comme toujours, la Française n'opposa aux outrages qu'une dignité calme, et l'hérétique répéta, en son cœur, ces divines paroles: «Seigneur, pardonne-leur, car ils a ne savent ce qu'ils font! »
Elle s'arrêta, quelques jours à Anvers, avec son fils.
Witenbogard , résidant alors dans cette ville, vint la voir. Elle l'accueillit avec une extrême bienveillance et l'exhorta à supporter patiemment sa condition présente, en s'attachant à
Tespoir d*un meilleur avenir. Eq lui parlant, elle répandit des larmes*.
Elle en répandit surtout quand elle dut se séparer de son Gis, sans se douter, d'ailleurs, qu'elle le serrait dans ses bras, pour la dernière fois.
« Brandt, Abr. d*hist, de la réf,, I. 2, p. 272.