CHAPITRE VIII
I.utle soutenue contre les ligueurs par le roi de Navarre, devenu roi de France.
— La princesse d'Orange stimule en faveur de ce monarque le zèle des Provinces-Unies. — Noble attitude de François de Cha$tilIon, et services qu'il rend à Henri IV. — Désertion de Charles de Goligny. La princesse d'Orange s'efforce de le faire rentrer dans la voie du devoir, y réussit et obtient pour lui le pardon du roi. — Mission confiée par Henri IV au vicomte de Turenne. — Importante correspondance de la princesse avec le vicomte. — Lettre d'elle aux États généraux, afin qu'ils subviennent aux exigences de sa situation et de celle de ses enfants. — Elle demande conseil à Ph. de Momay, pour la direction des études de Henri-Frédéric.
— Elle quitte la Zélande et s'installe à La Haye, avec ses enfants. — Mort de son beau-frère F. de Lanoue. — Mort de son frère, François de Gbastillon.
Depuis la signature de la trêve en avril, Henri III, mal œnseillé par ses courtisans, observait vis-à-vis de Henri de Bourbon une étrange réserve qui était loin de faire présager une réconciliation, cependant très désirable, entre les deux beauxfrères.
Peu à peu Henri III en vint à sentir la nécessité de cette réconciliation. En conséquence, il convia Henri de Bourbon à une entrevue ûxée au château de Plessis-lez-Tours. Là eut lieu entre les deux rois un entretien dans lequel la loyauté et la fermeté de décision de Tun gagnèrent la confiance de l'autre. A dater de cet entretien, Henri de Valois ne songea plus qu'à s'appuyer sur Henri de Bourbon avec qui il venait de conclure une sérieuse alliance, que dictait l'évidence d'une entière communauté d'intérêts.
En cet état de choses s'imposait aux deux beaux-frères l'urgente nécessité d agir. Concentrer^ promptement les troupes dont ils pouvaient disposer, marcher à leur tête sur Paris, y écraser la ligue et y rétablir l'autorité royale : tel fut le plan qu'ils arrêtèrent entre eux et dont ils s'occupèrent de préparer l'exécution.
Toujours diligent, le roi de Navarre, laissant Henri III a Tours, se porta aussitôt au-devant de son infanterie qu'il avait rappelée du Poitou, et ne tarda pas à détacher de sa suite le fidèle Chastillon, en le chargeant de remplir auprès du roi de France, dans son isolement momentané, une mission de vigilance, qui allait , sous la pression des événements , se transformer instantanément en une mission de salut. En effet, surpris dans Tours par les troupes du duc de Mayenne, Henri III fût tombé entre leurs mains, si n'étaient accourus pour le dégager et repousser les assaillants,. Chastillon et quelques autres chefs.
Deux brillants succès remportés, à peu de jours d'intervalle, par Chastillon et par Lanoue, ouvrirent aux deux rois le chemin de Paris. Vers le milieu de juin, leur armée se mit en mouvement et s'empara de Gergeau^ de Gien, de la Charité, de Pluviers, d'Étampes, de Poissy et de Pontoise.
Maîtres du cours de l'Oise, les deux rois prirent position sur les rives de la Seine, depuis Argenteuil jusqu'à Vaugirard. Chacun d'eux établit son quartier général sur un point intermédiaire, savoir : Henri III à Saint-Cloud, et Henri de Bourbon à Meudon.
Toutes les mesures étaient prises pour livrer assaut à Paris, le 2 août, lorsque, le l*"" du même mois, Henri III fut frappé par le couteau d'un assassin, et expira le lendemain, entre 2 et â heures du matin.
Les lois fondamentales du royaume appelaient Henri de Bourbon, en sa qualité de premier prince du sang, au trône de
France, que la mort du dernier des Valois laissait vacant. Mais^ avant de pouvoir occuper ce trône, que d'obstacles n'avait-il pas à surmonter; les uns provenant des ligueurs, les autres suscités par plusieurs des homm^ qui alors les entouraient!
A dater du 2 août, de nombreuses défections que Henri de Bourbon ne pouvait empêcher, éclaircirent, de jour en jour, les rangs de son armée et lui enlevèrent la possibilité de prolonger utilement son séjour devant Paris. Ne prenant conseil que de lui-même, mais guidé par une sagacité militaire et politique dont les faits démontrèrent bientôt la justesse, il scinda hardiment son armée en trois corps distincts, envoya Tun en Champagne, sous les ordres du maréchal d'Aumont, Tautre en Picardie, sous ceux du duc de Longueville , et , à la tête du troisième, il se mit en marche, le J6 août, pour la Normandie, oii il comptait, en s appuyant à la mer, être rejoint par les troupes que la reine d'Angleterre lui avait promises*
D'Aumont et Longueville devaient provoquer, à l'appui de leurs efforts, le concours de la noblesse appartenant à chacune des provinces dans lesquelles ils se rendaient, et se tenir prêts, avec leurs troupes, à rallier, au besoin, celles que le roi commandait en Normandie. Henri ne disséminait donc, en apparence, ses forces, que pour les concentrer ensuite, d'autant plus efficacement, qu'elles se seraient rapidement accrues de divers contingents, dans les provinces occupées par elles* Son plan était ainsi très judicieusement conçu, puisque la disjonction momentanée des éléments de son armée ne tendait, en réalité, qu'à leur accroissement, en vue d'une cohésion ultérieure dont il se prévaudrait en temps opportun.
En arrivant à Dieppe, il y fut chaleureusement accueilli, s'assura des localités voisines, et se prépara à soutenir la lutte contre Mayenne qui s'avançait avec une armée trois fois plus forte, numériquement, que Tarmée royale.
Le 2i septembre se livra la bataille d'Arqués. Le succès était vivement disputé de part et d autre : Ghastillon le fixa à un moment décisif, en faveur de l'armée royale, par le renfort qu'il lui apporta, en accourant de Dieppe, avec cinq cents hommes tirés de la garnison du PoUet, et en écrasant, sous son attaque impétueuse, une partie des forces ennemies, dans le retranchement qu'elle occupait.
Il ne s'en tint pas là; car, lorsque Mayenne, battu k Arques, tenta, trois jours après, un dernier effort contre le Pollet, il échoua devant la résistance opiniâtre que lui opposa Chastillon.
Quand, à quelque temps de là, le roi, arrivé sous les murs de Paris, voulut s'emparer des faubourgs de la rive gauche de la Seine, Chastillon enleva, de vive force, le faubourg Saint-Germain. Ces faubourgs, qui tous furent pris, ne devaient pas, d'ailleurs, rester longtemps en la possession du roi. Leur occupation n'était que le résultat d'un simple coup de main par lequel Henri se contentait de préluder au siège qu'il se proposait d'entreprendre, alors seulement qu'il aurait à sa disposition un ensemble imposant de forces dont il était encore dépourvu, toutefois, il ne voulut pas quitter sa position devant Paris, sans y ofiDrir le combat à Mayenne, qui le refusa.
Henri se replia sur Tours, où avait été transféré le siège du parlement, et ne quitta cette ville que pour entanper et diriger, dans l'hiver de 1589 à 1590, une campagne qui devait lui servir à étendre ses conquêtes en Normandie.
Dès les premiers jours de janvier 1590, Chastillon, par ordre du roi, était en route pour le Languedoc, où il devait s'occuper de lever des troupes destinées à renforcer l'armée royale. Tandis qu'il était aux prises, dans cette province, avec des difiîcultés dont il finit par triompher, le roi continuait sa campagne d'hiver.
Il s'avança dans la Normandie centrale, dont il se rendit maître, détruisit, en mars 1590, à Ivry, l'armée des ligueurs;
et s*emparaDt de Mantes, de Meluo, de Montereau et de Prov'mSi il se dirigea sur Paris.
Le 12 mai, il fit attaquer les faubourgs Saint-Denis et Saint* Martin par Lanoue; ce valeureux chef fut au cours de raction, grièvement blessé, et dut céder à la vigoureuse résistance qui lui était opposée.
Avant de renouveler une attaque à force ouverte, le. roi s'attacha, en attendant des renforts, à resserrer de plus en plus le cercle d'investissement de Paris.
La Trémouille et Turenne amenèrent sous les murs de la capitale quelques troupes tirées du Poitou et de la Guyenne, et Chastillon arriva en même temps du I^nguedoc, à la tète de quinze cents fantassins et de quatre cents cavaliers.
Pendant ce temps la princesse d*Orange, qu'une correspondance suivie avec l'entourage immédiat de Henri de Bourbon tenait au courant des événements de chaque jour, combinait ses efforts avec ceux de Maurice et de Justin de Nassau, pour décider les États généraux des Provinces-Unies à accorder au roi de France le secours d'un certain nombre de navires*. Son intervention purement oflicieuse dans les négociations qui eurent lieu à cet égard fut couronnée de succès.
On peut juger de l'ardeur qu'elle apportait au service du roi par ces lignes, adressées le 17 juillet et le 6 août à Maurice de Nassau* :
* Voir sur ce point : 4» Lettre de Lanoue à Maurice, du 21 juin 4590 (Gr. v. pre corresp. 2^ série, t. l^"*, p. 440; S'' letlrede Mornai à Maurice du 22 juin 4590 (ArcJiives générales du royaume de Hollande^ et Gr. V. prc, 2« série, t. 4^'*, p. 441); 3^ lettre de Dufay à Maurice, du 26 juin 4590 (Gr. v. p""»», 2^ série, t. 4'^'', p. 442).
* Archives de la maison d'Orange- Nassau, n® 2247" et Archives générales dti royaume de Hollande : Brieven van Vorsten Regerings personen.
il juillet : «Monsieur mon fils, vous entendrez par Monsieur tde Nassau* toutes les particularités de son voyage. Il me reste aà vous supplier de vouloir tenir la main» que promptement il «soit pourveu à deux affaires dont il vous parlera : Tune qui «touche le service du roy ; en quoy vous l'obligerez fort, si vous ((Taictes que Messieurs de Hollande luy accordent ce qu'il leur «demande, comme Messieurs de'Zélande y sont bien disposés «pour leur part, lorsqu'ils sçauront que c'est vostre volonté et «celle de Messieurs les Estats. Ce sera un service fort à propos «à Sa Majesté, et de quoy particulièrement il vous sçaura fort «bon gré. Et certes il vous oblige à affectionner, à bon escient «ses affaires, vu qu'il est si désireux de la prospérité des vostres, «et avec tant de bonne volonté d'y aider. L'autre point vous «louche et vostre maison; et puisque Dieu vous fait la grâce de «vous ouvrir ce moyen^ je vous supplie, ne soyez point pares- «seux d'y entendre. Monseigneur vostre père en eust bien faict «son profict, comme je m'asseure que vous ferez aussy, consi- «dérant combien vous et vostre maison y avez d'intérêt. Si «vostre petit frère avoit dix ans davantage, il vous serviroit en «cela et en autre chose. Je vous supplie. Monsieur mon fils, de «commander à ceux de vostre conseil que les dépesches en «soient bientost faictes; et remettant à Monsieur de Nassau à «les solliciter encore davantage, je prie Dieu, etc. »
' L'amiral Justin de Nassau. Il venait de voir, en France, Lanoue et Mornai, avec qui il s'était concerté. Mornai écrivait à Maurice, le 22 juin 1500: «j'ai parlé confidemment à Monsieur de Nassau (Justin) de plu- < sieurs choses. Vous les entendrez mieux par sa bouche, tant y a que «le chef de nos confusions et Tauteur des vostres est tout un. Et pour tant «ne seront pas loin de mesmes remèdes. En passant, je luy ay discouru tde quelque nombre de navires qui seroit nécessaire au roy, par vostre € moyen, pour empescher une descente par la Meuse, à vous, à l'Angle- « terre, et à nous » {Archives générales du royaume de Hollande et Gr. v. p'c corresp. 2® série, t. 1"*, p. 141).
6 août 1590: ce Monsieur mon fils, je suis très dise que € vostre fort soit achevé. Je le suis fort aussi de la bonne espéarance que vous avez que les estais acœrderont au roy la a demande qu*il leur Taict des navires. Â ce que j'entends, il n'y a aura nulle diflTiculté de ceste part icy ; mais le tout est d'user a de diligence; à quoyjevous supplie tenir la main, comme a aussy à la dépesche de M. de Saldaigne, lequel se plaint Tort «de la grande longueur dont on lui use, etc.»
Alors que Louise de Coligny et François de Chastillon soutenaient avec énergie la cause du roi de France et celle des réformés français, un coup terrible vint les frapper.
Leur frère, Charles de Coligny (d'Andelot), était arrivé à l'armée avec Chastillon, à qui il avait déjà causé, plus d'une fois, de vifs soucis, par l'inconsistance de son caractère et par son obstination ; mais il y avait loin de là à un méfait tel que celui qui brisa inopinément le loyal cœur d'une sœUr et d'un frère, dignes héritiers, tous deux, des nobles sentiments qui toujours avaient animé leur père et leur mère.
Pris par les ligueurs parisiens, dans une sortie qu'ils poussèrent, le 1^"^ juillet, jusqu'à proximité de Montfaucon*, et amené par eux dans la ville assiégée, d'Andelot succomba lâchement aux obsessions par lesquelles ils s'efforcèrent de l'attirer à leur parti, en l'adulant et en le comblant de promesses, « On (( ne peut, dit de Thou^, exprimer avec quelle joie d'Andelot fut a reçu des Parisiens, qui mirent tout en œuvre pour le gagner «parleurs caresses. Chastillon fit à son frère les reproches les ((plus amers de ce qu'il abandonnait la défense de son prince, (i pour embrasser le parti des ennemis mortels de leur maison ^ei celui de ces parisiens qu'on avait vu traîner ignominieuse-
» Matthieu, Hist, t. 2, p. 45.
* lïifit. univ. t. 7, p. G47.
«ment par les rues le corps de leur père, après avoir souffert cqu'oQ l'assassinât par la plus indigne de toutes les trahisons. «Ces reproches furent inutiles : d'Andelot se laissa aveugler par «Tespérance des honneurs qu'il crut trouver parmi les factieux. «Il signa l'union et se mit au service du duc de Nemours*.» Il s y maintint si bien, qu'à un an de là, il alla, au nom de ce duc, entamer une négociation avec les ministres du roi d'Espagne 2.
Descendre ainsi du haut rang de fils de Coligny au rôle abject de suppôt des ligueurs et de TEspagne, quelle effroyable dégradation ! quel crime !
Hélas! que ne souffrirent pas alors Ghastillon et sa sœur, ces deux ûdèles soutiens du nom paternel ?
Si l'expression de la douleur poignante qui, dans cette lamentable circonstance, étreignit le grand cœur de François n'est pas parvenue jusqu'à nous, du moins sommes-nous certains d'en retrouver Técho dans quelques paroles de Louise de Coligny, navrée, comme lui, de la honteuse et coupable défection de Charles. La princesse écrivit à l'un de ses parents^ : « J'ay <Kreçeu la lettre de M. de Lanoue qui me mandoit la faute trop «signalée qu*a faite un de mes proches, que vous sçaviés bien, et a me dites quelque mot qui me le faisoit craindre; mais je ne «pouvois croyre qu'il se pût tant oublyer. Je vous promets que «cela touche tellement le plus vif de mon âme, que je ne m'y «puis résouldre. En toutes mes autres afflictions je trouve de «la rayson pour me consoler; mais en ceste-cy, je n'en trouve
' Plus explicite, en un point, que ne Test de Tiiou, d'Aubigné {Hist. univ, f. 3, liv. 4, chap. 2), dit : «d'Andelot se fit de la ligue, au siège «de Paris, ayant été pris, comme on disoit, par son consentement, pour €se donner particulièrement au duc de Nemours. »
* De Thou, Hist. univ. t. 8, p. 32.
' Henri de La Tour, vicomte de Turenne. Lettre datée de Middelbourg, 28 février 1591. Archives nationales de France, R* 53.
244 LOUISE DE GOLIGNY.
c( point; car m'eslant si proche , ii me semble que c'est une a partie de moy qui a failiy en son honneur et en chose qui ccm^est si sensible, qu'il n'est pas possible de plus, d
De quelle émotion n'est-on pas saisi à louïe de ces douloureux accents! et, en même temps, quelle admiration sympathique n'éprouve-t-on pas pour le noble cœur qui portait en lui une insigne puissance de relèvement, inspirée par Tamour fraternel! Aussi avons-nous hâte de proclamer, à Fhonneur de Louise de Coligny, qu'en sœur vraiment chrétienne, et, par cela même, Gdèlement aimante, elle ne désespéra jamais. 11 n'y eut rien qu'elle ne fit pour arracher son frère à l'abime de honte dans lequel il s'était laissé entraîner. Par ses exhortations toujours judicieuses, toujours empreintes de délicats ménagements, elle éveilla et affermit en lui le repentir et le besoin du pardon. Ses efforts persévérants ne demeurèrent pas infructueux; car le jour vint où elle eut la joie de constater qu'elle avait réussi à faire rentrer son frère dans le sentier du devoir et de l'honneur.
Sûre de lui désormais, elle s'attacha avec un redoublement d'ardeur à le délivrer complètement des périls inhérents à la déplorable situation qu'il s'était faite , et de laquelle il aspirait enfin à se dégager. En conséquence , dans le cours de l'année i593, alors que Charles de Coligny était prisonnier, elle appela sur lui le pardon et la commisération du monarque. Son appel fut entendu ; et l'on aime à rencontrer tout à la fois un hommage rendu à son inaltérable dévouement fraternel, et une preuve de la générosité de cœur de Henri IV, dans ce passage d'une lettre qu'elle reçut de ce prince^ : « Ma cousine, j'ay veu ce que vous «m'avez escript touchant vostre frère, auquel la faulte qu'il a afaicte ne sçauroit avoir tant de force que de faire perdre ma
* Lettre tUavril 1593 (Archives de la maison iVOrange-Nassau,
«bonne grâce, comme le mérite de ses parens et vostre considé- «lion particulière luy peuvent valoir à luy remectre. Il avoit ^composé de sa première priose, mais il a de nouveau esté prins, «à quelque rencontre depuis advenue, dont toutefois Ton ne «m'a encore mandé les particularitez. Quand je les sçauray, «s'il est encore prisonnier, je le gratifierai volontiers de ce «que je pourray, suivant la recommandation que vous m'en «avez faicte, laquelle je n'attribue moins au zèle que vous avez «à mon service, qu'à l'amour et charité que vous luy debvez, «pour la proche consanguinité dont il vous appartient; de sorte «que l'oflSce que vous faictes en cela vous acquiert double «mérite, et je vous en sçay très bon gré. »
Voilà bien ce qui s'appelle noblement parler et agir en roi, sous la sainte influence d'une femme chrétienne !
Grâces aux démarches et à l'incessante sollicitude de sa généreuse sœur, Charles de Coligny, après s'être relevé de sa profonde déchéance, obtint le pardon du souverain, et se réhabilita si bien à ses yeux, qu'il fut autorisé à rentrer dans l'armée^.
Peu à peu un douloureux passé s'efiaça , en quelque sorte, pour Louise de Coligny, heureuse d'avoir reconquis un frère qui, sans elle, eût été, peut-être, à jamais flétri et perdu.
Mais revenons à la marche des événements, dans le cours de l'année 1590 , tant en France que dans les Provinces-Unies, et voyons en quelle mesure la princesse d'Orange, à raison de la haute considération dont elle jouissait, et du tact parfait dont elle était douée, se trouva utilement mêlée à plusieurs de ces événements.
Henri IV, alors qu'il assiégeait Paris , avait vu se présenter
' Dès Tannée 4597, il flgure dans un acte authentique, en qualité de «capitaine de cinquante hommes d'armes des ordonnances de Sa Majesté m (Du Bouchet, Preuves de Vhistoire de la maison de Coligny , f«» 607 et suiv.).
246 LOUISE DE COLIUNY.
a lui un agent, Pallavicini, que ia reine d'Angleterre avait envoyé en Allemagne pour engager les princes protestants à venir en aide au roi de France. Celui-ci fut invité par Pallavicini, au nom d'Elisabeth, à députer vers ces princes un négociateur habile et de haut rang, qui les déterminât à favoriser, dans leurs états, des levées de troupes.
Le négociateur sur lequel s'arrêta le choix du roi fut un cousin de la princesse d'Orange , Henri de la Tour-d'Auvergne, vicomte de Turenne, petit-fils, par sa mère, du connétable Anne de Montmorency. F^e vicomte avait ouvertement embrassé la cause du chef des réformés français. FI était par sa capacité, par sa vaillance et par son zèle, à la hauteur de la mission dont la confiance royale l'investissait, l^e monarque et lui savaient d'ailleurs que la princesse pourrait efiicacement seconder l'accomplissement de cette mission importante, par ses relations personnelles avec la plupart des princes protestants de l'Allemagne et par le crédit dont elle jouissait auprès d'eux.
Avant de visiter ces princes, le vicomte de Turenne se rendit en Angleterre, en compagnie de l'ambassadeur français de Buzanval et de Pallavicini. Déjà connu d'Elisabeth, il reçut d'elle un favorable accueil et gagna totalement sa confiance.
Durant son séjour en Angleterre, il avait fait espérera sa cousine qu'il la visiterait en Hollande. Charmée de la perspective de son arrivée, Louise de Coligny, qui ne l'avait pas vu depuis neuf ou dix ans, lui écrivit de Middelbourg, le 12 novembre 1590* :
«Je ne commencerai. Monsieur, par nulle cérémonie, car je «suis si transportée d'aise de l'espérance que me donnez de vous «voir, qu'il faut que, dès le commencement de ma lettre, «j'entre sur ce sujet, car c'est l'occasion aussi pourquoi je vous «envoie ce laquais, ayant entendu par le secrétaire de Monsieur
* Archives nationales de France,
«de Lanoue qui m'a apporté vos lettres, qu'il est bien vrai que «vous avez envie de passer par ici, mais que les autres de votre «compagnie n'ont pas ce même désir, et, à ce que j'entends, «chacun pour son particulier; car de dire que vous alongiez «votre voyage, je ne le pense pas, ni tous ceux à qui j'en parle «ici. Or premièrement, je vous prie résoudre votre esprit que «le sieur Palvoysin (Pallavicini) désire de vous faire embarquer «là parceque c'est sa commodité et qu'il passe par ses terres ; «et demandez à Monsieur de Beauvoir combien, l'année passée, «il demeura là avec Monsieur du Fresne pour attendre le vent. «Quant à Monsieur de Buzanval, sans doute il ne désire pas «que vous veniez ici parce que votre présence ôteroit le lustre de «son ambassade. De vous représenter l'incommodité d'embarquer «et désembarquer et la dépense que cela apporte, je vous «réponds premièrement que cela ne vous coûtera rien, et que «les États ne vous laisseront pas payer un liard, tant que « vous serez sur leurs terres , et trouverez vos bateaux prêts «partout, et de Hollande mon beau-fils vous fera mettre en «deux jours à Hambourg. Que si Monsieur Palvoysin veut « prendre l'autre chemin et vous celui-ci , je m'assure que serez «aussitôt que lui à Hambourg.
ce Je viens, à cette heure, à l'utilité que votre passage par ici «apportera au service du roy. C'est sans doute qu'il sera très «grand. Car si sa Majesté a envie d'entretenir ces gens ici et « d'en tirer du secours , il ne peut le faire si bien par personne «du monde que par vous, votre réputation étant telle ici, que je «sais qu'ils feront pour vous ce qu'ils ne feront pour nul autre. «Ils sont un peu ambitieux et veulent que l'on fasse cas d'eux. «Je sais par quelques-uns d'eux-mêmes, qui me l'ont dit, que «si le roy envoyoit vers eux quelque seigneur d'autorité, ils «accorderaient beaucoup, et, si la reine d'où vous êtes à cette «heure n'eût été si ombrageuse et que Monsieur de Beauvoir y
2^48 LOUISE DE COLICNY.
a eût pu faire un tour, comme souvent je lui ai mandé, je suis ((assurée qu*ils eussent fait toute autre chose qu'ils n*ont fait (( jusqu'ici. Que si le sieur de Buzanval y vient, il y sera icoga temps et n'y fera guère, et une heure de vous fera plus qu^un ccan de lui. Laissez-les donc dire ce qu'ils voudront, et passez « en ces îles, puisque le service du roy vous y appelle. Je m'assure (T que vous le ferez bien trouver bon à la reine.
ail y a un autre point que je ne veux oublier: c'est que je a vous dirai qu'ils trouvent ici fort mauvais que les si\ vaisseaux a qu'ils avoient accordés pour trois mois au roy pour aller à la tfcôte de Bretagne empescher la descente des Espagnols sont (c néanmoins toujours demeurés auprès de Dieppe. Cependant a les Espagnols sont descendus, et ils disent qu'ils voient bien que a c'est Monsieur de Saldagne qui a voulu s'en servir pour favoriser (( les marchands de Dieppe et de Rouen , et non pour autre chose, oc qu'on les a trompés, et crois qu'ils se repentent à demi de les avoir a envoyés. J'entends par celui qui m'a apporté vos lettres que le roy « avoit envoyé le sieur de Fouqueroles pour les mener à La Ro- (cchelle : ils ne feront jamais cela sans le commandement de leurs « maîtres, et ne demeureront pas une heure plus que leurs trois mois a au service du roy, sans nouveau commandement. Pour obtenir ((Cela, ils sont si oflensés, parce qu'ils disent avoir été trompés, cque je ne pense pas qu'autre que vous puisse avoir ce pouvoir. ({Croyez qu'ils sont puissants pour aider à Sa Majesté, mais ils a ne veulent nullement être méprisés ; enGn je suis sûre que votre ((passage ici fera du bon service au roy.
«Je laisserai à celte heure le général: je viendrai a mon et particulier. Voudriez-vous montrer si peu d'amitié à une cousine (( que vous n'avez vue il y a neuf ou dix ans et que peut-être vous «ne verrez jamais, de passer si près d'elle sans la voir? Le ((devoir de bon parent vous y oblige. Depuis que je suis en ces «pays je n'en ai vu nul, et puis dire avec vérité que cela me
afait beaucoup de tort; car il semble à ces gens ici, veu le peu «de cas que mes paréos et mes amis oot fait de moi depuis mou (ï affliction 9 que je sois tombée des nues ; et cela m'a tellement » rendue méprisable parmi eux^ que vous seriez étonné du peu «qu'ils ont Tait pour moi. Mes frères m'ont manqué et ne se a montrent tels qu'ils devraient en mon endroit. Que mon cousin, die principal honneur et la gloire de ma race, n'en fasse pas de «même; et donnez par votre présence contentement à cette «pauvre cousine que je vous jure, depuis la perte du bien dont «la privation me rendra à jamais misérable > n'avoir senti son «cœur ému de nulle joie que par l'espérance que me donnez de «votre vue. Faites, je vous prie, qu'elle ne soit point vaine, et «opposez, vous, Monsieur de Beauvois et Monsieur de Salignac, «mes raisons à celles que l'on vous allègue au contraire, et je «m'assure que les miennes demeureront les plus pesantes. J'en «serai en continuelles prières jusqu'au retour de ce laquais. Que «si vous prenez résolution à mon contentement, je vous prie «me le renvoyer incontinent et me mander vos volontés, afin «que je fasse donner ordre que vous trouviez prêt tout ce que «vous désirerez, car je suis assurée que Messieurs les Etats et «Monsieur le comte, mon beau-fils, seront extrêmement aises de « vous voir et ne manqueront en chose du monde pour accommoder «vostre passage. Il reste que le brave Monsieur de Turenne «prenne une brave résolution. Et croyez que Dieu bénira beau- «coup plus votre voyage, passant par ici, que si vous preniez « autre chemin ; car je m'assure qu'il exaucera les justes prières «que je lui en fais, et votre petit cousin, qui meurt de vous voir, «et non d'à celte heure qu'il vous sait près; car cela est de tout «temps dans son petit esprit, qu'il vous aime extrêmement. «Venez, mon cher frère, et croyez que vous trouverez ,
«Une cousine autant affectionnée et humble à vous faire «service que jamais, Louyse de Coligny.
tû(> LOUISE DK COLIGNY.
< Pardonnez à cette barbouillée et confuse lettre. J ai tant «de peur que Ton vous fasse prendre autre chemin, que je vous a fais cette dépêche avec extrême précipitation.
a A Midelbourg, ce 12 de novembre.
a J'ai une particulière raison pour le service du roy que je ne cpuis ni ose Oer au papier, qui est ta principale pourquoy je « désire que passiez par ici et que je puisse parler à vous.d
Cette lettre est, à un double point de vue, d'un haut intérêt.
D'une part, elle montre à quel point la princesse d'Orange se préoccupait de tout ce qui concernait le roi de France, et donne une juste idée de la sagacité avec laquelle elle s'attachait à lui concilier le concours d'hommes d'État dont elle avait sondé les dispositions, et qu'elle jugeait pouvoir lui être utiles, sous la condition qu'on gardât vis à vis d'eux, dans les Provinces-Unies, comme ailleurs, les ménagements que commandaient l'état des esprits et les habitudes locales.
Si, pour le moment, elle semblait faire peu de cas de la valeur diplomatique de Buzanval, elle n'en devait pas moins revenir plus tard sur son compte à une meilleure opinion , honorer son caractère, et même, en des jours d'épreuve qu'il traverserait, l'entourer de ses soins et de son affection.
D'une autre part, le langage que la princesse tenait à son cousin, dépeint, en traits saisissants, l'amertume qu'avait pour elle l'isolement dans lequel elle vivait depuis plusieurs années, loin de sa patrie et de sa famille. Elle se croyait abandonnée par ses frères: mais, à ne parler que de François de Chastillon, ne se méprenait-elle pas, peut-être sur les sentiments de ce frère qui, ne pouvant accourir auprès d'elle, au début de son veuvage, l'avait chaleureusement recommandée, ainsi que son fils, aux principaux membres de la famille de Guillaume de Nassau et aux Étals généraux? Dès lors comment supposer que son affec-
tioD et sa sympalhie pour une sœur infortunée se fussent refroidies? Ainsi qu'elle, au contraire, ne soufTrait-il pas de ce que des devoirs impérieux le retenaient constamment éloigné des Provinces-Unies? Les susceptibilités d'un cœur profondément aimant, tel que le fut celui de Louise de Goligny, échappent à toute critique, alors même que dans la sphère des relations fraternelles, elle inclina à transformer en un abandon répréhensible , les simples conséquences d'une séparation obligatoirement prolongée.
Le besoin d'un appui affectueux que, dans la détresse de son âme, Louise de Coligny espérait rencontrer explique, seul, sans la justifier d'ailleurs, l'exubérance d'éloges à laquelle elle se laissa entraîner, à l'égard de son cousin, en lui écrivant. Il lui apparaissait alors autre qu'il n'était effectivement; l'effusion de son extrême bienveillance le grandissait démesurément, et Fentourait d'une auréole dont l'éclat devait s'évanouir, au contact d'irrécusables réalités. Il appartenait à l'avenir de démontrer, en assignant à la cousine et au cousin la place que chacun d'eux devait occuper, que la supériorité morale et intellectuelle était tout entière, du côté de la première, à l'égard du second.
Dans une lettre adressée au vicomte de Turenne , le 30 novembre 1590, la princesse d'Orange ne se montre pas moins que dans la précédente, dévouée aux intérêts du roi de France, et y met en relief les qualités d'un homme éminent, Marnix de Sainte-Aldegonde, parfaitement apte, selon elle, à servir la cause qu'elle sert elle-même.
Celte seconde lettre porte * :
«Monsieur, soudain que j'eus reçu vos lettres, par mon 0 laquais, je les communiquai ici à ceux que je reconnois être «serviteurs du roy, lesquels furent d'avis que, ne pouvant
' Archives nationales de France.
252 LOUISE DE COLIONY.
<r comme particuliers répondre pour la généralité, j'envoyasse «vos dites lettres à Monsieur le Comte de Nassau mon beaua fils, pour les montrer à messieurs de Hollande , qui sont la ((grosse cloche, afin qu*ensemble ils prissent résolution de ce ce qu'ils vous devaient répondre; ce que j*ai fait et espère dans « peu de jours d'en avoir réponse, car, en votre nom je presse ((fort mon beau -fils, lui remontrant combien la diligence «est requise en votre voyage, pour Futilité du service du ccroy. Cependant je n'ai voulu faillir de vous faire entendre « combien le bruit et l'espérance de votre passage ici y apporte (( d'allégresse et combien il y a d'apparence que votre présence «y servira aux affaires du roy, voire plus que nul seigneur et a personnage de quelque qualité qu'il soit qui y passera jaoïais. ce J'en ai discouru avec Monsieur de Sainte-Aldegonde, qui «est du tout serviteur de sa majesté et avec le pauvre Mon- (( sieur de Villiers (peu devant sa mort), qui était de semblable ccavis que deviez, à quelque prix que ce fût, passer ici ; mais le ce pauvre homme n'a pas eu le temps de le vous témoigner, car, « le même jour que je reçus vos premières lettres , il tomba «malade et est mort le lendemain que mon laquais retourna «devers vous. Le roy a perdu en lui un très utile serviteur en «ces provinces ; mais il lui reste Monsieur de Sainte-Aldegonde, «qui n'a moins de capacité ni moins de volonté à son service. «Je Tai prié de vous écrire bien particulièrement son opinion « sur les affaires qui se présentent. Je ne vous dirai point quel «est et combien doit être estimé son jugement, car vous l'avez « ouï recommander à de meilleurs que le mien ; mais bien vous « supplirai-je de bien considérer tout ce qu'il vous écrit et croire «que si vous le pouvez ouïr et toutes ses raisons qu'il ne peut «bien vous représenter sur le papier (crainte de la fortune que «courent les lettres), il vous contentera infiniment, comme je ne « pense pas que vous puissiez de nul autre mieux que lui con-
«noître les humeurs d'Espague, du duc de Parme, d'Angleterre, «de ces pays et d'Allemagne, et certes je donnerois de bon «cœur de mon sang et que vous pussiez parler à lui. Et si «c'étoit chose que vous désirassiez le mener avec vous en votre «voyage, il est tant serviteur du roy et tant désireux de voir «avancer la gloire de Dieu que, bien que ce lui fût grande «incommodité, mêmement pour sa santé qui est mauvaise à «ceste heure, si crois-je que, vous étant ici, nous le lui pour- « rions persuader. Mais, s'il vous plaît, tenez ceci à vous et ne « le communiquez point où vous êtes ; car peut-être n'y serait-il «pas approuvé, et lui pourrait faire tort, encore qu'il ne m'en «ait, ni moi à lui, jamais parlé. Mais je vous dirai bien que «ce qu'il vous mande avoir appris de quelques particuliers «touchant le service que pourriez faire ici au roy, je l'ai appris € aussi de mon côté, comme avoit fait aussi feu Monsieur de « Villiers du sien ; mais, parce que ce sont personnes particulières, «bien qu'ils soient du corps de l'état, nous ne voulons ni ne «pouvons vous en donner assurance, mais seulement vous dire «que, s'il y a temps propre pour obtenir quelque chose de ces «gens ici, c'est à cette heure; et s'il y a personne propre pour «le pouvoir obtenir, c'est vous. Vous y penserez s'il vous plaît. «Je vous envoie le chemin que de Hollande vous pourriez «tenir par terre, et partout serez très bien accompagné. Même «vous verrez par la lettre que vous écrit Semalyer les offres «que vous fait le comte de Hohenlœ ; et verrez par ce que vous «en écrit M. de Sainte-Aldegonde, que vous serez aussitôt en «Allemagne que ce fainéant Palvoysin et les autres qui voudront «prendre le chemin de la grande mer, lequel tous ceux qui «vous aimeront ne vous conseilleront pas de prendre, puisque «vous pouvez faire autrement, pour la crainte qu'il y auroit «qu'un tel voyage n'apportât préjudice à votre santé. Je vous ai «écrit par deux fois depuis une première dépêche, mais le vent
254 LOUISE DE COLIGNT.
a a toujours été contraire, et D*ai pu plutôt que cette heure a vous renvoyer ce laquais, que je Tais partir soudain que le a vent a favorisé mon désir, de façon que je ne puis écrire à a autre qua vous, vous suppliant den faire mes excuses à ((Messieurs de Beauvoys, de Salignac et de Buzanval, avec <c lequel vous m'avez mis en querelle. Mais pourvu qu'il vous a amène ici, je me fais fort qu'il n'est si courroucé qu'aisément ce nous en fassions appointement. Je vous baise les mains «humblement, et vous supplie de croire qu'il n'y a rien au a monde de quoi vous vous deviez faire si certain et assuré tant a que de Tamilié de
a Votre humble et obéissante cousine. »
Au début de l'année 1591, le vicomte de Turenne se rendit dans les Provinces-Unies oii il ne vit la princesse d'Orange, que pendant une huitaine de jours*, au terme de ses démarches auprès des Étals généraux et de Maurice de Nassau, il prit le chemin de l'Allemagne.
Le 28 février 1591, la princesse lui écrivit ^ : « Je m'attendais «de recevoir de vos lettres par le retour de la compagnie qui «vous était allé conduire, mais j'ai été trompée en mon espé- «rance. Depuis, le sieur de Buzanval ma mandé en avoir reçu « une par laquelle lui mandiez m'avoir écrit et envoyé un paquet « pour la cour qu'il dit avoir été perdu ; aussi n'ai-je rien reçu « de vous depuis votre parlement d'Utrecht. J'ai à vous demander «pardon d'un autre qui a été perdu par le plus grand malheur «du monde ; c'est celui que m'envoyâtes d'Utrecht par Belajan. «L'amiral de Nassau n'étant point encore ici de retour pour « mettre l'ordre qu'il a mis depuis, que toutes les trois semaines
* Voir ci-après la lettre de Louise de Goligny au vicomte de Turenne. le 24 mai 1591.
* Archives nationales de France.
ail va un bateau de guerre à Dieppe, il parlait une troupe de a plus de trente d'ici ; je mis votre paquet dans un des meilleurs a et le donnai à un marchand qui avoit force marchandises dans «ledit bateau, qui me promit de les rendre sûrement lui-même (tau gouverneur de Dieppe ; car il n'y avoit nulle apparence de a péril en ladite compagnie, si un grand brouillard qui les prit «en mer, ne les eût séparés et fit que deux d'iceux, dont celui-ci «fut l'un, tombèrent en la rivière de Somme, où ils furent pris. «Je ne sais si ledit marchand se sera souvenu de jeter ledit «paquet en la mer, comme je lui avois dit, en cas que tel incon- «vénient arrivât, mais toujours lui est pris. Je Tai mandé à «M. de Revol et à celui qui fait vos affaires à la cour, et des «deux autres aussi que M. de Buzanval me mande qui ont été c perdus, afin que le roy sache que ce n'est pas votre faute si «souvent il n'a de vos nouvelles. Il y a plus de quinze jours «qu'il y a un bateau de guerre à Dieppe qui attend le retour du «laquais que dépêchâtes de Hollande, ou d'autres paquets pour «vous ; mais, le 20 de ce mois, il n'y avoit encore rien, et crois «que c'est Téloignement du roy qui en est cause. J'espère que, «sur la mer, il n'arrivera plus faute de vos paquets, l'ordre y «étant tel qu'il n'y aura point de faute à la promesse que Ton «vous a faite, à quoi je tiens bien la main ; et nos bateaux de «guerre, quoi qu'il arrive, ne craignent point d'être pris ; mais «pour celui-là certes je ne m'en prends qu'à mon malheur et en «porte un regret extrême qui me sera adouci lorsque je saurai «que vous, Monsieur > sachant qu'il n'y a point de ma faute «(car certes si j'eusse voulu et le plus avancé marchand d'ici «envoyer cent mille écus, on les eût tenus sûrs en ce voyage), «ne m'en voudrez point de mal.
€ Or ce malheur là me fut suivi d'un autre ^.
* La défection de Charles de Coligny. Ce qu'écrivit la princesse au vicomte de Turenne sur ce triste sujet a été précédemment reproduit.
a Mon beau-fils me vient de mander quHI a nouvelles que «vous êtes arrivé à Dresde. J en loue Dieu de tout mon cœur «et le supplie de bénir tellement vos peines et votre labeur, «que bientôt il en puisse réussir le bien que tous les gens de «bien en espèrent....
«On me presse et sollicite bien fort d'aller en Hollande, «mais je délaye et délayerai jusqu'à ce que je sache quelle « espérance il y aura de votre retour et de votre passage ; car, «si vous approchiez plus près de ces quartiers-là que d'ici et «qu'il y eut apparence de vous pouvoir voir, je m'y trouv^ois «en ce temps-là. Je vous supplie donc, Monsieur, que je sache «de vos nouvelles, et me conseillez, puisque vous êtes mon « premier et seul conseiller, ce que je dois faire.
«Voire petit cousin est fort bien guéri. Dieu merci, de sa « petite vérole, et ne lui en paroît point.
« Les marchands d'ici n'ont encore nulles nouvelles de pas «un lieu que leurs lettres de change pour vous aient été « acceptées, de quoi ils sont étonnés. Je suis après Monsieur de «Saldagne, qui est à Dieppe, pour qu'il fasse écrire aux mar- «chands de là à ceux d'ici qu'ils vous fassent recevoir quelque «somme: j'attends sa réponse.»
On voit par les détails qui précèdent, de quelle intelligente serviabilité la princesse faisait preuve à l'égard de son cousin, non moins qu'à l'égard du roi. On en peut juger encore par ces lignes datées du 15 mars 159! * :
«Je sais que le plus grand contentement que pouvez recevoir, «c'est d'entendre des nouvelles du roy : c'est pourquoi un des «plus grands que j'aie est de vous en mander. Je vous envoie «donc tout ce que nous en avons ici, que je viens de rece- «voir présentement de M. de Beauvoyr, qui m'écrit de vous
ï Archives nationales de France,
«envoyer, si je vous fais quelque dépêche, d'autant qu'il craint a que celles qu'il vous fait, et même par M. de la Tour, ne «soient sitôt à vous. Mondit sieur de Beauvoir me fait un grand «discours de plaintes de M. de Buzanval, avec protestation de «l'avoir jamais offensé, et vous en appelle à témoin. Il fait ses «plaintes au conseil du roy de ce qu'étant en la qualité qu'il «est en Angleterre, il s'adresse à autre qu'à lui pour faire «entendre ce qui est pour le service du roy. Voilà M. de La «Tour qui arrive, auquel incontinent je donne du papier et une «plume pour vous écrire.
«Monsieur de Thelligny, qui arriva hier, vous écrit; aussi «fait Monsieur de Sainte AldegondjS; de façon que vous faire «longue lettre parmi tous ceux-là seroit vous faire longue «importunité. Seulement je vous dirai, monsieur, que je me «plains à vous de vous-même qui m'aviez tant promis de «prendre la peine de m'écrire quelquefois, et depuis que vous «êtes parti d'Utrecht, je n'ai reçu un seul mot de vous. Le «marchand de Cologne qui vous fait tenir mes lettres a écrit ici «que l'on avait reçu des vôtres de Dresde et que desiriez savoir «si on n'avait point avis pour vous faire toucher des deniers. «Mais ceux d'ici refusent de lui en donner jusqu'à ce qu'ils en «aient eu, que leurs lettres de change aient été acceptées, ce «qu'ils n'ont point encore. Aussi le vent a-t-il presque toujours «été contraire, de façon qu'il n'en est point venu de bateaux. «Je fais tout ce que je peux néanmoins pour faire qu'ils vous «en fassent fournir; mais jusqu'alors il n'y a nul moyen. Je « vous supplie et adjure, monsieur, partout ce que vous avez de «plus cher, de nous faire savoir de vos nouvelles; car croyez «que ce n'est pas vivre d'en demeurer privée, mêmement étant «en un lieu où on craint que votre santé n'amende pas. Toute- «fois j'espère que Dieu vous gardera et bénira pour faire les «bons services à sa gloire et au salut de la France qui sont
256 LOUISE DE COLIGNT.
a espérés de vous. G est de quoi je le supplie de tout mou cœur.
ce Vous verrez par une lettre que je vous envoie comme notre ocroy se hasarde toujours. Dieu le nous préserve et tous ses a bons serviteurs! je viens de recevoir une lettre du prince de a Dombes qui me mande que les affaires du roy commencent à a prospérer plus qu'elles n*ont fait en Bretagne.
<c Adieu, Monsieur, aimez toujours votre humble et obéissante a cousine. x>
Le lendemain du jour où elle avait tracé ces lignes, la princesse insista auprès du vicomte de Turenne, dans une missive remise à un intermédiaire digne de toute confiance, sur le désir qu elle éprouvait de quitter les Provinces-Unies avec son fils pour aller se fixer dans la principauté d'Orange, oii elle savait que sa présence était désirée par toute la partie saine de la population. Forte de l'approbation du roi de France, à cet égard, et de celle du vicomte, elle pria donc celui-ci de laider à surmonter les obstacles qui s'opposaient à la réalisation d'ua désir plus vif, en elle que jamais, en lui écrivant^ :
<rMon frère, par la commodité de M. de la Tour, il faut que aje vous découvre mes peines comme à celui seul du conseil «duquel je veux dépendre. Cette lettre sera donc toute pour «moi, vous ayant envoyé hier, par la voie de Cologne, tout ce « que nous savons ici de France.
« Or, je vous dirai donc que vous savez la promesse qui vous a a été faite pour le regard de mon fils. Cependant je découvre a que l'on a eu égard seulement à ne refuser rien au roy ni à <vous et à me donner aussi quelque contentement pour me faire a toujours couler le temps , et cependant on se promet qu'il ne «réussira rien de cela, parceque l'on dit que cette promesse
' Lettre datée de Middelbourg, iC mars 1591 {Archives nationale de France. R*53).
«VOUS a été coadilioDDée loi*sque la France seroit à repos, et ne «voyant pas d'apparence à cela, ils sont, à cette heure, à me c persuader que cela ne me doit empêcher d'aller en Hollande, et a m'en pressent et sollicitent fort. Or, j'ai su par un qui le sait « (rès bien, de qui je l'ai tiré par artifice, que, lorsque je serai en a Hollande, il ne faut pas que je fasse état d'en partir, et que a l'on fera naitre toujours quelque occasion , avec ce qu'il y a a apparence, que nos misères de France en produiront assez, « pour s'excuser au roy de laisser aller mon fils.
a Je suis, à ceste heure, à combattre donc pour n'aller point
«là, bien que je leur dise toujours que j'irai; mais il me survient
«toujours quelque difficulté. Enfin ils découvriront bien que
« c'est que je n'en ai pas envie, s'il ne vous plaist m'y aider par
«ce moyen, m'écrivant une lettre que je puisse montrer, par
«laquelle, disant que vous avez entendu par le sieur de la Tour
« que je veux aller en Hollande , vous me priez de suspendre
«cette résolution jusqu'à ce que vous soyez de retour, parce que
«vous avez fait entendre au roy que j'étais ici, en quelque chose,
«utile pour son service, notamment durant votre négociation,
«pour recevoir ici et vous envoyer lés cômmandemens qu'il lui
«plaira. vous faire. Enfin, ce que vous jugerez mieux qui aura
«apparence de raison pour leur faire connaître que ce ne sera
«point chose faite à dessein; et vous supplie me l'envoyer le plus
«tôt que vous pourrez, car vous ne croiriez pas combien ils
«tâchent de m'y attirer, me proposant force commodités et de
«beaux moyens, si j'y vais; mais je ne me veux point obliger
«jusqu'à ce que je sache ce que je dois devenir ; car j'ai toujours
«le cœur à me retirer à Orange, puis principalement que je vois
«que vous l'approuvez. J'en viens encore, à cet instant de rece-
« voir des nouvelles. Ils m'y désirent plus que jamais, et ne
«craignent sinon que je change de volonté. Leurs divisions par-
«ticuliëres y accroissent journellement, mais l'état du pays y est
a Tort paisible, et disent que tous les Espagnols qui étaient en a Provence sont presque tous défaits. Je sollicite fort le sieur de a Serres de venir et me gouvernerai en son endroit selon votre a avis.
« J*ai tant de peur que vous preniez un autre chemin que par «ces contrées! Mais si vous y passez, je vous prie, averlissez- (i moi de bonne heure en quel lieu je vous pourrois voir; et lors «votre beau jugement résoudra, s'il lui plait, tous les (roubles «de mon esprit pour prendre la résolution que vous me conseila lerez, soit pour demeurer en ces pays, soit pour me retirer aila leurs ; et vous supplie, n'ayez nul égard à me conseiller selon « ma volonté, mais selon que vous jugerez le mieux, d
Cependant la princesse relardant autant que possible son départ pour la Haye, se maintenait en Zélande, dans lespoir que, grâce au concours de son cousin et à la haute intervention du roi de France, elle pourrait enfin réaliser son projet d'installation à Orange avec son fils.
C'est bien là ce qui ressort de la continuation de sa correspondance avec le vicomte de Turenne, dans les fragments suivants:
Lettre du 29 mars 1591 ^ : « Il faut que je vous fasse part
«du contentement que je possède depuis quinze jours, ayant «avec moi ma cousine d'Andelot, qui est certes une des plus a honnêtes et sages filles du monde. La vérité me contraint de lui «donner cette louange, encore qu'elle me soit proche. Mais je « ne jouirai guères]de ce bonheur, car elle veut bientôt s'en aller «à Caen et de là à Vitré, où est sa belle-sœur, étant contrainte «d'y aller pour donner ordre à ses affaires. Cependant elle me «sert d'excuse, tant qu'elle est ici, pour n'aller point en Hol- « lande, mais je serai bien en peine, si je n'ai de vos lettres dans « les premiers jours de mai, car on m'a assigné ce jour pour me
• Archives générales de France,
a trouver à la Haye, pour aviser aux affaires de cette maison, «invention que seulement on a trouvée pour m'y attirer, car je a sais qu'en ce temps ici on n'y peut donner nul ordre. »
« Je crois que le laquais qu'aviez envoyé au roy est, à
«cette heure, bien près de vous. Il m'envoya, à son passage, les «lettres du roy, qui sont certes, et celles de mon beau-fils, « toutes telles que je pou vois les désirer, et paroît bien que vous «les aviez bien recommandées. Je ne vous en puis rendre d'assez «dignes remercimens ni vous dire de combien de sortes je me «sens vous être obligée. Mais ce n'est rien d'avoir bien com- « mencé : il faut que vous continuiez à m'aider à me tirer et «mon fils d'ici; car je vois bien que, si ce n'est pas par votre «moyen, je n'en sortirai jamais. »
Lettre du 19 avril J591 * : « Mon beau-fils m'a parlé
«du fait de son petit frère et m'a promis qu'il ne manqueroit «point à la promesse qu'il vous a faite, de quoi j'ai tiré une «lettre de lui qu'il a écrite au roy pour réponse à celle dont Sa «Majesté l'a honoré sur ce sujet. Il m'a donné tant d'assurance «de sa bonne volonté que, sous sa promesse, je lui en ai fait une «qui est, d'aller à ce mois de juin, en Hollande, chose qu'il m'a «montré désirer tant, que je ne ne lui ai pu refuser, et aussi «que, lui ayant découvert les doutes que j'avois en ce voyage, «m'a fort protesté et promis qu'ils n'arriveroient point, et que, «quoi qu'on lui puisse persuader, il se fera reconnaître véri- «table au roy et à vous; mais que, puisque je lui disois que je «ne pensois pa^ que le roy mandât son frère, jusqu'à ce que «soyez auprès de lui; qu'il désire que, attendant ce temps, je «sois en lieu où il me puisse voir plus souvent qu'ici. Je vous «importune de mon particulier parceque m'aviez assurée qu'en «preniez soin,
* Archives générales de France.
Lettre du 2& mai 1591 * : a ...J^attends de vos nouvelles pour «partir, et délaie toujours, quelque presse que Ton me fasse. b
Lettre du 31 mai 1591 2; « J'ai reçu nouvelles d'Orange,
a par lesquelles j'apprends que M. des Diguières fait toujours heud reusement la guerre en ces quartiers-là , comme vous verrez a par rentrait que je vous en envoie. Tout est toujours brouillé a en celte ville-là. Il doit bientôt arriver ici de leurs députés, de «quoi le sieur de Serres est un. Je m'y gouvernerai comme vous a m'avez conseillé ; car vous savez bien que vous avez voulu a être mon premier conseiller: aussi, vous gardé-je tellement a cette place que je ne puis donner lieu à aucun avis qui me soit adonné, et ne me veux résoudre à chose du monde ni employer a personne pour mon fils, ni pour moi, jusqu'à ce que Dieu vous « ait rendu auprès du roi *. »
Le zèle et Tactivité que la princesse d'Orange déployait au service du roi de France, ainsi que le prouve notamment sa correspondance avec le vicomte de Turenne, étaient d'autant plus remarquables dans leur expansion persévérante, qu'aux incertitudes de l'avenir ne cesait de se joindre pour elle l'accumulation de soucis quotidiens, inséparables de la gène pécuniaire à laquelle elle se trouvait réduite^.
Nulle ressource fixe sur laquelle elle pût annuellement compter ne lui était assurée ; et la position imméritée dans laquelle la mesquine parcimonie des Etats généraux la laissait languir devenait tellement précaire, que, pour en sortir, elle se décida
* Archives nationales de France.
* Archives nationales de France.
^ Voir à V Appendice n^ 10, le complément du texte des lettres des 29 mars, 19 avril, 24 et 31 mai 1591, dont il n'a été reproduit ci-dessus que des fragments.
* Elle parle fréquemment de son état de gène dans sa correspondance de 1590 et 1591 avec Huyggens (voir Appendice n» 11).
à tenter vis-à-vis d'eux une démarche équivalant à une légitime mise en demeure.
Voici la lettre, à la fois digne et Terme, qu'à cet effet, elle leur adressa le 19 avril 1591 * :
«Messieurs, il y aura deux ans, an moys de may prochain, «que, sur les remonstrances que je fis à Vos Seigneuries de la a difficulté en laquelle moy, mon 61s et mes belles-filles, qui (Tsont avec moy, nous estions, tant à raison des troubles de «France, que pour la condition de Testât de la mayson mor- «tuayre de feu Monseigneur le prince, mon mary, il pleust à «ycelles nous ordonner pour Tannée qui lors courait, la somme a de neuf mil florins; à sçavoir les deux tiers pour moy et mon «fils, et Tautre tiers pour mes dites filles; de quoy, comme je «vous ay remerciés par cy-devant, je vous en remercie encore « derechef bien affectionnément , non tant pour la somme (qui «toutes fois nous a esté bien nécessayre) que principalement «pour ce qu'en ce bénéfice je recongnoy la souvenance que «vous avés des grands services faits par mondit seigneur à tous «ces pays, ce qui m'est et sera tousjours plus cher que nulle «autre chose de ce monde. Or, Messieurs, les beaux commence- «ments qu'il avoit pieu à Dieu donner au roy. Tannée passée, «et, en ce pays à Monsieur le comte mon beau-fils, mesmes «aux places qui appartiennent à nostre mayson, m'avoient fait «espérer, sans vous donner autre nouvelle charge, que nous «pourrions avoir quelques meilleures commodités, tant du costé «de la France, que de ladite mayson mortuayre; mais comme « il est notoire à Vos Seigneuries , les ennemys du roy et de sa «couronne, qui sont aussi les vostres, se sont tellement renforcés, «que les affaires de la France sont encore plus troublées que
* Archives générales du royaume de Hollande. Annexe au rec. des proc. verbaux des États généraux, à la date de 1591.
((jamais; el d y a presque part dudit royaume qui puisse a^'oir a aucun repos; veu mesme qu'en chacune province y a des avilies capitales qui troublent entièrement les contrées èsquelles ((elles sont assises; qui est cause que non seulement nous n^en (ï pouvons tirer aucune commodité, mais mesme, quelque dili- ((gence que nous y facions, nous ne pouvons pas seulement «tirer responce de ceux qui ont charge de nos affaires, encores a que pour tels eflfecls nous y avons fait et faisons des dépenses, a et toutesfois inutilement.
(I Et quant à la mayson mortuayre, combien que, par la prise ((de Bréda nous avions espéré que nous recevrions quelques f avantages, si est-ce que, par eiïect, nous avons cogneu, k «raison d'icelle prise, que ce que la mayson en recevoit paravant ((de commodité a esté en partie pillée brusiéet saccagé tellement, «et même attendu l'inondation advenue Tannée passée, qu'il ne <r nous reste occasion aucune d'en espérer quelque recours, ce qui ((toutesfois ne nous est grief, tant parceque nous voyons nostre ((dommage particulier apporter profîtet advantageà la généralité ((du public, que par ce aussi que nous espérons pour ceste «raison et autres précédentes, que vos seigneuries ayant esgard «à nostre nécessité, qui ne continue pas seulement, mais «augmente, ne feront difficulté de nous secourir ; de quoi nous «les supplions expressément et singulièrement de se représenter « les services de feu mondit seigneur, lequel n'a jamais eu esgard «à son particulier ny de sa mayson, sachant tousjours bien que « la faveur et mémoyre de Messieurs les Eslats me seroit un «bon douayre et un asseuré héritage pour ses enfants; ce que «je supplie Vos Seigneuries se représenter;
«Et, ce faisant, qu'il leur plaise ordonner tant (pour) moy, « mon fils , que mes belles-filles qui sont avec moy, une pension «raysonnable et ordinaire, au moins jusques à ce qu'il ait pieu f à Dieu, par une bonne paix en France et restitution des biens
«de cesle mayson, ou de la meilleure partye d'iceux, nous coltroyer si bonne commodité, que, sans donner charge à cautniy, nous puissions aucunement nous substanter et tenir «quelque honneste estât condigne à la dignité de la mayson à a laquelle nous avons cest honneur d'appartenir ; et vous nous «donnerez occasion, de plus en plus, Messieurs de prier Dieu «pour vostre prospérité, et à Messieurs nos parens et bons « amys de s'employer pour Vos Seigneuries et pour le bien et la «conservation d'icelles, et moy particulièrement de demeurer, « toute ma vie , Messieurs ,
a Vostre humble et très affectionnée à vous fayre service.
orLouyse de Colligny.»
Toutes jeunes qu'elles étaient encore Louise et Elisabeth de Nassau étaient dignes par la précoce distinction de leur caractère d'unir leur voix à celle de l'excellente mère qu'elles chérissaient. De la ces simples lignes adressées par les deux sœurs aux États généraux* :
«Messieurs, d'autant que Madame la princesse nostre belle- «mère, en escrivant à Vos Seigneuries, nous a faict cest « honneur de prendre la peine de vous représenter l'état de nos «affaires avec les siennes et celles de Monsieur nostre petit « frère, nous avons pensé n'estre besoing d'uzer de plus grande «importunité et redite, principalement vers ceux lesquels sont «doués de savoir et expérience, pour connoistre nostre estât «particulier par la considération générale des affaires de la «France et de la maison de feu de très illustre mémoire, «Monseigneur nostre père. Seulement nous adjouterons aux « remonstrances de Madame nostre belle-mère encore ceste
* Archives générales du royaume de Hollande, Annexe au rec. des proc. verbaux des États généraux. Lettre du 19 avril 4591,
c présente, pour vous supplier humblement de nous continuer aies mesmes faveurs qu'ils vous a pieu nous monstrer par a ci-devant, en nous donnant moyen de nous maintenir médioacrement selon Thonneur de la maison à laquelle nous appartea nous ; ce qui aussi redondera au bien et à la louange de a Messieurs les Estats et de tout le pays, comme estant ung a office de gratitude digne de vos personnes et à Thonneur de a tout le pays ; et en cest endroit , nous recommanderons humblea ment à Vos Seigneuries, et prions Dieu Messieurs, de vous « conserver contre tous vos ennemis.
a Vos humbles et obéissantes à vous faire service.
d Louise et Elisabeth de Nassau, t
Les États généraux eussent dû tenir à honneur de faire droit immédiatement à la demande dont ils étaient saisis par la princesse et par ses Glles ; mais ils étaient si peu enclins à de gênénéreux procédés, et tellement familiarisés au contraire avec les temporisations et les échappatoires, qu'à la réception des lettres dont il s'agit, le 9 mai i591, ils ne prirent aucune résolution.
Que porte, en effet, le procès- verbal de la séance qu'ils tinrent, à cette date? «Le sieur de Tondorff, maitre d'hôtel «de Madame la princesse d'Orange, et Monsieur Pyl, curateur (c de la succession de feu le prince d'Orange, ont comparu à «rassemblée, délivrant une lettre de la princesse et une autre ((des deux comtesses Louise et Elisabeth de Nassau. — Les (c députés de Hollande et de Frise déclarent ne pas avoir mandat «pour accorder un traitement annuel à la princesse, et n'en «avoir que pour un nouveau subside de neuf mille florins^, d
Le procès-verbal ne porte rien de plus ; et de longs mois allaient s'écouler encore avant que les Etats généraux réso-
• Archives générales du royaume de Hollande. Rec. des proc. verbaux des Etats généraux.
lussent la question d'une pension à octroyer à la princesse et à ses enfants.
Trop digne pour insister, Louise de Coligny attendait avec patience qu'il plut aux États généraux sortir de Tinertie qui aggravait sa situation.
Dans la lutte que depuis longtemps elle soutenait avec une infatigable persévérance pour se procurer les ressources nécessaires à Tentretien de ses enfants, elle n'avait pas, un seul instant, perdu de vue le premier de ses devoirs maternels, celui de former le cœur et de développer Tintelligence de ces êtres chéris.
Douée de convictions religieuses de l'ordre le plus élevé, elle s'était étudiée à amener par de judicieux ménagements, ses filles et son fils à la connaissance de l'Évangile et à la pratique de ses préceptes, dont l'un des principaux était, à ses yeux, celui de la prière. Elle agissait sur son jeune entourage surtout par la puissance de l'exemple, car la piété qui l'animait était d'autant plus communicative et attrayante qu'elle se caractérisait par l'esprit de support, la charité et la bonté, toutes choses qui ne pouvaient manquer de vivifier le cercle de la famille.
Unissant à la solidité d'esprit et aux grâces du langage une forte culture littéraire, la princesse s'était attachée à instruire elle-même ses enfants, en appropriant les enseignements qu'elle leur donnait à l'âge et aux aptitudes de chacun d'eux.
Tous ses efforts, dans leur direction morale et intellectuelle avaient porté des fruits. En effet, en 1591, Louise-Julienne, à quinze ans, Elisabeth, à quatorze ans, Brabanline, à onze, et Emilie Antverpiana, k dix, étaient des jeunes filles pieuses, instruites, gracieuses, unies entre elles d'une étroite amitié, unies aussi de cœur à leur petit frère, et tendrement attachées à leur seconde mère, dont la profonde affection était pour elles un trésor.
Quant à Henri-Frédéric , alors âgé de sept ans , il ne pouvait
encore répondre que par d'heureuses disposilions à toute la sollicitude dont sa mère Tentourait.
De Tavis de celle-ci, le moment était venu, où il fallait que rinstruction de Henri-Frédéric se continuât sous une autre direction que celle qu'elle lui avait imprimée. Elle cherchait pour lui un éducateur, vraiment digne de ce nom, sous la virile impulsion duquel il abordât la carrière des fortes études. Mais^ où trouver cet éducateur, et quel plan d éludes adopter?
Louise de Goligny ayant entendu parler d'un plan , qu'à cet égard Duplessis Mornay avait créé et suivi pour l'instruction de son Gis, l'invita à le lui faire connaître. Mornay se rendit à son invitation en lui adressant un mémoire dans lequel ce plan était développés et reçut d'elle, au sujet de cet envoi, la lettre suivante ^ :
a Monsieur, il y a quelque temps que Monsieur de Buzanval a m'envoya ung discours qu'il vous avait pieu faire de la manière a qui a esté tenue en la nourriture de votre fils. MonsieurdeTurenne a et ledit sieur de Buzanval et infinis aultres m'ont faict ung si a bon rapport de la grande espérance que donne une si belle ((jeunesse, que cela m'a fait extrêmement désirer de pouvoir ((faire eslever mon fils à son imitation, et prier Monsieur de a Buzanval devons en escrire comme il fist; dont, Monsieur, aje vous rends infinies grâces de ce qu'il vous a pieu en cela (cme rendre une preuve des soins que vous avés du fils, dont je ((sçais que vous avés tant aimé le père et le grand-père. Je garde a bien chèrement ce discours, avec regret que je ne puis com-
* Cet écrit inséré dans les mémoires et correspondance de Ph. de Mornay (éd. de 1824, t. 5, p. 65 et 71) est intitulé : Advis sur rinstitution (Vung enfant que Ton veult nourrir aux lettres^ envoyé à madame la princesse d'Orange, à son instance, sur le sujet de son fils,
^ Datée de Middelbourg, juillet 1591 {Mém. et corresp. de Mornay, éd. de 1824, t. 5, p. 71 et éd. in-4\ t. 2, p. 110).
ameocer à le mettre ea practique. Mais nous sommes ici en ung cpays si stérile d^hommes propres pour la nourriture d'uue «jeunesse, que je désespère d'en pouvoir trouver, tant que j'y a demeurerai, et malaisément ailleurs, s'il ne vous plaist, a comme je vous en supplie humblement, m aider a ung si bon «œuvre, et que par vostre moyen j*en puisse recouvrer quelaqu'ung digne d'une telle charge. Aussi, Monsieur, si je suis si «heureuse de vous pouvoir faire service, employés-moi, je vous «supplie, comme la personne du monde qui honore le plus «vostre vertu, et que vous trouvères toujours la plus humble «et affectionnée à vous obéir. id
Quelques jours plus tard, la princesse se décida, non sans de virs regrets, à quitter sa paisible retraite de Middelbourg et k venir, avec ses enfants se fixer à la Haye.
Le 5 août une députation des États généraux vint la complimenter à propos de son arrivée dans celte ville * ; démarche plus officielle qu'officieuse, à en juger par les procédés antérieurs des États à son égard.
A peine la princesse était-elle installée dans sa nouvelle résidence , qu'elle eut la douleur d'y apprendre que son héroïque et vertueux beau-frère, François de Lanoue était mort, le 4 août, des suites d'une grave blessure, reçue au siège de Lamballe, en Bretagne. Sa fin avait été celle d'un chrétien. Avant de rendre le dernier soupir, il avait eu la consolation de savoir que son fils, en faveur duquel Louise de Coligny avait fait maintes démarches pour le tirer des mains des Espagnols, venait d'être mis en liberté. En reportant sur ce fils l'affection qu'elle avait vouée au père, la princesse par ses conseils et par ses bienveillants procédés,
' Rec. des Résolutions des États généraux. 5 août 4591 {Archives générales du royaume de Hollande) : «Les États ont congratulé ma- «dame la princesse d'Orange, son fils et les demoiselles de Bourbon, à «cause de leur heureuse arrivée à La Haye. »
vint plus d'une fois encore en aide au développement de la carrière de ce digne héritier d'un grand nom.
La mort de Lanoue fut, à deux mois de dislance , inopinément suivie d une autre mort qui plongea la princesse d'Orange dans un deuil d'autant plus protond, qu'elle voyait désormais réduite à de bien faibles proportions sa famille déjà si lamentablement décimée.
Rien dans les dernières nouvelles qu'elle avait reçues de François de Chastillon ne pouvait lui faire présager que ses jours fussent en danger. Elle savait bien qu'il avait été blessé au siè^e de Chartres ; mais ce qu'elle savait aussi, c'est que, sans se préoccuper des conséquences que pouvait entraîner sa blessure, il s'était rendu en Languedoc, d'où il était revenu bientôt diriger, au centre de la France une suite d'importantes opérations; puis, qu'au mois d août, il s'était retiré dans son château de Chàlillon-sur-Loing.
Quelle ne fut pas la poignante surprise de la princesse lorsqu'elle apprit, qu'à la fin du mois de septembre, François de Chastillon touchait au terme de sa glorieuse existence! Une crise alarmante se déclara. <c Le coup qu'il avoit reçu au siège de ((Chartres lui éloit demeuré si lourd et si dangereux, qu'au <c bout de quelques jours, le mal, longtemps couvé, vint à jouer « son jeu * JD ; jeu funèbre , sous la pression duquel les soins les ce plus assidus restèrent sans eflicacité.
Le 8 octobre 1591, après une courte maladie, Chastillon succomba.
Avec lui disparut pour sa sœur tout un passé d'affection et d'épreuves supportées en commun. Quel vide pour le cœur aimant de cette sœur fidèle ! Dieu la soutint dans son affliction en lui accordant les consolations dont il est l'unique dispensateur.
* Brantôme, éd. L. Lai. t. 6, p. 205.
L'amitié s'empressa de lui faire sentir sa sympathie et de la fortiûer par des paroles de relèvement ; partageant le deuil de la famille privée de son chef Pb. de Mornay écrivit * :
a L'affliction qui vous est particulière pour la proximité est ccconimune à tous les gens de bien pour la vertu de feu Monsieur a de Cbastillon, mais plus sensible à ceux qui sçavent considérer «que la retraite de telles personnes au ciel est une marque a évidente de l'ire de Dieu sur la terre, à moi autant qu'à aucun a autre de ceux-là, qui connoissois de plus près ce que Dieu aavoit mis en lui, et estois assuré de l'honneur de son amitié. et Les consolations contre telles pertes ne se trouvent point es a raisons humaines, pour vostre regard, car nature est plus «forte à les sentir que la raison à les amortir; et aussi peu apour le nostre, en la fragilité des choses de ce monde, puisque « nous y voyons de l'extraordinaire mesme en ce que les coups «nous redoublent si près à près. Il les faut chercher en Dieu, «qui régit tout justement et ne fait rien à l'adventure ; qui fait «le bien de ceux qu'il aime en les retirant, et de ceux qui les «aiment, tout ensemble, en les advertissant par là de s'amender «et convertir à lui.»
A la mort de François deChastilloncoulèrentbien des larmes. Le roi lui-même pleura , car il sentit toute l'étendue de la perte qu'il subissait en la personne de l'un de ses plus constants serviteurs. Il fît preuve tout à la fois de sympathie et de générosité vis-à-vis de Madame de Chastillon , en lui faisant immédiatement parvenir l'assurance qu'il s'associait à son immense deuil, et qu'il ne pouvait ni mieux honorer la mémoire de son mari, ni manifester plus positivement sa confiance dans la direction qu'elle et lui avaient imprimée à l'éducation de leur Qls, Henry de
* Mém. et corresp. de Mornay ^ éd. in-4«, t. 2, p. 129.
Coligny, son filleul , qu'ea transmettant à cet enfant a tous les a Estats qu avait son père.»
Ce jeune neveu de Louyse de Coligny était du même âge que Henri-Frédéric. Nous ferons connaître plus loin les circonstances qui, à quelques années de là, rapprochèrent Tun de Tautre les deux cousins et 1 étroite fraternité d'armes qui s'établit entre eux.