‹ Louise de Coligny princesse d'Orange (volume 3)Chapitre 11 sur 55 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La princesse d'Orange se renferme, vis-à-vis du monde, dans la dignité d’un complet silence sur le rôle politique que les circonstances lui avaient imposé. — Lettre d’elle sur sa petite fille Charlotte de la Trémoiïlle. — Elle visite à Delft Marie de Nassau. — Lettre de la petite Charlotte à la duchesse, sa mère, et lettre de la princesse. — La princesse désire unir son fils à Anne de Rohan. — Son désir est partagé par ses filles Élisabeth et Brabantine. — Ce qu'était alors Henri Frédéric. — Lettres de la princesse à Mme de la Trémoïlle. — La princesse se rend à Spa. — Plan conçu par la duchesse de Bouillon pour amener Henri Frédéric et Anne de Rohan à se voir. — Ce plan échoue. -— La princesse séjourne à Sedan. — De retour à La Haye, elle écrit à G. de Laforce. — Elle songe toujours à rapprocher Henri Frédéric d'Anne de Rohan. — Bonté de la princesse pour la petite Charlotte, à qui elle s’est de plus en plus attachée. — Louise de Coligny déplore la présence du prince et de la princesse de Condé en Brabant. Elle plaint la jeune princesse et aspire à voir intervenir une réconciliation entre le roi et le prince. — En février et avril 1610, elle annonce à Mme de la Trémoiïlle qu’elle se propose de retourner en France. — Par lettre du 8 mai Marie de Médicis annonce son prochain couronnement à Louise de Coligny, et lui parle de l’entrée solennelle qu’elle fera dans la capitale. — Le 14 mai, Henri IV est assassiné. — Louise de Coligny ne peut arriver à Paris, que la veille des funérailles du souverain.

Quelque étendus que fussent les services rendus par. Louise de Coligny, dans la marche des affaires d'état auxquelles elle se trouvait mêlée, il demeure certain qu’elle s’effaçait toujours avec une telle modestie, qu’on ne pouvait connaître la nature et l’importance de ces services que par le témoignage d'autrui; et encore, ce témoignage, plutôt que de s'appuyer sur un exposé précis des faits, se limitait-il trop souvent à de simples énonciations qui, par la généralité de leurs termes, laissaient dans l'ombre une partie de la vérité. Trop réservée pour s’en plaindre,

198 LOUISEMDE COLIGNY

la princesse se contentait, en vraie chrétienne, d’avoir, sous le regard de Dieu, accompli son devoir, et se renfermait, vis-à-vis du monde, dans la dignité d’un complet silence sur le rôle politique que les circonstances lui avaient imposé.

Mais si, sans jamais, par le moindre mot, mettre en relief sa personnalité, elle laissait à autrui le soin de signaler spontanément l'efficacité de son intervention dans les affaires publiques, quoi de plus naturel, à l'inverse, pour elle, et quoi de plus légitime, que de céder au besoin de traduire en un langage animé ses sentiments, ses impressions, ses 1dées, quand il s’agissait d'êtres chéris dans le cœur desquels elle tenait à épancher le sien ! Aussi, quels trésors d'affection, de sympathie, de dévouement renferme sa correspondance avec les membres de sa famille, avec ses amis, et avec une foule de personnes appelées à se ressentir, sous les formes les plus diverses, de son inépuisable bonté! Alors, sans doute, elle parlait d'elle-même, mais c'était uniquement pour exprimer à quel point elle s’identifiait avec les aspirations, les besoins, les joies et les douleurs de chacun ; réalisant ainsi, dans toute la noblesse de sa portée pratique, cette grande parole : «de l'abondance du cœur la bouche parle:»

Plus la princesse d'Orange avançait dans la vie, plus semblait s’accroître, à l’égard de ceux qu’elle aimait, une sollicitude dont les traces abondent dans sa correspondance, à dater d’une époque voisine de celle de la trève à longues années conclue à Anvers.

Parlant, le 12 février 1609 à la duchesse de la Trémoiïlle de sa fille Charlotte, Louise de Coligny tenait, en excellente aïeule, le langage suivant :

«Je ne sais qui de nous deux seroit la plus faschée (d’une «Séparation) : car la vérité est que je croy qu'il me seroit encore

1! Archives de M. le duc de la Trémoille.

« plus mal aisé de vivre sans elle, qu’elle sans moy. Et ne croyez . «pas, je vous prie, qu’elle m’apporte nulle incommodité : au «contraire, ce m'est un extrême contentement de l'avoir avec «moy ; et croyez que je ne la gâte point, car Je la fais fort bien «fouetter quand elle le mérite. Mais, ma chère fille, fiez-vous «donc en moy, et ne vous en mettez en nulle peine, car je «m'assure que Dieu la bénira, et, quand vous la verrez, vous «l’aimerez bien et la trouverez bien jolie. Madame l’Electrice «me mande que vous lui donnez espérance de la voir, cet été. «Pour moy, j'ay aussy quelque opinion que je pourrois bien «faire le mesme voyage, car je croy que j'irai à Spa, et delà, 1l «faut que j'aille voir ceste bonne princesse; car je m'’imagine «que nous nous rencontrerons en quelque lieu. Sur ‘ce sujet, «vostre petite a bien pleuré, à diner ; car, comme je disois cela à mon fils et à un de vos cousins, j'y ay ajouté : ce sera là que «je laisserai ma fille entre les mains, ou de Madame l’Electrice, «ou de Madame de la Trémoiïlle. Làdessus elle s’est mise à «pleurer, de telle façon, que nous ne l'avons jamais pensé «rapaiser. Son oncle est son grand gouverneur : aussy l’aime-t-Il «parfaitement. Ainsi font les deux autres, mais mon fils est «celuy qui est l’ami du cœur. Vostre frère, le prince Maurice, «luy fait tousjours la guerre, comme :il faisait à vous, mais il «l'aime aussy tout ce qui se peut. Elle ne se peut si bien appri- «voiser avec l’aisné. Or, encore une fois donc, ne soyez plus en «peine d'elle, car je vous réponds que ce sera une très jolie fille. « Voici une petite requeste que l’on m'a priée de vous faire : «Vostre chère fille qui vous supplie de luy envoyer ses étrennes ; «et moy je vous supplie de n’y point faillir; et qu’elles soient «belles, car je vous réponds pour elle qu’elle les méritera.»

On verra bientôt d’après le témoignage de Charlotte elle-même, que la bienveillante et généreuse grand’mère se plaisait à gratifier de diamants et de rubis la petite fille, pour ses étrennes.

Peu de jours avant l’envoi de la lettre ci-dessus, la princesse était allée à Delft, voir l’aïnée de ses belles-filles, la bonne et aimable Marie de Nassau, comtesse douairière de Hohenloo, qui résidait dans cette ville. Elle avait amené avec elle la petite Charlotte ; et voici en quels termes, à la suite de cette visite, la comtesse rendit compte à sa sœur, M" de la Trémoïlle, de l'impression que l’enfant avait produite sur elle { :

«Touchant Madamoyselle ma nièpce, vostre fille, je n avois «pas encore eu ce bien, depuis qu’elle a esté de pardeçà, de la «voir jusqu'à présent que je suis arrivée en ceste ville, là où «Madame la princesse n'a fait l'honneur de me venir trouver, «en amenant avecq elle la petite, laquelle je trouve certes «fort jolie, alègre et bien nourrie. Il ne manquera point à «moy de luy démonstrer toute amytié et affection entière que «Je luy porte.»

Il ne sera pas hors de propos de produire 1e1, comme appartenant à l’époque qui nous occupe, un spécimen de la correspondance de Charlotte avec sa mère. On y voit se joindre à l’aveu de fautes commises, la promesse d’une réparation et l’expression d’une franche joie, causée par de charmantes étrennes.

«Madame, disait l’enfant à la duchesse?, j'ay un extrème «desplaisir de ne vous avoir esté obéissante, mais J'espère que «dores en avant, vous n'aurez occasion de vous plaindre de moy, «combien que jusques 1icy je n’aye eslé trop sage ; mais J espère «de l’estre tant, que vous aurez sujet de contentement, et que «Madame ma grand maman, ni Messieurs mes oncles ne me «trouveront plus imgrate; espèrant leur rendre obéissance et «très humbie service. Ils m'ont à ce nouvel an, témoigné leurs «bonnes volontés, en m’ayant donné de belles étrennes, à savoir :

! Archives de M. le duc de la Trémoille.

Page 1