‹ Louise de Coligny princesse d'Orange (volume 3)Chapitre 13 sur 55 · EE · texte numérisé non relu

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La vive affection d'Anne de Rohan pour l'enfant découlait de l’étroite amitié qui unissait la charmante jeune fille à Madame de la Trémoïlle. Toutes deux s’aimaient comme de véritables sœurs, en même temps que, pour sa propre part, Louise de Coligny, intimement liée, de longue date avec, Madame de Rohan, éprouvait pour Anne une tendresse maternelle. Aussi quels vœux ardents cette tendresse n’inspirait-elle pas à l’excellente princesse, qui, associant, dans son cœur, Anne à Henri Frédéric aspirait à assurer leur commun bonheur par la réalisation du projet qu’elle avait conçu de les unir l’une à l’autre.

Il lui fallait, dans ses tentatives pour y réussir, un appui: elle le trouva dans la sympathie et le dévouement de ses filles Brabantine et Élisabeth, qui, dépositaires discrètes de son secret, promirent de la seconder, en tout ce qui dépendrait d'elles.

I] lui fallait en outre, et surtout, l’assentiment de Henri Frédéric; mais l'obtenir n’était pas chose facile, de la part d’un fils, dont le caractère réservé ne répondait que faiblement aux élans de la tendresse maternelle.

Qu'était, en effet, en 1609, à l’âge de vingt-cinq ans, ce fils, au bonheur duquel la mère eût tout sacrifié, ne lui demandant que d’avoir foi en son amour sans bornes pour lui, et que de se laisser guider par elle dans la droite voie à suivre, au milieu des écueils de la vie?

Devenu jeune homme, Henri Frédéric avait cessé d'être ce que, enfant, il était. On ne retrouvait plus en lui cette ouverture de cœur et de langage, cette vivacité d'esprit, cette affabilité, cette distinction de manières, qui, originairement, au foyer domestique, charmaient sa mère, et qui, dans les hautes régions de la société française, ainsi qe la cour de Henri IV, lui avaient concilié tous les suffrages, à commencer par celui du monarque. Depuis son retour de France dans les Provinces-Unies, il avait subi l'influence, de jour en jour crois-

sante, des vues, des goûts, des habitudes de Maurice de Nassau et de son entourage immédiat, influence, en partie favorable, sans doute, quant au développement de sa carrière militaire, mais défavorable sous d’autres rapports. Il était devenu froid, compassé, défiant même ; et si, dans la vie privée, la rectitude habituelle de sa conduite le maintenait à l'abri des reproches trop souvent encourus par d'autres jeunes gens, d’une condition | analogue à la sienne, 1l semblait, du reste, peu empressé à se concilier par des procédés obligeants, par de bienveillantes paroles, par de courtoises manières, si ce n’est l'affection, tout au moins l'approbation et la sympathie d'autrui, A la bonté, à la sollicitude, à l'expansion affectueuse de sa mère, 1l répondait par un amour filial, réel, il est vrai, mais dépourvu de ces doux épanchements, de cette franche gratitude, de ces ménagements délicats, de ces prévenances assidues, qui constituent, à titre de manifestations constantes de cet amour, le plus précieux apanage du cœur maternel.

Et non seulement cela : mais peu enclin, de lui-même, au mariage, il ne pouvait y être convié, ni par les conseils, ni par l'exemple de son frère Maurice, qui se déconsidérait par l’aversion qu'il professait pour une union légitime, aversion qui, de sa part, aboutissait pratiquement au double scandale d’une union et d’une paternité entachées, l’une et l’autre, d’irrégularité.

Cependant, sans se laisser arrêter par les diflicultés qui se dressaient devant elle, Louise de Coligny confia à Henri Frédéric le désir qu’elle éprouvait de le voir marié. Sans précisément combattre , de prime abord, ce désir, il se retrancha dans un système de considérations dilatoires, en présence desquelles sa mère écrivit, le 12 février 1609, à la duchesse de la Trémoille 1:

1 Archives de M. le duc de la Trémoille.

«Il faut, à ceste heure, parler de la jeune fille si sage et si «vertueuse (Anne de Rohan) dont vous me parlez. Vous pouvez «penser, chère fille, combien passionnément je desire ce que «vous desirez; mais je vous dirai librement que je n'y puis «faire résoudre celuy que vous sçavez, sans l’avoir veue et sans «qu'il sçache, premier, quelle sera la condition de celle qu'il «demandera, car il se voit en termes d’avoir si peu de sa mai- «son, et ce qu'il peut avoir d’ailleurs si incertain qu'il dit qu'il <«luy semble qu'on ne doibt pas le presser de changer sa condi- «tion, si ce n’estoit pour quelque parti, ce qu'il ne croit pas «que soit celui-là. Ce que je vous en dis c'est à vous, et sçau- «rez ménager cela par vostre prudence. Soit guerre, soit trève, «il faudra qu'il fasse un voyage en France, et là, trouver moyen «de les faire voir. Que s'ils sont agréables l’un à l’autre, je «sais un moyen pour leur faire voir des commodités assez pour «estre à leur aise; mais il faut qu'ils se voient; car il nya «point de moyen de l’obliger, si ce n’est chose qui luy soit «agréable. J’y apporterai tout ce que je pourrai, comme n'y «ayant chose au monde, que je desire tant, car alors je serois «contente de mourir, et m'asseure que vous me croyez bien. »

Rien ne faisait encore pressentir quelle circonstance pourrait permettre à Henri Frédéric de se rendre en France, et, par cela même, frayer la voie à l’entrevue projetée, lorsque Louise de Coligny informa sa fille Brabantine de l'intention qu'elle avait d'aller à Spa, dès que serait réglé, entre les enfants du feu prince d'Orange, le partage des biens héréditaires, dont on s'occupait depuis la signature de la trève. De Spa, la princesse espérait pousser son voyage jusqu'à Heidelberg, et s’y rencontrer avec plusieurs de ses filles. «Je me réjouis, porte une lettre «d'elle, du 22 juin, de vous sçavoir, et Madame de Bouillon,

! Archives de M. le duc de la Trémoille.

«auprès de cette bonne et digne électrice, et je participe en «esprit au contentement que vous possédez toutes ensemble. «Il n’est heure, ou jour, que je ne m’y souhaite; mais quoi! «ce n’est de ceste heure que ce que je desire le plus est ce qui «m'est bien souvent le plus interdit. Nous sommes 1icy sur vos «partages, aussy peu avancés que le premier jour, parceque «Messieurs les Estatz n'ont point encore pris leur finale résolu- «tion sur ce qu'ils veulent faire pour vostre maison. Pour faci- «liter lesdits partages, M. le président Jeannin s’y emploie, et «par le commandement du roy, et de sa bonne volonté, et pro- «met qu'il ne partira point, qu'il ne voye cela faict, conclu et «arresté. Soudain que cela sera faict, je me propose, s’il plaît à « Dieu, d'aller à Spa, et ay opinion que ce pourra estre dans le «mois de juillet, et delà à Heidelberg. Le cœur me dit que «vous y serez encore, et que nostre bonne élecirice trouvera « quelque bon subject pour vous y arrester. — Je ne vous mande «point de nouvelles de vostre fille, parceque je sçay qu’elle «vous escrit elle-mesme. »

La princesse instruisit de son arrivée à Spa la duchesse de la Trémoïlle, par ce billet du 20 juillet? : «Chère fille, estant arri- «vée, d'hier au soir seulement, en ce lieu de Spa, je vous fais ce «mot pour vous dire que vostre fille et moy nous y sommes «arrivées en bonne santé, pour le mal qui nous y amène. Je «suis délibérée de faire boire un peu à vostre fille, parcequ'elle «est fort sujette à un mal de costé et qu'elle a tousjours une

‘ Henri IV écrivit à la princesse d'Orange, en août 1609: «Ma cou- «sine, je trouve bon que vous fassiez le voyage de Heïdelberg, duquel le «sieur Jeannin m’a demandé la permission, de vostre part, assuré que «partout où vous irez et serez, vous ferez, pour mon contentement et le «bien de mon royaume, tous offices dignes de vostre affection et fidélité «à mon service» (Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 4827, fo 44).

* Archives de M. le duc de la Trémoille.

«grande altération et devient fort maigre. Les médecins jugent «qu’un peu de cette eau la délivrera de ces maux. — Je croy que «vos frères sont, à ceste heure, ensemble à Breda. J’envoie «demain sçavoir des nouvelles de Madame de Bouillon.»

Pendant ce temps, cette dernière ménageait à la princesse d'Orange une émouvante surprise.

La récente naissance du dernier enfant de la duchesse de Bouillon, qu'il s'agissait désormais de baptiser, offrait à la jeune mère une occasion toute naturelle de mettre en présence, l’un de l’autre, Henri Frédéric et Anne de Rohan. S'ils acceptaient la demande qu’on leur ferait d’être parrain et marraine de cet enfant, peut-être, se disait-elle à elle-même, leur acceptation serait-elle un acheminement à quelque chose de plus, pour eux.

Ce plan était ingénieusement conçu. Mais, s’il fallait le communiquer promptement à la princesse d'Orange, qui certainement l’accueillerait avec ardeur, la prudence, d’une autre part, commandait de ne point en révéler, de prime abord, à Henri Frédéric toute la portée, de crainte qu’il ne prit ombrage s’il s’apercevait qu’on se proposàt de faire de lui, pour toujours, autre chose qu’un parrain. Or, écoutons la duchesse de Bouillon, non moins prudente que bien imtentionnée, parler à sa sœur Brabantine, de la communication de son plan à la princesse

d'Orange et des moyens combinés pour en assurer l'exécution:

«Teneuil, disait-elle, est arrivé hier soir. Suivant ma promesse, «je vous avertiray du succès de son voyage, qui est qu'il a obligé «Madame ma belle-mère pardessus tout ce que je vous en pour- «rois dire; car Teneuil dit que, quand il luy proposa ce baptesme, «elle demeura en extase, comme si un ange du ciel eust parlé à «elle, quy ne peut assez estimer et nostre choix et nostre dessein. «Mais elle ne nous peut encore résoudre de rien, qu'elle n’ait

{ Archives de M. le duc de la Trémoille.

«des nouvelles de mon frère, à quy elle a envoyé un laquais tout «soudain, pour luy dire l'honneur que l’on luy veut faire, et Île «convier à ne s’en rendre point indigne; mais qu'il la vienne «incontinent trouver. C’est le langage qu'elle luy tint. Je vous «envoye la lettre qu’elle escrit à mon cher Monsieur ; par où «vous verrez qu'elle ne déclare point à mon frère un des sujets «pour lesquels nous desirons sa venue, et nous fait dire que, de «l'humeur de quoy est le pélerin, cela l’arresteroit plus tost que «de le faire venir.

«Les choses estant conduites jusques-là, d’un costé, c'est à «vous, Chère Madame, à sçavoir, de l'autre, comme quoy l'on «desire que nous nous gouvernions, pour la forme ; nostre réso- «lution estant de la supplier d’estre marraine, à sçavoir si elle «approuve de se servir du prétexte de venir à Spa; et que, «la sçachant sur le chemin, nous l’envoyions supplier de venir «tenir nostre petite; ou bien, si purement et simplement nous «nous en irons la trouver à Paris. Je vous supplie de nous tant «obliger, que de bien apprendre quel doibt estre nostre progrès «en ceste conduite, afin que l’on ne nous en puisse jamais sçavoir «mauvais gré, puisque nostre intention est si bonne et portée à «honorer bien fort ceste honneste et sage fille, comme aussy «Madame sa mère.

«Mandés-moy aussy, s’il vous plaist, si vous escrirez à Mada- «moyselle Anne de Rohan; s’il ne faut pas, de nécessité, suplier «Madame de Rohan d’agréer que Madamoyselle sa fille nous «accorde nostre supplication, et s’il faut convier Madamoyselle «sa sœur d’estre de la partie. Je vous fais bien des questions, «aisées à résoudre d'avance ; mais je défère tant à vos avis, mon «cœur, que je seray tout autrement résolue, les sachant de vous.

«Ne retenez que le moins que vous pourrés ce laquais, afin, «qu'ayant des nouvelles de Spa, nous en puissions aussy avoir de «vous, pour nous pouvoir résoudre. »

Quarante-huit heures après, M°° de Bouillon mandait à M'"° de la Trémoïlle!, au sujet d’une indiscrétion commise par autrui: «N'ayant esté commandé à Teneuil de tenir fort secret ce qui «estoit de nostre dessein, touchant ce baptesme, Madamoyselle «d’Osquerque reçut une lettre qui estoit pleine d'un discours, «non de baptesme, mais de mariage ; et, à la vérité, celle qui «l’escrivoit la devait prier que cela ne fust sçeu que de moy. «Toutesfois il arriva qu’elle la lut publiquement ; mais, mon cœur, «ne le declarez point à celle qui s’en peut offenser !»

Il paraît que l’indiscrétion commise n'avait pas entravé la marche des préliminaires adoptés, de commun accord par la princesse et par ses filles, puisque, le 17 août, M"° de Bouillon écrivait à M°° de la Trémoiïlle? : «Chère Madame, mon laquais «est arrivé si à propos, que je ne m'estois pas encore mise à vous «escrire, ne venant que d'achever de diner. Vous estes une très «honneste femme de vous estre si dignement acquittée de ce «que nous vous avions suplyée. Nous suyvrons de point en point «ce qui nous est prescrit par vostre lettre, sans y manquer d’un «iota. Vous avés pensé à tout, à ce que je veoy. Je croy, comme «vous, que la mère de Spa peut faire l'honneur à celle de Paris, «puisque ce sera chez sa fille. Toutesfoys mon Monsieur est «d'opinion de ne s’en point mesler, mais de les laisser toutes «deux faire. Je croy cependant qu'il nous en sera demandé «conseil de celle de Spa. Sy cela est, nous luy pouvons donner «cest advertissement, qu’il nous semble qu’on peut céder, sans «se faire préjudice, mesme arrivant icy (à Sedan) la première ; «à quoy il faut que nous donnions ordre.

@ .... M°° Servin m'a apporté des lettres de Madame ma «belle-mère, quy n’avoit point encore eu de réponse, qu'elle

! Archives de M. le duc de la Trémoille.

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«attend, à toute heure. Elle avoit bien eu des nouvelles par «lesquelles elle apprenait le retour de Messieurs mes frères à «La Haye, et des lettres de mon frère le prince Henri, qui s’assu- «roit de la venir voir ; de façon qu'elle n’en doubte nullement, et «que ceste dernière dépesche ne se haste. J'espère que j'en «sçauray des nouvelles devant deux jours, et que vous les sçaurés «devant que ce coche parte de Paris. Je vous suplye, mandés-moy «s'il faut une chambre à part à Mesdamoyselles de Rohan. Nous «nous en trouverons fort incommodés, et ne pouvons que les «mettre fort mal. Représentés-vous le logis : la grosse tour est «pour mon frère; nous n’avons plus que la grande chambre et «celle où logeoit M! de Videbonne. »

Bientôt survint une déception. Le 19 août, en effet, M"° de Bouillon transmit à sa sœur les renseignements suivants! :

«Nous vous envoyons la réponse que nous avons eue de «Madame ma belle-mère, qui nous envoye celle qu’elle a eue de «M. le prince Henri, par laquelle vous pouvés juger que, sur de «telles incertitudes, il est impossible de pouvoir conduire nostre «dessein selon son projet; de façon que nous croyons la chose «rompue ; de quoy nous avons un extrême desplaisir, ne voyant «point le moyen de la pouvoir renouer ; car, s’il n'y avait qu'à «faire venir mon frère, l’on pourroit l'y convier encore, ce que «mesme à fait Madame ma belle-mère, comme vous verrés par «sa lettre. Mais il faut y en faire venir d’autres, qui ne peuvent «partir, qu’elles ne sçachent une résolution asseurée. Cependant « beaucoup de temps s'écoule, la saison des eaux se passera et «rendra sans prétexte le voyage. . .. . Je trouve la réponse «de mon frère fort succinte, et la raison qu'il allègue peu «recevable. Cela tient des préceptes de Monsieur le prince «Maurice. »

{ Archives de M. le duc de la Trémoille.

Dans cette même lettre du 19 août, M”° de Bouillon annonçait qu’elle et son mari attendaient à Sedan l’arrivée de la princesse d'Orange, qui, de fait, ne tarda pas à S'y rendre avec la petite Charlotte, ainsi que cela résulte de ces lignes, adressées le 7 septembre par la duchesse Élisabeth à sa sœur Brabantine! :

QIl n’y a qu'uneheure que Madame ma belle-mère est arrivée. «Nous l’attendions dès samedy, et j’ay un extrême regret de «n'avoir reçue cest honneur, ce jour-là, car je me portois assez «bien, et aujourd'huy j'ay crié les hauts cris d’un mal de dents, «et tant pleuré que je suis effroyable. Jugez la peine où je suis «de voir une personne que j'honore si fort, et d'estre en cest «estat! Je l’ay trouvée en un fort bon; et, pour preuve que les «eaux de Spa ont fait vertu, elle a monté la montagne de «Bouillon, à ce qu'elle m'a dict. Vostre fille a fort bon visage «aussy, et tousjours aussy sa jolie mine.»

Si l’entrevue de Henri Frédéric avec Anne de Rohan, projetée par la princesse d'Orange et les duchesses ses filles, n'avait pu avoir lieu, ainsi qu'elles le désiraient, à Spa, ni à Sedan, elles ne perdaient pas pour cela l'espoir de réussir plus tard à rapprocher l’un de l’autre les deux jeunes gens, et même de conduire à bonnes fins le projet de mariage à l'heureuse conclusion duquel elles attachaient tant de prix.

L’insuccès du moment n’altéra d’ailleurs en rien les relations de Louise de Coligny et de ses filles avec Madame et Mesdemoiselles de Rohan.

Après un séjour d'environ deux semaines à Sedan, la princesse d'Orange revint à La Haye, ramenant avec elle la petite Charlotte. |

A peine était-elle de retour, que se disposa à partir pour la

! Archives de M. le duc de la Trémoille.

France un jeune homme, qui avait reçu d'elle, en Hollande, un . bienveillant accueil. Ce jeune homme duquel nous avons déjà parlé, était le fils du duc de La Force, porteur des lignes suivantes, adressées à son père, le 2 octobre, par la princesse !:

«Monsieur, si je vous escris, ce n’est pas pour vous «mander des nouvelles, puisque c’est par un si digne messager ; «mais c'est pour vous dire le regret qu'il nous laisse icy de «son absence, particulièrement à mon fils, quy y en auroit «encore davantage, n’estoit l'espérance qu'il a de le revoir, cet «hyver, en France. Puisque la trève permet aux gens de guerre «de s'aller promener, il n’a garde de manquer à aller rendre «au roy les hommages qu'il luy doibt. Pour moi, Monsieur, Je «ne sçay combien je serai encore habitante de Hollande; mais «je sçay bien, qu'en quelque lieu que je soie, j'y serai tousjours «accompagnée de la volonté de vous faire service. Conservez- «moy aussi, s’il vous plaist, la part que vous m'avez promise «en l’honneur de vostre bienveillance, et je la chérirai, comme «celle qui sera, toute sa vie, Monsieur, vostre humble et très «affectionnée à vous faire service.»

Il n’était pas toujours facile aux gens de guerre de profiter de la permission, que leur accordait la trève, d'aller se promener. Depuis trois mois, Henri Frédéric, faisait l’expérience de cette vérité, en se trouvant retenu loin de la France par d’impérieuses circonstances, lorsqu'à ces circonstances vint s'ajouter pour le maintenir d'autant plus strictement à la disposition des États généraux, la perspective d’une guerre qui, d’un moment à l’autre, pouvait éclater, non loin du territoire des Provinces-Unies, et dans laquelle l’armée néerlandaise serait fort probablement engagée. Aussi, Louise de Coligny écrivait-elle à sa fille Brabantine, le

! Archives de M. le duc de Caumont-Laforce.

44 janvier 4610 !: « Vostre cadet est, tous les jours, en délibé- «ration d'aller à Paris; mais ces incertitudes des affaires de «Clèves et de Juliers le retiennent, d'heure à autre, pour ne «desirer pas, et avec raison, estre absent d’icy, s’ils’"y commence «la guerre. Je croy que, dans peu de temps, on en sera résolu, «et alors luy et moy prendrons nos résolutions, de quoy vous «serez avertis.»

Persistant, ainsi qu’il est facile de le comprendre, à confondre, dans ses pensées, son fils et Anne de Rohan, la princesse ajoutait: «J’ay reçeu les belles stances que ceste belle et vertueuse «fille a faites. Cest esprit tout parfait ne peut rien produire «quy ne luy ressemble. Je souhaite tousjours avec passion ce «que vous desirez. Mais il se faut voir; et, jusques-là, Je ne «puis rien faire que des souhaits. Je leur ai escrit, c'est-à-dire, «à la mère et aux filles, il y a peu de temps. J'espère que nous nous «trouverons toutes ensemble devant qu'il soit longtemps : à ceste «heure-là nous en parlerons davantage ; et cependant je vous «baise, chère fille; bien humblement les mains, et embrasse «mes deux petits mignons, de tout mon cœur.»

Quant à la sœur des deux petits mignons, elle continuait à occuper une grande place dans le cœur de sa tendre et vigilante grand'mère, que tout autorisait à dire, en parlant de Charlotte, si heureusement placée sous sa direction : «Je fais d’elle comme «de mon propre enfant.»

Si nous ne savions déjà, par le fait même de l’éducation que les filles de Charlotte de Bourbon avaient reçue de leur seconde mère, avec quel succès Louise de Coligny s’appliquait à élever l'enfance, nous nous convaincrions immédiatement de ses rares apütudes, à cet égard, en la voyant à l’œuvre dans la continuité

{ Archives de M. le duc de la Trémoille.

de son rôle maternel, étendu à la petite Charlotte de la Trémoïlle. Où trouver, en effet, plus de bonté, plus de sages ménagements, plus de perspicacité à démêler dans l’effervescence d’un caractère enfantin, le germe d’un riche développement ultérieur, que dans ce langage tenu par l’aïeule à la mère de l'enfant t :

«Il faut vous dire que vous avez faict vostre fille bien glorieuse, «de luy envoyer de si belles robes. J’espère que vous aurez du «contentement d'elle, car c’est un esprit admirable et qui, Dieu «merci, ne s'incline à nulles mauvaises conditions ; mais aussi «elle ne peut encore s'arrêter pour apprendre ce que l’on desire- «roit. Mais quoy ? il faut l'avoir par patience et par crainte, car «il ya beaucoup d'enfance encore en elle, et son esprit veut «estre retenu par crainte; et sa bonne amie ne manque point «à luy en donner; et ne luy épargne-t-on point la verge, quand «elle en a besoin. Il est vray que c’est le plus tard que l’on «peut, car je voudrois bien que la raison, et non la verge, luy «fit faire ce qu’elle doibt. Il n'y a point de danger que vous luy «mandiez que c’est une grande honte de se faire encore donner «des verges, en l’âge où elle est, et que vous ne voulez plus «qu’elle fasse de l'enfant; car il est bien certain qu'elle n’a que «le jeu en recommandation; et j'aime beaucoup mieux qu'elle «soit comme cela, que si elle appliquait son esprit, comme font «beaucoup d’autres, qui n’apprennent que de petites affèteries, «à quoy je vous puis asseurer qu'elle n’est nullement encline. «Cela vous doibt resjouir et faire vivre asseurée que j'en fais «comme de mon propre enfant ; et ne devez point craindre qu'elle «me donne de la peine. Au contraire ce m'est un extrême con- «tentement de pouvoir instruire une jeunesse à quy Jay tant «d'obligations.»

‘ Archives de M. le duc de la Trémoille. Lettre du 14 janvier 1610.

La princesse insistait volontiers sur l'expression de ses affectueux sentiments pour la jeunesse dont elle se disait si bienveillamment l’obligée, en renouvelant, dans sa correspondance avec M" de la Trémoiïlle cette déclaration !: «Enfin j'en fais comme «de ma fille propre, et m'asseure, quand vous la verrez, que la «trouverez bien jolie. »

M"° de la Trémoïlle, durant un séjour prolongé à Vitré, pour la gestion de ses affaires, avait annoncé à sa belle-mère qu'elle comptait se rendre, vers la fin de janvier 1610, à Paris. Elle s'y trouvait, en février, lorsque Louise de Coligny, qui déjà l'avait entretenue de ses regrets et de ses anxiétés, relativement à la présence du prince et de la princesse de Condé en Brabant, revint sur ce triste sujet qui n'est que trop connu.

I suflira de rappeler ici que, pour soustraire sa Jeune femme aux scandaleuses obsessions de Henri IV, le prince de Condé avait furtivement quitté, avec elle, le territoire français et cherché un refuge à Bruxelles, où les archiducs tenaient leur cour. Louise de Coligny, déplorant en secret l’outrageante passion du roi pour la jeune femme, au sort de laquelle elle compatissait, crut devoir se borner, dans les lignes qui vont suivre, à entretenir sa fille Brabantine des conséquences funestes que pourrait “entrainer, au point de vue politique, la fuite du prince, et des vœux qu'elle formait pour qu'une réconciliation intervint entre lui et le souverain. Le silence gardé par la princesse sur les coupables obsessions de ce dernier, lui était imposé par le sentiment de dignité personnelle qui la caractérisait et par le respect des hautes convenances.

Voici donc ce qu'elle écrivit à la duchesse de la Trémoiïlle ? :

«L’éloignement de France de Monsieur le prince nous fasche

! Archives de M. le duc de la Trémoille. Lettre du 23 février 1610. ? Archives de M. le duc de la Trémoille.

«fort icy, et surtout le voyant au lieu où il est, où on taschera par «toutes sortes d'artifices de le détourner de son debvoir. Mais je «veux tousjours espèrer qu'il sera plus sage. Je m’asseure bien «que, s’il veut suyvre le conseil de M. le prince! et M" la prin- «cesse d'Orange, qui sont auprès de luy, qu’il se réconciliera «bientost avec le roy, de quy la clémence et grande bonté est tant «reconnue, que, quand il y aura recours, il ne doibt point «doubter que Sa Majesté soit aussi preste à luy pardonner, que «luy à demander pardon.

«.... Pour moy, je croy que Monsieur le prince a perdu «l’entendement et qu’il est abandonné de Dieu, que d’ouïr ses «procédés à Bruxelles. Le cœur m'en crève, de voir un qui «porte le nom de Bourbon parmi ces gens-là. Je me trompe «bien, ou il sera bientost las d'eux, et eux de luy. Ils le des- «prisent desjà bien fort, à ce que j'entends. J’ay pitié de le voir «comme cela à sa ruine, et ceste pauvre princesse renfermée, à «ceste heure, comme dans une prison. Elle eust esté bien plus «heureuse d’épouser un simple gentilhomme. Mais encore ce qui «me fasche le plus, c’est de voir M. le prince d'Orange, Je ne «sais trop comment, embarrassé parmi tout cela. Il n'a pas tenu «que nous ne luy ayons souvent mandé d’icy, qu'il s’en devoit «retirer ; et il nous mande aussy, tous les jours qu’il s’en revient «à Breda, et qu'il luy fasche fort d'y demeurer si longtemps, «mais qu'il espère tousjours de gagner quelque chose sur cest es- «prit malade. Depuis ceste belle alarme? que vous en avez apprise, «nous n’en avons rien appris, sinon que de bouche. Il a encore «donné charge de nous dire qu’il seroit bientost à Breda.»

1 Le prince d'Orange avait récemment épousé la sœur du prince de Condé. |

: Dans la nuit du 13 au 14 février, le marquis de Cœuvres, ambassadeur du roi de France, avait tenté d’enlever la princesse de Condé.

Louise de Coligny aimait, en la personne de son cousin le prince de Condé, un fils de ce Henri de Bourbon qui avait été pour elle comme un frère, et en la personne de la femme de Condé, une cousine d'autant plus chère à son cœur, qu'elle était la fille de son vénéré parent le connétable de France. C'est assez dire que la situation perplexe des jeunes époux, réfugiés alors à Bruxelles, froissait douloureusement la princesse d'Orange dans ses affections de famille. Mais, en même temps, elle trouvait dans d’autres et plus intimes objets des mêmes affections une puissante diversion à sa douleur ; car la nature de ses relations journalières avec ses enfants était pour elle une source de douces émotions. Plus elle les chérissait et se sentait aimée d'eux, plus elle s’attachait à leur prodiguer les marques de sa tendresse, en s’occupant avec une Incessante sollicitude de tout ce qui pouvait contribuer à leur bonheur.

On sait, quant à celui de Henri Frédéric, qu’elle union elle désirait voir contracter par ce fils, sur l’avenir duquel elle faisait reposer ses plus chères espérances. Au printemps de 1610, elle souhaitait ardemment qu'il pût se rendre à Paris et à Sedan, et qu'elle eût elle-même la possibilité de quitter la Hollande, pour se retrouver avec lui dans l’une et l’autre de ces villes, où elle rencontrerait tour à tour ses filles Brabantine et Élisabeth. Sa correspondance avec l’une d'elle est précise, sur ces divers points.

Elle mandait, en effet, le 25 février, à la duchesse de la Trémoïllet: «Vos frères sont, depuis quinze jours, à Utrecht, «pour essayer d’assoupir quelque brouillerie qui s’est mise dans «la ville, à quoy si l'autorité de Messieurs les Estats ne remédie, «il y aurait danger que cela n’en allumât de plus grande dans le «pays; mais on espère que cela se raccommodera. Voilà des «nouvelles d'Allemagne qui viennent d'arriver, par où il semble

! Archives de M. le duc de la Trémoille.

«que ces affaires de Juliers se porteront à la guerre. Si cela est, Gil n’y a pas d'apparence que vostre cadet puisse aller encore en «France, car ceste seule attente [uy a fait tenir pied-à-boule, «tout cest hyver, par l’advis mesme de tous ceux qui l’aiment ; «car il avait bien envie de faire un tour auprès du roy, qu'il a «extrême envie de voir. S'il y a moyen, il faut qu'il fasse «ce petit voyage de Sedan. Si M. de Bouillon est encore à «Paris, communiquez-en avec luy, et me mandez, sil vous «plaist, comment il faudroit y procéder; car j'y apporterois, «de mon costé, tout ce qui sera en ma puissance, ne desi- «rant rien tant au monde, que ce que vous souhaitez «aussi. — Vous me mandez que je vous escrive quand sera «mon retour: certes, chère fille, je ne le puis encore juger, «car il m'est bien mal aisé de me résoudre, que je ne voie ce

«que deviendra vostre cadet. — Le Plessis m'a dit mille biens «de vostre aisné et mille gentillesses de vostre cadet, qu'il me «donne bien envie de voir. — Je suis si malade d’un grand

«rhume, qui tient icy comme une coqueluche, que Jay eu «grand'peine à vous faire ceste lettre.»

La maladie se prolongeant, la princesse écrivit, le 6 avril, à sa fille Brabantine : 1 «Il y a plus de trois semaines que je suis «attachée au lit et à la chambre par le plus grand et le plus «fâcheux rhume que j'aye jamais eu, et sans lequel je füsse «desjà bien près de Paris. Mais, voyant les pasques si proches, «que je ne pourrois me mettre en chemin, n’estant pas encores «fort bien guérie, que je ne me trouvasse encore en cestesemaine «si pleine de cérémonie, c’est pourquoy je me suis résolue de «passer icy pasques et de partir, avec l’ayde de Dieu, deux ou «trois jours après, pour me rendre, le plus tost que je pourrai à «Paris, où je me promets que j'aurai ce bonheur de vous trouver

‘ Archives de M. le duc de la Trémoille.

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