CHAPITRE VIL
Douloureuses impressions de Louise de Coligny, à la mort de Henri IV. — Elle séjourne à Lierville et à Château-Regnard. — Veuvage de sa fille l'Électrice. — Elle assure le concours de Henri-Frédéric à la défense de Genève. — Mne de Rohan et ses fils se déclarent en faveur de cette ville. — Relations de Marie de Médicis avec la princesse d'Orange. — Séjour de celle-ci à Sedan. — Elle écrit au connétable, — Elle se rend à Paris, d’où elle revient à Lierville. — Sa correspondance avec Mme de la Trémoiïlle, — Étant retournée à Paris, elle va à la cour et s’y entretient, au sujet de son fils, avec Marie de Médicis. — Retour de la princesse à La Haye, en mai 1613. — Lettres d’elle à Mme de la Trémoïlle, aux États généraux, et à son neveu, le comte Guillaume.
A la mort de Henri IV, la douleur de Louise de Coligny fut d'autant plus profonde, que l'attentat qui avait causé cette mort, était de même nature que ceux qui avaient brisé les jours de l'amiral de Coligny et de Guillaume de Nassau ; effroyable parité de crimes, qui ravivait, dans le cœur de la princesse, les plus poignantes émotions.
Elle perdait, en la personne du roi, un ami d'enfance, un protecteur qui s'était toujours montré bon pour elle et pour son fils, en l’honorant d'une confiance à laquelle elle avait constamment répondu par un dévouement affectueux et éclairé.
Elle s’affligeait, comme Française, à la triste pensée des maux qui menaçaient sa patrie, privée désormais du noble chef, dont la valeur et la sagesse l’avaient élevée si haut parmi les nations.
Le pouvoir suprême, subissant tout à coup une inévitable dépression, passait nominalement en des mains trop débiles pour
l'exercer, de fait, à l'encontre d’une tourbe d’ambitieux qui .n'aspiraient qu'à l'étreindre violemment, pour le morceler et s’en disputer les lambeaux.
Louise de Coligny ne se faisait aucune illusion, à cet égard : Aussi, attachée, comme elle l'était, à la veuve et aux enfants du roi, se demandait-elle, avec anxiété, en quoi et dans quelle mesure elle pourrait leur être utile par sa présence à leurs côtés. Or, elle ne tarda pas à voir frappés, d'avance, de stérilité les bons oflices qu'elle eût voulu leur rendre. Les basses compétitions, les menées, les intrigues qui s’agitaient autour de Marie de Médicis et spéculaient sur sa faiblesse, démontrèrent à la princesse d'Orange, qu’en ce moment, au moins, il n’y avait plus place pour elle, à la cour, et qu'elle devait, en s’abstenant d'y paraître, sauvegarder son indépendance personnelle. Elle sentit, qu'en même temps, elle se réserverait, par la dignité d’une retraite volontaire, le moyen d’attendre que se présentât ultérieurement quelque occasion de prouver à la régente et à ses enfants, la permanence et l'efficacité de son dévouement à leurs véritables intérêts.
Elle alla donc occuper tour à tour, ses domaines de Lierville et de Château-Regnard, décidée à ne s’en absenter, ou que pour visiter ses filles, ou que pour satisfaire aux exigences de circonstances particulières qui l’appelleraient à faire quelque court séjour, soit dans la capitale, soit ailleurs.
Bientôt, d’Heïidelberg, parvint à la princesse la douloureuse nouvelle du veuvage inopinément imposé à sa fille Louise-Julienne, dont les larmes, les touchants regrets, et la pieuse résignation l'émurent, au dernier point !. On se formera aisément une idée
‘ Voir, sur la mort de l’Électeur palatin Frédéric IV, une lettre de Mornai à l'Électrice, du 26 octobre 1610, et celle de l’Électrice à Mornai, du 13 novembre suivant (Mém. et Corresp. de Mornai, éd. in-4o, t. 3, p. 260, 265).
dd
du ministère de consolation et de relèvement, qu’en tendre mère, elle accomplit auprès de l’infortunée Électrice.
Au printemps de l’année 1611, de graves dangers menaçaient Genève et la cause de la religion évangélique, à laquelle ses habitants étaient fortement attachés. Il s'agissait de susciter des défenseurs contre les ennemis du dehors, à l’importante cité qui constituait l’un des principaux boulevards de la réforme. Anjorrant, envoyé, à cet effet, par les autorités genevoises en France, sy adressa à Louise de Coligny. Voici en quels termes il rendit compte à ses commettants, d’un entretien qu'ileut avec elle, dans le courant du mois d'avril! :
«Madame la princesse d'Orange m'a promis d'accompagner «vos lettres (de ses recommandations) envers Messieurs les Estats «(des Provinces-Unies) ; et elle m'a dit que j'écrivisse à Vos «Excellences qu’elle offrait le service de M. le comte Henri- «Frédéric, son fils unique, et que, si vous le demandiez à Mes- «sieurs les Estats et qu'ils vous l’octroyassent, il ne pourrait «mieux sacrifier sa vie, qu à vostre conservation.»
À la hauteur des généreux sentiments qui animaient ainsi Louise de Coligny, se placèrent, dans la circonstancé dont il s’agit, ceux d’une autre mère chrétienne qui, comme elle, tenait à honneur de voir ses fils, de même que Henri-Frédéric, embrasser la défense de Genève. Cette autre mère, Madame de Rohan, écrivait aux magistrats genevois, le / mai ?:
«Très redoutez seigneurs, encores que mes enfans ayent esté «dédiez, .dès leur naissance, à servir la cause que nous mainte- «nons tous, àlaquelle nous sçavons assez combien importe la «conservation de vostre ville, je n’eüsse toutefois osé vous faire
! Dépêche d’Anjorrant, du mois d'avril 1611, aux syndics et au conseil de Genève (Archives de Genève, portef. hist. n° 2424). * Archives de Genève, portef. hist. no 2449.
L'OUISE DE COLIGNY. 183 «offre, par mes lettres, du peu de service que mon fils Soubize «vous dédia, lorsqu'il vous alla trouver, pour le peu de moyens «qu'il avoit de le vous rendre tel qu’il eüst desiré, ne vous pou- «vant amener que sa personne, veu son eslongement et le peu «de terme qui estoit donné à ceux qu’on advertissait pour vostre «service; mais ayant veu le favorable accueil qu'il vous a pleu «luy faire, et le gré que vous avez monstré luy en sçavoir, j’ay «pensé ne pouvoir sans ingratitude, manquer à vous en remer- «cier bien humblement et vous offrir en récompense, l'affection «de tout le reste de nostre maison, laquelle sera de plus en plus «redoublée par une telle gratification , pour le vous tesmoigner «par tous les services qui dépendront de nostre pouvoir; à quoy, «pour mon particulier, ne pouvant apporter que mes vœux et «mes prières, je les vous offre du meilleur de mon cœur ; vous «Suppliant croire, très redoutez seigneurs, que, comme j'ay esté «nourrie en ceste inclination, dès ma plus tendre jeunesse, par le «père et la mère qui m'ont mise au monde, aussy y ay-Jje nourry «mes enfans, et desire apporter tousjours tout ce qui sera de «moien pour leur continuer ceste volonté, laquelle vous sera tous- «jours plus certainement acquise, que d’aucuns amis qui vous en «feront jamais offre; et faites-en donc, je vous supplie, estat «asseuré, et je prieray Dieu qu'il luy plaise conserver vostre ville «contre les entreprises de ses ennemis et les vostres, pour servir «de plus en plus à sa gloire, comme elle a fait jusques-icy, et «qu'il vous veuille, très redoutez seigneurs, augmenter ses «saintes faveurs et bénédictions, et vous conserver longuement et «heureusement pour le bien de son église. — Vostre bien humble «et obéissante à vous faire service, Catherine de Parthenay.» Quatre jours plus tard, l’aîné des fils de Catherine de Parthenay, Henri de Rohan, manda aux syndics et au conseil de Genève! :
1 Lettre du 8 mai 1611 (Archives de Genève, portef. hist. n° 2249).
«Messieurs, voz affaires ne vous sont point si particulières, «que la plupart de Ja France n’y prenne part, et que de l'intérêt «particulier de vostre seule église toutes les âmes bien marquées «n’en fassent leur compte général. Plusieurs vous ont desjà «tesmoigné leur zèle en ceste occasion ; mais sy de ce nombre «j'ay esté l’un des derniers, je ne cèderai néanmoins à personne, «en ce qui est du devoir général et de l'affection qu'on doibt «avoir à la foy et à vostre bien; à quoy je ne puis davantage «engager que tout ce qui peut dépendre de moy; et füsse allé «joindre ma vie avec celle de mon frère, pour les offrir ensemble «à vosire conservation, n'eüst esté que j'ay Crûü vous pouvoir, «servir en ceste court, en ne me contentant pas seulement de «toucher par la vive voix les cœurs des gens de bien, mais en «écrivant à plusieurs, etc., etc.»
Un an s'était écoulé depuis la mort de Henri IV, qu'avait suivie de près la retraite de Louise de Coligny, lorsqu'intervint un fait qui prouva que la bienveillance de la veuve du monarque pour la princesse ne s'était ni retirée d'elle, ni même refroidie.
Apprenant qu'il entrait dans les convenances de la mère de Henri Frédéric, d'accord avec celui-ci, d'obtenir la ratification d'une convention conclue entr'eux, Marie de Médicis, saisit l'occasion de complaire à la princesse et de proclamer son dévouement à la royauté, en faisant signer par le jeune roi le brevet suivant, à la teneur duquel s'attache un réel intérêt :
«Aujourd’huy, 26 de mai 16141, le roy estant à Paris, desi- «rant bien et favorablement traiter Madame la princesse «d'Orange, en considération de ses services, Sa Majesté, de «l’advis de la reyne Régente, sa mère, luy a accordé et fait don «de la somme de dix mille livres de pension, chacun an, laquelle celle avait cy-devant accordée au sieur comte Henry de Nassau,