‹ Louise de Coligny princesse d'Orange (volume 3)Chapitre 17 sur 55 · IL · texte numérisé non relu

IL

«Rohan fera jouer tous les ressorts ; et sçais bien que madame «Ja princesse d'Orange ne désire rien tant, sous le ciel.»

Si, finalement, sous l'empire de circonstances qu'il nous est impossible de préciser, la princesse ne put voir ses ardents désirs satisfaits, rien du moins n’altéra jamais l'affection profonde qu'elle portait à Anne de Rohan; et celle-ci, de son côté, ne cessa de l’honorer et de l’aimer. La permanence d’une tendresse réciproque, survivant dans sa plénitude, à la perte imméritée des plus douces espérances, est un fait capital qui rend inséparables, l’un de l’autre, dans l’histoire les noms, si attachants en eux-mêmes de Louise de Coligny et d'Anne de Rohan.

Arrivée à la Haye, le 5 mai 4613, Louise de Coligny donna sur son voyage les détails suivants à sa fille Brabantine. 1

«Je m'asseure que vous serez bien aise de sçavoir comme «Dieu m'a heureusement conduite en tout mon voyage, et suis «arrivée à la bonne Haye, que bien connaissez, dimanche dernier, «5 dece mois, ayant esté douze jours en chemin. J'en séjournai «un à Verneuil, Comme vous aura pu dire Mademoiselle de La «Trémoïlle, ayant grand regret que je ne le pouvois mener plus «avant. Je séjournai en outre à Bruxelles, et ne bougeai du «logis de M. le prince d'Orange, là où l’ambassadeur de France, <M°° la princesse d'Orange, la princesse de Ligne, et force «autres dames me firent l'honneur de venir audevant de moy. »Soudain que je fus arrivée, le marquis de Spinola me vint «trouver. Le lendemain, l’ambassadeur d’Espagne et toutes les «dames qui sont à Bruxelles me firent le mesme honneur. «L'infante pensa estre tuée, à l'instant que Jj'arrivai, par un qui «tiroit un papegay, duquel l’arquebuse creva, dont un éclat «la blessa fort à la joue.

«J’ay laissé M. le prince d'Orange, avec la goutte, à Bruxelles,

! Archives de M. le duc de la Trémoille.

«mais faisant estat que, s’il pouvoit, il viendroit icy, à la récep- «tion de ces prince et princesse! qui arrivèrent à Flessingue, «jeudi, au soir. Messieurs les Estats me viennent d'envoyer «une lettre que leur écrit M. le prince Maurice, par laquelle il «les en avertit, et que M. l’Electeur pourroit bien estre icy «aujourd’'huy ; mais la princesse se reposera, deux ou trois jours, «en Zélande.

«Je suis sy empeschée à préparer mon logis, pour recevoir «cesie grande compagnie, que voilà tout ce que je vous puis dire; «et vous supplie de me mander des nouvelles de nostre belle et «bonne royné, et sy elle est bien guérie de son rhume. J’ay bien «envie de sçavoir des vostres, et en quels termes vous estes de (VOS procès. »

Les États généraux des Provinces-Unies ayant chargé des délégués d'aller féliciter Louise de Coligny de son heureux retour à La Haye, voici en quels termes un recueil officiel rend compte de l’accueil qui fut fait à ces délégués par la princesse ?:

«Les sieurs Joachinni, Tyrenbach et Douin font rapport à «l'assemblée de l'exécution de leur commission pour compli- «menter la princesse douairière d'Orange, à l’occasion de son «retour de France; laquelle leur a exprimé ses remerciements «et offert ses services ; et les a informés, qu’au moment où elle «prit congé de la royne, elle fut invitée par Sa Majesté à assurer «les Etats généraux de son affection pour ces pays, affection «qui ne leur manquera jamais.»

Si la princesse fut sensible à la démarche accomplie vis-à-vis d'elle par la délégation des États généraux, elle se montra sur-

i L’Électeur palatin et la princesse Élisabeth d'Angleterre. 2 Recueil des Résolutions des États généraux des Provinces-Unies, à la date du 7 mai 1613 (Archives générales du royaume de Hollande),

196 j LOUISE DE COLIGNY.

tout, à quelque temps de là, vivement touchée de l’empressement avec lequel les États d'Utrecht venaient de répondre à un appel qu’elle leur avait adressé en faveur de deux orphelines sur lesquelles s’étendait, comme s'était antérieurement étendue sur leur mère, son affectueuse protection. Il s'agissait des demoiselles d’Averly qui, ainsi que leur mère, avaient chacune, occupé naguères, dans la maison de la princesse, un poste de confiance auprès de ses filles et d'elle-même, et qui s'étaient fidèlement acquittées de leur mission. Remerciant «les députez «de la noblesse aux Etats du pays d'Utrecht» de la faveur qu'ils avaient accordée à ses protégées, Louise de Coligny disait ? :

«Messieurs, pour l'affection que j ay tousjours portée à feue «M d’Averly et à ses filles, je me suis resjouie quand j'ay sçeu «l'honneur que vous aviez fait à deux d'icelles de les pourvoir «en deux divers cloistres de la ville d’Utrecht, mesme l’une «en qualité d’abbesse, dont j'ay bien voulu vous remercier par «la présente et vous supplier de leur vouloir continuer vostre «bonne volonté, en leur conservant les droits, franchises et «prérogatives qui ont accoustumé d'accompagner la dignité et «le bénéfice dont il vous a pleu les honorer. Je ne m'amuserai, «Messieurs, à vous en représenter les particularités, remettant le «tout à vostre discrétion et prudence et à ce qu'elles pourront «vous en remonsirer, ès occasions. Je ne doute pas aussy que «la charité ne vous y convie, en tant qu’elles sont orphelines ; «mais si, avec la considération des services que leur mère et «elles ont faits à mes filles et à moy, ceste mienne recommanda- «tion vient à estre de tel poids en vostre endroict, que vous «ayez agréable de les favoriser, pour l’amour de moy, je vous

! 41 juin 1613. Archives de la ville d'Amsterdam.

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«assure que je participerai de beaucoup à l'obligation qu’elles ‘ (VOUS en auront.»

On sait quelle affectueuse confiance Louise de Coligny avait placée en son neveu, le comte Guillaume-Louis de Nassau, et combien celui-ci lui était attaché. Il venait de lui donner une nouvelle preuve de son dévouement, lorsqu’en réponse à deux lettres qu'il lui avait adressées, dès son retour à La Haye, elle exprima, dans les lignes suivantes, son vif désir de le revoir et de s’entretenir avec lui! :

«Monsieur mon nepveu, ce m'est un extrême contentement «quand j'ay ce bonheur de recevoir de vos nouvelles, car vous «devés croyre que je vous ayme et honore de tout mon cœur; «aussy, m'en donnez-vous, tous les jours, de nouvelles obliga- «tions, par le soing qu'il vous plaist prendre de mon fils et les «témoignages de bienveillance que continuellement vous dé- «monstrés à luy et à moy. +

«Je vous diray que c’est la vérité, que mon fils et moy avions «promis à Madame la princesse d'Angleterre, Électrice, de nous «trouver à ceste foyre de Francfort, qui est à ceste heure, pour «avoir l’honneur de l’y voir, et delà à Heidelberg; mais on me «fait tant de peur de la contagion que l’on dit estre fort grande «par tous les lieux où il me faudroit passer, que cela me fait «retarder mon voyage jusques au printemps, quil fera plus «beau voyager. Je suys après pour faire que mon fils recule «aussy le sien jusqu’à ce temps-là, et croy que son frère et moy «nous en viendrons à bout, quoyqu’il desire fort de le faire ; «mais nous avons des raisons pour desirer qu'il la retarde ; à «quoy vous nous aiderés bien à le persuader, lorsque vous «serés icy, ce qui me fait doublement desirer vostre venue. Je

1 Lettre du 28 septembre 1613 (Archives de la maison d'Orange- Nassau, n° 2247).

«vous suplie donc de ne retarder point vostre département, «à son occasion, Car j'espère que vous le trouverés icy, où il est «nécessaire, pour des raisons que je ne vous puis escrire, que «vous vous trouviés bientost. Je sçay que M. le prince Maurice, «mon beau-fils, vous y desire fort, et croy qu'il vous prye par «ses lettres de ne retarder point vostre voyage. Je ne puis venir «à bout de luy sur le subject que vous me. mandés, quoique je «luy en aye parlé et fait parler souvent, depuis que je suis de «retour de France. Aussy, quand vous serés icy. 1l faudra «qu’ensemble nous fassions une si forte batterie, que nous le «fassions résoudre à ce qui est plus que raisonnable, car certes «il faut dire vray qu'il ne se gouverne pas bien en ce regard-là. «Je remets donc tout à vostre venue, que je prye Dieu qui soyt «bientost. »

Si la princesse d'Orange se montrait toujours prête à accorder aux chétifs et aux petits de ce monde un bienveillant appui, ainsi qu'on vient de le voir, notamment, au sujet des filles de la dame d’Averly, elle savait aussi, dans les circonstances les plus diverses et parfois les plus ardues, venir en aide à des personnes d’une condition élevée, en usant, en leur faveur, du crédit dont elle jouissait, dans les hautes sphères de la société et des pouvoirs publics.

À cet égard, il importe de constater que l’année 1613 fut pour la généreuse et bienveaillante princesse le point de départ d’une protection signalée qu’elle étendit sur un représentant de la France dans les Provinces-Unies, et qu'elle lui continua avec une rare fidélité.

Ce représentant était Dumaurier, véritable type de cette supériorité morale et intellectuelle dont les protestants français ont généralement laissé la forte empreinte dans l'exercice des plus hautes fonctions publiques, en montrant que là, de même que

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dans les diverses sphères de l’activité humaine, ils relevaient, avant tout, de Dieu et de leur conscience.

Il a déjà été parlé succinctement de Dumaurier, dans le cours du présent récit : le moment est venu d’esquisser la carrière parcourue par lui, jusqu’au jour où il fut appelé à servir la France, en qualité d'agent diplomatique, dans les Provinces- Unies, et à dater duquel la princesse d'Orange contribua puissamment à aplanir les obstacles qui, au début, entravaient l'exercice de ses fonctions.

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