CHAPITRE IX
Devant Louise de Coligny va se dérouler un conflit, qui, en dépit de sa courageuse et sage intervention, aura une issue sanglante. — Arminius, son caractère et sa doctrine. — Gomarus s'élève contre lui, — Remontrans et Contre-Remontrans. — Débuts. — Intervention des États de Hollande. — Inefficacité de diverses conférences. — Édit de 1614. -— Les Contre- Remontrans refusent de s’y soumettre. — Maurice de Nassau prend parti pour eux. — Lettre de la princesse à Vitenbogard. — Entretien de celui-ci avec Maurice. — Dépêche de Dumaurier. — Excès commis par les Contre-Remontrans. — Ferme attitude de la princesse d'Orange. — Elle invite Mornai à se rendre dans les Provinces-Unies, pour les éclairer de ses conseils. — Réponse de Mornai. — Mort de l’aîné des beaux-fils de la princesse, Philippe-Guillaume. — Prétentions héréditaires de la veuve de Philippe-Guillaume. — Louise de Coligny lui écrit.
Nous avons vu jusqu'ici Louise de Coligny admirablement résignée, sous le coup d'austères épreuves, dans -ses deuils de famille, et quels deuils ! Dans l'anxiété des privations longtemps imposées tant à ses enfants qu’à elle-même, dans l'isolement, loin de sa patrie, dans la perte de divers amis qui lui étaient chers ; et maintenant nous allons la voir, pendant les dernières années de sa vie, aux prises avec des événements d’une exceptionnelle gravité, au milieu desquels sa générosité de cœur, sa sympathie, son dévouement, se manifesteront avec d'autant plus de force, qu'elle saura, en fidèle chrétienne, «posséder son âme par la patience ». |
Et d’abord, devant elle, va se dérouler un conflit qui, en dépit de sa courageuse et sage intervention, aura une issue sanglante.
En sa présence sont deux hommes qui lui sont unis, l’un par des liens de famille, son beau-fils, Maurice de Nassau, l’autre, par des liens de haute estime et d'amitié, Barneveld.
La bonne harmonie qui, pendant plusieurs années, avait existé entre Maurice et Barneveld, a cessé en 1607, lors des pourparlers engagés par l'Espagne avec les Provinces-Unies pour arriver, Soit à une paix, soit à une trève; Maurice, par ambition, voulant alors la continuation de la guerre, et Barneveld, par patriotisme, aspirant à la cessation des hostilités. De là, entre ces deux hautes personnalités un dissentiment qui n’a fait que s'aggraver de jour en jour.
Une trève a été conclue en 1609 et suivie d’un rapprochement entre Maurice et Barneveld, qui ne devaitpas être de longue durée.
Antérieurement s'est manifestée une division profonde au sein des églises réformées des Provinces-Unies. Ces églises se sont scindées en deux camps, ayant pour chefs, l’un, Arminius, l’autre, Gomarus; ici, du côté d’Arminius et de ses amis, la foi en la miséricorde infinie du Dieu souverainement juste, et un esprit de support basé sur le respect de la conscience humaine; là, avec Gomarus et ses alliés, la prétention impie de limiter la justice et la miséricorde divines, et, pour corollaire, une farouche intolérance. |
Quelle sera, en un tel état de choses, l'attitude de la. prin-
cesse d'Orange? Fermement attachée aux doctrines du pur Évangile, elle demeurera fidèle à l’église wallonne de La Haye, dont elle a favorisé l'établissement, et à Vitenbogard, qui la dessert. Attachée également au principe de la liberté de conscience et de culte, elle se rangera, pour le défendre, du côté d’Arminius et de ses amis. |
Barneveld suivra, à cet égard, l’exemple de la princesse.
Maurice se prononcera contre les Arminiens, par cela seul que Barneveld s’est rangé de leur côté.
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La lutte engagée s’envenimera dans de funestes proportions.
Les questions religieuses et ecclésiastiques, que le sinistre synode de Dordrecht s'apprête à trancher, quant à la plupart, sans respect pour la justice et la miséricorde divines, comme sans respect pour les droits de la conscience chrétienne, ne tarderont pas à se compliquer de questions administratives et politiques, dans le conflit desquelles d’âpres agressions contre Barneveld seront fomentées par Maurice de Nassau. Barneveld défendra les prérogatives des États provinciaux ; Maurice les foulera aux pieds. Il faudra à ce prince des complaisants, des complices : 1! les trouvera. Il réussira à capter la majorité des États généraux et à la pousser dans la voie d’une flagrante usurpation de pouvoirs.
Par là, il préparera la perte de Barneveld, de l’homme vénérable dont, plus que tout autre, il devrait respecter le caractère et le loyal dévouement, puisque, à dater de 1584, il a trouvé en lui un second père. Mais l'ambition enfante l’ingratitude : la conduite de Maurice envers Barneveld deviendra une preuve de plus de cette triste vérité.
Barneveld sera arrêté et devra passer de longs mois en prison, sans qu'une instruction judiciaire soit régulièrement suivie contre lui. Pendant ce temps, le parti qui l’accable de sa haine et de ses calomnies, s’efforcera, afin de le faire plus sûrement succomber, par la suite, sous ses coups, de le frapper d'abord en la personne de chacun de ses adhérents, tant par certaines décisions acerbes et révoltantes du synode de Dordrecht, que par des persécutions de tout genre.
Traduit, après une incarcération abusivement prolongée, devant une commission composée, non de juges, mais d’ennemis,
Barneveld, en dépit des généreux efforts que feront la princesse
d'Orange et l’ambassadeur de France Damaurier pour sauver ses
jours, sera condamné à mort -et immolé, comme coupable, au dire de ses accusateurs, d’avoir attenté aux libertés publiques.
Tel est, par anticipation le résumé d’un ensemble de faits que nous allons maintenant envisager, si ce n’est dans tous leurs détails, au moins sous leurs principaux aspects.
Ces faits furent le triste résultat d’une déviation complète du principe de la liberté religieuse, principe fondamental, qui jamais ne peut être inmpunément méconnu, et, qu'avant tout, il importe de rappeler ici.
S'il se rencontre, dans le domaine du droit public, une vérité constante, c'est que la liberté religieuse n'existe que là où chaque croyant, de même que chaque Église, sent, agit, parle et se meut, sans contrainte, au sein d’une sphère d'indépendance, dont l’unique point de contact avec l’État ne doit avoir pour effet que de mettre ce dernier à portée de veiller au maintien de l’ordre social. |
L’autonomie de l’Église, en fait de choix et d’entretien de ses pasteurs, d'enseignement, de culte, d'affectation d’édifices à l’accomplissement des actes religieux, et l’incompétence de l’État en matière religieuse, autrement que comme gardien de l’ordre social, sont, au point de vue de la liberté, deux corrélaufs nécessaires. La moindre confusion du spirituel avec le temporel, la moindre alliance de l’Église avec l'État, sous quelque forme qu'elle se produise, la moindre prépondérance oflicielle ou occulte de celui-ci sur celle-là, ou de celle-là sur celui-ci, de quelque manière qu’elle s’exerce, est subversive du principe de la liberté; car, comment comprendre que l’État, du moment qu'il se charge de fournir un salaire à l’Église, et qu’il se réserve le droit de lui assigner des pasteurs et d'organiser son enseignement, puisse jamais la laisser complètement maitresse de ses actions? L'État voudrait, dans une telle situation, lui accorder une pleine liberté, qu'il ne le pourrait pas; la nature de ses relations ainsi établies avec elle.s’y opposerait invinciblement, attendu que salaire et liberté, nominations imposées et choix
volontaires, sont des mots qui, ainsi que les faits qu’ils expriment, s’excluent mutuellement, dans le domaine spirituel, plus encore que partout ailleurs. Exigences de l’État, résistances de l'Église, exigences de l’Église, résistances de l’État, froissement d’amour-propre, défiances réciproques, conflits d’attributions, parfois même hostilités déclarées : voilà quels peuvent être et quels sont trop souvent, pour l’État comme pour l’Église, les fruits amers à recueillir d’une imprudente alliance du temporel avec le spirituel.
Ceci posé, qu'advint-il, dans les Provinces-Unies, vers la fin du seizième siècle et au début du dix-septième ?
Le traité auquel est demeurée attachée la dénomination d'Union d'Utrecht, constituait, entre les Provinces-Unies, qui l’avaient conclu, moins une union proprement dite qu'une simple juxtaposition. Cela est si vrai, que ce traité, d'accord avec certains précédents politiques inhérents au régime des Pays-Bas, admettait sans réserve la souveraineté de chaque province dans toute l'étendue de son propre territoire. De cette souveraineté relevaient non seulement les affaires administratives et politiques, mais aussi les affaires religieuses; et, quant à la direction de ces dernières, le pouvoir souverain se posait, non en allié, mais en maître de l’Église; aussi fut-ce en maître que, depuis la mise en vigueur du traité d'Utrecht, il trancha diverses questions, en matière soit d'organisation ecclésiastique, soit de foi et de culte. Ces questions, qu'il est inutile de spécifier ici, s'étaient produites et avaient été résolues, sans causer d’ailleurs aucun trouble parmi les populations, lorsqu’éclata, en Hollande, la grande querelle des Arminiens et des Gomaristes, principalement au sujet de la prédestination.
Un homme essentiellement pieux et droit, grand prédicateur, et professeur à l’université de Leyde, Arminius, s'appuyant sur les déclarations positives de la Sainte-Écriture qui assurent le
salut éternel à tout croyant, acceptant Jésus-Christ comme son unique Sauveur, s'était élevé avec force contre la doctrine impie qui faisait du Dieu souverainement juste et miséricordieux, un despote inexorable, vouant une partie de ses créatures à une damnation éternelle, alors même que, dans la sincérité de leur foi, elles se rangeraient sous l’égide de Jésus-Christ, et appelant les autres à une éternelle félicité, sans même qu’elles aspirassent à l'obtenir ; oui, doctrine impie, qui, dans sa monstrueuse audace, insultait à cette affirmation suprême, avec laquelle concordent une foule d’autres déclarations divines : «Dieu a tant «aimé le monde, qu'il a donné son fils unique, afin que quiconque «croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle; car « Dieu n’a point envoyé son fils au monde pour condamner le «monde, mais afin que le monde soit sauvé par lui !.»
D’âpres contradicteurs, en tête desquels figurait le théologien Gomarus, esprit sombre et absolu, s'étaient élevés contre la thèse soutenue par Arminius. Des deux parts se produisaient des discussions orales ou écrites, au cours desquelles certains polémistes faisaient appel, les uns, à l’intervention d’un synode, les autres, à celle des États de la province de Hollande.
Or, la nature des choses exigeait que la lutte engagée demeurat circonscrite dans la sphère des appréciations personnelles et qu'elle n’eût d'autre issue qu’une solution librement admise par chaque individu, selon la conviction qu'il se serait formée; car il n'existait aucune puissance spirituelle ou temporelle qui fût investie du droit de s’ériger en interprète infaillible de la vérité religieuse, sur les points en litige, et d'imposer aux âmes son interprétation comme règle de foi.
Loin de suivre la voie tracée par une saine interprétation de la nature des choses, on s’en était écarté.
Evangile de St Jean, chap. 3, versets 16 et 17.
Arminius, qui redoutait la convocation d’un synode, sur
les délibérations duquel Gomarus et ses partisans exerceraient,
par leurs menées et leurs déclamations passionnées, une pression funeste, voulait que le débat füt déféré aux États de Hollande.
Ceux-ci, s’en saisissant, ordonnèrent qu'une conférence eût lieu entre Arminius et Gomarus, assistés chacun de quatre ministres. L'unique résultat de cette conférence fut une surexcitation manifeste des esprits, déjà singulièrement échauffés, tant dans les rangs des théologiens qu’au sein même des populations.
Peu après mourut Arminius.
Ses amis, dont le plus intime était Witenbogard, continuant avec ardeur une lutte empreinte, dès son début, d’une gravité qui ne pouvait que s’accentuer de plus en plus fortement, concertèrent entre eux la rédaction d’une femontrance, qu’ils présentèrent aux États de Hollande. A dater de la présentation de cet écrit, on donna aux Arminiens le nom de Aemontrants, nom auquel ne tarda pas à être opposé celui de Contre-Remontrants, qu’on assigna à Gomarus et à ses sectateurs.
En 1611, se tint, à La Haye, entre Remontrants et Contre-Remonérants, en présence des États, une seconde conférence qui demeura, comme la précédente, sans résultat efficace.
Tandis que les États de Hollande cherchaient à ramener le calme dans les esprits, un étrange théologien, le roi d'Angleterre, s'immisçant sans droit, comme sans raison, dans le débat qui s’agitait, tenta d’entraver l’œuvre de conciliation et d’apaisement; mais le pédantisme théologique et intolérant de Jacques I* échoua contre la ferme volonté des États de Hol-
lande de demeurer maitres chez eux.
En 1613 s’ouvrit à Delft une nouvelle conférence qui fut aussi stérile, dans ses résultats, que l’avaient été les précédentes, dans les leurs.
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