LOUISÉ DE COLIGNY. OL
çun lieu où nous ne pouvions lui aller rendre ce que nous lui «devons. »
Les regrels qu'éprouvait, pour sa propre part, la princesse, étaient d'autant plus vifs, que, depuis le jour où Philippe-Guillaume, en sortant de captivité, s'était présenté à elle, il avait été le constant objet de la sollicitude maternelle. Voyant en lui la
victime d’une odieuse pression, exercée sans relâche par la perfidie espagnole, elle l’avait toujours plaint, plutôt que blâmé,
de la déchéance d'idées et de sentiments qu'il subissait, et dont elle s'était efforcée de l’affranchir. Si ses efforts avaient, en parie, échoué contre l’affaissement moral de cet infortuné, que recommandait puissamment, à ses yeux, le seul titre de fils du grand Guillaume de Nassau, elle s'était du moins concilié l’attachement de ce fils dont elle avait fait le sien. Elle venait, tout récemment, de lui donner une nouvelle preuve de sa compatissante bonté, en quittant sa ‘résidence de La Haye pour aller passer auprès de-lui, à Breda, six semaines consécutives, durant lesquelles il se montra touché de sa présencef.
À peine quelques jours s’étaient-ils écoulés depuis la mort de Philippe-Guillaume, qu’arriva à La Haye Marcillac, chargé par le roi de France de présenter, au sujet de ce triste événement, des condoléances à Louise de Coligny, à son fils et à son beaulils. Tous trois exprimèrent au monarque la gratitude que leur inspirait ce témoignage de haute sympathie ?.
Pendant ce temps, la veuve de Philippe-Guillaume affichait des prétentions héréditaires que la maison de Nassau était fondée à combattre : « Vous sçavés bien, comme je croy, écrivait Louise
! Lettre du 12 juillet 1617, de la princesse à son neveu le comte Guillaume (Archives de M. le duc de la Trémoille).
2 Voir surtout les lettres adressées, le 13 mars 1618, au roi par Louise de Coligny et par Henri Frédéric (Bibl. de PInstitut de France. Collect.
rodefroy, vol. 268),
| ; «de Coligny à sa fille Brabantine!, le 14 mars, que M°° la prin- «cesse d'Orange veut fort troubler la succession, se voulant «servir d’un codicille que l’on fit escrire lorsque Monsieur vostre «frère estoit prest à rendre le dernier soupir, de façon qu'il ne «l'avait ny là, ny signé; chose qu'il dit, notamment en son tes- «tament, en trois ou quatre lieux, qu’il ne veut point, s'il se «trouve quelque codicille, ou autre acte où il disposât de son «bien, qui ne soit point signé de luy, que cela ait nul lieu. — «IL se trouve aussi un testament de feue Madame la comtesse de «Hohenloo, par où, en cas que Monsieur son frère meure sans «enfans, elle fait son héritière universelle la fille aînée de M. le «prince de Portugal. — Voilà comment, de tous côtés, M. le «prince d'Orange d'à présent (Maurice) est attaqué; de façon «qu'il s'en va avoir de grandes affaires ; et bien luy prend d’avoir «la teste bien faite. Et outre les affaires particulières, il a celles «du général, qui sont celles qui le tourmentent le plus ; mais «j'espère que Dieu, par sa sainte grâce, l’assistera en toutes. »
La veuve de Philippe-Guillaume ayant exprimé à Louise de Coligny le désir de la voir, sans rien préciser, d’ailleurs, sur l'objet d’un entretien avec elle, cette dernière, toujours pleine de tact, lui répondit? :
«Madame, c’est la vérité que j'ay extrêmement desiré d’estre «auprès de vous, depuis vostre affliction, pour vous rendre Île «service que je vous doibs et la consolation que j'eûsse pü. A «ceste heure, que le temps a modéré vostre douleur, je ne vois «pas en quoy je vous pourrois estre propre, car j'entends, Ma- «dame, que vous estes tousjours en affaires ; à quoy je ne vous «serois nullement utile, car estant aux termes que vous estes «avec Monsieur le prince d'Orange, mon beau-fils, vous ne
‘ Archives de M. le duc de la Trémoille. | ? Lettre du 17 mai 1618 (Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 15,957, fo 490).
«doubtés point, Madame, que nous ne serions tousjours d'avis cet d'opinions contraires ; de façon qu'au lieu de vous faire ser- «vice, Je crains que plus tost je vous ennuyerois. Si ce n’est «donc quelque service particulier que vous desiriés de moy, il «me semble, Madame, qu'il vaut mieux que les juges ordon- «nent de ces différends ; et après, je suis toute à vous, et iray «jusques au bout du monde pour vous voir et vous tesmoigner «combien je suis vostre servante. Mais si, par un second com- «mandement, vous me faictes paroistre que vous ayés particu- «lièrement affaire de mon service, certes, Madame, je ne man- «querai pas à vous obéir, aussitost que Je l'aurai reçu.»
Dans cette délicate conjoncture, Maurice crut devoir s’adresser au roi de France, ainsi que le prouve une lettre de Louise de Coligny à M" de la Trémoille!, au début de laquelle se lisent «ces lignes : «Le sieur de Marquet va trouver le roy, de la part «de M. le prince d'Orange, vostre frère, pour ses affaires parti- «culières, lesquelles 1l vous communiquera, et l’état en quoy «elles sont entre luy et M'° la princesse d'Orange; de quoy je «suis extrêmement faschée. »
Au milieu de ses graves préoccupations, Louise de Coligny, dans sa bienveillance accoutumée, ne perdoit pas de vue les intérêts d’un Jeune protégé, car sa lettre se terminait par la recom-
mandation suivante : «Le sieur de Marquet vous dira aussy
«comme il amène avec luy un page qui est à mon fils, qu'il desi- «rerait bien de placer en France, en lieu qu'il pourrait apprendre
«les exercices dont il a desjà bon commencement; mais, parce
«que ledit page, estant cadet de sa maison, n'a pas les moyens «qu'il faut pour entrer à l'académie ?, vous l'obligeriez beau- «coup, si vous et Monsieur vostre fils aviez agréable qu'il se
1 Lettre du 12 juin 1618 (Archives de M. le duc de la Trémoille). ? L'école d'équitation fondée par Pluvinel,
put tf
cretirât auprès de luüy, pour prendre ses repas et le suivre, se «rendant seulement sujet aux heures où il se faut trouver pour «apprendre. Vous l’obligeriez grandement, et vostre frère et moy «prendrions part à ceste obligation. Si c'est une chose qui se «puisse, ou non, vous ferez pour luy de luy en parler libre- «ment. » | | |
Sans nous arrêter aux suites du procès intenté par la veuve de Philippe-Guillaume, non plus qu’à celles de l'appel que Maurice adressa au roi, suivons maintenant le développement de la crise à laquelle les Provinces- Unies étaient en proie, et qui devait laisser sa forte empreinte dans les annales de l'histoire.
Nous verrons alors apparaître dans toute sa grandeur le noble cœur de Louise de Coligny. | y
CXPIEPREE SX
Caractère de Maurice de Nassau, — A son instigation, les États généraux, au mépris du principe de la souveraineté provisoire, décrètent la convocation d’un synode national et le licenciement des milices levées par les villes pour résister aux perturbateurs de l’ordre public. — Maurice procède à ce licenciement, destitue les magistrats alors en exercice et les remplace par des individus à sa dévotion. — Dépêche de Dumaurier. — Thumery, sieur de Boissise, est envoyé dans les Provinces-Unies pour y seconder Dumaurier, — Les États généraux ordonnent l'arrestation et l’incarcération de Barnewelt, de Grotius et de Hoogebeerts. — Victimes d’un guet-apens organisé par Maurice; ces trois personnages sont arrêtés dans sa demeure et jetés en prison. — Dépêches diverses de Dumaurier et de Thumery. — Haine de Maurice envers Barnewelt et ses adhérents. — Louise de Coligny, ne pouvant communiquer avec Barnewelt, dont elle voudrait atténuer la rigoureuse situation, vient en aide à sa femme et à ses enfants, ainsi qu'à
Witenbogært. — Séjour de la duchesse de la Trémoïlle à La Haye. — Ses tentatives pour opérer un rapprochement entre Maurice, la princesse et Henri Frédéric. — Dépêches relatives au procès intenté aux trois prison-
niers. — Abus et excès de pouvoirs commis tant par Maurice que par les Etats généraux et par leurs agents. — Correspondance de la princesse avec Mme de la Trémoiïlle, revenue en France.
Grand capitaine, en face de l'ennemi, mais ne quittant le champ de bataille que pour se montrer, aux yeux de ses concitoyens, dépourvu de cet élan de cœur, de cette abnégation, de cette énergie dans la voie du bien, qui caractérisent le vrai patriotisme, Maurice de Nassau ne s’immisçait dans les affaires publiques, que pour tenter de les assouplir à son ambition. Si, peut-être, ‘il n’aspirait pas à s’ériger en souverain des Provinces- Unies, il voulait du moins exercer, à leur égard, une domination devant laquelle s’effaçât la souveraineté de chacune d'elles.
Telle institution fondamentale, telle loi, telle coutume, qu’il traitait dédaigneusement de surannée, le gênait-elle dans l’exécution de ses desseins : 1l la contournait, s’il ne tentait même de la renverser. Non moins absolu et dur, que présomptueux, il ne souffrait, sur le terrain politique ou administratif, ni contradiction, ni résistance. Taxant l’une et l’autre d’hostilité envers lui, il était sans scrupule dans l’emploi des moyens propres à le. délivrer de ses adversaires. Aussi, qu’advint-il de sa marche aventureuse à travers les affaires d’État? Irrésistiblement poussé par l’infatuation de lui-même sur une pente dangereuse, il y glissa et descendit ainsi du rang d'homme de guerre éminent au rang infime d'un artisan de désordre, astucieux dans l’agression, brutal dans la lutte, implacable dans le succès.
Tel étant Maurice, voyons-le à l’œuvre, de plus près encore que nous ne l’avons vu jusqu’en 4617. |
La convocation d’un synode national, que les contre-remontrants s’obstinaient à réclamer, d’un ton impérieux, ne pouvait, en droit, s'effectuer que du consentement des sept provinces. Soutenir le contraire, c'était méconnaître le principe de la souveraineté provinciale, qui devait demeurer à l'abri de toute atteinte. |
Or, les États de Hollande, dociles aux conseils de Barnewelt et déférant aux vœux des remontrants, repoussaient énergiquement toute demande de convocation d’un synode national.
C’en était assez déjà pour exciter l’animosité de Maurice contre Barnewelt, et pour le décider à presser les États généraux d'empiéter, par une décision formelle, sur les attributions souveraines des États de Hollande en matière religieuse. Mais les États généraux refusèrent, pour le moment, de commettre un tel excès de pouvoir; et force fut à Maurice de s'arrêter devant l'insuccès de ses instigations. Il attendit, pour attaquer de front la souveraineté provinciale, et, par voie de consé-
or 2 | h er os
quence, Barnewelt, qui en était le plus chaleureux soutien, qu'une occasion propice se présentât. Il crut la rencontrer dans les suites directes d'un état de choses anormal qu'il avait luimême sciemment créé, par sa partialité pour les contre-remontrants.
Les troubles et les violences dont ceux-ci, dans la plupart des villes, étaient les auteurs, nécessitaient une répression; mais
les magistrats restaient impuissants à l’opérer, car Maurice avait défendu à ses soldats, en cas de réquisition par les autorités locales, de réprimer les désordres et les émeutes enfantés par des querelles religieuses. Réprouvant, à juste titre, un tel laësser-faire, les États de Hollande prirent un arrêté autorisant, dans l'intérêt de la sûreté générale, la magistrature urbaine à lever des milices et à mettre en réquisition les troupes régulières, qui devaient obéir, sous peine de licenciement.
En présence de ces graves événements, à l'indication sommaire desquels nous nous bornons, l'ambassadeur de France écrivit à de Puisieux, le 3 juin 1618 ! :
«Ceux qu’on appèle remontrans maintiennent que, par le «traité d'union de toutes les provinces qui se fit, à Utrecht, en Clan 1578, il fut stipulé par exprès que, survenant difficulté, «au fait de la religion, en Hollande, ce serait elle seule qui y «pourvoirait et remèdierait ; ce que la pluralité, aux États géné- «raux et M. le prince d'Orange soutiennent ne devoir estre «ainsi entendu ; et c’est en cette interprétation que gît la prin- «cipale difficulté de toute cette affaire, chacune des parties se la «voulant attribuer. |
«Cependant je voy les choses aller avant, pour, nonobstant «toutes les protestations de la plus grande partie de la Hollande
1 Bibl, nat.:f. fr. vol. 19,957, fe 133.
«et de toute la province d'Utrecht, passer outre au synode natio- «nal, lequel les remontrans disent appréhender, en double «égard, tant pour n’estre, à la merci des passions qui leur sont «contraires, condamnez d’hérésie, que pour la préjudiciable «conséquence qui en reviendrait à la Hollande, en toutes autres «choses, laquelle s'estant gouvernée elle-mesme en tout droit «et souveraineté, nonobstant sa liaison avec les autres, qui «n’est que pour certains cas limitez, désormais par la mesme «règle, les autres provinces la voudroient supplanter et la faire «passer par leurs voix, en ce qui leur plairoit.
«J'apprends, de diverses parts, que sous l'apparence de cher- «cher et trouver des expédiens d’accommodement, le (prince) et «sa partie butent et sont résolus, non seulement au synode na- «tional, pour y faire tout décider, à leur avantage, mais aussi «de faire, par la force, quitter aux villes qui sont en crainte «les gens de guerre qu'elles ont pris à leur solde et seulement «pour leur sûreté; ce qui serait allumer un feu non seulement «difficile, mais impossible à éteindre. »-
Les États généraux, sortant de l’ abstention dans laquelle ils s'étaient d’abord renfermés, en dépit des instigations de Maurice, pour leur faire décréter la convocation d’un synode national, se laissèrent entraîner à une usurpation de pouvoirs, en ordonnant qu’un synode de cette nature s’assemblerait et qu'il siègerait à Dordrecht. Des lettres de convocation furent, en conséquence, expédiées le 25 juin 1618.
Alors, qu'aux applaudissements de Maurice, venait de s’accomplir ce premier empiétement des États généraux sur les autributions souveraines des États de la Hollande, le gouvernement français résolut d'envoyer un ambassadeur extraordinaire à La Have. I] fit choix de Thumery, sieur de Boissise, dont la mission consistait à assister Dumaurier dans l’accomplissement d'une tâche que les circonstances rendaient de plus en plus difficile.
Les États généraux ayant décidé, le 22 juillet, que les villes seraient sommées et, au besoin, contraintes de licencier leurs milices, nommèrent, le 23, des commissaires, pour accompagner Maurice à Utrecht, où il devait congédier les miliciens levés par la province. IT les congédia, en effet, le 30 juillet.
Il fit plus : destituant les magistrats alors en exercice, il les remplaça par des hommes à sa dévotion, et déclara exclus des Estats, soit particuliers, soit généraux, tous individus appartenant à l’arminianisme et agissant de concert avec Bar-
newelt. Cette mesure exorbitante transforma virtuellement le
personnel des États.
Ce qui se passait ainsi dans l’une des trois provinces au sein desquelles l’arminianisme avait jusque-là prévalu , allait bientôt se reproduire dans les deux autres.
Maurice triomphait : il les avait asservies toutes trois à son joug, de concert avec les États généraux; et pourtant son triomphe n’était pas complet, tant que Barnewelt restait debout. Comment l’abattre, alors que, pour l’atteindre et porter la main sur lui, il fallait franchir, d’un seul bond, la loi morale et la loi positive ?
Une haine inassouvie et toujours effrénée dans son allure, ne connaît pas de tels obstacles; elle s’élance, en dépit d'eux, sur sa victime, que la lâche complicité d'autrui a laissée sans défense, et l’immole. Or, telle étant la haine de Maurice, telle étant aussi la complicité des États généraux, Barnewelt, isolé dans la sphère du droit envahie par la force brutale, se trouvait sacrifié d'avance. |
Ici les faits parlent d'eux-mêmes, en laissant apparaître dans leur perfide combinaison les ressorts multiples que la plus détestable des passions mit en jeu.
Arrivé à La Haye, le 4 août, Thumery avait vu, le 13, Maurice, à son retour d’une tournée, mais n'avait entendu de lui
que des paroles évasives; le lendemain, les deux ambassadeurs se rendant à la séance des États généraux, n'avaient reçu d'eux qu'un froid accueil, suivi, le 25 seulement, d’une tardive et insignifiante réponse au discours prononcé par Thumery, lorsque, tout à coup, le 29, fut prise la résolution suivante , décrétant l'arrestation de Barnewelt et de deux de ses adhérents ! :
«Comme ainsi soit que, par le changement et altération «advenue en la ville d'Utrecht et autres lieux, commise par ordre «des hauts et puissans seigneurs les États généraux des Pro- «vinces-Unies, par Son Excellence et leurs députés adjoints à «sa personne, se sont découverts plusieurs affaires desquels on «on a eu par cy-devant grand soupçon, tendant au grand pré- «judice et désadvantage des provinces en général, et de cha- «cune, en particulier, non sans apparent danger et péril de «lestat du pays, et que, par cela, non seulement la ville «d'Utrecht, mais aussi plusieurs autres villes des Provinces- «Unies estoient en danger de tomber en une effusion de sang, «et qu'on tient pour les principaux conducteurs et autheurs de «ceste menée Jehan d’Olten Barnewelt, advocat d’'Hollande, «R. Hoogebeets et Hugo Grotius, comme on en fera plus par- «ticulière et claire déclaration cy-après :
CA ceste cause, ont les susdits États généraux trouvé néces- «saire et résolu, pour prévenir semblables inconvéniens et pour «remettre l’estat du pays en assurance, aussi derechef réunir «les cœurs de la commune et les bons habitans d'icelle et les «lier en une ferme amitié et union, comme par cy-devant, de «se faire saisir et assurer desdites susdites trois personnes, afin «de leur faire rendre compte de leurs actions et conduite, «selon que la raison le requiert.
«Fait, à la Haye, ce 29 août 1618. »
1 Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 15,957, f° 178.
Comment cette résolution fut-elle exécutée ? Nr Les Etats généraux étant en séance, Barnewelt, Grotius et Hoogebeets, qui y siégeaient, furent invités par un émissaire
de Maurice, à sortir et à se rendre à la demeure du prince. Il désirait, disait cet émissaire, leur parler. Ne pouvant, dans leur
confiante loyauté, soupçonner l'existence d’un guet-apens, les
trois députés quittèrent la séance , arrivèrent chez Maurice et, sur son ordre, furent aussitôt arrêtés et jetés en prison.
«Sire, écrivirent alors à leur souverain les deux ambassa- «deurs de Francel, nous fümes, hier matin, sur les neuf «heures, bien estonnez qu'on fit arrestez prisonniers les sieurs «Barnewelt, Grotius et Hoogeberts, pensionnaire de Leyde; «et, sur le midi, les sieurs Estats nous mandèrent par deux de «leurs députez, qu'ayant esté bien advertis que les susdits «estoient les principaux autheurs du trouble qui travaillait leurs «provinces, ils les avaient fait arrester, pour mettre le païs en «sûreté, et qu'il ne serait rien fait contre eux, que par la voie «de justice.
«Nous respondismes qu’ils estoient trop justes et sages pour «en user autrement; que vostre majesté n'avait autre desir que «de les voir en repos et concorde.
«Ils délibèrent à présent de la forme qu'ils te contre «lesdits prisonniers, car les privilèges de la province d’'Hollande «et l'autorité de leur conseil et des Etats y apportent quelque «difficulté; de sorte que lesdits prisonniers n’ont esté encores «interrogez. » | |
Il y avait, en cette occurence, plus qu'une difliculté à sur-
monter, car un principe y était si fortement engagé, que sa
violation pouvait seule frayer la voie vers le but à atteindre par les ennemis de trois prisonniers hollandais, légalement main-
‘ Lettre du 31 août 1618 (Bibl. nat, mss. f. fr. vol. 15,957, fo 182).
tenus sous l'égide des privilèges de leur province. En effet, ainsi que le rappelait un mémoire du temps!, «les privilèges «d’Hollande et la coustume qui avait esté tousjours sans «infraction gardée , portaient qu’il n’estoit permis d’emprisonner «un individu, si ce nestoit qu'il euste esté pris in 2pso actu «delicti, ou qu’il se présentat quelqu'un pour l’accuser, ou que «le baïillif ou officier auquel la cognaissance en appartenait «eût préalablement informé contre Iuy. Or, nul ne s'estoit pré- «senté pour accuser les trois prisonniers ou s'inscrire contre «eux, et, lors de l’emprisonnement, n’avoit-on aucunes infor- «mations contre eux. »
Le 8 septembre, Dumaurier et Thumery firent parvenir au roi l'information que voici?: «N’estant rien survenu depuis «l’emprisonnement du s' Barnewelt, duquel nous donnâmes «incontinent advis à vostre majesté, il n’a point encore esté «interrogé, ny les autres qui ont esté arrestés avec Iuy; et «semble que l’on.ne veuille pousser plus avant contre eux. — «M. le prince d'Orange partit, il y a trois Jours, pour aller par «les villes de Hollande qui se sont jusques icy opposées à ce «que les Estats généraux n’entreprennent rien, au préjudice de «la souveraineté de leur province, pour y changer les magis- «trats et en établir d’autres qui se conformeront, du tout, à «ce qui sera ordonné par lesdits Estats généraux. Ce sera un «grand changement, en ceste république, dont plusieurs se «plaignent; mais 1ls sont emportez par la plus grande part, «qui court à ce nouvel ordre, comme au moyen principal de «leur réunion. »
Vingt-quatre heures après l'envoi de cette dépêche, les
*. <Nullitez et énormitez des procédures qui ont esté tenues, au faict «des prisonniers » (Bibl. nat. mss, f. fr. vol. 3175. fos 173 et suiv.).
? Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 15,957, fe 185,
ambassadeurs en expédiaient à de Puisieux une autre, ainsi
conçue ! :
«La maladie des esprits est si grande, qu’un ange du ciel ne
«serait pas admis à parler d'autre accommodement que de celuy
«qu’entendent faire les plus forts; auquel effect, M. le prince «d Orange est parti, le 6 de ce moys, avec certains députez des «Estats généraux, pour aller à Schooneven, ville de Hollande, «et delà à quelques autres qui avoient esté de sentiment con-
Ctraire au sien, pour y changer les magistrats; ce que lon
«nous dit avoir esté fait par luy en ladite ville de Schooneven.
«Pour les prisonniers, ils sont tousjours sans qu'il ait esté «usé d'aucune procédure contre eux. On dit que l'on aura des «preuves pour les convaincre de malversation, mais que d’ail- «leurs 1lS témoignent une bien grande assurance, comme «n'ayant rien fait que par ordre de leurs supérieurs, qui sont «les Estats de la province de Hollande, et pour les droits et «libertés d’icelle.
« Deux jours avant l’arrest de ces gens M. le prince d'Orange «disant à M. de Boissise que le sieur de Barnewelt avoit beau- «coup d’ennemis, il luy fut réparty, qu'ayant si bien et long- «temps servi cest estat, cela l’obligeait à le protéger, et qu'il luy «importait grandement de conduire ses actions de sorte qu'elles «füssent approuvées en France. Sur quoy il ne répondit rien; «et, nonobstant que les nouvelles garnisons qui luy déplaisoient «eûssent été entièrement licenciées et le synode consenti, à quoy «nous avions ployé les autres, il fit faire ledit arrest, sans «aucune communication. Et d'autant que les Estats généraux «estoient assemblez, en grand nombre, et qu'il craignait que «cette délibération fust éventée, il se fit commettre, avec quel-
‘ Lettre du 9 septembre 1618 (Bibl, nat. mss. f. fr. vol. 15,957,
fo 487). |
«ques députez affidés,-qui estoient allez avec luy à l'exécution «d’Utrecht, et se fit donner pouvoir, en termes généraux, non «toutefois sans contradiction de quelques-uns, d’aviser, comme «anciennement, ne quid respublica detrimenti capecit. Gela fait, «la capture fut résolue, le mardy, chez luy, à onze heures du «soir, et exécutée, le lendemain, à neuf heures du matin, et «dans sa chambre, où il les avait fait appeler, comme pour «parler à eux.
«Cela cause de l’allégresse aux uns et de profonds mécon- «tentements aux autres. Ces derniers disent que c’est contre «toute pratique, les États généraux n'ayant pas juridiction sur un «simple artisan ou paysan de Hollande, non plus que sur leurs Cprincipaux officiers, qui ne sont justiciables que des Estats de «ladite province. Cependant ils en sont là, de céder à la force. »
Voilà bien Maurice et les États généraux ses complices, pris sur le fait, dans la perpétration et l'exécution de leur coupable entreprise! Avec eux, dès le début, la force a fait plus que primer le droit, elle l’a comprimé jusqu'au jour où, impérissable comme il est, il se dégagera des rudes étreintes de son adversaire et recouvrera la plénitude de son indestructible puissance. |
Ge qui est vrai du droit l’est plus encore de l'âme chrétienne. Les passions déchaïnées contre elle peuvent, dans leur violente explosion, l'ulcérer, la torturer même; mais jamais elles ne réussissent à la briser; car, quelles que soient les péripéties de la lutte engagée contre elle, elle a, pour en triompher, | la plus efficace des armes, la foi. |
Or, la foi, cette émanation suprême de la bonté de Dieu, cette inépuisable source de la constance, qui déjà avait soutenu Louise de Coligny, en tant de circonstances douloureuses, continua à la soutenir dans les perplexités inséparables, pour elle, des sombres événements dont les Provinces-Unies étaient le
théâtre, en 1618, et le furent encore l’année suivante. Ses perplexités étaient d'autant plus grandes, que les troubles et les violences du dehors réagissaient sur ses relations de famille et d'amitié. |
Les actes auxquels, en dépit de ses conseils et de ses instantes adjurations, Maurice se laissait entraîner, la désolaient, car ils étaient, dans sa vie publique, ceux d’un despote aveuglé par l'ambition, par la haine; et, dans sa vie privée, ceux d’un homme froid, défiant, tenant peu de compte des liens, soit de famille, soit d'amitié, qu'il subordonnait à l’égoïsme de ses vues et de ses tendances. |
Maurice n'avait jamais eu pour sa belle-mère, quelque persévérante que fût la bonté dont elle l’entourait, que ces stricts
égards qui, dans leur impassibilité, demeurent en deçà de tout
abandon affectueux, de tout dévouement réel. En 1618, la diminution, journellement appréciable, de ces égards dégénérait en un symptôme inquiétant, en celui de l’imminence d'une rupture que Louise de Coligny, douée d’un inaltérable esprit de support, s’efforçait, par de généreux ménagements, d'écarter du foyer domestique.
L'unique affection filiale dont il lui füt donné de jouir, à ce foyer, était celle que lui portait Henri Frédéric. Ce fils, constant objet de la plus vive tendresse, et docile aux pieux enseignements qu'il avait reçus, se montrait fidèle à la cause de la liberté religieuse, que ses frères avaient trahie, l’un, indirectement, par ses serviles complaisances pour le gouvernement espagnol, son ancien geôlier et son perfide éducateur; l’autre, directement, par la prépondérance de son rôle, dans l'oppression
des consciences. Déplorant une telle défection, et n'écoutant
que la voix du devoir, Henri Frédéric ne se sépara jamais de sa mère, ni dans la pratique du culte; ni dans l’appui qu’elle accorda à ses coreligionnaires opprimés.
De ce nombre étaient le vieil anu de la princesse, Barnewelt, et le fidèle pasteur, Witenbogærd. Le despotisme et la haine de Maurice menaçaient les jours du premier, en même temps qu'ils s’attaquaient à la carrière et à la liberté du second. Louise de Coligny fit tout ce qui dépendait d'elle pour sauver la vie de l’un, et pour détourner de l’autre le double danger auquel il se trouvait exposé. Il suffira, pour s’en convaincre, de suivre, par la pensée, cette généreuse et sainte femme, dans la longue série des efforts auxquels elle se livra en faveur de ces deux grandes victimes d’une odieuse persécution.
Et d'abord, ne pouvant, d'aucune manière, communiquer avec Barnewwelt, si étroitement tenu au secret, que l'accès de sa prison était interdit même à sa femme, la princesse s’attacha du moins à entourer de sa sympathie et de ses soins délicats cette infortunée et ses enfants, en même temps qu'elle appelait sur le prisonnier l'intérêt des rares hommes d'État et des quelques personnes influentes qui restaient encore en relation avec elle. Elle invoqua surtout et obtint immédiatement le concours des ambassadeurs français.
D'une autre part, s'étant ménagé des moyens de communication avec Witenbogærd, qu’elle savait exposé à de graves périls, elle lui adressa, le 48 septembre!, ces lignes émues :
«Je vous conseille que vous vous teniés secrètement, pour «quelque temps, pour laisser passer le grand orage. De vous «retirer hors du pays, ny moy, ny autres vos amys, n’en sommes «d'avys, pour plusieurs considérations que vous pouvés bien «imaginer. Que sy c'est la volonté de Dieu que vous en soyés «réduit là, la protection de la France vous est assurée. J’en ay (parlé aux ambassadeurs qui aprouvent que vous faictes bien «de vous tenir doucement en vostre maison, où je dis à tous
! Rogge, Brieven van Vorsten, erste Deele, p. 262, n° 188.