CHAPITRE I
Déception éprouvée par la princesse, à Fontainebleau. — Mariage de sa nièce Françoise de Ghastillon. — La princesse présente des enfants au baptême. — Sa fille l’'Électrice donne le jour à un fils. — La princesse écrit au duc de la Trémoïlle. — La comtesse de Hanau à Heidelberg. — Acte souscrit par la princesse en faveur des États généraux. — Elle écrit à Mme de la Trémoiïlle. — Elle est de retour en Hollande, en février 1603. — Conspiration du maréchal de Biron, sa condamnation, sa mort. — Soupçonné d’avoir été complice du maréchal, et sommé par le roi de venir s’expliquer devant lui, à cet égard, le duc de Bouillon annonce qu'il va se rendre à l'appel de son souverain. — Infidèle à sa promesse, il va à Castres et prétend se justifier devant la chambre de l’édit qui y siège. — Défense est faite à celle-ci de ‘statuer. — Correspondance du roi avec le landgrave de Hesse, — Le duc de Bouillon se réfugie à Heidelberg, — Désabusée sur le compte du duc, Louise de Coligny compâtit aux perplexités de la duchesse. — Communications de Buzanval. — Lettre de Henri LV à l’électeur palatin. — Nouvelles diverses transmises par la princesse d'Orange à Mme de la Trémoille. — Correspondance de Mme de Bouillon avec celle-ci. — La princesse écrit de nouveau à Mme de la Trémoïlle. — Sa bonté pour le duc et la duchesse de Bouillon, ainsi que pour son neveu CGhastillon. — Serviabilité de la princesse. — Profond chagrin qu’elle éprouve, à la mort de la sœur du roi. &
Quelque douloureusement affectée qu’elle fût par la mort de son neveu Chastillon, la princesse d'Orange n'avait pu s’'affranchir de l'obligation, mentionnée dans sa lettre du 22 septembre à Aerssens, d'aller à Fontainebleau, pour y assister aux couches de la reine, qui eurent lieu le 27 du même mois.
Il paraît que dans cette circonstance, Louise de Coligny éprouva, pendant son séjour au château royal, un froissement inattendu, à en juger par certains passages de deux lettres de la
LOUISE DE COLIGN Y. 39 duchesse de Bouillon à sa sœur Brabantine, des 12 octobre et 1° décembre.
Dans la première il est dit : «Ce cher mari m'a mandéla nais- «sance du Dauphin, le grand travail de la roine, comme elle se leva . «et-coëffa, le lendemain ; de quoy je m’estonne autant que vous et «fais mesme jugement ; comme les princesses n’y furent point, «et ne l’avoient veue encores, le troisième Jour ; et 1l ajoute que « Madame nostre belle-mère en ronge fort son frein. Sans mentir, «je juge qu’elle a esté bien trompée, car ses lettres précédentes «aux couches de la roine ne disoient autre chose que le com- «mandement que la roine luy avoit faict de sy trouver. Elle «m'escrit et me parle seulement de la réjouissance générale. «Elle ne s’oblige point à me dire si elle y estoit, ouy ou non. «Elle finit par le triste subject de la mort de Monsieur de Chas- «tillon, perte signalée.»
La seconde lettre de la duchesse contient ce passage : « depuis «que Madame ma belle-mère est partie de la cour, je n’en ai «appris chose du monde. Faites-moy part des nouvelles que «vous en sçavez. Elle fit un triste départ du lieu où elle pensoit «avoir tant de crédit. Vous en sçavez l’histoire, que je crois.»
Rien ne nous met sur la voie des faits qui causèrent à la princesse une déception pénible, avant son départ de Fontainebleau. |
Quoi qu'il en fut, le bruit ne tarda pas à se répandre dans les
Provinces-Unies, qu'elle se disposait à quitter la France. En effet, le journal de Duyck porte à la date du 5 janvier 1602, cette mention : «vers ce temps, on reçut avis que la princesse «d'Orange comptait se rendre dans ce pays, et, avec elle, l’am- «bassadeur Buzanval, ainsi que, comme on le crut, le frère du
«seigneur de Chastillon, étant maintenant chef de la famille,
1 Archives de M. le duc de la Trémoille.
ee —— «pour prendre, en qualité de colonel, le commandement du «régiment français.»
Il est certain, en fait, que, loin de quitter la France, soit vers la fin de l’année 1601, soit au début de l’année 1602, Louise de Coligny y prolongea, longtemps encore son séjour, à la salisfaction commune de ses parents et de ses amis, journellement appelés à jouir de son affection et de l’ingénieuse délicatesse de ses procédés ; touchant privilège, auquel fut heureuse de se sentir associée sa nièce, Françoise de Coligny, en une circonstance solennelle, dont il suffira d’indiquer la nature.
Des considérations, dans le détail desquelles 1l serait superflu d'entrer ici, avaient déterminé M"° de Chastillon à ne pas reporter au-delà du printemps de l’année 1602 la célébration du mariage de sa fille, décidé dès l’année précédente. La princesse d'Orange adhéra si bien à cette détermination, que, lorsque vint le moment de l’exécuter, elle tint à donner à sa nièce une preuve particulière de l’affectueux intérêt qu'elle lui portait, en réunissant dans sa demeure, à Paris, toutes les parties intéressées à la rédaction des conventions civiles, devant précéder l’union de Françoise de Coligny avec René de Talansac f.
! Le préambule et la partie finale d’un acte authentique du 4 avril 1602, dans lequel ces conventions furent consignées, porte : « Pardevant «P. de Riques et CG. Decizes, notaires et gardes-notes du roy, nostre «sire, en son chastellet de Paris, soubzsignez, furent présents, en leurs «personnes, haut et puissant seigneur, messire René de Talansac, «chevalier, gentilhomme ordinaire de la chambre du roy, seigneur de «Laudrières, La Sallière et de la Bretonnière, d’une part, assisté de «(ses cousins et du mandataire de sa mère). . ... , et haulte et puis- «sante dame Marguerite d'Ailly, veuve de feu haut et puissant messire . «François, vivant, comte de Coligny, seigneur de Chastillon, admiral «en Guienne, etc. etc.; ladite dame stipulante pour damoiselle Fran- «€ çoise de Coligny, fille dudit deffunt seigneur de Chastillon et d’elle, «à ce présente, et de son consentement, assistez et en la présence d’il- «lustre princesse, Madame Louise de Coligny, dame de Chasteau-
LOUISE DE GOLIGNY. M . Après avoir présidé aux préliminaires et à la célébration du mariage de sa nièce, la princesse d'Orange, dont le bienveillant patronage en faveur de l'enfance était recherchée par de notables familles avec lesquelles elle se trouvait en relations, présenta, le 29 septembre 1602, au baptême, dans l’église réformée de Paris, deux enfants que désignent les mentions suivantes :
1° «Loyse, fille de messire Maximilien de Bittaux, marquis «de Rosny, et de Rachel Cochefilet, sa femme, née le 16 juin «1602, fut baptisée le 29 septembre ensuivant, et présentée par «M. Gabriel de Poulignac, sieur de Saint-Germain, assisté de «dame Loyse de Coligny, princesse d'Orange.»
2° «Le dimanche, 29 de ce mois (septembre 1602), fut «baptisé, à Ablon, le fils de M. de Rosny, duquel fut compère, «avec Madame la princesse d'Orange, M. de Samt-Germain, «qui faisoit icy les affaires de ceux de la religion 2.»
Vers la même époque, la princesse eut la joie d'apprendre que l’une de ses filles, Louise Julienne, venait, en septembre, de donner le jour à un fils. M°*° de Mornay écrivit à la duchesse de la Trémoiïlle, le 19 octobre 1602, au sujet de cette naissance * : «Jay veu par lettres que l’on escrit à mon mari, d'Allemagne, «comme Dieu a donné un fils, ce mois de septembre dernier, à «Madame l’Électrice ; ce que je ne doubte pas que n’ayés bien
«Regnard et Lierville en Beauce, douairière d'Orange, et hault et «puissant seigneur messire Gaspard, comte de Coligny, seigneur de «Chastillon, admiral de Guienne, gouverneur pour Sa Majesté en la «ville de Montpellier, frère de ladite damoiselle . . ., fait et passé en la «maison de ladite dame princesse d'Orange, sise rue Saint-Thomas «du Louvre, le jeudi, 4 jour d’avril après midy, l’an 4602» (Dubouchet, Preuves de l’histoire de la maison de Coligny, p. 696, 697).
! Registre des baptêmes de l’église réformée de Paris, fo 28, vo (Bulletin de la Société de l’hist. du prot. franc., t. 2).
? Journal de P. de l’Estoile, à cette date.
* Archives de M. le duc de la Trémoille.
PS
«sçeu ; mais, comme sa servante et la vosire, je redis ceste «nouvelle avec joie. Geste mesme nuict qu’elle accoucha, il y eut «un fort grand tremblement de terre, par eau et par terre, tel «qu'ils pensaient tous n'en pouvoir réchapper. J’ay sçeu le trem- «blement de terre par un homme qui estoit à Strasbourg. »
Au début de l’automne 4602, la princesse d'Orange manifesta l'intention de retourner dans les Provinces-Unies. «Je crois, «Monsieur mon fils, écrivit-elle, de Paris, au duc de la Tré- «moiïlle!, le 25 octobre 1602, que vous avez mesuré vostre «venue icy par mon partement; car, à ce que J'ay appris par «Chauveau vous y viendrez presqu'en mesme temps. Vous pou- «vez penser quel déplaisir ce m'est; et, si j'en estois bien «asseurée, ce que je ne suis pas, quoy que me dit Chauveau, je «différerois encore mon voyage, desjà tant différé, pour avoir le «bonheur de vous voir, bonheur que je crois bien que je ne «posséderai de longtemps; car, quand je serai une fois dans «mes marais hollandais, il sera bien diflicile de m'en tirer, si «vostre service et de ce qui vous touche ne m y appelle ; car, «pour cela, croyez, cher enfant, que, tout indisposée que Je «suis, je courrois jusques au bout du monde. Je m'asseure que «vous me faictes l'honneur de le croyre, et que vous avez assez «de cognoissance de mon naturel, pour estre bien persuadée, «que Je ne manquerai jamais à mes debvoirs.»
«De vous dire des nouvelles, seroit faire tort à la tour «de M. de Bourron, car il n’ignore rien de ce qui se passe, «mesmement pour les princes estrangers, car il les a tousjours «gouvernés. Quant aux Suisses, M"° de Longueville les gouverne Caujourd'huy et leur donne à diner. Je croy que, ce soir, toute «la compagnie se portera bien.
«Pour les nouvelles des Pays-Bas, ledit sieur de Bourron a
! Archives de M. le duc de la Trémoille.
«oui parler le jeune Buzanval ; qui sont les plus fraisches nou- «velles que nous en ayons. Les voilà réduits aux garnisons. «pour cest hiver; aussy ont-ils assez faict, cest esté pour se «reposer.
« Il faut que je vous avoue que je meurs d'envie de voir vostre «frère ; et plus j’approche de mon partement, plus l'envie m'en «augmente. Je m'en vais donc passer la mer. Priez Dieu pour «moy, mon cher enfant afin que les vents me soient favorables, «et je le prierai continuellement pour la prospérité de mes chers «enfants, et de leur belle petite famille. Je vous baise mille et «mille fois les mains.
«Adieu, mon cher fils ; aimez vostre pauvre maman et vous «souvenez d'elle, en son absence ; autrement, Dieu vous punira. «M. de Montpensier et M°° sa femme sont allés à Rouen: mais Qils doibvent revenir, pour les couches de la reine, à Fontaine- «bleau. Il sont fort bien en ceste cour. Adieu, adieu encore.»
Le 10 novembre, la duchesse de Bouillon mandait à sa sœur Brabantine !: «La comtesse de Hanau, qui est auprès de Ma- «dame l’Electrice, m'escrit et me promet de me venir voir à «Sedan. Madame ma belle-mère m'a dit tous ses adieux. Elle «doit faire force visites, en s’en allant ; de façon qu'elle passera «la mer, en une saison fort mal propre. Elle a faict une bonne «affaire, ce dit-elle, mais qui mérite d’y prendre le loisir d'y «mettre une fin. Elle la laisse entre les mains de Madame de «Hanau, de qui elle me mande tout le bien du monde.»
Ces derniers mots prouvent que la jeune comtesse de Hanau se montrait digne de l'affection et de la confiance de sa bellemère; et certes, le témoignage le plus autorisé qui pût être rendu à la dignité de son caractère était bien celui qui émanait d’une appréciation telle que la princesse d'Orange.
1 Archives de M. le duc de la Trémoille.
Toujours empressée à seconder, de ses bons offices, les personnes qui recouraient à elle, Louise de Goligny consentit, dans l'intérêt d’Aerssens et des États généraux des Provinces-Unies, à souscrire, le 16 novembre 1602, à Paris, l’acte suivant !, qui donne une idée de la générosité avec laquelle elle engageait, en faveur d'autrui, sa responsabilité pécuriaire.
«Nous, Loyse de Coligny, princesse d'Orange, certifions que «le s' d’Aerssens, député par Messieurs les Estats, a, cejourd'huy, «fait transport au trésorier de l'épargne, à nostre désir et de- «mande, d’un acquit de feu M. François Hotman, trésorier de «l'épargne, portant la somme de trente mille escus dûs à Mes- «sieurs les Estats, dès l’an quatre-vingt-dix ; duquel transport «nous lui promettons garantie envers tous; et, pour cest «effect, renonçons à tous droits, exceptions et privilèges ; luy «obligeons tous et un des chacuns nos biens et serons tenus «de prendre le faict pour luy en mains et l’oster hors de cause «et indemniser de tous frais, si pour ce subject il venait à estre «recherché ou molesté. En foy de quoy, nous avons signé ceste «présente de nostre main et y faict mettre le cachet de nos armes.»
Le 22 novembre, la reine donna le jour à une fille. On ne sait si Ja princesse d'Orange assista à la naissance de cet enfant.
Trop fortement éprouvée dans sa santé, vers cette époque, pour entreprendre un voyage fatigant, elle se vit forcément retenue à Paris. Le 20 janvier 1603, elle écrivit de cette ville, a la duchesse de la Trémoïlle ? : |
«Ma chère fille, avec les yeux tout pleins de larmes, la tête «pleine de douleurs, et tout le corps, de ceste fâcheuse coque- «luche qui court, je vous fais ce mot pour vous dire que je me «réjouis extrêmement de ce que vostre douleur de jambe com-
‘ Archives générales du royaume de Hollande.
* Archives de M. le duc de la Trémoille.