‹ Louise de Coligny princesse d'Orange (volume 3)Chapitre 31 sur 55 · PR RP · texte numérisé non relu

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Brabantine, de son tendre empressement à partager, dans une touchante circonstance, leur joie maternelle.

«Je m'imagine, écrivait-elle à Brabantine!, que vous avez «passé ce jour de caresme — prenant avec plus d’allégresse «que nous n'avons fait 1c1, qui n'avons nul sujet de joie; et «vous, à Sedan, estes pleine d’allégresse, puisque dimanche cestoit le jour du mariage de vos chers enfans. Dieu veuille «bénir cest heureux hÿyménée, et vous rendre, dans neuf mois, «grand'maman. Ce nom vous sera plus agréable que de la belle «dame toute d'or. Gelle qui vous à baptisée de ce nom? est «extrêmement malade d’une grande fièvre continue depuis trois «Jours. J'en suis en peine, parceque j'aurais un extrême regret «de la perdre, car c’est tout mon petit plaisir, devenant, tous «les jours, plus jolie. Voilà que l’on me dit que la petite vérole «commence à lui sortir; qui me fait espérer qu'elle pourra «réchapper; mais me voilà comme pestiférée, en une maison, «Car vous sçavez comme ce mal est à craindre; partant, «chauffez bien ceste lettre, en la lisant. »

Fortement troublée, au foyer domestique, par une grave inquiétude, au sujet de l'enfant dont elle venait de signaler la maladie à la duchesse de la Tremoïlle, Louise de Coligny l'était, en même temps, par le souci que lui causait un mauvais procédé de Maurice, mentionné dans ces lignes adressées à la duchesse * :

«Le précepteur de vostre fils m'a dit que vous lui donniez «avis de la mort de madame la princesse d'Orange, et que vous «lui faisiez commandement d’en prendre le deuil. Auparavant

‘ Lettre du 20 février 4619 (Archives de M. le duc de la Trémoïille).

2 ]1 s’agit ici, probablement d’Angélique de Portugal, fille d'Émilie de Nassau.

5 Lettre du 22 février 1619 (Archives de M. le duc de la Trémoille).

«vos lettres, nous avions reçu ceste nouvelle, et M. le prince «d'Orange (Maurice) avait prononcé son arrêt, de n'en point «prendre le deuil, quelques raisons que Je luy püsse dire pour «ly émouvoir. Et, outre qu'il n’y à rien qu'il haïsse tant que le «deuil, vous sçavez que, quand il a mis une opinion en son «esprit, il est impossible de la luy oster; ce qui nous fit résoudre, «le comte Guillaume et moy, que vostre fils ne le devoit donc «pas prendre, parceque cela ferait faire beaucoup de jugemens «qui ne seraient pas à propos. »

S'il n’y avait jamais moyen d’ôter de l'esprit étroit et opiniâtre de Maurice une idée fausse qui s’y élait logée, à plus forte raison était-il impossible de désarmer, par quoi que ce fût, la haine qu'il avait vouée à autrui. Devant celle qui s’appesantissait sur Barnevelt, Vitenbogaert, et autres opprimés, avaient échoué les représentations, les conseils et les supplications de la princesse. Néanmoins elle ne se décourageait point; et l'on verra bientôt quel généreux et suprême effort elle tenta pour arracher à la mort la plus grande des victimes d’une odieuse persécution.

Le 24 mars, de Thumery, dont le retour en France venait d'être décidé, adressa, au nom:de son souverain, aux États généraux une barangue qui se terminait par ces paroles { : «Quant aux prisonniers, vous ferez chose bien agréable au roi, «mon maître, et salutaire pour vous, d’avoir égard à sa recom- «mandation, et bien peser et considérer l'importance de ceste «affaire. La longue prison semble les décharger des faits «atroces. qui leur étaient imposés. Vostre estat n’est point en «péril; aucun de vos sujets ne se plaint d'eux; il n’y a point «de sang espandu, à leur occasion. Le roi mon maistre vous «conseille de n'irriter point vos peuples par les rigueurs d’un

Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 15,958, fo 42,

L'OUISECDE COLICNY: 301

«Jugement contre eux, car les peines ne doivent jamais excéder «la faute.»

Dans une réponse, du 29 mars!, les États généraux insultèrent à la vérité, en prétendant que tout ce qu’ils faisaient, et tout ce que faisaient avec eux leurs agents et le Synode, était pour le mieux ; réponse dérisoire, contre laquelle l’ambassadeur s’éleva avec une juste indignation.

Au moment où il allait partir, la princesse d'Orange écrivit à Madame de la Trémoille?: «Pour ce qui se passe icy, vous «verrez M. de Boissise (Thumery), qui vous contera l’estat «où il nous laisse. J'ai beaucoup de regret de le voir partir, «avec si peu d'occasion de contentement. Toutefois cela ne «lempêchera point d'apporter le bien, en tout ce qu'il pourra, «car vous recognoissez sa prudhommie.»

Dumaurier, de son côté, mandait, le 1% avril, à de Puisieux * : «Quant à l’état auquel M. de Boissise laisse les humeurs et «les affaires de ceste république, puisque lui-mesme, qui a vü «si clair, vous en doit estre l’interprète, je n’entreprendrai pas «d’y ajouter aucune chose. Seulement vous dirai-je que, s’il «eûst trouvé pardeçà une seule estincelle de bonne volonté, «il en eust fait merveille, avec l’abondance de la sienne, avec «la bonne méthode et patience incroyable dont il a usé pour les «rendre capables des conseils tendans à leur propre bien, à «quoi ils ont eu les oreilles non moins obstinément fermées, «la dernière heure de son partement, qu'à la première de «son arrivée, et devant son départ; tant les passions contraires «aux précédentes bonnes affections prévalaient maintenant; de «quoi il n’y a que Dieu qui puisse voir la fin, Pour moi, j'ay ce

1 Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 15,958, fo 45.

2 Archives de M. le duc de la Trémoille.

3 Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 15,958, F 4.

«témoignage en ma conscience, que je n ay rien obmis pour le «seconder et serois à faire valoir les bonnes intentions de Sa «Majesté; de quoi je me rapporte à son témoignage en regret- «tant, sinon de n'y avoir pû conspirer plus utilement ; mais «pour le zèle et fidélité, 1l n’y a rien de failly. Et puisque vous «me condamnez de continuer encore icy, je ne manquerai de soin, «diligence ni loyauté à fidèlement avertir Sa Majesté de ce qui «se passera, ne voyant pas maintenant en quelle autre chose «son service puisse estre avancé par qui que ce füst; de quoi «M. de Boissise peut estre témoin et juge, comme leur ayant «tasté le pouls de bonne sorte et recogneu comment il leur bat; «de quoi les particularités vous seront beaucoup moins repré- «sentées par lui qu’elles ne pourroient estre écrites par moi.»

L’ambassadeur terminait sa dépêche par un hommage rendu à Louise de Coligny et par l’expression du vœu, que satisfaction fût enfin donnée à ses droits. « Madame la princesse d'Orange, «disait-il, qui se passionne pour le service de Sa Majesté, n’a «recueilli encore aucun fruit des supplications que souvent nous «vous avons réitérées pour elle, dont l'affection mérite d’estre «d'autant mieux conservée, qu'il n’y en a guères qui lui res- «semblent en cela.»

Soutenu par les conseils de là princesse et par l'exemple de sa constante sympathie pour les infortunées victimes de la persécution, Dumaurier continuait à suivre de près tout ce qui concernait leur déplorable situation. «La femme et les enfans «du sieur Barnevelt, mandoit-il à Puisieux, le 23 avrilt, pré- «sentèrent, le 19 de ce mois, une requeste aux juges délégués «par les Estats, demandant de pouvoir avoir accès à lui; qu'il «lui soit administré conseil, permis de se défendre, et, qu'à «ceste fin, ils aient communication des faits à lui mis sus, et

1 Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 15,958, fv 49.

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«s'escrient hautement de la rigueur inouïe qui lui est tenue «depuis huit mois, disant par leur dite requeste qu’elle excède «celle qui fut tenue par le duc d’Albe aux comtes d'Egmont et «de Horn. Ladite requeste ayant esté lue, 1l ne leur y a esté «ren répondu, et ils n’en espèrent rien; ce qui mécontente «force gens.

«Aujourd’hui est arrivé un des députés des Estats assistans «au Synode, pour sçavoir si l’on prononcera les décrêts d’iceluy, «qui sont prêts : Ce qui justifie ce que je vous avois dit par mes «précédentes, à sçavoir qu'ils veulent faire marcher ces deux «affaires, d’un bransle et les terminer en mesme temps; car «parlant desdits décrêts comme de la restauration de la religion, Qils veulent qu'estant promulguez, ils servent, èz esprits des «peuples, en quelque sorte, de condamnation contre les prison- «niers, à la ruine desquels on veut rendre toutes choses concur- «rentes. » |

Le 4° mar, Dumaurier, se présentant devant les États généraux, au cours d’une séance à laquelle Maurice assistait, prononça une harangue. Il y déclara que le roi confirmait ce que ses ambassadeurs avaient antérieurement déclaré, de sa part, au sujet des prisonniers, et il ajouta : « Si les prisonniers ne sont «pas coupables, comme il est très apparent qu'ils n'auraient pû «vendre leur patrie, qu'en se vendant eux-mêmes les premiers, «et S'ils ne sont tombés en ceste calamité, que pour avoir esté «d’advis contraire à celui qui a prévalu, sur les moyens à tenir «pour remédier à vos maux, ce pendant qu'il en est encore «temps, ne permettez pas que l'on fasse force de conséquences «tirées par les cheveux, pour aggraver ce qui leur est mis sus «et les rendre plus chargés et misérables qu'ils ne sont.»

S’adressant ensuite à Maurice, l'ambassadeur dit :

«Quant à vous, monsieur, l'autorité que vos signalés mérites «vous onf acquise en cest estat, ses affaires tournant sur vous

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«comme sur leur principal pivot, Sa Majesté de plus en plus les «recommande à vostre grande prudence, afin qu’en ces pro- «vinces, comme vous avez servi de bouclier et d’épée, en temps «de guerre, vous soyez aussi, durant leur repos, le commun «asyle de tous, sans aucune exception, dirigeant les conseils «publics à si bonne et modérée fin, qu'elles en recueillent le «profit, et à vous une immortelle gloire, que Vostre Excellence «moissonnera d'autant plus abondante, qu'il est notoire à tous, «qu'elle se plaint et tient offensée de ceux qui sont maintenant «en peine; car, entre tant de batailles par elle gagnées sur les «ennemis communs de l’estat, la plus notable sera d'avoir, en «cette victoire et souveraineté sur soi, d’estre bon et favorable «à ceux mesmes qu'elle croit lui avoir esté contraires, faisant «par sa magnanimité, verser des larmes de joie à tant de per- «sonnes qui pensent maintenant estre en danger de pleurer de «tristesse. |

€... À VOUS, monsieur, je réitère que les conseils de Sa «Majesté partant de son cœur et les ayant fait passer par bonne «et mure délibération, elle vous prie de les bien peser et de «prendre garde que c’est une dangereuse condition de se défier «excessivement et de ne croire que soi mesme..... Ce que vous «dit Sa Majesté vient du précepte que lui a laissé le feu roi, son «père, de très glorieuse mémoire, portant : que la clémence fait «aimer et révérer tous ceux qui en usent; et que la sévérité «n'ôte pas tous les obstacles et difficutés; et d'ordinaire, que «les accroit et fait multiplier. »

Cette harangue ne fut suivie d'aucune réponse orale; mais :

voici le lamentable langage qu'aussitôt tinrent les faits :

«Le 6 mai, ceux qu’on appelait remontrans furent déclarés «tenir une doctrine erronée, et leurs ministres incapables de «continuer leurs charges. Ensuite de quoi, .et justement six «jours après, qui fut le 12, à neuf heures du soir, le prévost-

«général et deux fiscaux furent annoncer à Barnewelt qu'il «estoit condamné à mourir, et qu'il s’y préparait, pour le len- «demain, neuf heures du matin; ensuite de quoi il demanda «un ministre pour estre consolé, monstrant une très grande «constance, et leur disant quil seroit très heureux de mourir «pour sa patrie 1.»

Cette patrie, Barnewelt l'avait fidèlement servie, et, remplissant dans toute leur étendue ses devoirs de grand citoyen, il avait eu, au milieu de la défection générale, le courage de s'opposer aux vues ambitieuses de Maurice, et de prendre en main la cause des opprimés.

L'arrêt qui condamne à mort Barnewelt fut basé, non sur une tentative quelconque, qu'il eût faite, de livrer à l'Espagne les Provinces-Unies, mais uniquement sur de prétendues menées altentatoires à la sûreté de l'État et aux prérogatives du commandant supérieur des forces militaires, comme s’il eût commis un double crime, en défendant la souveraineté provinciale et en concourant à la levée des milices chargées de protéger les villes contre les perturbateurs de l’ordre public. La haine seule avait dicté cet arrêt, absurde dans la déduction de ses motifs et monstrueux dans son dispositif ?.

Que de scènes émouvantes se passèrent, les 12 et 13 mai, dans le court espace de douze heures, savoir : de 9 heures, de la soirée du premier de ces jours, à 9 heures, de la matinée du second. | |

À peine Barnewelt a-t-il reçu la sinistre communication du prévôt-général et des deux fiscaux, qu’il adresse les lignes sui-

1 Dépêche de Dumaurier au roi, du 44 mai 1619 (Bibl. nat, mss. f. fr. vol. 15,958, fo 55). 2? Translat du flamen en françois de l’arrest donné, prononcé et exécuté contre J. O. Barnewelt, le 143 mai 1619 (Bibl. nat, mess. f. fr, vol.

15,958, Pos 53 et suiv.).

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