‹ Louise de Coligny princesse d'Orange (volume 3)Chapitre 32 sur 55 · II · texte numérisé non relu

II

vantes !, à des êtres chéris, qu'il ne lui à pas été permis de

revoir, une seule fois, durant sa longue captivité,et aux-

quels, jusqu'à la dernière heure, on interdit l'accès de sa prison ? :

«Très chère et bien aymée femme, enffans, gendres, petits «fils et filles, je vous salue très cordialement. Je reçois, à cestle «heure, une affligeante et triste nouvelle: Qu'on veut, moy «vieillard, pour tous mes services faits, si longues années, bien «et fidèlement à la patrie, à Son Excellence, avecq si sincère «affection, tant d'années, par tous possibles devoirs, tant que «ma charge, service et vocation a permis, faict très humble «service à gens de toutes sortes de qualités, plaisir, et n'ayant «offensé personne par mon sçeu, qu'il faut me préparer pour «mourir demain.

«Je me console en Dieu, notre Sauveur, qui connaît les «cœurs des hommes, à qui appartiendra le seul jugement. Je «vous prie faire tout le mesme.

«J’ay servi sincèrement, courageusement et fidèlement les «sieurs Estats de Hollande et West-frise, les sieurs nobles et «villes d’icelle, aussy conseillé aux Estats d'Utrecht, comme «souverains dè ma patrie, sur leur demande, sincèrement et «fidèlement, pour les sauver de la commotion du peuple «et de toute effusion de sang, dont ils estoient depuis «longtemps menacez. J’ay eu les mesmes intentions pour «les villes d'Hollande, aflin que personne ne reçeust dom- «mage; mais que tous füssent protégés, unis ensemble, en «amitié et paix. |

.. ! Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 15,954, fo 315; et fonds Brienne, vol. 106, fo 83.

? Dépêche de Dumaurier à de Puisieux, du 43 mai 1619 (Bibl, nat. mss. f. fr, vol. 15,958, fo 52).

LA Le “ À e É N

«Priez pour moy le Seigneur Dieu, tout puissant, qui nous «gardera tous en sa sainte sauvegarde.

«De ma chambre de tristesse, le 12 mai 1629.

« Vostre très cher mari, père, beau-père et grand-père «Jean, Van Olden Barnewelt. »

Le lendemain, 13, à l'aube du jour, Barnewelt rédige l’adieu suprême que voici !:

«Très chère femme et enfans, ma fin s'approche. Je suis, par «la grâce de Dieu, bien content, j'espère que vous serez de «mésme, et quavecq mutuelle amitié, union et paix, vous «surpasserez ceste afiliction, comme je vous prie tous instam- «ment par ma dernière prière.

«Jehan Vranken m'a bien et fidèlement servy, longues années, «mesme en ceste mienne afiliction, et sera auprès de moy jus- «ques à la fin. 11 vous doibt estre recommandé, pour l’aider à «avancer à une bonne condition, tant envers ceux qui deppen- «dront de vous, qu’autres : je vous prie de le faire.

«J’ay faict prier Son Excellence, qui vous veille, mes fils et «enfans, tenir en sa bonne grâce : sur quoy m'a esté respondu «gratieusement : si longtemps que vous ferez bien, cela sera.

«Je le vous recommande en la meilleure forme, et vous recom- «mande en la sainte garde de Dieu. Baisez-vous, les uns les «autres, et mes petits-fils et filles, pour la dernière fois, en mon «nom, el soyez contens. |

«De ma chambre de tristesse, le 13° de may 1619

«Votre mary et père «Jean Van Olden Barnewelt.

«Souvenez-vous des bons services que «Jehan, mon valet, m'a faicts. »

1 Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 15,954, f 315; et fonds Brienne, vol. 106, DC. Le

Tandis que, dans sa chambre de tristesse, Barnewelt trace ces dernières lignes, non moins touchantes que les premières, la princesse d'Orange, dont le cœur déborde d'émotions, tente de sauver les jours de son vieil ami.

Quelles qu’aient été les précautions prises, en haut lieu pour que le plus grand secret soit gardé vis-à-vis d'elle, elle a appris, à une heure avancée de la soirée du 12, que l’affreuse sentence vient d'être rendue, et le 13, à quatre heures du matin, elle demande à voir Maurice. Vaines instances : elle essuie, par deux fois, un outrageant refus.

Ce scandaleux méfait de Maurice n'est que trop positivement prouvé par le passage suivant d'une dépêche de Dumaurier à de Puisieux! : | |

«Quand il a esté sue que l'on estoit au terme de faire ceste «exécution, Madame la princesse d'Orange, dès les quatre «heures du matin a voulu visiter le prince, son beau-fils ; mais Qil luy a fait répondre qu'il dormaits; et, sur une instance réitérée, Qil luy a mandé par un gentilhomme exprès qu’elle n’y allast «point, et qu'il n'en serait ni plus ni moins, tellement qu'il a «mesme voulu prévenir tous les offices de charité et de piété que «ceste bonne princesse y désirait rendre. »

Voilà comment Maurice ose traiter sa seconde mere! Il tremble qu'elle ne lui rappelle la générosité de cœur du Grand Guillaume, qu'elle ne lui montre ce qu'il doit à sa mémoire, ce qu'il doit à la justice, surtout ce qu'il doit à Dieu : et il éconduit brutalement, comme s’il s'agissait d’une importune solliciteuse, la fidèle compagne de son père, la femme qui a droit à tous ses respecls, à toute sa reconnaissance.

Le Grand Guillaume avait, à une heure mémorable, demandé qu'on épargnât les jours de son assassin: mais Maurice, qui

! Dépêche du 43 mai 1619. Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 15,958, P 52.

maintenant n'aurait qu'un mot à dire, pour soustraire à la mort celui qui fut naguères le protecteur de sa jeunesse, n’aspire qu’à voir tomber sa tête, et refuse d'entendre la mère qui veut l’adjurer de prononcer le mot de grâce.

Quel outrage, qu'elle âpre dureté, quelle infidélité aux tradiions paternelles |

Et, en même temps, quelle déplorable attitude que celle des États généraux !

Le 13, avant cinq heures du matin, Dumaurier leur demande audience ; 1] est repoussé par eux, sous un prétexte dérisoire, et aussitôt 1l rédige une lettre qu'il prie deux députés de leur faire parvenir immédiatement. « Messieurs, dit-il dans un billet «adressé à ces députés!, puisque je ne puis avoir audience de « Messieurs les États, suyvant la prière que je vous en ai faite, ce «matin, à cinq heures, je leur esceris la lettre que ce porteur vous «délivrera, laquelle je vous supplie leur faire tenir avant l'exé- «cution que l'on dit estre préparée ; car il leur importe, et à Sa «Majesté, et à moy. — A la Haye, ce lundi, 15° jour de mai «1619, à six heures du matin. »

La lettre de l'ambassadeur aux États généraux est ainsi conçue ? :

«Messieurs, j'avois desiré parler à Vos Seigneuries, en leur «assemblée, de la part du roï, mon maistre, sur le sujet qui s’y «présente, ayanteu commandement très exprès de Sa Majesté de «vous continuer jusques à la fin ses offices sur ces occasions, et, «pour cest effect, ai dès aujourd’hui, avant cinq heures du ma- «tin, envoyé prier messieurs de Brugeel et Wort, députés de la «province de Gueldres, de vous demander audience pour moi; «mais leur réponse ayant esté qu’ils ne le pouvaient faire, puis-

t Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 15,958, fo 54, ? Ibid,

«qu'elle m'est déniée, si ne veulx-je défaillir en mon debvoir et «à l'ordre qu'il a plû à Sa Majesté me donner sur ce faict. »

«J’ay donc recours à ce papier pour vous dire, qu’ayant en- «tendu aujourd’hui seulement, à quatre heures du matin, que «les juges par vous nommez aux prisonniers ont enfin prononcé «contre aucuns d'iceux, nommément contre le sieur d'Olden « Barnewelt, et mesme que ce jour est désigné pour luy faire «esprouver les rigueurs de leur jugement, Sa Majesté, de «longue main, m'a chargé, cela arrivant, de vous dire que, pour «le lien qu’elle tient entre vos amis et alliés, elle persiste à vous «exhorter et convier d’user de clémence, en cest endroit; à «quelle fin, j'emploie les mesmes raisons que je vous repré- «sentai, de sa part, le premier de ce mois, lesquelles, selon «vostre desir, je vous laissai par escrit, dès le lendemain. Elle «ne prétend point entrer plus avant en cognoissance des causes «motrices de ce jugement, puisque vous ne luy en avez rien voulu «communiquer ; mais certainement elle estime que, s’il défault «quelque chose à la seureté de cest estat, il ne sera pas suppléé «par le peu de sang restant à un vieillard qui, par le cours de «nature et sans l’aide d’aucune violence, ne peut éviter qu'il ne «luy paye bientost son tribut.

«Ainsy, pour les raisons que je vous ay représentées et que «vous pouvez mieux juger, le conseil de Sa Majesté tend à «cespargner la vie du plus ancien oflicier de ceste république, «à laquelle il convient mieux et se trouvera luy estre plus salu- «taire qu’en particulier de la personne dont est question; car, «en un moment, il peut estre délivré de sa misère, qui ne sera «plus sujette à aucun retour. Mais le mal que vostre patrie en «peut recevoir est en danger d’avoir une longue suite; car, «outre qu'il sera trouvé estrange que vous n'eüssiez point eu «de clémence pour celui qui a usé sa vie en vous servant, Je «vous dirai avec la franchise convenable au ministre d'un si

LOUISE DE COLIGNY. o11

«grand roi, que si vous permetlez ceste rigoureuse exécution, «vous rechargerez une pesante angoisse sur lant de magistrats «que l'on a déposez, en cette province; car, quelque douceur «dont on leur veuille amoindrir l’amertume de ceste médecine, «inévitablement ils se réputeront de nouveau flétris en ceste « personne avec laquelle ils ont eu, non seulement communauté «d’advis, mais aussi d’affliction et de désetablissement, ce que «Sa Majesté croit et desire que, par vostre sagesse, vous devez «prévenir, afin, qu'au lieu de guérir une plaie, elle ne devienne «incurable; à laquelle raison, qui vous touche de près, elle «joint d'abandonner sa très affectionnée prière. Et croyez qu’elle «gardera un long souvenir de la déférence que vous aurez faite «à ses bons conseils.

« Vos seigneuries ont divers moyens de commuer, avec leur «gloire et seureté, la peine que l'ont dit leur avoir esté imposée, «soit en le confinant en l’une de ses maisons, aux champs, «sous la caution de tous ses proches, qu'il n'attentera rien, ni «communiquera avec personne dont vous puissiez avoir jalousie ; «soit en le relèguant hors de ces provinces, où vous trouverez «plus à propos. Sa Majesté vous en prie derechef, et vous saura «aussi bon gré d’avoir eu égard à son intercession si affectionnée, «que vous aurez de préjudice, et elle, de regret, si vous en «usiez autrement.

«ilne me reste plus qu’à prier Dieu qu’il vous inspire un «esprit de douceur, et de ne refuser la seule prière que Sa « Majesté vous ait jamais faite.

«A La Haye, ce lundi, 13° jour de mai 1619, à six heures «du matin. »

Les États généraux assemblés prennent connaissance de cette lettre, et font répondre à Dumaurier, qu'ayant donné pouvoir aux juges de statuer, ils ne peuvent ni révoquer ce pouvoir, ni modifier la sentence rendue. |

Dumaurier réplique : que les États se sont déclarés investis du droit de souveraineté, et que de ce droit dépendent celui d'accorder une commutation de peine, et avant tout, la faculté d’ordonner un sursis à l'exécution.

Cette légitime insistance de l'ambassadeur est impitoyablement repoussée par l’ordre d'accélérer les funèbres préparatifs.

Il est promptement déféré à cet ordre.

Dans la cour du château, en face des fenêtres de l’appartement occupé par Maurice est dressé un échafaud qu’entourent huit cents hommes d’un bataillon préposé au maintien de l’ordre, car on n’est pas sans quelque inquiétude sur les dispositions de la foule accourue pour assister au supplice de la victime.

Laissons ici parler le chroniqueur Lapise ? :

«Sur les neuf heures du matin, on vit ouvrir la fenestre qui «allait à l’eschaffaud et par 1celle passer quatre personnes, l’une

«après l’autre, le prévost-général, Barnewelt, sans estre lié,

«vestu d’une robe de chambre de damas de feuille morte, un «bonnet de chambre de mesme sur la teste, son bâton en main, «suivi d’un serviteur; le quatriesme estoit le bourreau, qui «s’arresta auprès de la fenestre. L

«Parvenu au milieu de l’eschaffaud, il (Barnewelt) eslève les «yeux au ciel, s'écriant : «6 Dieu, qu'est-ce que de l’homme?» «puis, jetant sa vue vers le peuple, il s’appuye sur les barreaux, «se sentant le cœur affaibli. Revenu à soy, à l’aide du prévost «et de son serviteur, 1l se met à genoux, fait sa prière, durant un quart d'heure, suivi d’une partie des assistans.

«Après la prière, il se relève avec plus de vigueur que devant, «oste son bonnet et, adressant la parole au peuple: bourgeors, «dit-il, j'ay esté, toute ma vie, vostre fidèle compatriote, Croyés

! Dépèche de Dumaurier au roi, du 14 mai 1619 (Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 15,958, fo 55).

® Histoire des princes et de la principauté d'Orange, p. 775 à 771.

«que je ne meurs point en trastre, mas en support el pour avoir «maintenu la liberté et les droits de la patrie.

«Ges paroles dites, il commence luy-mesme à desceindre sa «robe, la quitte, son rabat et son pourpoint qu'il donne à son «serviteur, ensemble un anneau qu'il tire de son doigt et le luy «baïlle, en luy parlant à l'oreille. Ce serviteur prend, du sac «des besongnes de nuit, un bonnet de velours violet, qu’il luy «met sur la teste; l’autre labaisse sur ses yeux, disant: «Seigneur, aie pitié de moy, pauvre pécheur!

«Le prévost et son serviteur l’aydent à se mettre à genoux «sur le sablon, luy abbaissent la chemise du col, luy disent «adieu. Il fait sa dernière prière, les mains jointes en haut.

«Le bourreau tire son espée, s'approche de luy, luy tranche «la teste, et effleure les bouts de trois de ses doigts, puis se «retire, sans toucher le corps, qui fut enveloppé, avec la teste, «d’un linceuil par son serviteur, et depuis enseveli. »

Telle a été la fin de Barnewelt.

Le sang de la victime a rejailli sur les ennemis qui l'ont immolé, et, avant tout, sur l’implacable Maurice !. ;

Et jusqu'où n’est pas allée la haine de tels hommes! ! Qu'on en juge par certains détails révoltants que signale la correspondance officielle de Dumaurier.

«Je vous envoie, écrivait-il à de Puisieux, le 23 mai?, les «dernières lettres écrites par Barnewelt aux siens, auxquels on «a esté sur le point d'interdire d’en porter le deuil, le corps «leur ayant esté refusé, et fait défense, selon la coustume, de

! «On dit que Maurice regarda l’exécution de Barnewelt, de ses fe- «nêtres, avec des lunettes de Hollande; dont il fut blasmé par plusieurs, «comme se voulant soûler du sang d’un vieillard de soixante-seize ans, «qui avait si longtemps et si dignement servi l'État, et qui avait été le «principal auteur de le mettre, au sortir du collège, à l’administration «des affaires» (Mém. d’Aubery Dumaurier, p. 285).

> Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 15,958, fo 62,

«mettre ses armoiries en noir sur la porte de sa maison. Pour

«ses biens, on à esté en faire l'inventaire, jusqu’au lit où sa «pauvre femme est étendue, preste à mourir d’affliction. »

Indignée de tant d’excès, la princesse d'Orange prodigua à

l’infortunée veuve, dans sa lamentable situation, et à ses enfants. les marques d'une profonde sympathie et d’une sollicitude, qui ue se démentirent pas un seul instant. Plus elle avait elle-même souffert, sous le poids d’accablantes dispensations, plus son cœur la portait à S'identifier avec les souffrances d'autrui et à tenter de les soulager. Jamais peut-être ne fut mieux rempli que par elle le pieux ministère de la vraie charité, qui consiste, en aimant et en se dévouant, à se faire tout à tous.

On avait immolé Barnewelt : 1l fallait, en outre, se débarrasser de Grotius et de Hoogberts. Aussi crut-on ne pouvoir mieux faire, en leur imputant de prétendus crimes, que de les condamner à une prison perpétuelle.

Dans un ordre de faits connexes à celui des événements qui aboutirent à l’horrible tragédie dont il vient d'être parlé, les remontrants contre lesquels s'était déchainé le Synode de Dordrecht, se virent plus malmenés que jamais. Non séülement leur croyance fut taxée d'hérésie et leurs réunions de culte furent frappées d’interdit, mais, de plus on destitua leurs ministres, et l’on alla même jusqu’à infliger à plusieurs d’entre eux la peine du bannissement. Celui auquel fut condamné Witenbogærd devait être perpétuel.

Expulsé de cette église française de La Haye qu'il avait fidelement servie, sous les yeux et avec l'assistance de Louise de Coligny, Witenbogærd en prenant le chemin de l'exil, emporta avec lui la consolante conviction que la bienveillance de la princesse l’y suivrait : 1l ne se trompait pas; cette bienveillance, en effet se fit sentir à lui.

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