CHAPITRE XI
Généreux procédés de Louise de Coligny à l'égard de Maurice. — Envoi de Henri Frédéric dans la principauté d'Orange, pour y installer un nouveau gouverneur. — Dépêche de Dumaurier à ce sujet. — Arrivé en France, Henri Frédéric reçoit du roi un accueil favorable. — Prévenances et soins dont l’entoure le jeune duc de la Trémoiïlle. — Après s'être acquitté de sa mission à Orange, Henri Frédéric se rend à Avignon. Réception qui lui est faite dans cette ville. — Lettres de sa mère à Mme de la Trémoïlle. — Il revient à La Haye. — La princesse d'Orange se dispose à aller faire en France un séjour de quelques mois. — Lettre d’elle au comte Guillaume, son neveu. — Lors de son passage à Delft, elle est insultée par la populace. — Arrivée à Anvers, elle y reçoit les adieux de son fils, sans se douter qu’elle le serre dans ses bras, pour la dernière fois.
La conduite de Maurice envers sa belle-mère, le 13 mai, avait été répréhensible, au plus haut degré. Or, que s’était-il passé, depuis ce jour, entre lui et elle? avait-il confessé la gravité de sa faute, exprimé des regrets, et imploré un généreux pardon? on l’ignore.
Mais assurément il fallait bien que la princesse eût pleinement sauvegardé sa dignité maternelle, dans la continuation de ses rapports avec Maurice, et que lui-même, en se représentant devant elle; crût avoir, en une certaine mesure, recouvré ses bonnes grâces, ou tout au moins son indulgence, puisqu'il vint, le 23 juin, lui faire part d’un projet pour la réalisation duquel il réclamait son assentiment, à raison d’une importante mission qui s'y rattachait, et qu'il voulait confier à Henri Frédéric.
Elle l'écouta et, à la suite d'observations judicieuses qui devaient le frapper, déféra à son désir. Un nouvel acte de bonté, ainsi ajouté à tant d'autres: telle fut sa réponse à l'outrage récemment commis.
Le projet de Maurice était d'investir du gouvernement de la principauté d'Orange son neveu, le fils aîné du prince de Portugal, et de charger Henri Frédéric de procéder à l'installation du jeune gouverneur.
A cet égard, s’imposait à Henri Frédéric le devoir, en traversant la France, d'aller trouver le roi, dans quelque parti du royaumé qu'il se trouvât, et d'obtenir son consentement à l'installation projetée. La princesse et son fils n’hésitaient pas sur la nécessité d'accomplir ce devoir. Maurice pensait au contraire que, sans s’écarter de son itméraire, pour aller à la rencontre du -roi et solliciter son consentement, Henri Frédéric pouvait, vu l'urgence des circonstances, se rendre directement à Orange, s’y acquitter de sa mission, et ne voir, qu’à son retour, le roi, aux yeux duquel tout se justifierait par une lettre que le prince aurait soin de lui adresser.
Témoin de cette divergence d'opinions, Dumaurier se rangea du côté de la princesse et de son fils, et Maurice finit par céder.
Voici sur les préliminaires de la mission de Henri Frédéric et sur la loyauté de ses sentiments pour la France ainsi que pour son souverain, divers détails empruntés à la correspondance de Dumaurier; détails d'autant plus intéressants à connaître, qu'ils prouvent combien Louise de Coligny tint constamment à ce que son fils n’oubliât jamais qu’il était né d’une mère française, profondément attachée à sa patrie.
«Sire, écrivait au roi, le 25 juin, son ambassadeur! il y à «deux Jours que je fus adverty, de bon lieu, du projet qui se
1 Bibl. nat. mss. f. fr. vol, 15,958, f° 63.
LOUISE DE COLIGNY. ù O1 2
«faisait ici de quelque voyage pour Monsieur le prince Henry ; «ce qui me donna sujet de voir Madame la princesse d'Orange, «pour tascher d'en apprendre la vérité; ce qu'ayant fait dès le «soir mesme, et lui ayant fait cognoistre que j’en sçavois quelque «chose, elle me dit, sous caution de ne le divulguer, que, ce «jour mesme, M. le prince d'Orange et M. le comte Guillaume «l'estoient venus voir et lui dire que le s' Crouze, gouverneur «d'Orange se pressant plus que jamais de le retirer de ceste «place et d'en commettre la garde à quelque autre, il estoit «résolu d'y pourvoir, et que, pour lui succéder, il avoit fait «choix de son neveu, le fils aisné du prince de Portugal; qu'il «avait résolu d'y envoyer, et de l’y faire establir par la main de «M. le prince Henri, son frère, lequel, - pour cest effect, il desi- «croit voir partir, au premier jour; à quoy ladite dame n'avait «contredit, pour le desir que son beau-fils lui monsiroit en «avoir.
«Sur quoy je lui demandai si tel projet ne se faisait pas, à «condilions que Vostre Majesté en füst premièrement advertie, «et que, pour l'intérêt qu'elle a en tel changement, elle y don- «nasé son consentement.
«Sa réponse fut qu'elle avoit meu ceste question, et que ledit «sieur prince lui avait répondu qu'il en écriroit à Vostre Majesté «par son frère mesme, et que, si elle estoit à Paris, ou à Fon- «tainebleau, il aurait charge de la voir, sinon et qu'elle en füt «encore ezloignée, il lui envoyera sa lettre. |
«A cela je crus estre obligé de répliquer, pour le service de « Vostre Majesté, que la promesse à elle faite de n’entreprendre «aucun changement audit Orange, sans son ordre et bon gré, «et le respect qui lui est dû en toutes sortes, mesmement ayant «monsieur son fils à passer par vostre royaume, plusieurs raisons «concouraient pour faire qu'il commençast par voir Vostre «Majesté et lui rendre le devoir ; que d’ailleurs je ne lui pouvois
«cèler que ce gouverneur désigné estoit fort jeune, et qu’encores
«qu'il soit catholique, on lui pourrait bailler un fieutenant tel
«que Vostre Majesté n'auroit que l'apparence pour son con- «tentement et seureté; mais qu’en effet elle verroit arriver par «ceste mutation ce qu'elle a tousjours monstré appréhender de «ce costé-là. Et ensuite lui dit tout ce que je crus pouvoir «servir ou à les démouvoir d'entreprendre ce changement et «voyage, où dumoins à les persuader de ne penser ny à l'un ni «à l’autre, qu'avec le bon plaisir de Vostre Majesté. À quoy «elle me promit de penser et d'en communiquer à monsieur son cils.
«Dès le lendemain au matin, craignant que ce que j'avois dit
«à ladite dame princesse-ne füst point assez considéré, je lui «escrivis une lettre dont la copie est cy-jointe. |
«Pour rendre compte à Vostre Majesté du devoir que j'ai «apporté en ceste affaire, j'omettrais de luy représenter qu'elle «n’avoit fait grande instance sur les craintes que M. le prince «d'Orange continue de tesmoigner que Vostre Majesté ait dessein «de se faire emparer de ceste place pour en gratifier quelqu'un ; «ce qui me donne subject de répondre à ceste particularité «connue; j'ai crû le devoir.
«Le jour mesme que j'escrivis ladite lettre, je la fas revoir et «appris qu'elle l’avoit communiquée où besoin estoit, et qu’enfin «on s’estoit résolu que monsieur son fils commenceroit ceste «alfaire par voir Vostre Majesté et en avoir son aggrégation; «que, le jour mesme, M. le prince d'Orange allait voir les «États-généraux pour leur demander congé pour son frère, et, «cela fait, qu'il m'en voudrait parler ; ce qu'il a fait cejourdhuy «accompagné dudit sieur comte Guillaume; laquelle visite 1l a «commencée par me demander où estoit Vostre Majesté.
«Après lui avoir dit que, par sa dernière dépesche, du 5 de «ce mois, elle estoit encore en Touraine, n’en ayant point reçu
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«depuis, il est entré au discours de ce changement, fondé sur la «prière que le gouverneur d'Orange lui fait par toutes ses «lettres, d’estre deschargé de la garde de ceste place; à quoy «se voyant contraint de pourvoir, il lui a nommé pour succes- «seur son neveu, fils du prince de Portugal, et qui est catho- «lique, lequel il fait estat d'envoyer establir par son frère; dont «ayant parlé aux Estats généraux et en ayant eu leur appro- «bation, à l'égard du congé qu'il leur a demandé pour son dit «frère, 1l estoit venu m’en parler aussi.
«Ma réponse a esté que j'en avois appris quelque chose par «le bruit commun; que ceste affaire estoit de telle qualité, «que, pour la bien faire, il me semblait nécessaire de com- «mencer par la communiquer à Vostre Majesté, pour l'intérêt «qu'elle y a.
«Sa réponse a esté qu'il lui en écrira et que cela se passera «de sorte, et la place sera tellement gardée, que ses sujets n’en «recevront aucune incommodité, ni trouble, sachant bien ne la «pouvoir posséder sûrement, que la tenant en neutralité, quoi «qu'il puisse arriver.
«Sur la demande que je lui ai faite si monsieur son frère ne «commencera pas par aller trouver Votre Majesté, et s'il n'esti- «meroit pas meilleur de l’en avertir et avoir de ses nouvelles «avant son partement, d'ici, il m'a répondu qu'il y avoit du «péril pour lui à différer cet envoi, le s' Crouze lui ayant mandé «que, si l’on ne l’en retire promptement, il remettra la place «entre les mains de ceux de son parlement, ce qu'il témoigne «appréhender, et que son dit frère verra Votre Majesté, en allant «ou bien en revenant. |
«A quoy j'ai reparti que, si ce n’estoit qu’en revenant, Vostre «Majesté auroit juste occasion de se plaindre que l’on procédait «avec elle de ceste façon : bien loin de lui dépescher et d'attendre «sa réponse, pour sçavoir si elle le trouveroit bon; que, sil
«lui plaisoit, je ferais cette diligence par un des miens qui, dans «peu de jours, en rapporterait tout éclaircissement.
«Sur quoy, il a persisté à me dire que son frère partirait «jeudi, 27, ou le lendemain, au plus tard. À quoy j'ai répondu «que j'en avertirois Vostre Majesté, lui me disant que je «l’obligerai.
«Sire, ceste affaire m’a semblé de telle importance, que je «n'ai voulu manquer d'en avertir Vostre Majesté par ce courrier «exprès.
«Comme j’estois en cest endroict de ceste dépesche, monsieur «le prince Henry m'est venu voir, qui m'a confirmé ce que mon- «sieur son frère m’avoit dit, ce matin, me témoignant un «extrême desir de rendre très humble service à Vostre Majesté, «comme je l’y ai tousjours trouvé très enclin. Il m a laissé en «quelque doute si, en allant en Orange, il verrait Vostre «Majesté, au cas qu’elle soit éloignée de Paris; et je n’ai manqué «de lui assigner toutes les raisons que j'ai pü excogéter pour lui «faire comprendre qu'il importait à leur maison, à sa personne, «au bien de l'affaire qui le mène, et mesme au public de cest «estat, que le respect dù à Vostre Majesté lui füst rendu, et «que ceste action s’accomplisse de bonne grâce; ce qu'il goûte «bien; et n’y a doute, que, s’il lui est libre d’en user selon son «jugement et desir, il y procédera, au contentement de Vostre «Mayesté. »
Écrivant aussi, le même jour, 25 juin, à de Puisieux, Dumaurier l’entretenait, en ces termes !, des dispositions favorables du fils de la princesse d'Orange : «le prince Henry n’a aucune «charge des Estats pour Sa Majesté, m'ayant dit confidemment «que, si On lui avait voulu donner autre charge (que celle pour «Orange) il ne l'aurait pas acceptée, tant le cours que l’on teint
! Bibl, nat. mess. f. fr. vol. 15,958, fo 64.
«lui déplaist, comme vous le cognoistrez aisément par ses dis- «cours, Si particulièrement vous le mettez là dessus. Je vous «puis véritablement assurer que je l’ai tousjours recogneu très «affectionnée au service de Sa Majesté et bien de la France, et «que les grâces dont elle voudra bien user seront très bien em- «ployées ; estimant aussi qu'il sera nécessaire que Sa Majesté et «messieurs de son conseil lui témoignent que ceux qui l'ont «servi pardelà n’ont rien fait que par son ordre exprès et pour «le bien de leur estat, non pour le lui persuader, mais afin qu’il «en fasse rapport et que Sa Majesté trouve estrange de voir «convertir ses bonnes intentions et offices en injures et invectives «contre ses serviteurs.
«Le prince Henri fera le voyage en poste et aura environ «vingt-cinq personnes de sa suite, tant gentilshommes qu'autres.
«Je vous supplie tres humblement qu'il soit témoigné à ce «prince quel debvoir j'ai tousjours fait de représenter à Sa Majesté «son affection au bien et prospérité de ses affaires, laquelle, en «vérité, j'ai tousjours recogneu d’une teneur si égale, qu'il n’y Ça rien eu à desirer. Plût à Dieu en püssions-nous dire autant «de tout le reste !
«Encore que peut-estre il ait ordre, comme j'en soupçonne «quelque chose, de ne voir pas Sa Majesté en passant, toutefois «si elle le desire et le lui fait dire, où qu’elle soit, je m'assure «qu'il n'y contreviendra pas. Elle en jugera. »
L’ambassadeur, dans une dépêche du 26 juin!, insistait de nouveau, auprès de Puisieux, sur les bons sentiments de Henri Frédéric pour la France et sur sa déférence pour le roi :
QA l’occasion du voyage de M. le prince Henry, disait-il, je «vous confirme, comme je dois, la persévérance que j'ai re- «cogneu en lui, sans aucune intermission, à la prospérité de Sa
! Bibl, nat. mss. f. fr. vol, 15,958, P 66.