CHAPITRE VIL
Arrivée de Leicester dans les Provinces-Unies. Situation officielle qu’il y occupa. — Louise de Coligny lui écrit. — Mémoire présenté à Leicester par les curateurs de la maison mortuaire du prince d'Orange. — Mort des quatre fils de d'Andelot et de René de Rohan, — Démarches de la princesse pour faire cesser la captivité d’Odet de Lanoue. — Le comte Jean perd sa femme ; lettre de condoléance écrite par la princesse. — La princesse, dans une lettre à Leicester, déplore la mort prématurée de Sidney. — Autre lettre d'elle à Leicester, rappelé en Angleterre. — La princesse se rend en Frise pour assister au mariage de l’une de ses belles-filles, Anne, avec Guillaume, Louis de Nassau. — A son retour de la Frise, elle écrit aux États de cette province, — Mort du prince de Condé. — Le roi de Navarre et le roi de France concluent un traité d’union. — Lettre du roi de Navarre à Maurice de Nassau, en faveur de Louise de Coligny et de son fils. — Subside accordé enfin par les États-généraux des Provinces-Unies à la princesse. — Lettre d’elle à Guillaume, Louis et à Maurice de Nassau.
Leicester débarqua, le 19 décembre 1585, à Flessingue où il fut reçu par Maurice de Nassau et par Sidney, à la tête d’un corps de troupes et par divers fonctionnaires civils. Tous l’escortèrent jusqu’à la demeure qui lui avait été préparée.
De Flessingue il se rendit à Middelbourg, à Dordrecht, à Rotterdam, à Delft, et à la Haye. Les banquets et les fêtes se succédèrent, en son honneur, dans ces diverses villes.
Quelle allait être la situation officielle de Leicester dans les Provinces-Unies, alors que la reine d’Angleterre en avait expressément refusé, non seulement la souveraineté, mais même le protectorat, et que cependant elle avait assigné au comte la mission, supérieure à celle de simple commandant des troupes anglaises envoyées avant son départ, ou venues à sa suite, de remédier aux défauts dont était entachée, selon elle,
la constitution des provinces, et d'opérer, au milieu d'elles des réformes financières et administratives ? On se demandait avec raison à quel titre Leicester pourrait normalement exercer une action quelconque sur la condition des Provinces-Unies, s’il ne représentait, au nom de la reine, ni un pouvoir souverain, qu’elle déclinait, n1 un protectorat qu'elle ne voulait pas assumer. Il fallait, de toute nécessité, dans l'intérêt des provinces, qu’une autorité nettement déterminée, fût conférée par elles au comte. Aussi, d'accord avec lui, le nommèrent-elles, le 24 janvier 1586, gouverneur général ; qualité qui impliquait l’ensemble des attributions suprêmes d’un chef d’État.
La reine d'Angleterre, quelque mécontente qu'elle fût de
cette solution, dans le premier moment, ne tarda pas à reconnaître qu'elle était, en réalité, le seul moyen régulier à l’aide duquel les Provinces-Unies pussent sortir de l’impasse dans laquelle elle les avait si impolitiquement placées, par l'étrange mission donnée à Leicester, laquelle était inconciliable avec le rejet soit d’un pouvoir souverain, soit d’un protectorat. La princesse d'Orange et Maurice de Nassau avaient, avant que Leicester quittât l'Angleterre , reçu de la reine Élisabeth des lettres exprimant la faveur qu'elle leur portait, ainsi qu à la maison du prince dont elle déplorait la perte. Arrivé en Zélande, le comte avait confirmé les sentiments bienveillants de sa. souveraie à l'égard de la princesse et de ses enfants et y avait Joint l'expression de ses propres intentions en leur faveur.
La princesse n'avait pu encore le voir, tenant à le remercier d'abord des gracieux cadeaux, qu'avant de s’embarquer, 1l lui avait fait parvenir, pour elle et pour Henri-Frédéric, elle lui écrivit de Middelbourg, le 9 janvier ! :
! MM. Marchegay et Marlet, Corresp. de Louise de Coligny, p. 28, 29.
«Monsieur, je n'ay point eu ce bonheur de voir Vostre Excel- «lence, depuis avoir reçeu les beaux portraits dont il vous a pleu «m'honorer, desquels ne pouvant faire à Vostre dite Excellence un «assez digne remerciement, je la supplierai de croire qu'ils seront «à Jamais tenus de moi pour un des plus chers et précieux «trésors de mon cabinet, et que Vostre Excellence n’en eust «sçeu faire don à personne qui en fit plus d'estime que je le ferai «toute ma vie. J’ay aussi, Monsieur, à vous remercier bien « humblement, pour mon fils, de la belle chaîne qu'il vous plut luy «envoyer par Monsieur de Sidney, à vostre partement. Je la lui «garderai avec la médaille du portrait de Sa Majesté dont il a plu «aussy à Vostre Excellence de lui faire présent, afin que, quand il «sera grand, 1l reconnoisse par là l'honneur que Vostre Excel- «lence luy a faict dès ses premiers ans ; qui luy sera, Monsieur, «une particulière obligation à Vostre service; volonté que «j'espère si bien graver dans sa petite âme, que, quand elle «sera capable de raison, je m’assure que ses effects rendront «tesmoignage et à Vostre Excellence et à tout ce qui luy appar- «tient, qu'il est vrai héritier de l’honneur, du respect et de «l’amitié que vous ont porté tous ceux dont 1l est issu.
«Je vous supplie, Monsieur, que vostre absence de ce pays «ne me prive de l'honneur qu’il vous a pleu me promettre de «vostre bonne grâce et que, suivant l'assurance qu'il a plu à «Vostre Excellence me faire, j’aye ce bonheur, par son moyen «d’estre reconnu de Sa Majesté pour très humble servante, «qui est un des principaux honneurs dont je suis ambitieuse et «dont je ferai à Jamais plus grande gloire. |
«J'ai esté très aise, Monsieur, d’avoir entendu comme il a plu «à Dieu d’avoir heureusement favorisé vostre voyage. J'espere «aussi qu'il aura continué à Vostre Excellence la sainte intention «en laquelle elle estoit, à son partement, de procurer tout bien «à ces pauvres pays, nonobstant les raisons qui la pouvoient
«émouvoir au contraire. Ce sera en cela, Monsieur, plus que «jamais que vous ferez recognoistre vostre vertu, qui en sera «louée de tous les gens de bien et de moi particulièrement «comme de celle qui sera à Jamais
« Vostre bien humble et affectionnée à vous faire service.
«A Middelbourg, ce 9 de Janvier. Louise de Coligny.»
«Monsieur, je vous supplie que, par vostre moyen je soye «favorisé des bonnes grâces de Madame vostre femme, à laquelle «je baise humblement les mains, et la supplie de croire que Je «suis fort désireuse de luy faire service.»
Rien de plus légitime, assurément, que l’empressement avec lequel la princesse d'Orange cherchait à prouver à la reine d'Angleterre et à Leicester combien leur protection lui était nécessaire dans les douloureuses circonstances qu'elle traversait ; et pour frayer d'autant mieux la voie à l'exercice de cette protecüon, elle voulut que la reine et son représentant dans les Provinces-Unies fussent, sans retard, parfaitement éclairés, sur la position obérée de la mère et des enfants. Le but qu'elle se proposait à cet égard pouvait être aisément atteint, par la production de renseignements précis que fourniraient des personnages dignes de toute créance, agissant dans l'exercice d’attributions solennellement conférées.
Tels étaient les curateurs de la maison mortuaire du prince d'Orange.
Ces curateurs, en vertu d'instructions en date du 15 janvier 15861, dont ils étaient porteurs, se mirent à l’œuvre et présentèrent, le 48 du même mois, à Leicester, un aperçu de l'actif et du passif de la succession du prince ?.
! Voir à l’Appendice, n° 7, le texte de ces instructions. * Voir à lAppendice, n° 8, le texte de cet aperçu.
Quelques jours plus tard, ils adressèrent au comte un mémoire dans lequel ils lui dépeignaient l’état de gêne et de privations auquel la princesse et ses enfants étaient réduits.
Voici les principaux passages de ce mémoire ! :
RES Comme lesdits curateurs, tant par diverses lettres «qu’il a pleu à sa majesté, de sa singulière grâce, escripre à madame «la princesse douayrière d'Orange et aussi à Monseigneur le «comte Maurice de Nassau, que par ce que, depuis la venue de « Vostre Excellence en ces pays, 1l a pleu à icelle déclarer, tant «à ladite dame princesse, qu’au seigneur comte susdit, ont bien «clairement connu la faveur et grande bénignité qu'il a pleu à sa «majesté, faire suivre, de tout temps par tant de bons effects... ;
«..... Et comme à l’occasion des grands frais et excessifs «despens que feu Monseigneur le prince a esté contraint de «supporter pour la défense et maintenement d’une si juste cause, «sa maison s’est, après son déplorable trespas, trouvée et se «trouve journellement, de plus en plus, en fort grande peine, «aïant Monseigneur le prince, de son vivant, à l’effect que dessus, «employé non seulement fort grandes sommes d'argent comptant, «avec tous les meubles, bagues et joyaux que le Seigneur Dieu «luy avoit concèdez aultant largement qu’à aultre seigneur de «sa qualité, aïant vescu de son temps, mais pardessus ce, son «crédit et celuy de ses frères et aultres parents, oultre la grande «perte des biens faicte par ledict seigneur prince fort iniquement «et contre tout droict et équité saisis et occupés, passé long- «temps, par le roy d’Espaigne et ceux de son party, lesdicts «curateurs ne peuvent délaisser de représenter très humblement «à Vostre Excellence, qu’à l’occasion de ce que dessus, ladite «dame princesse, et les sieurs et damoyselles, enfants délaissez «par Monseigneur le prince jusques à douze en nombre, de
! Archives de la maison d'Orange-Nassau, n° 2154.
194 LOUISEMDE CO LIEN:
«quatre divers mariages, demeurent non seulement sans moyens «suffisans pour les entretenir selon leur qualité et le lieu dont «ils sont issus, mais se trouvent aussi chargez d’un grand «nombre de dettes montans à bien grosses sommes de deniers «que feu Monseigneur le prince, pardessus l'emploi de tout le «sien, comme dict est, a esté contraint de contracter, tant à «cause des expéditions de guerre par luy faictes, qu'aultres «despens infinis par luy supportez pour le bien et advancement «des affaires de ces païs, ainsi que, par l’estat sur ce dressé et, «desjà passé quelques mois, présenté à Messeigneurs du Conseil «provincial de ces païs et conté de Hollande, il s’est trouvé et «vérifié, comme Vostre Excellence sera aussy très humblement «priée de voir par le sommaire dudit estat que, pour éviter «prolixité des écrits, lesdits curateurs luy présentent, joincte- «ment cestes; par lequel estat et ce qu’est ici représenté à Vostre «Excellence elle trouvera pardessus la cognoissance qu'elle à «des actions droictes et sincères de feu Monseigneur le prince, «qu'ayant toujours postposé son particulier pour entendre, au «général, il n’a jamais rien eu à cœur que l'avancement du «règne de Christ, fils du Dieu vivant, la délivrance de ces «povres pays, des misères, tyrannie, oppression et servitude «extrême de leurs ennemis, et les remettre en leur ancienne «splendeur et liberté, ayant cela toujours avec tout extrême «soing, labeur, diligence et vigilance poursuivi jusqu'à sa mort, «par laquelle il a faict cognoistre à toute la postérité la sincérité «et intégrité de ses intentions, n'ayant esté au pouvoir des «ennemis de Dieu, des siens et de ceulx de ceste patrie de se «prévaloir de luy, ny par flatteries, allèchemens ou promesses, «ny par la fureur de leurs armes, mais ont enfin, suyvant la «coustume de tous tyrans, eu leur recours à ung meurtre qu'ils «ont perpétré en sa personne, le plus cruel, inhumain et barbare «qui soit oncques esté ouï.»
«Et sçachant les curateurs susdits combien ce lamentable accident, par un acte si détestable survenu à ceste ancienne et «noble maison a, dès le commencement, esmeu la majesté de «la royne à compassion et pitié très grande, voyant tant de «petits enfans, non seulement privez d’un si vertueux et bon «père, mais aussy réduits à tant de difficultez et perplexitez, «cognoissant aussy la bonne volonté et entière affection et desir «de vostre Excellence, pour raisons ci-devant répétées, de se- «courir et ayder ceste désolée maison, en ce grand besoin ; c’est «cause, Monseigneur, que tant plus librement lesdicts curateurs «se sont advancez et ont prins la hardiesse de s'adresser à «vostre Excellence très illustre, pour luy représenter ce que «dessus, non pas pour renouveler les ennuis et douleurs que «vostre Excellence a reçeu et porte d’un si triste accident, mais «pour la supplier très humblement que, suivant le bon et grand «crédit qu'elle a vers sa majesté, pour madame la princesse «d'Orange, monseigneur le comte Maurice et ses frères et sœurs, «afin que sa majesté usant de sa bonté et bénignité naturelle, «il lui plaise faire cet honneur à ladite dame, audit seigneur «comte et à sesdits frères et sœurs, de prendre leurs personnes «et affaires en sa royale protection, et les aider, soustenir et «assister de ses royales faveurs et autorité, Suyvant mesme la «requeste très-humble que les députés de messieurs les États «généraux, ayant esté en Angleterre, par leurs articles présentez «à sa majesté, ont fait à icelle, et aussi à ce que ledit seigneur «comte a depuis remonstré et supplié à sa majesté et à votre «Excellence, par monsieur l’ambassadeur Davidson, et ce, par «telles voyes et moyens que, pour le soulaigement et bien de «ladite dame princesse, enfans susdits, et leur maison, sa ma- «jesté et vostre Excellence trouveront plus expédient et conve- «nable..…..
« Et comme la bonne et ferme amitié ayant, par cy-deyant esté
«entre vostre Excellence et feu Monseigneur le prince, et la- «quelle 1l a pleu à vostre Excellence, de sa bénigne grâce, «continuer vers sadite vefve et enfans sera d'autant pius «confirmée, s'il plaist à votre Excellence leur tendre la bonne «main, à l'effet que dessus, se peult icelle aussi asseurer que, «veuillans ladite dame princesse et ledit seigneur comte rappor- «ter toutes leurs actions à servir vostre Excellence et dépendre «entièrement de luy, ilz ne desireront rien plus, en ce monde, «que de recevoir l'honneur de ses nobles commandemens «elc., eic. »
Leicester ayant demandé aux curateurs de la maison mortuaire du prince de lui indiquer les moyens propres, selon eux, à libérer cette maison des charges dont elle était grevée, et à assurer à la princesse et à ses enfants les ressources qu'exigeait un entretien conforme à leur rang, ces curateurs s’empressérent de présenter, en février 1586, au comte un mémoire ! dans lequel, avec non moins de clarté que de fermeté, ils requéraient l'intervention de la reine d'Angleterre et celle de son représen- (ant dans les Provinces-Unies à l'effet :
1° De faire ratilier tout ce qui avait été ordonné et accompli par feu le prince d'Orange, en vertu du pouvoir dont les États, soit généraux, soit provinciaux l’avaient investi ;
2° De faire exonérer par les provinces des Pays-Bas, en exécution de la pacification de Gand, la maison mortuaire du prince et toute la maison de Nassau, des lourdes charges résultant des grandes levées faites pou la défense des intérêts soutenus par le prince ;
9° De favoriser, soit par voie d'échange de prisonnier, soit par toute autre voie, la libération du comte de Buren, fils aîné du prince défunt, et sa sortie d’Espagne;
! Voir à l'Appendice, n° 9, le texte de ce mémoire,
h° D’aider, vis-à-vis du roi de France, la maison de Nassau à retenir la souveraineté de la principauté d'Orange ;
5° D'aider également, vis-à-vis du même monarque et des cantons suisses, les comtes Maurice et Henri- Frédéric à rentrer en possession des biens, sis en Bourgogne, qui leur appartiennent;
6° D’agir auprès des États pour qu’en attendant le jour auquel les enfants du prince obtiendront la restitution des biens dont l'Espagne a spolié leur père, on leur attribue, jusqu’à due concurrence, des biens ecclésiastiques ou autres, dès à présent confisqués.
«Mais, est-il ajouté dans le mémoire, comme notoirement se- «lon qu’on entend, lesdites confiscations présentes ne pouront «équivaloir les pertes susdites, qui sont d'environ CLX florins «par an, et ne seront aussi suffisantes à l'entretenement de «Madame la princesse et enfans de feu Monseigneur le prince, «qu’il plaise à sa majesté, pour ceste cause, tenir la bonne «main et tant faire que, par la faveur et intercession de sadite «majesté, les États généraux, à présent en union, en consi- «dération des grands dommaiges et pertes souffertes et faites «par feu Monseigneur le prince en ses biens, comme dict «est, accordent et donnent à Madame la princesse et aux «seigneurs et damoyselles, enfans délaissez par son Excel- «lence, telle et si raisonnable somme de deniers par an, comme «pour. leur entretenement, selon leur qualité et le lieu dont «ils sont issus, se trouvera appartenir, pour en jouir dès main- «tenant, jusqu'à ce que, par autres voyes et moyens, lesquelz «par son Excellence et États généraux susdits pourraient «ey-après estre advisez, ladite dame princesse et enfans pour- «ront condignement estre récompensez des notables ser- «vices, grandes pertes et dommaiges de feu Monseigneur le «prince. »
7° Les curateurs insistent ensuite sur la nécessité, pour les états des provinces, de déclarer les biens patrimoniaux du prince, dévolus à ses héritiers, exempts, à toujours, de taxes, impositions et contributions ;
8° de décider qu'un titre d'engagement, quant à certains biens sis en Brabant, est, à raison de sacrifices faits par le prince dans un intérêt public, converti en un titre d'achat perpétuel.
Il est demandé ensuite par les curateurs :
9° que la reine invite les États de Hollande à attribuer à la maison de Nassau le droit de haute justice sur certains biens qui lui appartiennent, dans cette province ;
10° qu’on les invite également à consolider, entre les mains de la maison de Nassau, la possession de la ville de Gertruydenberg, à titre d'achat perpétuel ;
119 que la reine engage les États généraux à faire jouir les enfants du prince de la terre et du comté de Lingen, à titre de propriétaires.
Les curateurs disent, en terminant leur mémoire :
«Mais comme, par tous ces moyens avant dits, ladite maison «mortuaire ne sera secourue sitost que la nécessité le requiert, «pour lui conserver sa dignité, attendu la très grande presse «que font plusieurs créditeurs commençant, de tous costés, à «procéder par voye de justice, arrêts et autres rigueurs, pour «ausquels obvier et donner aucun contentement raisonnable «auxdits créditeurs, ladite maison a très nécessairement affaire, «pour le moins, de cent mille florins de Brabant, desquels les «curateurs supplient, en toute humilité, Son Excellence Mon- «seigneur le Comte de Leycester faire secourir ladite maison par «tels moyens que icelle sçaura mieux penser et adviser, que «lesdits curateurs sçauraient icy proposer. »
Ce mémoire, rédigé par des hommes honorables et perspicaces est d’une haute importance : il révèle un pénible état de choses,
duquel se dégagent, d'une part, la générosité des sentiments de Guillaume de Nassau, qui avait tout sacrifié, au service de son Dieu et de sa patrie, et, d'autre part, la situation navrante d’une mère et d'enfants, réduits à une vie de privations voisine du dénuement. De là, pour la patrie qui devait tant au prince, l’évidente obligation d’arracher sa veuve et ses enfants aux anxiétés d’une lamentable détresse.
Ici, nous ne saurions trop insister, à l'honneur de Louise de Coligny, toujours digne, sous le coup de l'épreuve, sur ce fait caractéristique, que les curateurs qui connaissaient son extrême délicatesse et suivaient ses inspirations, se gardèrent bien de demander pour elle et ses enfants, soit à la reine d'Angleterre, soit à Leicester, une assistance pécuniaire quelconque, et qu'ils se bornèrent à provoquer la simple mise en jeu de l'influence présumée que la souveraine et le comte pourraient exercer sur les États généraux ou provinciaux, quant à l’accomplissement des devoirs que les circonstances leur imposaient impérieusement à l'égard de la famille du prince.
Les curateurs avaient loyalement rempli le leur : qu’advint-il postérieurement à la remise de leur mémoire entre les mains de Leicester? rien n'indique à quelles démarches le comte, soit au nom de la reine, soit en son propre nom, se livra vis-à-vis des États pour stimuler leurs déterminations en faveur de la princesse et de ses enfants. Si, comme cela est probable, il les stimula effectivement, ce fut en vain; car les États, soif généraux, Soit provinciaux, quelque promesses qu'ils eüssent antérieurement faites à François de Chastllon et au duc de Montmorency, demeurèrent longtemps encore dans une . inexcusable incurie à l’égard de la veuve et des enfants du prince.
Aux soucis pécuniaires s’ajoutaient, pour la princesse, en l’année 1586 de réelles angoisses au sujet de quelques-uns de ses
parents et de ses amis. Elle ignorait le sort des uns, et elle eut le chagrin d'apprendre la mort des autres.
Inquiète d’être depuis longtemps sans nouvelles de ses frères François de Chastillon et d’Andelot, que Ségur, pensait-elle, pouvait avoir vus récemment en Languedoc ou en Guienne, avant de partir en mission à l'étranger, elle lui écrivit, en août ! : «je suys fort marrye que vostre voyage ne s'est advancé «pour passer par iCy, Comme Je l'espèrois, suyvant ce que j'en «avois entendu par quelques-uns qui venoyent d'Angleterre. «J'atendré de sçavoir de vos nouvelles par le retour du sieur de «Villiers. Je vous supplie me vouloir faire part de celles du roy «de Navarre, de madame sa sœur et de mes frères ; et faytes «estat, sy vous plaist, que là où j'aurai moyen de vous servir je «m'y employeré tousjours avec beaucoup d'affection. Etc., etc. ».
En traçant ces lignes, Louise de Coligny portait au cœur le deuil de quatre morts : ses cousins, les fils de d’Andelot venaient à une date voisine de celle de pâques, d'être tout à coup enlevés à son affection.
Un combat avait eu lieu, aux environs de Saintes entre un autre cousin de Louise, le prince de Condé, et Thiercelin, chef ennemi. Les fils de d’Andelot, volant au secours de Condé, avaient décidé de la victoire, mais à quel prix! tous, en quelques jours avaient succombé : l’un, Tanlay, à Saint-Jeand’Angely; deux autres, de Rieux et Sailly, blessés à mort sur le champ de bataille de Saintes; et le quatrième de Laval, à l'issue de la lutte, dans laquelle il avait accompli des prodiges de valeur ?. Frappé au cœur par la perte foudroyante de ses frères
* Lettre datée de Flessingue (Bibl. nat. mss. Ve Colbert, vol. 401, fos 351.)
* D’Aubigné (Hist. univ., ft, 3, liv. 1. chap. 3), après avoir parlé du combat de Saintes, ajoute : (ceux qui estimoient les choses plus à utile «qu’à l’honnesteté, estimèrent à grand heur le dommage que les réfor-
bien-aimés, de Laval n'avait pü leur survivre: une violente fièvre, éclatant sous le coup de ses déchirantes émotions, l'avait emporté, en {rois Jours !.
«més reçurent en vainquant, surtout de ce que le comte de Laval, ayant, «quelques Jours auparavant, perdu son frère Tañlaiï, vit encore finir les «deux autres entre ses bras, et en mourut de desplaisir. Ces quatre «frères étaient vrais enfans de d’Andelot, semblables de visage, mais «plus encore en probité, prudence et valeur. »
! Comment, en mentionnant la mort du comte de Laval ne pas rappeler ici la touchante lettre que sa veuve, Anne d’Allègre, reçut de Phi- «lippe de Mornay ? Madame, lui écrivait-il, le 24 mars 1586, la douleur «est trop grande pour la penser assoupir : il est plus séant d’y condou- «loir. Vostre perte est commune avec tous les gens de bien du royaume. «Le mal est que ce que chacun .en souffre ne rabat rien de vostre mal «particulier. De moy, madame, je puis dire avec vérité qu'il y a long- «temps que je n'ai reçu une si sensible perte, et si vous voulez con- «noiïstre combien j’honorais monsieur vostre mary, que j’aye cest honneur «d’estre commandé de vous en chose qui vous puisse soulager! j'estime, «madame que, pour le regard des amis et serviteurs, la plus humble «façon de pleurer, c’est de servir de tout leur pouvoir à ce qui survit «ceux qu’ils ont honorés vivants et à leur postérité. C’est le deuil, ma- «dame, que je veux prendre; et pourtant faites entier estat de mon «bien humble service, et disposés de moy comme de personne tout «acquise à vostre maison et affectée à tout ce qui attouche feu mon- «sieur vostre mary; car je le veux honorer et servir en ce qui reste de «luy et après luy; et tel que je lui ay esté, tel vous veux-je demeurer, «toute ma vie» (Mém. et Corresp. de Ph. de Mornay, in-4, 1624, t. Aer, p. 460). :
Vers le 15 avril 1586, Henri, roi de Navarre, écrivit à Mme de Laval : «Ma cousine, si je n’avois autant de regret en la perte qu’avons faicte de «feu mon cousin, vostre mary, que pas un de ses amys, il me semble que «j'aurois plus de sujet de vous en donner la consolation qui est néces- «saire; mais le mal nous est si commun à tous, l'amitié que nous lui «portions telle, et le besoin qu’il nous fait si cogneu, que chacun jour «nostre regret augmente, nous ressouvenant de sa valeur et du zèle sin- «gulier qu'il portait à la gloire de Dieu, oultre l’amitié et grande aflec- «tion qu’il m'avait monstrée» (Lettres missives de Henri IV, t. 2, p. 206).
La princesse d'Orange, pleurant la mort de ses cousins, allait-elle être condamnée à pleurer aussi celle de ses frères ? Voilà ce qu'en secret, elle se demandait avec effroi. Or, sil était, en réponse aux appréhensions dont elle ne pouvait se défendre, des paroles propres à les calmer, c’étaient bien celles, qu'un jour, Chastillon avait fait entendre, en présence des dangers auxquels il était exposé; les voici: «Ne savez-vous pas «que vous m avez laissé en la garde de Dieu, et estimez-vous, «après cela, que rien de mal me puisse arriver? Nos jours sont «comptés; nous ne pouvons allonger ni accourcir le cours de «nostre vie ; et ainsy vous ne devez rien craindre pour moy, car «Dieu m'a gardé jusqu'ici et me conservera encore, s’il luy plaît».
Sous l'égide de l'intimité qui avait uni l’un à l’autre, l'amiral de France et Soubise, s'était formée une étroite amitié entre les filles de ces deux grands hommes, Louise de Coligny et Catherine de Parthenay. Aussi, fut-ce pour Louise, si profondément affectée déjà par la perte récente de ses cousins, un pénible surcroît d'émotions que celui qui lui fut imposé, quand bientôt elle apprit que Catherine se trouvait désormais vouée, comme elle, à un douloureux veuvage, par la mort de René de Rohan. Des combats incessants avaient épuisé les forces de ce valeureux chef, qui s'était naguère couvert de gloire, au siège de Lusignan ; le profond chagrin que lui causait la mort des fils de d'Andelot lui porta un dernier coup, dont il ne put se relever. Il succomba, à La Rochelle, dans sa trente-sixième année, laissant à sa femme cinq enfants en bas âge, qui, plus tard illustrèrent, à des degrés divers, le nom de Rohan?.
! Voir notre publication sur François de Chastillon, comte de Coligny. 4 vol. in-8°, 1886, p. 234.
? «Ce funeste accident (la mort des fils de d’Andelot) arrivé en si peu «de temps, dans une des plus illustres maisons du royaume, et à des «seigneurs tous à la fleur de l’âge, causa, à ce que l’on croit, la maladie
On peut se faire une idée de l’austère épreuve imposée au cœur de Catherine de Parthenay, à l’ouïe de ces simples paroles que peu de mois après la mort de René de Rohan elle adressa à ségur 1: «....je désire entendre de vos nouvelles, tant pour «l’amitié que je me fais accroire que vous me portez, que pour «la consolation que je m'’attends recevoir de vous, en mes plus «grands ennuis, desquels après avoir esté fort diversement « visitée depuis que je ne vous vis, J'ai enfin reçu le plus grand «qui me pouvait advenir, qui est la mort de monsieur mon «mary, lequel m’asseure que vous aurez plaint autant qu'aucun «de ceux qui me font ce bien de m'aymer, ayant perdu en luy «un des meilleurs amis que vous eûssiez en ce monde. Ceste «extrème affliciion m'avait réduite en si piteux estat, m'ayant «causé, au partir delà, une fort longue maladie, quil nya «pas encore quinze Jours que je ne pensois m'en devoir jamais «du tout tirer. Toutes fois je crois que Dieu me veut encores «réserver en ce monde: Je le supplie que ce soit pour luy (SEL VIr. »
L’affliction de Louise de Coligny, quelque grande qu’elle fût alors, n’altérait en rien sa sollicitude pour l’infortune d'autrui. Celle du fils de Lanoue ne cessait de la préoccuper. Aussi, fitelle appel, de nouveau, en faveur du prisonnier, au zèle d'Hotman, qui pouvait, par ses instances auprès du comte de
«dont René, vicomte de Rohan, mourut bientôt après à La Rochelle, «dans sa trente-sixième année. C'était un homme d’une probité et d’une «candeur admirables. Il avait un grand crédit auprès du roi de Navarre «dont il était proche parent . . . . René était aussi très considéré parmi «les protestans. Il avait épousé Catherine de Parthenay, dame de Soubize, «femme d’un rare mérite, et, ce qui n’est pas ordinaire à son sexe, «aussi recommandable par son érudition, que par l'éclat de sa naissance «et par ses vertus.» De Thou, Hist, univ., t. 6 p. 646.
: Lettre du 14 septembre 1586, datée de La Rochelle (Bibl. nat. mss. Ve Colbert, vol. 402, fo 342).
Leicester, provoquer de la part de celui-ci, une démarche tendant à faire cesser la captivité d'Odet. Elle écrivit de Flessingue à Hotman, le 22 septembre! :
«Je veoy bien que vous avez fort favorable audience de vostre «maistre, puisque vous avés pris temps de luy parler des pri- «sonniers, et qu'il vous a donné si bonne response. Je mande à «Monsieur de Sidney les belles promesses que le baron de Ville «m'a faictes, touchant les prisonniers. Il veut bien que ce soit «à luy à qui j'en aye toute l'obligation, et non à son Excellence. «]l ne m'importe auquel des deux, et confesseray en avoir beau- «coup à l’un et à l’autre, pourvu que par ce moyen M. de Téli- «gny (Odet de Lanoue) ait sa liberté. Vous verrés par un extrait «de nouvelles que l’on m'escrit de France, lequel je vous «envoye, comme elle est mise en avant, d’un autre costé; mais «je sçay que Monsieur de Lanoue desireroit beaucoup plus tost «lavoir par le moyen des Anglais, que d'en estre tenu, en quel- «que façon, au duc de Lorrayne, comme vous l'avez pü voir «par la lettre que ledit sieur de Lanoue m'escrivoit, il y a quel- «que temps, dont je vous donne la copie, pour la montrer à «Son Excellence. Je vous prie prendre occasion sur ce subject «de luy en parler encore, afin que Son Excellence avise, s'il luy «plaist, à se servir desdits prisonniers pour cest effect, puisqu'il «luy plaist avoir l'honneur de la délivrance de cest honneste «homme ; je ne luy en ose escrire parceque je sçay qu'il a tant «d’occupations, que je craindrais d’estre appelée importune ; «mais je me fye que Monsieur de Leicester et vous sçaurés bien «trouver des occasions à propos pour y continuer vos bons «offices, comme je vous en prie.
«J’ay appris aujourd'huy, par une lettre de M. de Sidney, «comme Son Excellence et les Estats sont maintenant en voie
! Archives du ministère des affaires étrangères (de France). Collection des papiers de Hollande. Vol. 4. fo 203.
«d'accord. Je prie Dieu de tout mon cœur qu'ils en puissent «fayre un bon et irrévocable, car, à mon opinion, de [à dépend «le salut ou la ruyne de ce pays. |
«Monsieur Hotman, je n’entreprendrai point de vous répondre «sur l’endroict de Vostre lettre où vous tombez sur mes «louanges, car je ne pourrois. Ne disant la vérité qu’à mon «regret, je recognois en moy que je ferois tort à vostre juge- «ment, s'il est tel que vos paroles me le monstrent par vostre «lettre. Mais, pour ne blasphémer à l'encontre, Je veux croyre «que, lorsque vostre plume s’est pleue à me donner tant de «mérites, l’idée de quelque digne subject vous estoit représentée; «et, comme les beaux esprits, et doués de hautes perfections, «pensent ordinairement à ce qui peut leur ressembler, vostre «âme, saisie de ce dont elle est plus capable, ne s’est pü empes- «cher de m’attribuer, non ce qui est en moy, mais ce qui vous «semble qui y devroit estre, ayant cest honneur d'estre fille et «femme de deux personnages que, sans rougir, j'ose dire avoir «esté des plus grands de nostre siècle; et 1l y en a peu qui «puissent marcher de pair avec eux. Voilà d'où je tire ma gloire, «et d’où, si je suis digne de quelque louange, je la mérite. «Mais je finis ma lettre, après m'’estre recommandée bien affec- «tueusement à vostre bonne grâce; et prierai Dieu, Monsieur «Hotman, vous avoir en sa très saincte garde.
« Vostre bien affectionnée et bien asseurée amie,
« Louyse de Colligny.»
«P. S. Prenés garde par qui vous m'escrivés, car 1l me «semble qu'il y en a qui sont curieux de voir les lettres, si mon- «sieur de Sidney n’est près de Son Excellence, j'ay donné «charge que l’on vous baillast ce pacquet et luy ferés, s'il vous «plaist, tenir mes lettres, et regardés s’il vous aura esté donné «bien fermé. »
«J'ay reçu, mandait encore la princesse à Hotman, le 28 avril®, «la lettre que m'avez escrite par M. du Fay, que j'ay esté extrè- «mement aise de voyr, pour aprendre par luy beaucoup de «particularités de personnes que j'honore le plus en ce monde. «Il poursuit son voyage et, pour cest effect, partit hyer d'icy. I «s’atend que M. de Sidney le suivra bientost. Vous dites que «devez estre de la partie, au moins qu'en estes requis : Je vous «prie que ceste volonté-là vous pregne, et la donnés à M. de «Sidney de passer par icy, car il me semble, par la lettre qu’il «m'escrit, qu'il n’est pas résolu quel chemin il prendra. Pour «moy, il me semble qu'il n’en peut prendre d'autre que celui-cy; «et s’il faisoit autrement, je croiray que luy et vous fuyrés la vue «de vos amys. Ne permettés que je conçoive ceste opinion, et «croyés, je vous prie, que rien ne ma empeschée de vous «escrire, que le troublement d'esprit que j'ay eu des mauvaises «nouvelles de France; et ne me croyés, sy vous plaist, sy «manque de jugement, que je fasse porter la pénitence à ceux «qui n’en peuvent més des fautes commises par autruy.
«Je vous recommande toujours le prisonnier, et prie Dieu de «si bien inspirer M. le comte de Lestre (Leicester), qu'il continue «en la volonté que me mandés que pensés qu'il prendra, sy «Champagne ne fait autre démonstration d'entendre à l'échange «de Monsieur de Téligny; et s’il l’effectue, et qu’il luy plaise «le mettre entre mes mains, j'espère que nous en aurons meil- «leure fin, que s’il demeure en Angleterre. Je vous prie de ne «vous lasser en ceste poursuite, etc. »
A vingt jours de là, l'amiral J. de Nassau secondait les vues compatissantes de la princesse d'Orange au sujet d'Odet de Lanoue, en écrivant à Maurice de Nassau ? : «Je remercie très
! Lettre datée de Middelbourg, 28 avril 1586 (Archives de la maison d'Orange-Nassau, n° 2247). | Archives générales du royaume de Hollande.
«grandement Vostre Excellence de l’honneste offre qu’il luy plaist «de me faire pour M. de Téligny, lequel je ne puis obmectre de «recommander, tant pour l'amitié que feu Monseigneur mon «père a portée à M. de Lanoue, que pour ce que ledit sieur de «Téligny, oultre les vertus qui sont en luy, a esté fait prison- «nier, estant au service des Estats, du temps que j'avois cest «honneur d’estre chef du Conseil d’estat. Et d’aultant que j'ay «entendu que, depuis quelques jours, le sieur Martin Schuck à « pris quelques Espaignols, si aulcun se rencontrait de qualité, ou «bien qu'il fût en réputation pardelà, je supplie de rechef Vostre «Excellence ordonner qu’on ne parlera de leur rançon, sinon «qu’on traite aussi de celle dudit sieur de Téligny. »
D'autant plus compatissante pour les souffrances de l'âme chez autrui, que depuis longtemps elle connaissait par elle-même l’amertume de telles souffrances, et s’attachant, pour les supporter, à la recherche des consolations suprêmes, Louise de Coligny fut appelée, dans une circonstance solennelle, à prouver, comme maintes fois déjà elle l'avait fait, de quelle tendre sympathie elle savait, en femme chrétienne, entourer, au jour de l'épreuve, ceux qu'elle aimait.
Le comte Jean ayant perdu sa femme, elle s’adressa à lui en ces termes ! :
« Monsieur mon frère, il y a quelque temps que ma fille Made- «moyselle d'Orange m’avertit que, par quelque bruit elle avait «entendu qu’il avait plû à Dieu retirer à soy Madame ma sœur, « vostre bonne partie; et comme nous croyons le plus tard que nous «pouvons ce que nous craignons, aussy je n’ay voulu prendre «résolution de vous escrire, sur ce bruit incertain. Mais depuis «peu de jours ayant eu plus certain et particulier avertissement,
! Lettre datée de Flessingue, 29 juillet 1586 (Archives de la maison d'Orange-Nassau, n° 22#7).
«je n’ay voulu laisser aucune occasion , Monsieur mon frère, «pour vous assurer du ressentiment que J'ay eu de cette afflic- «tion. Car, combien qu'il ayt pleu à Dieu m’exercer en tant de «sortes de visitations, tellement qu’il sembleroit que je devrois «estre comme endurcie, si est-ce que je dois confesser mon infir- «mité estre telle, que les nouvelles afflictions me remectent «incessamment en mémoire les précédentes ; ce que je ne vous «dirai, Monsieur mon frère, pour vous renouveler vos douleurs, «lesquelles je ne doubte, vû le long temps, que vous n'ayez «modérées par la raison de la connoissance de la volonté de «Dieu, qu'il luy a peu imprimer en vostre cœur, mais parceque, «j'espère, ce vous sera quelque consolation et partie de conten- «tement, quand vous entendrés que vos amis et vos obligés, du «nombre desquels je me tiens, et des premières, ont aussi part «en votre afiliction ; espérant que ce bon Dieu, qui en tant de «sortes nous visite, nous donnera aussi, un jour, certaine et «assurée consolation, laquelle, ores que nous ne devions attendre «parfaite, en ce monde sujet à tant de vanités et changemens, «mais en un meilleur siècle, si est-ce que celuy qui nous con- «naît, et de quelle nature nous sommes, nous donnera, s’il luy «plait, quelque allégement, au milieu de tant d’afilictions. Je «vous supplie humblement, monsieur mon frère, me vouloir «honorer de vos lettres, desquelles j'attends deux fruits, l'un, «d’estre consolée de vous, et, en me consolant, que vous mesme «aussi recevrez consolation de celui qui en est le père et qui «nous à promis de ne nous point laisser orphelins et de nous «donner son esprit consolateur, lequel nous remplira, s'il Tuy «plaît, de toute consolation. |
«Au reste, je ne vous écris rien, monsieur mon frère, tou- «chant les affaires de cette maison et les miennes en particulier,
‘ Ces affaires élaient si iôin de s'améliorer, et la pénurie de la princesse éfait toujours telle, qu’elle avait récemment écrit à Huyghens que,
«d'autant que M. de Nymbourg, qui est l’un des cura- «teurs, el qui est personnage bien suffisant, vous en instruira «amplement, s’il vous plaît luy donner audience, comme je vous «en supplie, et luy dire, s’il vous plaît, vostre volonté sur l’ordre «que l’on y doit donner, car je vous assure qu'il est très néces- «saire d'y en mettre quelque bon. Ledit sieur de Nymbourg vous «assurera aussy de la bonne santé de vos neveux et nièces.
«Il me reste, Monsieur mon frère, de vous supplier me tenir «au nombre de vos plus humbles et affectionnées parentes et «amies, du tout dédiée pour vous honorer, obéir et faire ser- «vice, etc.
«P.S. Je vous supplie me permettre, Monsieur mon frère, «qu’en ce lieu, je baise les mains à ma fille, Mademoiselle Émi- «lie. Je ne lui écris point, parceque je crois qu’elle n’entend «pas le françois; mais je la supplie de s’asseurer qu'elle trouvera «tousjours en moy toute l’amitié et affection d’une vraie mère, «telle que je la supplie qu’elle me tienne et me reconnaisse tous- «Jours. »
La princesse, entretenant une correspondance suivie avec ses amis, avait soin de leur faire sentir le prix qu'elle attachait à leur activité épistolaire, en la stimulant par d’affectueuses paroles, telles que celles-ci: «Je vous prie ne vous ménager de m'es- « crire souvent; n'ayant chose plus recommandable que d’'en- «tendre des nouvelles de mes bons amis: c’est une grande «partie de ma consolation. »
si elle pouvait, par son intermédiaire, toucher le semestre échu de da pension que les États d’Utrecht devaient servir à Henri-Frédéric, «celui serait beaucoup de plaisir, et que le secours viendrait autant à «propos qu’elle le pourrait souhaiter» (Lettre datée de Flessingue, 4 juin 1586. — Archives de la maison d'Orange-Nassau).
‘ Lettre à Hotman, datée de Flessingue, 25 septembre 1586 (Bübl. nat.mss. f. fr, vol. 15,950, fo 25).
Trop souvent, hélas! lui parvenaient, soit de France, soit des Provinces-Unies, des nouvelles affligeantes. Il en fut ainsi, dans le cours de l’année 1586, où s’accumulèrent, pour elle, les sujets de deuil. A ceux dont il vient d’être parlé s’ajouta, en dernier lieu, la perte d’un ami que ses nobles qualités et son dévouement avaient rendu particulièrement cher à Louise, dans son infortune: nous avons nommé Ph. de Sidney. Grièvement blessé, le 22 septembre, au combat de Zutphen, il succomba, quelques semaines plus tard, à Arnheim. |
Profondément émue de sa mort, la princesse d'Orange adressa au comte Leicester ces lignes dans lesquelles se traduisaient en termes saisissants, ses regrets et sa sympathie pour l'oncle désormais privé d’un neveu qui n'avait cessé d'être, à son égard, un appui affectueux! :
«Monsieur, comme j'avoy dépesché mon maistre d’hostel, le «sieur de Foudoy pour aller visiter feu Monsieur de Sidney, de «ma part, et par mesme moyen le prier d’intercéder vers vostre «Excellence de m’accorder une requeste que je luy faisois, j'ay «esté advertie du trespas dudit sieur, lequel j ay déploré et «déplorerai toute ma vie, autant que si c'estoit mon propre «frère, pour raison de ses grandes et rares vertus, du service «qu'il faisoit et pouvoit faire à Sa Majesté, du suport que vostre «Excellence en avoit, en ses grandes affayres. Et d’aultant que «je m'estimay heureuse, en ceste misérable viduité, que Dieu «l’avoit adressé en ce pays, la vertueuse et honeste conversation, «duquel me faisoit porter mes ennuis plus patiemment, ce m'a «esté, Monsieur, une très dure nouvelle, que d’entendre Ia «perte d’un tel ami, et m'est une nouvelle affliction qui m'en «rafreschit d’autres du temps passé, qui ne pourront jamais
! Lettre datée de Flessingue, 3 novembre 1586 (notice de Mr Sybrandi sur quelques lettres écrites au comte de Leicester).