LOUISE DE COLIGNY. DT
«passer en mon cœur. Je n’en diray davantage à vostre Excel- «lence, craignant de renouveler la douleur que je m'’asseure, elle «avoit conçue d’une telle perte, et qui aura touché si avant «votre Excellence. Mais comme Dieu vous a faict la grâce, «Monsieur, d’avoir sa saincte cognoissance, aussy je le prie «qu 1l luy plaise donner à vostre Excellence consolation, selon la «grandeur de l’afiliction, et qu'il me donne aussy ceste con- «stance, qu’en renouvelant souvent, en mon cœur, la mémoire «de son amitié, je puisse, par ce moyen, rabattre une partie de. « la tristesse dont je suis remplie, d’avoir perdu un si bon et hono- «rable amy. »
"A la tristesse de la princesse correspondait celle de Ph. de Mornay, disant à Walsingham, beau-père de Sidney! : «J’ay sçeu la triste nouvelle de la mort de Monsieur de « Sidney. J’ay eu des travaulx et des traverses, en ce misérable «temps, mais rien qui m'ait tant percé le cœur, rien qui m'aït «plus vivement touché, ni en particulier, ni en public; Je l'ai «ressentie en moi pour vous et pour moy-mesme. Je le pleure «encore et le regrette, non pour l'Angleterre seulement, mais «pour la chrestienté. Dieu le nous a plainct, Monsieur, et peult- «estre parcequ'’il eûst mérité un meilleur siècle; mais certes à «nul pouvait-il mieux convenir qu'à cestuy-cy, si la volonté de « Dieu estoit de l’amender, c’est ce qui me faict désespérer de «mieulx, quand le bon s’en va, et la lie nous demeure; et c’est «trop aussi, en une année, d'en avoir perdu deux, je dis feu «Monsieur le comte de Laval et Monsieur Sidney, tels en leurs « personnes, tels à leurs amis, tels au public. Désormais je suis «tenté, ou de n’aimer personne, ou de haïr moi-mesme. Toutes- «fois je me résouds enfin de les aimer et honorer en tout ce qui «les touche, et veulx redoubler particulièrement vers vous, en
! Mém. et Corresp. de Mornai, éd. de 1824, t, 3, p. 488.
«affection, en honneur, en service. Faites-moi donc cest hon- «neur, Monsieur, de faire estat de moi, de plus en plus, et «concluons par ce mot : la volonté de Dieu soit faite. »
Vers la fin de l’année 1586, allaient s’accroître pour l’infortunée veuve de Guillaume de Nassau, les amertumes de l’isolement ; elle se voyait menacée de perdre l'unique appui qui lui restât dans les Provinces-Unies. |
Sous l'empire de circonstances politiques dans l'exposé desquelles nous n’avons pas à entrer ici, la situation de Leicester, au sein de ces provinces était devenue difficile; et Élisabeth le rappela provisoirement en Angleterre.
Avant qu'il y retournât, la princesse d'Orange convaincue que son absence serait préjudiciable aux intérêts publics et privés dont il s'était constitué le protecteur, conçut de vives alarmes, et les lui exprima dans la lettre suivante!, avec cet accent du cœur qui toujours s’alliait chez elle à celui de la r'AISON :
«Monseigneur, les bruits venus à diverses fois et par plusieurs «personnes, que vostre Excellence délibère sur un voyage en «Angleterre, m'ont esté si souvent répétés, que j'ay esté finale- «ment contrainte d’en croire quelque chose; ce qui m'a mise en «grand soucy, premièrement pour le général du païs et de «toutes les églises qu'il a pleu à Dieu recueillir en ces provinces, «d'autant que je ne puis comprendre comment elles auront «moïen, durant l’absence de vostre Excellence, de consister, «puisque par sa présence elles ne peuvent, sans grand’peine «et labeur, y subvenir. Mais, comme il est bien raisonnable, en «chose que je n’entends point, que je m’en remette à la résolu- «tion de plus sages que moy, aussy j'espère que la prudence et
‘ Lettre datée de Flessingue, 4 novembre 1586 (Brieven van forsten reyerings personen. — Archives générales du royaume de Hollande).
LOUISE DE COLIGNY. ap:
«sagesse de vostre Excellence, et l'expérience qu elle a eue des «affaires de ce païs remédieront, en quelque sorte, à tous dan- «gers qui pourroient survenir durant son absence, que ces «pauvres églises et pais n'en pourroient souffrir aucun dom- «mage. Ce néanmoins je ne laisseray d’avoir un soin continuel «qui m'excitera à prier Dieu pour la prospérité de Sa Majesté, « delaquelle je vois que tous gens de bien jugent que la nostre «dépend, et qu'il luy plaise mettre en son cœur de renvoyer «bientost vostre Excellence pardeçà avecq ceste autorité et «moyens, que nous puissions voir, sous sa conduite, l’estat de «ce pays restabli, et les ennemis de Dieu vaincus et confondus.
«Or, si l’estat public m’a donné juste occasion d’avoir grand «soucy, mon particulier, Monseigneur, et de mon fils, ne m'a «guères moins touchée; car, comme l’estat de la maison de feu «Monseigneur, mon mary, est assez cogneu à vostre Excel- «lence, et que je ne doy avoir honte de le confesser devant tout «le monde, puisque ses grands biens ont esté emploiez pour le «service de Dieu et de ces pays, et que par sa pauvreté reluit la «justice de laquelle il à esté couronné, de son vivant, et est «encores après sa mort, malgré tous ses ennemis et médisans, «toutesfois ceste gloire est accompagnée, à mon très grand «regret, d’espines engendrées par la pauvreté de moy princi- «palement et de ce qui me touche, laquelle néanmoins j'ay «jusques à présent, Dieu mercy, soufferte avec patience, tant «pour obéir à Dieu, et aussy pour raison de l'espérance par «moy conçue, suivant les lettres dont 1l avoit pleu à Sa Majesté «m'honorer, et les honnestes promesses qu'il avoit pleu à vosire «Excellence me faire, sur lesquelles je me suis reposée. Mais «maintenant que je vois que vostre Excellence est preste de «reprendre le voyage d'Angleterre, et que le temps m'a préci- « pitée en beaucoup plus grande nécessité que je n estoy lorsque «vostre Excellence est venue pardeçà, mesvient que les petits
ARR PE UE PRES Re Re un D: ne 4. METRE «moyens que je puis avoir de France me sont, partie ostés, «partie accourcis, par l’iniquité des guerres et des ennemis de «nostre maison. Je conoy que avec la pauvreté et nécessité qui «me presse, ce qui fait soustenir aucunement les misérables «avec espoir m'est aussi osté, tellement que je me sens sur- «chargée d’un second mal plus pesant beaucoup que le premier; «car, quand vostre Excellence sera partie de ce païs, je ne voy «personne à qui je puisse avoir recours; Car aussy J'avoy mis «entièrement mon espérance sur icelle, et, comme 1il me «semble, avec beaucoup de raisons.
«Premièrement, j'estoy bien informée de l’amytié et faveur «qu'il luy a pleu tousjours porter à toute nostre maison de «Chastillon et de Montmorency, et que plusieurs seigneurs de «ces deux maisons, en leurs nécessitez, avoient trouvé secours «et assistance en vous. Je sçavoys aussy l'amitié qu'il luy avoit «pleu porter tousjours à Monseigneur mon mary. Et finalement «il avoit pleu à Sa Majesté m'asseurer de sa bonne affection et «du commandement et charge qu'il luy avoit pleu donner à «vostre Excellence d’avoir moy et les miens en singulière «recommandation; et, ce que j'estime une grande asseurance, «il avoit pleu à vostre Excellence de le faire.
«Ces raisons me font suplier humblement vostre Excellence «d’avoir esgard à moy et à ce qui me touche, devant son parte- «ment de ces païs; car, après son départ, je perdray aussy toute «espérance d’estre aucunement secourue, et m'assureray d’estre «entièrement abandonnée.
«Et, parceque j'ay cherché et fait chercher par ceux qui me «portent affection et à la mémoire de feu Monseigneur mon «mary, quels moyens se pourroient trouver pour me secourir, «puisque les affaires de Messieurs les Estats sont tels qu'ils «ne peuvent satisfaire, comme ils sont tenus et obligés, de «recognoistre les grands services de feu Monseigneur, et que
«leur puissance est de beaucoup inférieure à leur bonne volonté, «j'ay trouvé qu'il ne reste autre moyen que des confiscations «des biens de ceux qui tiennent le party contraire au nostre, sur «lesquelles me semble plus raisonnable que moy et mon fils «ayons quelque assignation; chose usitée, de tout temps, quand «la guerre à esté entre le roïaume de France et ces païs, estans «les seigneurs mis en possession des biens, les uns des autres, «afin que la fidélité qu'ils portaient à leurs princes et païs ne «leur füst tant préjudiciable que de perdre leurs biens sans «aucune récompense !, ce qui me fait humblement requérir «vostre Excellence, voire je prends la hardiesse sur sa bonté, «de l’importuner qu'il luy plaise, avant son partement, non «seulement de recommander, mais aussy de faire effectuer que «je sois asseurée de quelque partie, pour moi et mon fils,
1 Un précédent de ce genre se rencontrait dans la famille même de Louise de Coligny. — La faveur royale, qui avait élevé son aïeul paternel, le maréchal de Chastillon, à de hautes fonctions dans l’armée, alla jusqu’à lui assurer, pour la conservation de son patrimoine, une protection exceptionnelle. La guerre contre les impériaux avait compromis le sort de divers biens dont il était propriétaire, dans l’étendue de contrées alors soumises à la domination de Charles-Quint : Aussitôt François Ier attribua, à titre de dédommagement, au maréchal, jusqu’au recouvrement de l’entière possession des biens appréhendés, la jouissance de la principauté d'Orange et de ses dépendances, qu’il avait, de son autorité souveraine, fait saisir, ainsi que d’autres biens situés en France, sur Philibert de Châlons, pour punir ce prince d’avoir déserté la cause royale et servi celle de l'ennemi. Le monarque français avait, au moment de la mort du maréchal de Chastillon, continué à sa veuve la jouissance de la principauté d'Orange, par décision du 30 novembre 1522. Quelques années plus tard, l’empereur ayant, lors de la reprise des hostilités, sequestré, au sein de ses États des terres et sommes appartenant à la maréchale de Chastillon, François [er concéda à celle-ci, à titre d’indemnité, le revenu du treillis du Châtelet de Paris, que Charles-Quint avait possédé jusqu'alors (V. du Bouchet, Preuves de l’histoire de la maison de Coligny, inm-fol., p. 345). |
«laquelle je ne demande excessive ni respondante à la gran- «deur des biens que nous perdons; mais aumoins que je «puisse par ce moyen éviter ceste maladie qui est la plus «extrème, c'est pauvreté. Car, combien que jusqu'à présent «jaye essayé d'entretenir la dignité de la maison à laquelle «j'ay eu cest honneur d'estre alliée, je voy maintenant que «ma principale estude doit estre à éviter pauvreté et néces- «sité.
«En second lieu, sy vostre Excellence juge que les grands et «trop connus services de feu Monseigneur méritent quelque «chose, qu'il plaise à vostre Excellence déclarer à Messieurs les «Estats de Hollande qu’elle n’entend point que le peu de biens «qui reste à cesle maison, qui est surchargée de grandes «dettes qui se manifestent, tous les jours, ainsi que m’aver- «tissent les Curateurs de la maison mortuaire, soit encore «chargée d'impositions aucunes; car je suis advertie qu elles «sont telles, de jour en jour, que les impositions estant payées, «ne resterait presque aucune chose pour subvenir ny à moŸ, ny çà aucun de la maison.
«S'il plaist à Vostre Excellence donner ordre à ces deux «points, devant que de partir, elle obligera infiniment moy et «les miens et toute la maison à elle, pour juste service ; de quoy «je la supplie très hurablement, et me tenir, moy et mon fils, «en ses bonnes grâces, elc., etc.»
Leicester partit pour l'Angleterre. Rien n'indique que, soit avant son départ, soit durant son absence, il ait été fait droit par lui personnellement, ou par les États généraux, sur un seul des deux points que la princesse avait, ainsi qu’on vient de le voir, signalés comme pouvant en une certaine mesure, sauvegarder ses légitimes intérêts et ceux de ses enfants.
Leicester revint, en juillet 1587, reprendre ses fonctions de gouverneur général dans les Provinces-Unies ; mais les dissenti-
ments qui s’y étaient antérieurement élevés entre lui et les États généraux s’accentuèrent avec une force nouvelle et paralysèrent à tel point l'exercice de son autorité, que la reine d'Angleterre, s’élevant contre les États généraux, auxquels elle adressa de véhéments reproches, crut devoir à la fin de l’année, le rappeler définitivement.
Inutile de déterminer ici la part de responsabilité imcombant à chacun dans l’âpre conflit dont il s’agit. Une seule chose est à constater, savoir; qu’en présence de ce conflit regrettable, la princesse se trouva de plus en plus délaissée.
Les effets de l’abandon dont elle était victime devaient se faire sentir longtemps encore; et, pour les subir, non seulement sans murmure, mais même avec une entière résignation, elle puisa dans la foi qui l’animait une force et une constance qu’on ne saurait assez admirer.
Fortement éprouvée dans ses affections de famille par la longue série de deuils imposée à son cœur, elle s’attacha avec une énergie d'autant plus grande, au petit nombre d’êtres chéris, sur lesquels de près ou de loin, elle pouvait encore étendre sa sollicitude.
De ce nombre était Mademoiselle d’Andelot, sa cousine, dont elle déplorait le douloureux isolement, en France, depuis la mort de ses frères. En attendant qu’elle eut, comme cela arriva plus tard, la satisfaction de la posséder auprès d'elle dans les Provinces-Unies, elle chercha à lui créer, dans sa patrie, des relations affectueuses. Elle y réussit, en partie, par l’intermédiaire d'Hotman qu, de son côté, avait à cœur de mettre la princesse et sa cousine en rapports directs avec une femme des plus recommandables, Madame de Riche, de laquelle il faisait le plus grand cas.
Deux lettres de Louise de Coligny à Hotman nous mettent sur la trace du début de ces rapports,
La première est ainsi conçue: |
«Monsieur Hotman, quand je nevous aurais autre obligation «que celle que je reconnais par vos lettres que me donnés, en «me souhaitant amye et aymée de Madame de Ryche, cela seroit «suffisant pour me faire confesser à jamais d'en estre fort tenue ; «car, certes, j'ouïs tant recommander le mérite de ceste dame, «que je me tiens fort heureuse de la part qu'elle me promet en sa «bonne grâce, et fort obligée à ceux qui luy ont donné enviede «m'aymer. Je sçay que vous êtes de ceux quy m’y ont le plus «aydé. C’est pourquoy bien sincèrement je vous en remercie, «et vous prie de continuer à m'y entretenir. Ma cousine «d’Andelot m'’escrit tant de louanges d’elle et tant de courtoysies «qu’elle en reçoit, que cela m’augmente encores de beaucoup «la résolution que j'ay prise de l’aymer et honorer.»
La seconde lettre? contient ce passage : «J’ay esté très ayse «d'entendre la démonstration de la bonne amytié faicte par «Madame de Ryche à l'endroit de Mademoyselle d’Andelot, ma «cousine, qui m'oblige avec elle, envers ladicte dame de le «recognoistre et l’en remercyer, comme j'espère faire bientost «en luy escrivant. Et cependant je vous prye lui en faire dès à « présent mes remerciemens et l’assurer de ma part, que j’auroy «toujours son amytié et bonne cognoissance autant affectionnée «et désirable, que de personne que je pourrai recognoistre m'en «donner subject ; en quoy je vous prye l’entretenir et l’en assu- «rer fermement de ma part.»
L'une des belles-filles de Louise de Coligny, Anne de Nassau, venait d’épouser, en novembre, son cousin germain, Guillaume- Louis, Stathouder de Frise, fils aîné du comte Jean. Leur union,
! Archives du ministère des affaires étrangères (France). (Collect. des papiers de Hollande, vol. 4, fo 209.
? Archives du ministère des affaires étrangères (France). (Collect. des papiers de Hollande, t. 4, fo 199).