LOUIS DE COLIGNY
à la conclusion de laquelle la princesse s'était vivement intéressée, motiva de sa part un séjour en Frise, où les nouveaux époux lui témoignèrent par un accueil affectueux, le prix qu'ils attachaient à sa présence.
Lorsqu'elle les eut quittés et qu’elle fut revenue à Middelbourg, elle écrivit au comte Jean, son beau-frère ! :
«Monsieur Junius m’est venu voir, à son retour d'Angleterre «et m’a fait entendre qu'il retourne en Allemagne, en espoir de «vous aller voir à Dillembourg. J’ai été bien-aise d’avoir ce «moyen de vous écrire et vous faire entendre de ma santé et des «petits enfans qui sont avet moy, estant assurée, pour l'amitié «qu’il vous plaît de nous porter, que vous le prendrez à gré.
«Quant à moy, je suis, Dieu merci, en bonne disposition selon «le corps, estant toutes fois en perpétuelle sollicitude pour le «général de l’église de Dieu, qui a tant d’ennemis et si peu de «support humain, et pour le particulier de mes parens et bons «amis, qui sont en continuel danger, tant en ce pays qu'en «France; espérant néanmoins, que Celui qui est nostre père «commun nous assistera contre l'espoir des hommes.
«Quant à mon fils, il se porte bien à présent, Dieu merci, «après avoir eu quelque peu de maladie, à nostre retour de «Frise. Aussi font mes petites filles, lesquelles deviennent «grandes et bien apprises.
«J'ai laissé Monsieur le comte Guillaume? en bonne santé, «quand je suis partie de Frise; j'espère que vous en aurez «nouvelles plus certaines.
«Je vous supplierai, pour la fin, Monsieur mon frère, de me «continuer et à mon fils vostre bonne amitié, de laquelle je fais «tant d’estat, que je n’estime avoir rien acquis de plus grand
! Leltre du 20 janvier 1588 (Archives de la maison d'Orange- Nassau, n° 2247.
* Guillaume, Louis de Nassau.
990 | LOUISE DE GOLIGNY.
«en l'alliance qu’il a pleu à Dieu que j'aye eue en vostre maison, «etc. etc.»
Les États de Frise, à la suite du séjour fait dans cette province par la princesse d'Orange, lui envoyèrent, pour son jeune fils, un présent, dont elle les remercia en ces termes empreints de la dignité des sentimens de la veuve et de Ja mère | :
«Messieurs, j'ay reçu l’honneste présent que Messieurs vos «deputés, qui sont à La Haye, ont donné à Monsieur de Villiers «pour présenter à mon fils; duquel je vous remercie humblement, «principalement pour deux raisons : l’une est que, n'ayant moy «ny mon fils mérité aucune chose de vous, je reconnois que «vous avez voulu honorer en la personne de mon fils la mémoire «de feu Monseigneur et mari; qui me rend très obligée à vous «en rendre service; l’autre raison est que je sais que. par tel «présent vous avez voulu, de bonne heure aiguillonner mon «fils à prendre le chemin de l'honneur et de la vertu, afin que, «croissant en âge, il croisse aussy en affection de s’employer «pour vostre service et du pays, à l'exemple de Monsieur son «père et de ses autres parens; ce quiime donnera aussi, «Messieurs, occasion, selon mon pouvoir, de le nourrir et «eslever en ceste volonté, comme estant la chose que plus je «désire de voir, si Dieu m'en fait la grâce, et ce aussi, avec son «aide, que j'espère de faire, puisque je n’ay meilleur moyen de «vous faire connoistre le desir de m’employer pour le service «général du pays et du vostre en particulier. »
Au milieu des anxiétés qui l’assiégeaient, «tant pour le général «de l’Église de Dieu , que pour le particulier de ses parens et bons «amis,» la princesse d'Orange reçut la nouvelle d'un événement que rien n'avait pu lui faire pressentir, et dont la funeste gravité
‘ Lettre du 3 juin 1588. Corresp. de Louise de Coligny, loc. cit. p. 13. |
la frappa au cœur : Condé venait de mourir subitement le 5 mars
1588, à Saint-Jean-d’Angely. La mort de ce prince était attribuée à un empoisonnement, auquel, disait-on, des personnes de son entourage immédiat n'étaient pas étrangères; tragique dénouement d’une noble existence, maintes fois traversée, dans la brièveté de son cours, par d’amères épreuves !
À tant de crimes, ayant en peu d’années, ravi à Louise les principaux membres de sa famille, s’ajoutait ainsi un autre crime qui creusait, à ses côtés, un nouveau vide. L’amiral, son père, Louis de Bourbon, son cousin, Téligny et Guillaume de Nassau, ses deux maris, avaient succombé sous les coups des assassins ; d'Andelot et Odet, ses oncles avaient péri, de la main: des empoisonneurs; et maintenant mourait victime de ces derniers, Henri de Bourbon. Quel surcroît de deuil imposé à la princesse, si profondément atteinte déjà dans ses affections intimes.
Perdre Condé, c'était pour elle, perdre l’ami de son enfance el de sa jeunesse, celui qu'elle considérait et chérissait comme un frère aîné, et qui, à bien dire, l'était; car l’amiral avait fait du fils de Louis de Bourbon et d'Éléonore de Roye son enfant d'adoption.
Et non seulement cela : mais, en pleurant la mort de Condé, comme celle d’un membre de sa famille auquel elle était étroitement attachée, Louise pleurait aussi la perte de l’un des plus fermes soutiens de la cause des réformés français, d’un prince chrétien qui, jusqu’à son dernier soupir, était demeuré fidèle aux pieux enseignements de son admirable mère et à l'exemple d’un dévouement dont, après elle, Louis de Bourbon avait donné des preuves éclatantes.
Le roi de Navarre lui aussi pleura la mort de Condé ; mais, que ne l’imita-t-il, comme fils! Or, on ne le sait que trop, un jour vint plus tard, jour néfaste pour Louise de Coligny, comme pour ses coreligionnaires, où Henri, avec une légèreté de cœur
et une facilité de concessions, que rendaient inexcusables les solennels avertissements et les judicieux conseils d’amis dévoués, sacrifia à de faux calculs politiques les suprêmes recommandations d’une mère telle que Jeanne d’Albret, et déserta sa foi.
Dans les rangs des réformés, les regrets causés par la mort de Henri de Bourbon furent unanimes et durables.
«Longtemps, dit d’Aubigné, sur ce point, le parti des «réformés sentit cette perte, comme d’un prince pieux, de bon «naturel, libéral, d’un courage élevé, imployable partisan, et qui «eust esté excellent capitaine pour les armées reiglées et floris- «santes; car ce qui lui manquoit, aux guerres civiles, estoit, «qu'estimant la probité de ses gens à la sienne, il pensoit les «choses faites quand elles estoient commandées. »
« De Thou? est plus explicite : « Henri de Bourbon, écrit-il, né «d’un père renommé pour son courage, ne dégénéra point «des grands exemples qu’il lui avait donnés; également brave «et plein d'humanité, ferme et d’une affabilité admirable, «prudent et libéral, grave et éloquent, il avait tout le'mérite «qu'on peut souhaiter dans un prince : il ne lui manquait qu'un «peu de bonheur ; mais la fortune lui fut toujours contraire, et «depuis le premier instant de sa naissance jusqu'à celui qui «termina ses jours, à l'âge de trente-cinq ans, ilse vit sans «cesse en butte à des revers.»
Sujet de deuil pour les réformés et leur chef, la mort de Condé fut un sujet de joie sauvage pour les ligueurs. «Le peuple de «Paris, qui était alors occupé à gagner le jubilé que le pape «venait d'accorder, fit des réjouissances, à la nouvelle de cet «accident, persuadé que cette mort était un coup du ciel, et que « c'était à ses prières que Dieu avait accordé la fin imprévue de «cet ennemi de la religion, car les prédicateurs de la ligue ne
L Hist. univ., t. 5, livre {e°, chap. 22.
AHietSUnipe "10: 180:
LOUISE DE COLIGNY. Da:
«donnaient pas d'autre nom à ce prince. Les gens sages, de leur «côté, convaincus que, dans cette guerre, il s'agissait moins «des intérêts de la religion que de ceux de l’état, ne pouvaient «s'empêcher de regretter un si grand homme qui, dans les «circonstances où le royaume se trouva par la suite, aurait pu «devenir défenseur de la nation.
Défenseur de la nation ! tel était le titre que pouvait, pour sa part, revendiquer et que justifia par ses actes le roi de Navarre, dans la lutte engagée contre lui et ses partisans par des ennemis acharnés. Loin de se laisser abattre, il se montrait plus ferme que jamais, en adressant à des hommes investis de sa confiance ces paroles : «Les accidens et inconvéniens passés ont redou- «blés en moy le courage, le zèle et la diligence. Chacun est bien « résolu ?.»
Nul assurément ne l'était plus que François de Chastillon, parmi les membres du conseil privé du roi de Navarre et parmi ses lieutenants. Il le prouva, en accomplissant, dans le courant des mois d'avril et de mai 1588 de brillants faits d'armes auxquels la princesse sa sœur fut heureuse d’applaudir. Du fond de sa retraite, elle tenait ses regards constamment fixés vers la France, où s’accomplissaient des événements d’une gravité exceptionnelle, devant réagir sur la situation de son frère et sur celle du roi de Navarre. |
Les réformés y étaient de plus en plus menacés.
Paris avait, en mai, sa journée des barricades, la ligue imposait, en juillet, à une royauté avilie l’édit d'union ; et, en octobre, s’ouvraient à Blois, les séances d’une assemblée affublée du nom d'États généraux.
De ENOU ESA Univ te ED ETS
? Lettre du roi de Navarre à Ségur, du kavril 1588 (Bibl. de l'Institut de France. Fonds Godefroy, vol. 261).
Ce fut alors que s’éleva avec force contre les votes émis et à émettre par ces étranges élats une assemblée générale des réformés qui, du milieu de novembre à celui de décembre, siégea à La Rochelle. |
Le roi de Navarre, qui l'avait convoquée et qui la présidait, adressa au roi de France une requête dans laquelle, à ütre de représentant et de protecteur de ses coreligionnaires, dont la ligue avait juré l’extermination, il réclamait la liberté religieuse, la restitution des biens confisqués, et, en tant que de besoin, la convocation d’un concile national. A ces chefs de réclamation s’ajoutait une protestation formelle contre tout vote qui aurait été ou serait émis en sens contraire par les États tenus à Blois.
L'assemblée de La Rochelle, sans se faire illusion sur le sort réservé à une requête qui, en tout cas du moins, témoignait de son énergie à soutenir des droits imprescriptibles, s’apprêtait à faire face aux dangers de la situation. Elle prit toutes les mesures défensives que commandaient les circonstances et en assura l’exécution avec un tel soin, qu'aucune de ces ‘mesures ne demeura sans effet.
Dans les derniers jours de décembre, Blois devint le théâtre d’un crime accompli par les ordres et sous les yeux de Henri LIT : le duc de Guise fut assassiné. |
Ce crime, dans lequel Henri avait espéré trouver un moyen de délivrance personnelle, eut au contraire pour effet d’aggraver sa situation, en excitant chez les ligueurs, dans les provinces comme à Paris, un redoublement de fureur qui se traduisit par des imprécations, des complots, des insurrections et des prises d'armes, bientôt suivies d’hostilités menaçantes.
Quelle était, en regard de la situation si fortement compromise du roi de France, celle du roi de Navarre? Loin de subir un amoindrissement quelconque, elle tendait à se dégager peu à peu des dangers et des énormes difficultés qui l’enserraient.
En même temps que, dans le conflit des passions déchaïnées, devait, à dater de janvier 1589, grandir le rôle de Henri de Navarre, celui de Chastillon, à ses côtés, devait aussi. se développer dans de plus larges proportions que par le passé, et, cette fois, principalement au centre de la France.
Maitre de Maillezais, de Saint-Maixant, de Niort, de Loudun, de Thouars et de Châtellerault, le roi de Navarre s’avança jusqu'à proximité de Blois, où Henri IT s'était réfugié, après la dissolution des États généraux. Il espérait attirer à lui ce dernier, une fois qu'il se serait convaincu de l'impossibilité de. traiter avec Mayenne, insolemment proclamé par la ligue Lieutenantgénéral de l’état royal:et royaume de France.
Henri de Bourbon, afin de frayer la voie à un rapprochement entre lui et Henri ITT, publia un manifeste dans lequel il protestait de son dévouement aux intérêts supérieurs de la France, de ses sentiments bienveillants pour le monarque à la souveraineté duquel attentaient des sujets factieux, et de son désir de voir prédominer, dans les esprits, des idées de pacification et de support mutuel.
Contraint de quitter Blois, où il ne se sentait plus en süreté, Henri IIT se réfugia à Tours; mais 1l ne tarda pas à s’y voir pressé, d’un côté, par l’armée de Mayenne, prête à envahir ce nouveau lieu de refuge, et, de l’autre, par l’armée du roi de Navarre, menaçant Saumur.
Son anxiété était grande. Ce fut alors que, pour l'en délivrer, Henri de Bourbon lui tendit une main qui eût dû être immédiatement saisie avec gratitude, et qui pourtant ne fut, après des tergiversations, acceptée qu'avec froideur. En effet, là où un traité de paix et d'alliance eût seul dü sceller, dès le premier moment, la réconciliation des deux beaux-frères, Henri IT ne voulut admettre qu'une trève d’un an, dont, le 3 avril, il signa les articles avec Duplessis-Mornay, envoyé de Henri de Bourbon.
Aux termes de ces articles, le roi de Navarre s’engageait à n’employer ses armes qu’au service du roi de France, à lui remettre les villes, places et châteaux dont il s'emparerait pendant la guerre, et à ne pas entraver l'exercice de la religion catholique. En échange de ces engagements, il n’obtenait qu’une ville et un pont sur la Loire, Saumur.
Ce fut pendant le séjour qu'il fit dans cette ville, en avril, que le roi de Navarre donna à Louise de Coligny, son amie d'enfance, une preuve signalée de la constante affection qu’il lui portait.
Connaissant, soit par elle-même, soit par Chastillon, le désir qu'elle éprouvait de rentrer dans sa patrie et d'y élever son fils, il n’hésita pas à seconder les intentions de la princesse, en adressant à Maurice de Nassau la remarquable lettre que Voici | :
«Mon cousin, vous sçavés combien et moy et tous les gens de «bien de France avons d'obligations à la mémoire de feu mon- «sieur l’admiral de Chastillon ; et moy particulièrement j'en ay «tant reçeu ?, que j'estime à bonheur quand je me puis employer «pour le servir, en quelque sorte.
! Lettres missives de Henri IV, t. 9, suppl. p. 660.
? Saint-Simon a caractérisé en termes élevés le patronage qu’exerça Coligny sur le jeune fils de Jeanne d’Albret. «Henri, dit-il, eut pour «maistre le plus sage et le plus honneste homme de son temps, le plus «grand capitaine, le plus adroit à tirer parti des événemens les plus «facheux et à relever son parti de ses chutes et de ses plus grandes «pertes; le plus habile à le tenir uni et à parer à tout ce qui pouvait «le diviser ; enfin le plus désintéressé, le plus prudent, le plus aimé et «le plus estimé d’un parti dont il fut toujours l’âme et le soutien le plus «autorisé chez les étrangers, dont il savait s’appuyer pour des secours et «des négociations, le plus considéré du parti contraire, le plus générale- «ment respecté et admiré pour ses vertus. Tel fut l'amiral de Coligny, «si peu heureux, et si digne de l'être, et d’un meilleur parti; qui fut le «conducteur des premières années d'Henri, et dans les armes et dans Îa
LOUISE DE COLIGNY. nr
«Sa fille, vostre belle-mère, a esté, dans le commencement «de son âge, nourrie avec la feue royne, ma mère, aussi chière- «ment que ma sœur et moy, qui estions tous ensemble. Quand «je n’aurois aultre suject d’avoir soin d’elle, cela m'y obligerait ; «et je vous assure que ses frères m'ont faict tant de services et «si grands, que leur considération y ajouterait beaucoup, si de «moy-mesmes je ne m'estimois tenu de faire, en son endroit, «ce que son père a faict au mien.
«Tant que mon cousin, son mari, a vescu, je ne men suis «point empesché, sachant bien qu’elle estoit en lieu où, pour «manière de dire, son contentement luy ostoit et le besoin et la «mémoyre de tous les amis qu'elle avoit jamais eus. Depuis, «Dieu le luy ayant osté, et avec luy tout ce qui luy pouvoit «plaire dans la demeure de vos provinces, j'estime qu'elle à «raison de desirer son retour, et je reconnois que c’est à moy à «l’assister en cela, m’estant bienseant, puisque je puis plus que «tous les siens, que j'en aye plus de soin aussy. C'est pourquoy, «mon Cousin, je vous en ai voulu escrire avec tant d'affection, «pour vous prier que, puisqu'elle a esté reçue en vos pays avec «honneur, qu'elle en sorte aussy avec honneur, selon le rang et «la qualité que vos prédécesseurs et les siens ont tenu.
«Je sçay que, n'ayant plus ce qui seul l’avoit conduite en vos «terres, elle a occasion de se desirer près de ses parens et en «lieu où je puisse luy faire connoistre combien j'estime le bien «que j'ay reçeu de leurs mains; mais, pour qu'à ce que j'ay «entendu, vostre conseil pourroit faire quelque difficulté sur la
«politique . . . Heureux ce prince d’avoir été sous la discipline du plus «avisé capitaine, du plus sage et du plus honnête homme de son temps, «mais qu’il eut le malheur de perdre, presque en mème temps que la «reine sa mère, c’est-à-dire, à la Saint-Barthélemy, où ce grand homme «fut si indignement massacré, pour l’ouverture de cette abominable tra- «gédie; et Henri IV n'avait pas dix-neuf ans!» (Écrits inédits de Saint-Simon, t. 4.)
«personne de son fils, vostre frère, que J'entends estre si cher à «la mère, que c’est chose inséparable, j’ay exprès voulu vous «escrire ceste lettre en sa faveur, pour vous assurer, mon cousin, «que j'estime tant vostre amitié, et j'en reconnois avoir utilité «si évidente que, ni pour elle, ni aultre quelconque, Je ne «vouldrois permettre que mon autorité servist contre vous, «dans vostre estat d'Orange où elle desire se retirer, et que «Jamais je ne souffriray qu'elle ny son fils y puissent rien entre- «prendre contre vostre volonté.
«Et quant à ce qui touche vosire frère, j'estime, au bas âge «où il est, qu’il n'y a personne qui en puisse avoir plus de soin «que la mère. Je crois encore que, quand Dieu voudroit qu'il «grandist avec moy, que vous ne luy plaindriez pas ceste «nourriture. Toutefois je vous assure et vous promets, et à ces «deux promesses je vous donne ma foy et ma parole jusqu'ici si «soigneusement conservée, que je le vous renvoyeray, veuille «la mère, ou non, soudain qu'il aura l’âge de douze ans, ou «plustost encore, si vous le demandez aussi.
«Je voudrois que vous füssiez si bon fils, qu'il vous prist «envie de l’accompagner jusqu à la Rochelle. Je m'assure que «vous vous y trouveriez si bien, que, pour trois ou quatre mois, «nous vous ferions oublier vos marécages. Croyés, mon cousin, «que j'ay très grande envie de vous voir, et qu'aujourd'hui je «vous tiens pour un des meilleurs amis que j'aye, et de qui «j'espère le plus d'assistance, un jour; ce que je dis, pour «beaucoup de considérations, mais principalement afin que vous «me teniés {ousjours pour :
«Vostre très affectionné cousin et plus sincère amy
«de Saumur, le 26: «Henry.
«d'avril 1589. »
LOUISE DE COLIGN Y. 999
Rien n indique quelle fut la nature de l'accueil fait à cette lettre par Maurice de Nassau et par les personnages officiels, tels que membres de son conseil, ou membres des États généraux, auxquels, ainsi que cela est fort probable, il en communiqua tout au moins la substance. On ignore d’ailleurs en quels termes fut conçue [a réponse qu'il dut adresser au roi de Navarre.
Ce qui est certain, c’est qu’en cette circonstance, la gratitude de Louise de Coligny envers le roi de Navarre fut à la hauteur des généreux sentiments qui avaient inspiré la démarche de celui-ci, quelque infructueuse qu’elle dût demeurer, en présence de la force d'inertie opposée par les hommes politiques des Provinces-Unies à la réalisation du projet conçu par la princesse de quitter ces provinces avec son fils.
La même force d'inertie s’opposait encore, en avril 1589, à l’accomplissement du devoir patriotique de délivrer la veuve de Guillaume de Nassau et ses enfants des angoisses d’un état voisin du dénuement, dans lequel elle et eux languissaient depuis cinq années. La preuve en est dans les légitimes doléances que la princesse faisait entendre alors au comte Jean, son beaufrère !. R
«..... Pour toutes nouvelles, lui écrivait-elle, je: diray que «vos petites nièces et mon fils, vostre petit neveu, se portent «bien. Il a esté, tout cet hyver, fort malade de fyèvres ; mais, «à cette heure, il commence à se bien porter. J'espère que Dieu «me conservera ce gage que j'ay si cher de Monseigneur son «père : c’est toute ma consolation et unique plaisir. Vous serés «assez informé par d’autres de ce qui se passe en ces quartiers, «où de nouveau nous avons fait une perte bien grande, en la
‘ Lettre du 28 avril 1589, datée de Middelbourg (Archives de la maison d'Orange-Nassau, n° 22472,
«ville de Gertruydenberg !. Vous sçavez quel intérest cela aporte «à ceste mayson, qui certes est réduyte maintenant à tel point, «que je ne sçai plus comment les enfans et moy aurons moyen «de nous entretenir selon l'honneur de la maison. Dieu y veuille «pourvoir par sa bonté; et certes nous en avons bon besoimg.»
Le lamentable état que signalait cette lettre s'était prolongé depuis trois mois et demi, lorsque, dans l'espoir d’y mettre un terme, les curateurs de la succession du prince prirent sur eux de recourir aux États généraux des Provinces-Unies.
On lit dans les procès-verbaux des séances de ces États les mentions suivantes ? : |
Séance du 14 août 1589 : «Le membre du conseil Brun- «ninck et le maître des comptes Pyl, curateurs de la succession «de son Excellence, de haute mémoire, ont comparu à l’assem- «blée et représenté les difficultés financières de Madame la prin- «cesse d'Orange pour subvenir à l'entretien de son fils, le comte «Henri-Frédéric, à raison de ce que ses biens en France sont «séquestrés, et de ce que les revenus de la succession ont'dimi- «nué, par la perte de Geertruydenberg; priant les États de vou- «loir prendre en considération ces circonstances, et, eu égard «aux services rendus par son Excellence, de haute mémoire,
1 Maurice de Nassau écrivait au comte Jean, le 17 mai 1589 : « Vous «aurez desjà assez entendu le meschant tour que nous ont faict les gens «de guerre qui ont esté en garnison en la ville de Geertruydenberg, «ayant si traitreusement vendu et livré ladite ville à nos ennemis ; et «pouvez juger, monsieur mon oncle, oultre la perte que le pays faict par «le moyen de la dite ville, le grand dommage que cela apporte à mes- «sieurs mes frères et à mesdemoiselles mes sœurs et à moy; cependant, «toutesfois, puisque pardessus tant d’autres pertes qu’avons faictes, il «plaist au seigneur Dieu nous visiter en ceste sorte, nous le prenons «patiemment, ainsi qu'il nous vient de sa main» (Gr. v. p'e corresp. 2e série, t. 4, p. 100. — Voir ibid. p. 117, 118, une lettre de Marie de Nassau au comte Jean, du 20 septembre 1589, sur le même sujet).
* Archives générales du royaume de Hollande.
« d'accorder à la princesse quelque subside, afin qu'elle puisse «subvenir à son entretien, selon sa dignité. » |
Séance du 18 août 1589 : «Ayant délibéré sur la demande «présentée par les sieurs Brunninck et Pyl, au nom de Madame «la princesse d'Orange et des demoiselles ses filles, les États «accordent, sous réserve du consentement des provinces res- «pectives, à son Excellence la princesse d'Orange, pour son en- «tretien, ainsi que pour celui du comte Henri-Frédéric, une «somme de six mille florins, et, pour l'entretien des demoiselles «de Bourbon, trois mille florins; pour une fois. »
Séance du 4 septembre 1589: «En ce qui touche le subside «alloué à. Madame la princesse d'Orange et aux demoiselles de «Bourbon, la résolution définitive est retardée, à raison de ce «que les députés n'ont pas encore reçu le consentement de leurs «commettans.»
Tandis que l'exécution de la mesure réclamée, à si juste titre, par les curateurs de la succession était ainsi retardée, au détriment des parties intéressées, la princesse avait recours à l’intermédiaire de Huygens pour obtenir «de Messieurs d'Utrecht » le payement d’un arriéré de la rente qu’ils devaient à Henri-Frédéric. Elle disait à ce dévoué correspondant! : «Je vous fais «ceste requeste et vous prie ne vous lasser en ceste poursuite, «laquelle je vous recommande autant et plus qu'auparavant j'ai «fait, pour le besoin que j'ai d'être promptement secourue d’ar- «gent.» |
Les États généraux consignèrent enfin dans le procès-verbal de leur séance du 11 avril 1590, que «les députés des provinces «de Hollande, Zélande et Utrecht avaient accordé le subside,
! Voir ses lettres à Huygens des 18 janvier, 12 février, 10 mars, 12 et 16 avril 1590 (Corresp. de Louise de Coligny, loc. cit., p. 46, 47, 48, 49).
«au nom de leurs commettans, et que ceux de la NriSe ne «l'avaient accordé qu'avec une réserve !. »
Quelle était cette réserve? on l’ignore. Toujours est-il que la portion contributoire, afférente à la province de Frise dans la somme de neuf mille florins due à la veuve et aux enfants du prince d'Orange, était pour elle et eux une ressource tellement nécessaire que la princesse, pour en obtenir le payement, crut devoir faire appel à l'intervention officieuse de son neveu Guillaume-Louis, qu’elle estimait et affectionnait au point de se dire familièrement sa tante et mère. |
«Monsieur mon fils, lui écrivit-elle le 2 juin 45902, j’eusse «esté extrêmement ayse que l'occasion se feust présentée et que «l’estat de vos affaires et de vostre gouvernement eüst permis, «que nous eüssions eu ce bien de vous voir icy ; mais puisque, «par la lettre que vous m'avez escrite par le sieur de Reswick, «je voy que cela ne peut estre encore, ce m'est beaucoup de «contentement de cognoistre qu'il vous plaist me continuer en «vos bonnes grâces, lesquelles je tiens infiniment chères, et «tascheray de me les conserver par tous les services-que pouvés «attendre d’une mère qui vous ayme, honore et estime de tout «SON CŒUr. |
«Je vous manderois les bonnes nouvelles que nous avons de «France, n’estoit que je sçay bien que Monseigneur le comte, -«mon fils, ne faudra de vous en faire part.
«II me reste donc de vous dire que mes filles, mon fils et moy «nous portons bien, grâces à Dieu, pour ceste heure, et tous «ensemble, Monsieur mon fils, nous vous supplions de vouloir «employer vostre crédit envers Messieurs de Frise, à ce qu'il
{ Archives générales du royaume de Hollande.
? Lettre datée de Middelbourg (Archives de la maison d'Orange- Nassau, n° 22472).
«leur plaise de nous vouloir accorder et payer leur part de la «somme de neuf mille florins, qu'il pleust à Messieurs les États «généraux nous accorder, il y a un an passé. C’est peu de chose «pour eux, et pour nous ce sera beaucoup, en l’estat où il a «pleu à Dieu me réduyre, qui est tel, que je ne reçoys rien, «depuis deux ans, de mon bien de France, pour le misérable «estat où ce pauvre royaume est réduict; et c’estoit le principal «bien de quoy je m’entretenois et mon fils, depuis la mort de «feu Monseigneur et mary; car de ceste maison j'en ay retiré «fort peu, et, depuis quelque temps, rien du tout; de façon, «Monsieur mon fils, que ceste partie de Messieurs de Frise, «bien que petite, nous servira beaucoup ; qui me faict vous sup- «plier, encore un coup, vous y vouloir employer; et, après vous «avoir baisé les mains de la part de vos petites cousines, de «vostre petit cousin, et de moy, je prieray Dieu, Monsieur mon «fils, vous donner heureuse et longue vie.
« Vostre humble et bien affectionnée tante et mère, à vous «faire service.
. «Louyse de Colligny ».
Le même jour, 2 juin 1590, la princesse exprimait à Marie de Nassau ! sa sollicitude maternelle, en ces termes touchants :
«Mademoiselle ma fille, je ne vous puis dire le contentement «extrême que ce me fut, il y a quelques jours, de recevoir de
‘ Archives de la ville d'Amsterdam. — Gette lettre du 2 juin 1590 avait pour suscription : Çà Madamoyselle d'Egmont.» Marie issue du mariage de Guillaume de Nassau avec Anne d’Egmont, était alors désignée sous le nom de Mademoiselle d'Egmont, qu’elle portait depuis la mort de sa cousine Françoise d’'Egmont, au sujet de laquelle elle avait écrit, de Middelbourg, le 8 juillet 1589 au conseiller d'état de Matinesse (Archives de la ville d'Amsterdam) : «j'ay esté bien marrye d'entendre, «par celle que vous m'avez escrite, le trespas de feue madamoiselle «d’Egmont, ma très chère et bien-aimée cousine etc. »
«vos lettres, pour avoir appris par iceiles que vous estes, grâce: «à Dieu, en meilleur estat que vous n'avez esté; bien que «j'eüsse appris ces nouvelles de plusieurs endroits, comme c’est «chose que je suis fort curieuse d'apprendre, si est-ce que vos «lettres m'ont plus contentée que tout ce que j'en avais appris «d’ailleurs. Or, je prie Dieu de tout mon cœur vous rendre «bientost vostre santé aussi parfaite qu’elle vous l’est souhaitée «par celle qui vous jure qu’elle desire vostre bienheur (bonheur) cet repos, à l’égal du sien propre. J’ay esté longtemps sans «vous oser escrire, craignant de vous mettre en peine de me «vouloir répondre ; et encore vous supplieray de ne vous donner «ce travail, que je sais bien qui ne serait pas propre à vostre «mal ; mais bien vous fais-je requeste de donner charge à quel- «qu'un de ceux ou celles qui sont près de vous de m'advertir «de vostre estat; car croyez, madamoiselle ma fille, que celle «mesme qui vous à mise au monde, si elle y estoit encore, ne «seroit pas plus desireuse d'en entendre des nouvelles que moi, «qui, pour ne vous occuper davantage, vous baise humblement «les mains, et prie Dieu, madamoyselle ma fille, vous donner «heureuse et longue vie ».
Non moins fidèle amie que tendre mère, la princesse d'Orange fit parvenir à Hotman, qui venait de perdre son père, la lettre suivante, empreinte d'une sympathie dont l'expression fut accueillie avec gratitude ! : |
«Monsieur Hotman, j'ay esté extrêmement marrie d’avoir «appris la perte que vous avez faite d’un si digne père, perte «à laquelle je participe, le regrettant comme un des meilleurs «amys de toute ma mayson et de moy particulièrement ; ce qui «me donne double obligation à vouloir du bien à ce qui luy est
! Lettre du 9 juin 1590, datée de Middelbourg (Archives du ministère des affaires étrangères (France); Collect. des papiers de Hollande, vol. 4, fo 201,
«si proche que vous ; car, outre celuy que je vous voulois, à «cause de vous mesme, jy ajouteray, à ceste heure, la bonne «volonté que je portois au père, de quoy le fils sera héritier ; de «façon, qu’en vostre perte, vous faictes ceste acquisition. Il est «yray que je confesse qu'elle ne mérite qu'en fassiés grand cas. «Je suis accompagnée de tant de malheur, que je suis inutile et «à moy et à mes amys, et nay peu Jusques icy vous donner «que des paroles; mais croyés qu'elles produiront des effects, «toutes les fois que me vouldrés employer pour vous faire «plaisir. En parlant à vous, je parle aussy à madamoyselle «Hotman, puisque vous n’esies qu’un mesme cœur. Je desire «que vostre chemin estant à Basle!, s'adresse par icy; mais «j'ay bien opinion que le doux air de France vous attirera. «J’espère que vous vous souviendrez cependant tous deux, que «vous avez en Zélande une de vos meilleures amies ».
Louise de Coligny parlant, dans sa lettre ci-dessus reproduite, du 2 juin, au comte Guillaume-Louis, de bonnes nouvelles qu’elle avait reçues de France, faisait allusion aux récents succès obtenus par Henri de Bourbon, à la suite de graves événements qui s'étaient accomplis en France depuis son arrivée à Saumur, en 4589 ; événements et succès dont la sommaire indication doit trouver place ici.
t Hotman père était mort, à Bâle, le 12 février 1590.