‹ Louise de Coligny princesse d'OrangeChapitre 19 sur 64 · CHAPITRE VIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIIL

Lutte soutenue contre les ligueurs par le roi de Navarre, devenu roi de France. — La princesse d'Orange stimule en faveur de ce monarque le zèle des Provinces-Urnies. — Noble attitude de François de Chastillon, et services qu'il rend à Henri IV. — Désertion de Charles de Coligny. La princesse d'Orange s’efforce de le faire rentrer dans la voie du devoir, y réussit et obtient pour lui le pardon du roi. — Mission confiée par Henri IV au vicomte de Turenne. — Importante correspondance de la princesse avec le vicomte, — Lettre d’elle aux États généraux, afin qu’ils subviennent aux exigences de sa situation et de celle de ses enfants. — Elle demande conseil à Ph. de Mornay, pour la direction des études de Henri-Frédéric. — Elle quitte la Zélande et s’installe à La Haye, avec ses enfants. — Mort de son beau-frère F. de Lanoue. — Mort de son frère, François de Chastillon.

Depuis la signature de la trève en avril, Henri III, mal conseillé par ses courtisans, observait vis-à-vis de Henri de Bourbon une étrange réserve qui était loin de faire présager une réconciliation, cependant très désirable, entre les deux beauxfrères. |

Peu à peu Henri [IT en vint à sentir la nécessité de cette réconciliation. En conséquence, il convia Henri de Bourbon à une entrevue fixée au château de Plessis-lez-Tours. Là eut lieu entre les deux rois un entretien dans lequel la loyauté et la fermeté de décision de l’un gagnèrent la confiance de l’autre. A dater de cet entretien, Henri de Valois ne songea plus qu'à s'appuyer sur Henri de Bourbon avec qui il venait de conclure une sérieuse alliance, que dictait l'évidence d’une entière communauté d'intérêts.

En cet état de choses s’imposait aux deux beaux-frères l’urgente nécessité d'agir. Concentrer promptement les troupes dont ils pouvaient disposer, marcher à leur tête sur Paris, y écraser la ligue et y rétablir l'autorité royale : tel fut le plan qu'ils arrètèrent entre eux et dont ils s’occupèrent de préparer l'exécution.

Toujours diligent, le roi de Navarre, laissant Henri IT à Tours, se porta aussitôt au-devant de son infanterie qu'il avait rappelée du Poitou, et ne tarda pas à détacher de sa suite le fidèle Chastillon, en le chargeant de remplir auprès du roi de France, dans son isolement momentané, une mission de vigilance, qui allait, sous la pression des événements, se transformer instantanément en une mission de salut. En effet, surpris dans Tours par les troupes du duc de Mayenne, Henri II füt tombé entre leurs mains, si n'étaient accourus pour le dégager et repousser les assaillants, Chastillon et quelques autres chefs.

Deux brillants succès remportés, à peu de jours d'intervalle, par Chastillon et par Lanoue, ouvrirent aux deux rois le chemin de Paris. Vers le milieu de juin, leur armée se mit en mouvement et s'empara de Gergeau, de Gien, de la Charité, de Pluviers, d’Étampes, de Poissy et de Pontoise.

Maîtres du cours de l'Oise, les deux rois prirent position sur les rives de la Seine, depuis Argenteuil jusqu'à Vaugirard. Chacun d’eux établit son quartier général sur un point intermédiaire, savoir : Henri, LIT à Saint-Cloud, et Henri de Bourbon à Meudon. |

Toutes les mesures étaient prises pour livrer assaut à Paris, le 2 août, lorsque, le 1° du même mois, Henri ITF fut frappé par le couteau d’un assassin, et expira le lendemain, entre 2 et 3 heures du matin. dt

Les lois fondamentales du royaume appelaient Henri de Bourbon, en sa qualité de premier prince du sang, au trône de

France, que la mort du dernier des Valois laissait vacant. Mais, avant de pouvoir occuper ce trône, que d'obstacles n’avait-il pas à surmonter ; les uns provenant des ligueurs, les autres suscités par plusieurs des hommes qui alors les entouraient !

À dater du 2 août, de nombreuses défections que Henri de Bourbon ne pouvait empêcher, éclaircirent, de jour en jour, les rangs de son armée et lui enlevèrent la possibilité de prolonger utilement son séjour devant Paris. Ne prenant conseil que de lui-même, mais guidé par une sagacité militaire et politique dont les faits démontrèrent bientôt la justesse, il scinda hardiment son armée en trois corps distincts, envoya l’un en Champagne, sous les ordres du maréchal d’Aumont, l’autre en Picardie, sous céux du duc de Longueville, et, à la tête du troisième, il se mit en marche, le 46 août, pour la Normandie, où il comptait, en s'appuyant à la mer, être rejoint par les troupes que la reine d'Angleterre lui avait promises.

D’Aumont et Longueville devaient provoquer, à l’appui de leurs efforts, le concours de la noblesse appartenant à chacune des provinces dans lesquelles ils se rendaient, et se tenir prêts, avec leurs troupes, à rallier, au besoin, celles que le roi commandait en Normandie. Henri ne disséminait donc, en apparence, ses forces, que pour les concentrer ensuite, d'autant plus efficacement, qu'elles se seraient rapidement accrues de divers contingents, dans les provinces occupées par elles. Son plan était ainsi très judicieusement conçu, puisque la disjonction momentanée des éléments de son armée ne tendait, en réalité, qu’à leur accroissement, en vue d’une cohésion ultérieure dont il se prévaudrait en temps opportun.

En arrivant à Dieppe, il y fut chaleureusement accueilli, s’assura des localités voisines, et se prépara à soutenir la lutte contre Mayenne qui s’avançait avec une armée trois fois plus forte, numériquement, que l’armée royale.

Le 21 septembre se livra la bataille d’Arques. Le succès était vivement disputé de part et d'autre: Chastillon le fixa à un moment décisif, en faveur de l’armée royale, par le renfort qu'il lui apporta, en accourant de Dieppe, avec cinq cents hommes ürés de la garnison du Pollet, et en écrasant, sous son attaque impétueuse, une partie des forces ennemies, dans le retranchement qu'elle occupait.

Il ne s’en tint pas là; car, lorsque Mayenne, battu à Arques, tenta, trois jours après, un dernier effort contre le Pollet, il échoua devant la résistance opiniâtre que lui opposa Chastillon.

Quand, à quelque temps de là, le rot, arrivé sous les murs de Paris, voulut s'emparer des faubourgs de la rive gauche de la Seine, Chastillon enleva, de vive force, le faubourg Saint-Germain. Ces faubourgs, qui tous furent pris, ne devaient pas, d’ailleurs, rester longtemps en la possession du roi. Leur occupation n'était que le résultat d’un simple coup de main par lequel Henri se contentait de préluder au siège qu'il se proposait d'entreprendre, alors seulement qu'il aurait à sa disposition un ensemble imposant de forces dont 1l était encore dépourvu, toutefois, 1] ne voulut pas quitter sa position devant Paris, sans y offrir le combat à Mayenne, qui le refusa.

Henri se replia sur Tours, où avait été transféré le siège du parlement, et ne quitta cette ville que pour entamer et diriger, dans l'hiver de 1589 à 1590, une campagne qui devait lui servir à étendre ses conquêtes en Normandie.

Dès les premiers jours de janvier 1590, Chastillon, par ordre du roi, était en route pour le Languedoc, où 1l devait s’occuper de lever des troupes destinées à renforcer l’armée royale. Tandis qu’il était aux prises, dans cette province, avec des diflicultés dont il finit par triompher, le roi continuait sa campagne d'hiver.

Il s’avança dans la Normandie centrale, dont il se rendit maître, détruisit, en mars 1590, à Ivry, l’armée des ligueurs ;

et s'emparant de Mantes, de Melun, de Montereau et de Provins, il se dirigea sur Paris.

Le 12 mai, il fit attaquer les faubourgs Saint-Denis et Saint- Martin par Lanoue; ce valeureux chef fut au cours de l’action, grièvement blessé, et dut céder à la vigoureuse résistance qui lut était opposée.

Avant de renouveler une attaque à force ouverte, le roi s'attacha, en attendant des renforts, à resserrer de plus en plus le cercle d'investissement de Paris.

La Trémouille et Turenne amenèrent sous les murs de la capitale quelques troupes tirées du Poitou et de la Guyenne, et Chastillon arriva en même temps du Languedoc, à la tête de quinze cents fantassins et de quatre cents cavaliers.

Pendant ce temps la princesse d'Orange, qu'une correspondance suivie avec l’entourage immédiat de Henri de Bourbon tenait au courant des événements de chaque jour, combinait ses efforts avec ceux de Maurice et de Justin de Nassau, pour décider les États généraux des Provinces-Unies à accorder. au roi de France le secours d’un certain nombre de navires!. Son intervention purement officieuse dans les négociations ue eurent lieu à cet égard fut couronnée de succès.

On peut juger de l’ardeur qu'elle apportait au service du roi par ces lignes, adressées le 17 juillet et le 6 août à Maurice de Nassau? :

Voir sur ce point : {° Lettre de Lanoue à Maurice, du 21 juin 1590 (Gr. v. p'e corresp. 2e série, t. 4er, p. 440; 20 lettre de Mornaï à Maurice du 22 juin 1590 (Archives générales du royaume de Hollande, et Gr. v. pre, 2e série, t. 1er, p. 141); 3 lettre de Dufay à Maurice, du 26 juin 1590 (Gr. v. p'e, 2e série, t. 4e, p. 149).

* Archives de la maison d'Orange-Nassau, n° 22471 et Archives

générales du royaume de Hollande : Brieven van Vorsten Regerings personen.

LOUISE DE COLIGN Y. 241

17 juillet : « Monsieur mon fils, vous entendrez par Monsieur «de Nassau! toutes les particularités de son voyage. Il me reste «à vous supplier de vouloir tenir la main, que promptement il «soit pourveu à deux affaires dont il vous parlera : l’une qui «touche le service du roy; en quoy vous l'obligerez fort, si vous « faictes que Messieurs de Hollande luy accordent ce qu'il leur «demande, comme Messieurs de Zélande y sont bien disposés «pour leur part, lorsqu'ils sçauront que c'est vostre volonté et «celle de Messieurs les Estats. Ce sera un service fort à propos «à Sa Majesté, et de quoy particulièrement il vous sçaura fort «bon gré. Et certes 1l vous oblige à affectionner, à bon escient «ses affaires, vû qu'il est si désireux dé la prospérité des vostres, «et avec tant de bonne volonté d’y aider. L'autre point vous «touche et vostre maison; et puisque Dieu vous fait la grâce de «vous ouvrir ce moyen, je vous Supplie, ne soyez point pares- «seux d'y entendre. Monseigneur vostre père en eust bien faict «son profict, comme je m'asseure que vous ferez aussy, consi- «dérant combien vous et vostre maison y avez d'intérêt. Si «vostre petit frère avoit dix ans davantage, 1l vous serviroit en «cela et en autre chose. Je vous supplie, Monsieur mon fils, de «commander à ceux de vostre conseil que les dépesches en «soient bientost faictes; et remettant à Monsieur de Nassau à «les solliciter encore davantage, je prie Dieu, etc. »

1 L'amiral Justin de Nassau. Il venait de voir, en France, Lanoue et Mornai, avec qui il s'était concerté. Mornai écrivait à Maurice, le 22 juin 1590 : «j'ai parlé confidemment à Monsieur de Nassau (Justin) de plu- «sieurs choses. Vous les entendrez mieux par sa bouche, tant y a que «le chef de nos confusions et l’auteur des vostres est tout un. Et pour tant «ne seront pas loin de mesmes remèdes. En passant, je luy ay discouru «de quelque nombre de navires qui seroit nécessaire au roy, par vostre «moyen, pour empescher une descente par la Meuse, à vous, à l’Angle- «terre, et à nous» (Archives générales du royaume de Hollande et Gr. v. p'° corresp. 2e série, t. 4er, p. 141).

6 août 1590: «Monsieur mon fils, je suis très aise que «vostre fort soit achevé. Je le suis fort aussi de la bonne espé- «rance que vous avez que les estats accorderont au roy la « demande qu'il leur faict des navires. À ce que j'entends, il n’y «aura nulle difficulté de ceste part icy; mais le tout est d’user «de diligence; à quoy je vous supplie tenir la main, comme «aussy à la dépesche de M. de Saldaigne, lequel se plaint fort «de la grande longueur dont on lui use, etc.»

Alors que Louise de Coligny et François de Chastillon soutenalent avec énergie la cause du roi de France et celle des réformés français, un coup terrible vint les frapper.

Leur frère, Charles de Coligny (d’Andelot), était arrivé à l’armée avec Chastillon, à qui il avait déjà causé, plus d’une fois, de vifs soucis, par l’inconsistance de son caractère et par son obstination ; mais il y avait loin de là à un méfait tel que celui qui brisa inopinément le loyal cœur d’une sœur et d’un frere, dignes héritiers, tous deux, des nobles sentiments qui toujours avaient animé leur pere et leur mère.

Pris par les ligueurs parisiens, dans une sortie qu’ils poussèrent, le 1* juillet, jusqu à proximité de Montfaucon!, et amené par eux dans la ville assiégée, d’Andelot succomba lâchement aux obsessions par lesquelles 1ls s’efforcèrent de l’attirer à leur parti, en l’adulant et en le comblant de promesses, «On «ne peut, dit de Thou?, exprimer avec quelle joie d’Andelot fut «reçu des Parisiens, qui mirent tout en œuvre pour le gagner «par leurs caresses. Chastillon fit à son frère les reproches les «plus amers de ce qu'il abandonnait la défense de son prince, «pour embrasser le parti des ennemis mortels de leur maison «et celui de ces parisiens qu'on avait vû traîner ignominieuse-

! Matthieu, Hist. t. 2, p. 45.

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