LOUIS DE COLIGNY
«de Lanoue qui m'a apporté vos lettres, qu'il est bien vrai que «vous avez envie de passer par ici, mais que les autres de votre «compagnie n’ont pas ce même désir, et, à ce que j'entends, «chacun pour son particulier; car de dire que vous alongiez «votre voyage, je ne le pense pas, ni tous ceux à qui j en parle «ici. Or premièrement, je vous prie résoudre votre esprit que «le sieur Palvoysin (Pallavicini) desire de vous faire embarquer «là parceque c’est sa commodité et qu'il passe par ses terres ; «et demandez à Monsieur de Beauvoir combien, l’année passée, «il demeura là avec Monsieur du Fresne pour attendre le vent. «Quant à Monsieur de Buzanval, sans doute il ne désire pas «que vous veniez 1C1 parce que votre présence Ôteroit le lustre de «son ambassade. De vous représenter l’incommodité d’embarquer «et désembarquer et la dépense que cela apporte, Je vous «réponds premièrement que cela ne vous coûtera rien, et que «les États ne vous laisseront pas payer un liard, tant que «vous serez sur leurs terres, et trouverez vos bateaux prêts «partout, et de Hollande mon beau-fils vous fera mettre en «deux jours à Hambourg. Que si Monsieur Palvoysin veut «prendre l’autre chemin et vous celui-ci, je m'assure que serez «aussitôt que lui à Hambourg.
«Je viens, à cette heure, à l’utilité que votre passage par ici «apportera au service du roy. C’est sans doute qu'il sera très «grand. Car si sa Majesté à envie d'entretenir ces gens ici et «d’en tirer du secours, il ne peut le faire si bien par personne «du monde que par vous, votre réputation étant telle ici, que je «sais qu'ils feront pour vous ce qu’ils ne feront pour nul autre. «Ts sont un peu ambitieux et veulent que l’on fasse cas d'eux. «Je sais par quelques-uns d'eux-mêmes, qui me l'ont dit, que «si le roy envoyoit vers eux queique seigneur d'autorité, ils «accorderaient beaucoup, et, si la reine d’où vous êtes à cette «heure n’eût été si ombrageuse et que Monsieur de Beauvoir y
ceût pu faire un tour, comme souvent je lui ai mandé, je suis «assurée qu'ils eussent fait toute autre chose qu'ils n’ont fait «jusqu'ici. Que si le sieur de Buzanval y vient, il y sera long- «temps et n’y fera guère, et une heure de vous fera plus qu’un «an de lui. Laissez-les donc dire ce qu’ils voudront, et passez «en ces îles, puisque le service du roy vous y appelle. Je m'assure «que vous le ferez bien trouver bon à la reine. |
QIl y à un autre point que je ne veux oublier: c’est que je «vous dirai qu'ils trouvent ici fort mauvais que les six vaisseaux «qu'ils avoient accordés pour trois mois au roy pour aller à la «côte de Bretagne empescher la descente des Espagnols sont «néanmoins toujours demeurés auprès de Dieppe. Cependant «les Espagnols sont descendus, et ils disent qu’ils voient bien que «c’est Monsieur de Saldagne qui a voulu s’en servir pour favoriser «les marchands de Dieppe et de Rouen, et non pour autre chose, «qu’on les a trompés, et crois qu’ils se repentent à demi de les avoir «envoyés. J’entends par celui qui m'a apporté vos lettres que le roy «avoit envoyé le sieur de Fouqueroles pour les mener à La Ro- «chelle : ils ne feront jamais cela sans le commandement de leurs «maîtres, et ne demeureront pas une heure plus que leurs trois mois: «au service du roy, sans nouveau commandement. Pour obtenir «cela, ils sont si offensés, parce qu'ils disent avoir été trompés, «que je ne pense pas qu'autre que vous puisse avoir ce pouvoir. «Croyez qu'ils sont puissants pour aider à Sa Majesté, mais ils «ne veulent nullement être méprisés ; enfin je suis sûre que votre «passage ici fera du bon service au roy.
«Je laisserai à cette heure le général: je viendrai à mon «particulier. Voudriez-vous montrer si peu d’amitié à une cousine «que vous n'avez vue il y a neuf ou dix ans et que peut-être vous «ne verrez Jamais, de passer si près d'elle sans la voir? Le «devoir de bon parent vous y oblige. Depuis que je suis en ces «pays je n'en ai vu nul, et puis dire avec vérité que cela me
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«fait beaucoup de tort; car il semble à ces gens ici, veu le peu «de cas que mes parens et mes amis ont fait de moi depuis mon «alfliction, que Je sois tombée des nues; et cela m'a tellement «rendue méprisable parmi eux, que vous seriez étonné du peu «qu'ils ont fait pour moi. Mes frères m'ont manqué et ne se «montrent tels qu'ils devraient en mon endroit. Que mon cousin, «le principal honneur et la gloire de ma race, n’en fasse pas de «même; et donnez par votre présence contentement à cette «pauvre cousine que Je vous jure, depuis la perte du bien dont «la privation me rendra à jamais misérable, n'avoir senti son «cœur ému de nulle joie que par l'espérance que me donnez de «votre vue. Faites, je vous prie, qu'elle ne soit point vaine, et «opposez, vous, Monsieur de Beauvois et Monsieur de Salignac, «mes raisons à celles que l’on vous allègue au contraire, et je «m'assure que les miennes demeureront les plus pesantes. J’en «serai en continuelles prières jusqu’au retour de ce laquais. Que «si vous prenez résolution à mon contentement, je vous prie «me le renvoyer incontinent et me mander vos volontés, afin «que je fasse donner ordre que vous trouviez prêt tout ce que «vous désirerez, car je suis assurée que Messieurs les États et « Monsieur le comte, mon beau-fils, seront extrêmement aises de «vous voir et ne manqueront en chose du monde pour accommoder «vostre passage. Il reste que le brave Monsieur de Turenne «prenne une brave résolution. Et croyez que Dieu bénira beau- «coup plus votre voyage, passant par ICI, que si vous preniez «autre chemin; car je m’assure qu'il exaucera les justes prières «que je lui en fais, et votre petit cousin, qui meurt de vous voir, «et non d’à cette heure qu'il vous sait près; car cela est de tout «temps dans son petit esprit, qu'il vous aime extrêmement. «Venez, mon cher frère, et croyez que vous trouverez,
«Une cousine autant affectionnée et humble à vous faire «service que Jamais ; Louyse de Coligny.
«Pardonnez à cette barbouillée et confuse lettre. J'ai tant «de peur que l’on vous fasse prendre autre chemin, que je vous «fais cette dépêche avec extrême précipitation.
«A Midelbourg, ce 12 de novembre.
«J'ai une particulière raison pour le service du roy que je ne «puis ni ose fier au papier, qui est la principale pourquoy je «désire que passiez par ici et que Je puisse parler à vous.»
Cette lettre est, à un double point de vue, d’un haut intérêt.
D'une part, elle montre à quel point la princesse d'Orange se préoccupait de tout ce qui concernait le roi de France, et donne une juste idée de la sagacité avec laquelle elle s’attachait à lui concilier le concours d'hommes d’État dont elle avait sondé les dispositions, et qu’elle jugeait pouvoir lui être utiles, sous la condition qu’on gardât vis à vis d’eux, dans les Provinces-Unies, comme ailleurs, les ménagements que commandaient l'état des esprits et les habitudes locales.
Si, pour le moment, elle semblait faire peu de cas de la valeur diplomatique de Buzanval, elle n’en devait pas moins revenir plus tard sur son compte à une meilleure opinion, honorer son caractère, et même, en des jours d’épreuve qu'il traverserait, l’entourer de ses soins et de son affection.
D'une autre part, le langage que la princesse tenait à son cousin, dépeint, en traits saisissants, l’amertume qu'avait pour elle l'isolement dans lequel elle vivait depuis plusieurs années, loin de sa patrie et de sa famille. Elle se croyait abandonnée par ses frères: mais, à ne parler que de François de Chastllon, ne se méprenait-elle pas, peut-être sur les sentiments de ce frère qui, ne pouvant accourir auprès d'elle, au début de son veuvage, l'avait chaleureusement recommandée, ainsi que son fils, aux principaux membres de la famille de Guillaume de Nassau et aux États généraux ? Dès lors comment supposer que son affec-
tion et sa sympathie pour une sœur infortunée se fussent refroidies ? Ainsi qu’elle, au contraire, ne souffrait-il pas de ce que des devoirs impérieux le retenaient constamment éloigné des Provinces-Unies? Les susceptibilités d’un cœur profondément aimant, tel que le fut celui de Louise de Coligny, échappent à toute critique, alors même que dans la sphère des relations fraternelles, elle inclina à transformer en un abandon répréhensible, les simples conséquences d’une séparation obligatoirement prolongée.
Le besoin d'un appui affectueux que, dans la détresse de son âme, Louise de Coligny espérait rencontrer explique, seul, sans la justifier d’ailleurs, l’exubérance d’éloges à laquelle elle se laissa entrainer, à l'égard de son cousin, en lui écrivant. IL lui apparaissait alors autre qu'il n’était effectivement; l’effusion de son extrême bienveillance le grandissait démesurément, et l’entourait d’une auréole dont l'éclat devait s’évanouir, au contact d’irrécusables réalités. IT appartenait à l’avenir de démontrer, en assignant à la cousine et au cousin la place que chacun d'eux devait occuper, que la supériorité morale et intellectuelle était tout entière, du côté de la première, à l’égard du second.
Dans une lettre adressée au vicomte de Turenne, le 30 novembre 1590, la princesse d'Orange ne se montre pas moins que dans la précédente, dévouée aux intérêts du roi de France, et y met en relief les qualités d’un homme éminent, Marnix de Sainte-Aldegonde, parfaitement apte, selon elle, à servir la cause qu'elle sert elle-même.
Cette seconde lettre porte f :
«Monsieur, soudain que j'eus reçu vos lettres, par mon «laquais, je les communiquai ici à ceux que je reconnois être «serviteurs du roy, lesquels furent d'avis que, ne pouvant
1 Archives nationales de France.