LOUISE DE GOLIGNY
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Dans les premiers jours de novembre, il dût quitter son château : Charles IX le rappelait pour conférer avec lui sur les affaires des Pays-Bas, sur les moyens propres à assurer l’observation de l’édit de pacification et sur le mariage projeté de Marguerite de Valois avec le prince de Navarre.
Accueilli non moins favorablement que la première fois par Charles IX, qui, dans maints entretiens confidentiels s’en rapporta à lui du soin d'adopter et de mettre à exécution diverses mesures d'intérêt général, Coligny, après une absence d'environ (rois semaines, revint à Châtillon, vers la fin du mois de novembre.
Son séjour y fut bientôt troublé par le fait des Guises.
On parlait alors de leur prochaine arrivée à la cour, en vue d’une réconciliation que le roi, disait-on, se proposait d'opérer entre eux et l'amiral ; mais, de fait, ils s’exemptèrent, pour le moment, de se rendre auprès du roi, en invoquant un faux prétexte, afin de pouvoir librement réunir leurs partisans et aller avec eux, en masse, attaquer, de vive force, Coligny dans sa demeure.
Informé de leurs projets d'agression, l’amiral en donna avis au roi, et même, lui envoya, peu après, Téligny, pour lui faire oralement, au sujet des trames ourdies par les Guises, certaines communications qu'une lettre ne pouvait pas comporter. Téligny, dont le dévouement et la sagacité étaient à la hauteur de la mission que lui confiait son beau-père, et au succès de laquelle Louise, comme fille et comme femme, attachait, dans son anxiété, la plus haute importance, se rendit, en toute hâte à la cour. Une dépêche dont il était porteur! se terminait par ces lignes de Coligny à Charles IX: «Sire, pour n’ennuyer point «Vostre Majesté, j'ay prié M. de Théligny, mon fils, luy dire «de bouche ce que je craindrois luy estre ennuyeulx par une
! 3 décembre 1571 (Bibl, nat, mss, f. fr. vol. 3193, fos 95, 26).
LOUISE DE COLIGNY. ol
«trop longue lettre ; et pour ce que je sçay aussi qu'il a néces- «sairement affaire chez soy, comme ung nouveau mesnager, «qu'il plaise à Vostre Majesté luy donner bientôt congé.»
Peu de jours après, Téligny était de retour à Châtillon.
Les Guises, confinés chez eux par ordre du roi, comme l'amiral l'était dans son château, n’en continuaient pas moins leurs apprêts hostiles et leurs menaces ; mais bientôt force leur fut de s'abstenir d’une agression ouverte. Louise et Téligny le Surent, et envisagèrent comme écarté, du moins en partie, le danger qui menaçait les jours de leur père.
L'hiver et le printemps de l’année 1572 devaient s’écouler sans que l'amiral quittât sa retraite, si ce n'est pour quelques jours, et seulement sur l'invitation du souverain, Du fonds de son château, il continua, pendant plusieurs mois, à correspondre avec le roi, moins par lettres, que par l'intermédiaire de Téligny, dépositaire à la fois de sa confiance et de celle de Charles IX.
Téligny s’acquitta également, pendant ces mêmes mois, d’une foule de messages, soit auprès des amis de son beau-père, soit auprès de divers personnages, officiels ou non, avec lesquels ce dernier était en relation.
Au début de juin, parvint inopinément à Châtllon-sur-Loing une nouvelle alarmante: on y apprit que la reine de Navarre, accablée de fatigue, après un séjour de trois semaines dans la capitale, y avait été prise d’une violente fièvre qui mettait ses jours en danger. L’amiral accourut aussitôt à Paris, vit la reine, et eut avec elle de pieux et touchants entretiens. Plus confiante que jamais dans une amitié et un dévouement dont elle avait reçu de constantes preuves, elle lui recommanda ses enfants, et obtint immédiatement de lui l'assurance qu’il veillerait sur eux en ami, sous le regard de Dieu. Le cœur de Jeanne d’Albret, dont les épanchements étaient accueillis par l'amiral avec une
sainte émotion, s’absorbait, à l’heure suprême, dans la foi aux promesses divines et dans les sollicitudes de l'amour maternel. Le 9 juin, mourut à l’âge de quarante-quatre ans, «ceste roine «n'ayant de femme que le sexe, l'âme entière aux choses viriles, «l'esprit puissant aux grandes affaires, le cœur invincible aux «adversitez !. » | |
L’amiral revint faire un court séjour à Châtillon. Quelque afligé qu'il fût par la mort de Jeanne d’Albret, il s’éleva au-dessus des soupçons que faisait naître, dans l'esprit de la plupart des réformés , la fin prématurée de cette princesse. Tout ce quil dit de ses entretiens avec elle, dans les derniers moments, et des soins paternels dont il voulait entourer Catherine de Bourbon et le prince, son frère, émut au plus haut degré Jacqueline d'Entremonts, Louise, Téligny et les jeunes enfants qui se groupaient autour du chef de la famille. R
Coligny fut promptement de retour à Paris, dans l'espoir d'agir plus efficacement, par des entretiens que par correspondance, sur l'esprit du roi. Il redoutait beaucoup plus pour Charles IX, les incessantes menées et les insinuations de Catherine de Médicis, que l'influence, désormais amoindrie, de certains conseillers de la couronne, sur le compte desquels Téligny, ainsi qu'il le raconta à son beau-père et à Louise, avait récemment reçu du monarque la confidence suivante ? : « Veux-tu que je te «dise librement, Téligny? je me défie de tous ces gens-cy ; «l'ambition de Tavannes m'est suspecte; Vieilleville n'aime que «le bon vin; Cossé est trop avare ; de Montmorency ne se soucie «que de chasse et de volerie; le comte de Retz est Espagnol ; «les autres seigneurs de ma cour et ceux de mon conseil ne «sont que des bestes: mes secrétaires d’estat, pour ne rien
‘ D’Aubigné, Hist. univ., t. 9, liv. 4er, chap. 11. ? Journal de P, de l’Estoile sur l’année 1592.
«cèler de ce que j'en pense, ne me sont pas fidèles ; si bien, «qu'à vray dire, je ne sçais par quel bout commencer.»
Le séjour de l'amiral à la cour fut pour lui, cette fois, extrémement fatiguant ; il tomba malade. Sa femme et sa fille S’affligeaient de voir son rétablissement retardé par les préoccupations qui l’absorbaient. Leurs impressions à cet égard ressortent de ces paroles que l’une d'elles adressa, le 80 juin, à leur vénérable amie la duchesse de Ferrare, alors que tout sujet d'inquiétude, quant à la santé de Coligny, venait de disparaître !: «Grâces à «nostre Seigneur, monsieur l'amiral est guéri, et pense qu’il «eust esté plus tost, sans une infinité de rompements de teste, «que, tous les jours, il a pour les afaires de la religion et du «rolaume »
Quelque graves que fussent les conjonctures, Charles IX ne sacrifiait que trop souvent les affaires publiques au besoin qu'il éprouvait de se distraire. Sa mère s’absentant pour quelques jours, il quitta la capitale, afin d'aller chasser en Brie, et autorisa Coligny à se rendre à Châtüllon, où il savait que, comme d'habitude , son séjour au foyer domestique ne le distrairait point de l’accomplissement de ses devoirs d'homme d’État.
À peine l’amiral goûtait-il, sans pressentir que ce fût pour la dernière fois, le bonheur de se retrouver au sein de sa famille, qu'il apprend que Catherine de Médicis, interrompant son voyage, est précipitamment revenue trouver le roi pour le circonvenir, quant à l'attitude à adopter vis-à-vis de l'Espagne, dans les affaires des Pays-Bas. Il ne veut pas laisser le jeune souverain exposé, sans défense, à des obsessions redoutables, et il se décide à partir immédiatement de Châtillon.
Ni les nombreux avis qu'il a reçus de divers côtés sur les dangers auxquels l’exposera son retour dans la capitale, ni les
1 Bibl, nat. mss, f. fr. vol, 3397, fo 29,
RE MR et A te conseils des amis qui lentourent, ni l'anxiété des êtres chéris, dont, sans s’en douter, il va se séparer pour toujours, n'ébranlent sa résolution. FE
Jacqueline d’'Entremonts à qui, dans son état de grossesse, il désire épargner les fatigues d’un voyage, et qu'il veut surtout tenir éloignée d’un foyer d’agitations et de troubles, se résigne, sur ses vives instances, à rester au château avec les enfants.
Louise seule, dont les ardentes supplications trouvent un écho dans le cœur de Téligny, qui va partir avec l'amiral, obtient de son père et de son mari l'assurance de pouvoir prochainement se rendre auprès d'eux.
Arrivé à Paris, Coligny voit aussitôt le roi, et, soit dans ses entretiens avec lui, soit dans les délibérations orageuses du conseil, composé de courtisans plus espagnols que français, il embrasse avec énergie la défense des opprimés, revendique les droits de la conscience chrétienne, et s’efforce d’assurer l’indépendance de la France, puis de sauvegarder la dignité de la couronne. |
Charles IX, seul, ne repousse pas les viriles instances de son fidèle conseiller.
Quant à la reine-mère, familiarisée, de longue date avec les odieuses trames ourdies dans les ténèbres, elle a, depuis un certain temps, secrètement résolu, de concert avec le duc d'Anjou et quelques affidés, la perte de l'amiral et fait choix d’un assassin, de Maurevel, qu’elle tient en réserve, pour le mettre en œuvre, au moment voulu. |
Étranger jusqu'alors à ces résolutions homicides, le roi se montre impatient du joug que l’astuce maternelle fait peser sur lui, et il ne veut pas se détacher de l'amiral.
Celui-ci, de son côté, quelque difficile que soit devenue sa position au sein d’une cour de plus en plus hostile à ses vues et à sa personne, demeure inébranlable à son poste, dans l'espoir
de soustraire peu à peu Charles IX aux détestables influences qui l'enserrent, de relever le pouvoir souverain et de faire tourner la réhabilitation de ce pouvoir au bien de la France, qu’il importe de pacifier au dedans et de faire respecter au dehors.
Cependant on ne cessait d'adresser, de toutes parts, à l'amiral des avis sinistres et des conseils de prudence ; on lui disait, on lui écrivait, en termes parfois amers, qu'il devait se défier non seulement de Catherine de Médicis, du duc d'Anjou, des Guises, de la cour entière, mais même du roi; que partout, dans les provinces ainsi que dans la capitale, s’agitaient les nombreux ennemis des réformés ; qu’il devait prémunir ces derniers et se prémunir lui-même contre des dangers incontestables, et, avec les amis qui l'entouraient, quitter au plus tôt Paris.
Coligny se contentait de répondre que les motifs de défiance qu'avait fait naître le passé n’existaient plus; et il invoquait diverses considérations à l’appui de ses réponses ; «Sans peur, «toujours semblable à soy, toujours constant et assuré sur la «bonté du roy, il ne pouvoit prendre occasion d’alarme!.
Il s’alarmait si peu, en effet, que tout récemment il avait donné au jeune roi de Navarre et au prince de Condé le conseil de venir à Paris, où il pensait qu'ils seraient à l’abri de tout danger. Ils y étaient venus et avaient été accueillis à la cour avec des démonstrations d’empressement et avec des égards extérieurs, destinés à écarter de leur esprit tout soupçon.
Louise de Coligny, à cette époque, avait rejoint son père et son mari. Comme eux, elle portait un affectueux intérêt à l'union que son cousin et ami d'enfance, le prince de Condé allait contracter avec Marie de Clèves, marquise d’Isle?, et à l'union,
! Mém. de l’estat de France sous Charles IX, t. 1, p. 351, 352.
? Voir au sujet de cette union, avant qu’elle ne fut conclue, une lettre de Condé au roi, du 4e décembre 1571 (Bibl. nat. Copies des documents de la Bibl, impériale de Saint-Pétershourg, n° 39).
Pt TS UE PP PEER ANR ER EME également prochaine, du {ils de Jeanne d’Albret avec la sœur du roi.
L'amiral ne tarda pas à s’absenter de Paris, en compagnie de sa fille et de son gendre; pour assister, dans le château de Blandy, résidence de la marquise de Rothelin, au mariage de Condé.
Le roi de Navarre et une foule de notables personnages attachés à la religion réformée y assistèrent également. Tous, après la solennité, revinrent, ainsi que les jeunes mariés, à Paris, où devaient se célébrer les noces du roi de Navarre et de Marguerite de Valois. |
Les fiançailles se firent, le 17 août, au Louvre, en grande pompe, et, le lendemain, 18, il fut procédé à la célébration du mariage.
A l'issue d’un festin, qui avait eu lieu à l’archevêché, le roi recut dans la grande salle du palais les princes et les princesses, les cours de parlement et des aides, ainsi que les chambres des comptes et des monnaies ; puis après un souper splendidement servi, il ouvrit le bal et y figura dans une mascarade.
Le soir de ce même jour, 48 août, Coligny se dérobant de bonne heure à l'agitation et au bruit de l'étrange milieu dans lequel, comme sa fille et son gendre, il ne s'était momentanément trouvé que par convenance, $e retira en sa demeure et écrivit à à sa femme une lettre touchante, qui très probablement fut la dernière de celles que Jacqueline d’Entremonts reçut de lui.
À Paris, de même qu’à Châtillon, les meilleurs moments pour Louise et Téligny, dans l'emploi journalier de leur active existence, étaient ceux qu'ils passaient auprès de leur père, en intimes entretiens avec lui. Ils le voyaient d'autant plus fréquemment, que leur demeure, rue Saint-Honoré! était voisine de la
! Les époux Téligny demeuraient au Lion noir, rue Saint-Honoré (Mém. de l’estat de France sous Charles IX, t, 4e, p. 412.)
sienne, rue de Béthisy. La cour n'avait pas plus d’attraits pour eux que pour l’amiral ; et leur commun désir, à tous trois, était de rejoindre, aussi promptement que possible, dans le Gâtinais, les êtres chéris qu'ils avaient laissés au château.
Les 19, 20 et 21 août se passèrent en tournois, en courses de bagues, en festins, en spectacles et en danses.
Dans des conciliabules tenus à la dérobée, au milieu des fêtes, Catherine, le duc d’Anjou et leurs confidents, avaient arrêté l’horrible plan d’une extermination générale, dont nous avons fait connaître ailleurs ! la base et les détails. Bientôt ils appelèrent à eux, pour qu'il s’acquittât de son sinistre office, l'assassin qu'ils avaient choisi et stipendié. Installé par leur ordre dans une maison du cloître Saint-Germain-l’'Auxerrois, Maurevel se plaça, le 22 août, à une fenêtre grillée, s’arma d’une arquebuse chargée de deux balles, et ainsi embusqué attendit que Coligny, à son retour du Louvre, passât, comme d'habitude, par la rue des Fossés-Saint-Germain, pour revenir à son hôtel.
Le même jour, vers onze heures du matin, l'amiral à sa sortie du Louvre, accompagné de douze ou quinze gentilshommes, s’avançait lentement à pied, ayant de Querchy à sa droite , et des Pruneaux à sa gauche ; 1! lisait une requête qui venait de lui être remise. Au moment où il fut devant la maison dans laquelle l'assassin guettait son passage, une explosion se fit entendre, ét deux balles. l’atteignirent. L'une lui fracassa l'index de la main droite; l’autre lui laboura le bras gauche et y resta.
Des cris d'indignation s’élevèrent de toutes parts. Calme et sans s’affaisser un seul instant, Coligny désigna la maison d’où le coup de feu était parti. Quelques-uns des gentilshommes de sa suite s’y précipitèrent, virent l’arquebuse encore fumante,
1 Voy. Gaspard de Coligny, amiral de France, t. 3, p. 431 et suiv.
PUR ERNEST RES mais ne trouvèrent pas l'assassin, qui s'était dérobé par une porte de derrière, contiguë au cloître.
De vives instances furent adressées à l'amiral pour qu'il se laissât porter : il n'y céda point; 1l consentit seulement à ce que de Guerchy et des Pruneaux soutinssent, l’un sa main, l'autre son bras ; et, reprenant sa marche, il arriva, d’un pas toujours ferme, jusqu’au seuil de sa demeure.
Nous touchons maintenant aux scènes les plus solennelles et les plus tragiques de la vie de Coligny, scènes que nous avons retracées dans un précédent récit! et dont nous nous bornerons à détacher ici, avec la brièveté qu’elles comportent, les seules parties qu'il soit nécessaire de reproduire comme se liant mtimement aux dernières heures que Louise put, avec toute la ferveur de sa piété filiale, consacrer à son père.
A peine l'amiral, assisté de de Guerchy et de des Pruneaux, a-l-1l gravi les degrés conduisant à son appartement qu’accourent épouvantés sa fille et Téligny.
Surmontant sa propre émotion, il cherche à calmer la leur et à les rassurer. |
La chaleur est extrême ; ses souffrances s’accroissent, mais il ne profère pas une plainte.
Quels que soient sa résignation et son calme, de Guerchy, des Pruneaux, Cornaton, quelques autres gentilshommes, le ministre Merlin, tous groupés autour de l'amiral, n’en partagent pas moins les anxiétés de Téligny et de sa femme à la pensée du jugement que portera sur l'état du blessé Ambroise Paré, qui vient d'entrer.
À la première annonce du néfaste événement, le grand ch1rurgien, qui aime et vénère l'amiral, est accouru chez lui.
Le diagnostic de Paré n’est pas moins sûr que prompt; en un
® Gaspard de Coligny, amiral de France, t. 3, p. 440 à 477
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instant 1l juge et déclare qu’une double opération est nécessaire et qu'il doit y procéder sans retard. Mais quelle n’est pas sa déception en s’apercevant qu’il n’a sous sa main qu'un instrument défectueux et que, pour le remplacer, le temps lui manque! Aussi rencontre-t-il dans la section de l'index de la main droite des difficultés qu’il ne surmonte qu'après s’y être repris à trois fois différentes. S’occupant ensuite du bras gauche, il y pratique deux incisions profondes et réussit à extraire la balle qu’il cherchait.
L'émotion des assistants est extrême; l’amiral voit couler leurs larmes et dit!: «Mes amis, pourquoi pleurez-vous? je «m'’estime bienheureux d’avoir été ainsi blessé pour le nom de «Dieu. Voici des bénéfices de Dieu, mes amis! je suis voire- «ment bien blessé, mais je cognois que c’est par la volonté du «Seigneur nostre Dieu et remercie sa majesté de ce qu'il me «daigne tant honorer que je souffre quelque chose pour son saint «nom. Prions-le, afin qu'il m'octroye le don de persévérance ! »
Reportant alors ses regards de Paré, encore tout ému des paroles de gratitude qu’il lui a adressées, sur Merlin, «qui se lamente », 1l ajoute : «Eh quoi! Monsieur Merlin, ne me voulez- «vous pas consoler ? »
Au discours que lui tient le ministre, Coligny répond ainsi : «Si Dieu me traitoit comme je l'ai mérité, il me faudrait bien cendurer d’autres tourmens ; mais loué soit son nom quand il «déploye sa douceur et clémence sur moy, son pauvre servi- «teur !... je pardonne de bon cœur à celuy qui m'a blessé et à «ceux qui l'ont induit à ce faire; car je suis certain qu'ils ne «me sçauroient faire tort quelconque, quand mesme ils me « mettraient à mort, d'autant que la mort m'est un passage as- « suré pour parvenir à la vie. » Puis se penchant vers Cornaton,
‘ Mém. de l’estat de France sous Charles IX, t. ler, p. 369.370, 371.
RE de en ne | Id l'amiral lui recommande, à voix basse, de déposer entre les mains de Merlin cent écus d’or pour les pauvres de Paris!.
Merlin parle de nouveau; l’un des assistants dit à son tour quelques mots ; Coligny se recueille, et, « d’une voix plus forte «encore que de coutume», il prononce une admirable prière.
A quelques instants de là, les maréchaux de Cossé et de Damville viennent lui exprimer leur sympathie et celle de leurs amis. L'entretien qu'il a avec eux se termine par ces mots : « Je dési- « rerois bien qu'il pleust au roy m'ouïr parler un bien peu; car « j'ay à lui dire choses qui luy importent grandement et pense «qu’il n’y a personne qui les lui osast dire. »
Damville promet de faire connaître immédiatement au roi le désir de l’amiral ; et Téligny, aspirant surtout à une prompte répression du lâche attentat commis sur la personne de son beaupère, s’empresse, d'accord avec Louise, de se rendre en même temps que le maréchal, au Louvre, où bientôt arrivent, de leur côté, le roi de Navarre et le prince de Condé. Eux aussi ont visité l'amiral, l'ont entouré de leur affection, ont vu couler'les larmes de Louise au chevet du lit de son père, et, profondément émus, 1ls s'unissent à Téligny, à Damville, à Larochefoucaut, à tous les amis de la victime, pour demander que justice soit faite des instigateurs du crime et du scélérat qui leur a servi d’instrument.
Téligny revient annoncer à sa femme et à son beau-père que
Charles IX, en présence de ses interlocuteurs, a déploré «le
« malheur advenu et à juré de faire du coupable, des consentans «et des fauteurs si mémorable justice que l'amiral et ses amis
«auront de quoy se contenter.» Il ajoute que le roi ne tardera pas à visiter l'amiral.
" @J'ai souvent entendu Paré raconter ce fait », dit de Thou (Hist. univ., t. 4, p. 575).
AR de DS D Li
spi. sn at és nt à ait |
Vers deux heures après-midi, Charles IX se rend à l'hôtel de
Coligny. La reine-mère, les ducs d’Anjou, d'Alençon, de Nevers, de Montpensier, le cardinal de Bourbon, les maréchaux de Cossé, de Damville et de Tavannes, Îes sieurs de Thoré, de Méru et de Retz l’accompagnent.
. Sur l’ordre du roi, les personnes qui, avant son arrivée et celle de sa mère, de ses frères et de leur suite, se trouvaient dans la chambre, en sortent, à l'exception de Téligny, de sa femme et de Cornaton.
Charles IX, «après avoir, selon sa coutume, bénignement «salué l'amiral, lui demande doucement comment il se porte. » Il lui exprime sa satisfaction de le voir plein de résignation et de fermeté.
En réponse aux paroles d'encouragement que le souverain lui adresse, Coligny tient à celui-ci un long discours empreint de foi, de soumission à la volonté divine et de dévouement aux intérêts supérieurs de la religion, de la France et du roi. «Monsieur l'amiral, réplique ce dernier, je sçay bien que «vous estes homme de bien, bon françois, et que vous aimez «l'accroissement de mon estat... Vous êtes blessé voirement ; « mais je sens la douleur de vostre playe ; par la mort Dieu, «je vengeray cet outrage si roidement qu'il en sera mémoyre à «Jamais. »
Le rot et la reine-mère se rapprochent alors du lit de l'amiral. Tous trois parlent à voix basse; mais on saura bientôt par l'amiral lui-même, dans l'intimité des communications que recevra de lui son entourage, « qu'il a exhorté le roi à se souvenir «de ses avertissements réltérés touchant les malheureux desseins « de quelques-uns à l'encontre de son estat et couronne» ; et qu’il a ajouté que le roi « devait s'assurer que les mêmes dangers « l’environnoyent et que, partant, il füst sur ses gardes, s'il ai- «moit sa vie. »
Toutefois, comme il n’y a eu là « que des advertissemens en « l'air, à cause de la royne-mère qui a entendu tous ces propos », l'amiral exprime au roi le désir de lui parler en secret, désir auquel Charles IX accède. De là la vive contrariété, l'effroi même que ressentent Catherine de Médicis et le duc d'Anjou. Aussi s’efforcent-ils, sous un faux prétexte, d’abréger la durée de l'entretien, qu'ils n’ont pu empêcher, et d'entraîner Charles IX loin de l'hôtel de son fidèle conseiller.
Ils ne se contentent pas de l’avoir arraché au spectacle, émouvant pour lui, non pour eux, de Coligny manifestant, au milieu des souffrances, la grandeur de sa foi et la fermeté de son dévouement à ses coreligionnaires, à sa patrie, à son souverain; il leur faut plus encore : extorquer à ce fils, à ce frère, qui vient de conférer avec l’amiral, le secret d’un entretien auquel ils sont forcément demeurés étrangers. Harcelé par eux, Charles IX le leur révèle enfin. C’en est assez pour que Catherine et d'Anjou redoublent de haine contre l'amiral et pour qu'ils veuillent hâter l'exécution de leurs sinistres desseins.
Tandis que la mère et le fils quittent le roi pour mieux se concerter entre eux, des amis de l’amiral se tiennent réunis en assez grand nombre à proximité de la chambre dans laquelle sa hlle veille sur lui. Ils délibèrent sur le parti à prendre pour sortir des difficultés présentes. La calme confiance du blessé dans les intentions bienveillantes et les promesses du roi les détourne, sans doute, de l'idée de se faire justice eux-mêmes; mais plusieurs sont lon de partager une confiance qu'ils envisagent comme intempestive. Leur avis est qu’on transporte Coligny à Châtillon, dès que son état le permettra, et que les réformés, en masse, quittent la capitale. Le plus chaleureux défenseur de cet avis est le vidame de Chartres, aux yeux de qui les blessures de l'amiral sont « l’entrée d’une tragédie, laquelle se parachèvera bientôt. » D'autres seigneurs et gentilshommes « disputent au contraire
«que c’est assez de demander justice au roi et qu'il commande «que les coupables soient châtiéz. Téligny persévère fermement «en cet avis, affirmant qu'il connait le cœur du roi et qu'il ne «faut douter de sa fidélité et bienveillance. »
Ce dernier avis prévaut, et Louise, lorsqu'il lui est communiqué, s’y soumet, sans partager d’ailleurs entièrement l'excessive confiance de son mari; Car si, comme lui, elle croit à la parole du roi, plus que lui du moins elle se défie du langage et des intentions de Catherine, du duc d'Anjou et de ceux des courtisans qui sont le plus en faveur auprès d’elle et de ce prince.
Sous l'influence des intelligences secrètes que Catherine entretient avec les Guises, la nuit du 22 au 23 août n'est pas moins agitée à l'hôtel de ceux-ci qu'au Louvre.
Chez l'amiral, au contraire, tout est calme à la fin de la journée du 22. La soirée se passe en un échange d’affectueux sentiments et de pieuses pensées entre lui et ses enfants, en lectures de la parole de Dieu et en prières auxquelles prennent part Merlin, Cornaton et quelques autres assistants. Les tendres soins de Louise et de Téligny pour leur père se prolongent pendant la nuit, et ils ont, dans la matinée du lendemain 23, la joie non seulement de constater que l’amiral est mieux, mais même d’entendre Paré déclarer qu'il répond désormais de ses jours.
Promptement connue au Louvre, une telle déclaration exaspère Catherine et d'Anjou, qui, dans cette même matinée du 23, décident que Coligny doit, de toute nécessité, être mis à mort au plus tôt.
Mais comment l'immoler sans la coopération du roi? et cette coopération, comment l'obtenir? Ce ne peut être qu’au moyen d’une série de grossiers mensonges, d’odieuses calomnies, capables d’étouffer dans l'âme de Charles IX tout sentiment d'estime et d'affection pour l'amiral, d'y substituer, sous le coup d’une amère déception, la haine, la soif de la vengeance, et de trans-
Re M Res former violemment le roi en bourreau du plus grand, du meilleur de ses sujets. Quelque monstrueuse, quelque ardue que soit l'entreprise à tenter ainsi vis-à-vis de Charles IX, les difficultés qui en sont inséparables n’arrêtent cependant ni Catherine, ni d'Anjou. Ils appellent alors à leur aide de Retz, Nevers, Tavannes, Birague; et, spéculant, d'accord avec eux, dans un hideux conciliabule, sur la crédulité, la faiblesse et l’emportement du monarque, ils se préparent, de sang-froid, à le circonvenir, à l'exciter par d’indignes provocations, à l'exaspérer et à lui. imposer, de haute lutte, la complicité de leurs horribles desseins à l'égard de l'amiral et de ses partisans. Ils y réussissent sous la pression d’effroyables scènes, à l'issue desquelles Charles IX, dans un accès de démence furieuse, leur jette à la face cette atroce exclamation : «Par la mort Dieu, puisque vous trouvez «bon qu’on tue l’amiral, je le veux, mais aussi tous les hugue- «nots de France, afin qu’il n’en demeure pas un qui me le puisse «par après reprocher. Donnez-y ordre promptement. »
Catherine, d'Anjou et leurs quatre complices triomphent.La frénésie de Charles leur laisse le champ libre. Guise est aussitôt choisi par eux comme chef de l'exécution générale du massacre, et, avec la farouche ardeur d’un homme de sang, 1l accepte cet horrible office, qu'il devra inaugurer par le meurtre de l’amiral.
Alors que, sous la direction de Guise se poursuivent les préliminaires de l’une des plus monstrueuses œuvres de destruction que la perversité humaine ait enfantées, que se passe-t-il au Louvre? L'intérieur de ce palais offre, dans la soirée, à peu près le même aspect que celui des soirées précédentes. Le roi et la reine-mère, entourés de nombreux personnages, catholiques et réformés, venus pour faire à chacun d'eux leur cour, les accueillent, comme d'habitude, avec une bienveillance mêlée parfois d’enjouement. C’est pousser jusqu’à ses dernières limites l’art de la dissimulation.
à LOUISE DE COLIGNY. 45
Chez l'amiral, la journée du 23, durant laquelle Louise a continué d’entourer son père des plus tendres soins, se termine dans une demi-sécurité, que quelques-uns des amis de ce dernier ne partagent même pas.
Le vidame de Chartres, plus clairvoyant que tant d’autres, et ayant assure-t-il, «apperçu beaucoup de choses qui le mettent «en fort grand due », à émis de nouveau l'avis qu'on sorte de Paris, en masse, et qu on transporte l'amiral à Châtillon ; mais son avis, une fois encore, à été rejeté, sur les observations présentées par Téligny, qu'appuyaient le roi de Navarre, le prince de Condé et plusieurs autres.
Dans la soirée, l'attitude de soldats commandés par Cosseins, qui se dit chargé de protéger la demeure et la personne de Coligny, inspire une certaine défiance. Cosseins lui-même se à l'hôtel de l'amiral les cuirasses de Téligny et de de Guerchy, il a l'audace de chasser celui qui veut les y déposer. «Guerchy, homme de guerre et prompt «à l'épée, entendant cela, vient à Cosseins et le tance rudement, «tellement que peu s’en faut qu'ils n'en viennent aux mains ; «mais Téligny appaise ce différend par un doux langage.»
Émus de l'incident qui vient de se produire, de Guerchy et divers autres amis de l’amiral prient Téligny de les laisser passer la nuit chez son beau-père, pour veiller à sa défense; Téligny leur dit «qu'il n’est besoing prendre tant de peine, et les
montre agressif. Voyant apporter
«remercie avec fort gracieuses paroles.» Des qu'ils se sont retirés , 1l rentre dans la chambre de l’amiral, et 1à, tant est aveugle sa confiance, «il n’a en la bouche que la fidélité du roi.»
La soirée s’avance; des propos affectueux, auxquels se sont trouvés, plus d’une fois, mêlés les noms de Jacqueline d'Entremonts, et des autres membres de la famille, ont été échangés entre le père et ses enfants; de leurs cœurs sont sorties maintes prières, maintes actions de grâces ; l'amélioration de l’état du