‹ Louise de Coligny princesse d'OrangeChapitre 32 sur 64 · D 12 LOUISE DE COLIGNY · texte numérisé non relu

D 12 LOUISE DE COLIGNY

allier, en toutes choses la pratique à la théorie, et dès lors demandant non seulement que la plus précieuse des libertés publiques fût admise en principe, mais aussi, et surtout quelle cessât de trouver dans les faits quotidiens un douloureux démenti. Ce chrétien, cet homme d'état fut Gaspard de Coligny, vivant symbole des grandes initiatives, au seizième siècle.

Sa conviction une fois arrêtée, en pleine maturité d'esprit et fermeté de cœur, il s’efforça de la faire prévaloir d’abord parmi ses coreligionnaires et ses alliés politiques. Mal comprise et violemment tranchée par la plupart d’entre eux, la question des droits sacrés de la conscience et du libre exercice du culte fut en présence des graves événements auxquels il était mêlé, ramenée par lui sur son véritable terrain et sainement résolue, au droit public, d'accord avec l'Évangile. On le vit, dans ses entretiens et exhortations individuelles ou collectives, homme de foi avant tout, rappelant le droit à la sainteté de son origine, rompre avec les idées erronées de son siècle, en fait de contrainte matérielle et spirituelle, proclamer les droits imprescriptibles de la conscience, asseoir exclusivement sur un fondement chrétien le principe de la liberté religieuse, signaler comme moyen légitime de faire prévaloir ce principe, le recours à la seule force morale, et lutter contre les tendances de certains esprits impatients et aventureux, qui menaçent de substituer au droit la force, compliqueraient d'intérêts mondains et de passions personnelles la défense d’une cause qui devait en demeurer à jamais dégagée.

Chez l'amiral, les puissantes convictions du chrétien dominaient les tendances de l’homme d’État, épuraient ses vues et le contenaient dans le rôle de sage conseiller de ses coreligionnaires et de ses alliés politiques, ainsi que de sujet fidèle à son souverain.

Ce fut à ces divers titres, qu’il éleva courageusement la voix en faveur de ses coreligionnaires, d’abord à Amboise, en récla-

mant de la royauté la promulgation d’un édit qui, provisoirement au moins, leur accordàt le libre exercice de leur religion ; puis, à Fontainebleau où, dans une assemblée que présidait le souverain, il présenta les mémorables requêtes, tendant aux mêmes fins, en ces termes, à la fois si simples et si expressifs : «Sire, veuillez, par vostre accoustumée humanité, nous octroyer «et concéder un temple à part, ou quelque autre lieu compétent, «selon le nombre des fidèles qui sont en chacune de vos villes «et bourgades, pour nous y assembler de jour, avec toute modes- «tie et douceur, afin d’y ouïr la sainte parole de Dieu, y faire «prières, tant pour la prospérité de vostre estat royal, que pour «les nécessitez de vos subjectz et y recevoir les saints Sacremens, çainsi qu'ils ont esté ordonnez par nostre Seigneur Jésus-Christ, «sans estre inquiétez, molestez ni outragez par Ceux qui n’au- «royent la cognoissance de la vérité de Dieu.»

Ce fut ainsi encore que, voyant les requêtes de ses coreligionnaires demeurer sans réponse, alors que se faisait, plus que jamais, sentir la nécessité d'assurer à leurs réunions publiques pour l’exércice du culte, les garanties d’un régime de liberté légale, Coligny amena le chancelier de l’Hospital à partager ses idées et à adopter le projet de convocation d’une assemblée spéciale, dans laquelle seraient établis les moyens propres à satisfaire les légitimes demandes des réformés.

Grâce aux efforts de l’amiral, secondé désormais par le chancelier, se tint, dans les premiers jours du mois de janvier 1562, à Saint-Germain-en-Laye, sous la présidence du roi, une assemblée extraordinaire, qui se composait des princes du sang, des membres du conseil privé, et de plusieurs présidents et conseillers des divers parlements. Les délibérations de cette assemblée, ayant commencé le 7 janvier, se terminèrent le 15; et, le 17 du même mois fut signé par le roi, en son conseil, le célèbre édit de pacification, qui, pour la première fois, admit en faveur des

réformés diverses applications importantes du principe de la liberté religieuse, et spécialement la légalité de leurs réunions pour l'exercice public du culte.

Telle fut l'œuvre accomplie, sous l'énergique impulsion de Coligny ; œuvre capitale contrée laquelle se déchaina, pendant maintes années, un fanatisme sanguinaire. La consolider et même l’étendre, tel fut le devoir qui s’imposa à Henri IV, dès son avènement au trône de France, et à l’accomplissement duquel le convièrent loyalement les réformés. :

Mais loin de procéder immédiatement à la déclaration de leurs droits en matière religieuse, 1l différa de se prononcer, déserta leur culte, et les laissa longtemps à l'abandon; comme si la reconnaissance lui pesait envers des hommes, au concours désintéressé desquels il devait ses victoires et sa couronne, et qui, pour toute récompense, ne demandaient que justice! La leur dénier, à l'encontre de leurs revendications persistantes, c’eût été provoquer un éclat formidable. Pour y obvier, le roi, revenant à lui-même, et s'inspirant désormais de la vraie grandeur de sa mission, se décida à accueillir ces revendications, en s’inclinant devant le principe de la liberté religieuse, dont il consacra les plus essentielles applications dans un acte souverain auquel l’histoire a attaché le nom d’édit de Nantes.

Cet édit fut dressé et scellé, le 43 avril 1598, et formellement déclaré perpétuel et irrévocablef.

La princesse d'Orange, qui avait suivi avec un constant intérêt les diverses phases d'élaboration de cet acte mémorable,

1 Voir une analyse des dispositions de l’édit de Nantes, dans le substantiel ouvrage, intitulé : Estat des réformez en France, À vol. in-12. Cologne, 1684. Première partie, chapitre 7, pages 156 à174. — Voir aussi, passim, l’histoire de l’édit de Nantes par E. Benoît; ouvrage que recommandent, à un haut degré, la justesse de vues et la scrupuleuse exactitude dans l'exposé des faits.

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se sentit heureuse de voir enfin prévaloir, si ce n’est dans la plénitude de sa portée, au moins dans une large mesure, cette sainte cause de la liberté religieuse dont son père avait été, en France, le premier et le plus ferme soutien. En payant de sa vie sa fidélité à une telle cause, le héros chrétien en avait préparé le triomphe; et maintenant, à la honte de ses infâmes bourreaux, ce triomphe se produisait comme le plus éclatant hommage qui pût être rendu à la noblesse de ses convictions et à la grandeur de ses efforts.

De là, quelle source d'émotions pour la digne fille de Coligny, et quelle gratitude exprimée par elle au roi, alors qu'il venait d’affermir l’œuvre de l'amiral!

Le dévouement dont la princesse avait déjà donné de nombreuses preuves à Henri IV, s’accrut dans cette solennelle circonstance. Il en fut de même de la haute estime et du sérieux attachement qu'inspirait au souverain cette Louise de Coligny, qu'il se plaisait à appeler son amie d’enfance.

On le vit étendre sa bienveillance pour elle à la protection de ses droits, dans le cours de négociations diplomatiques qui, trois semaines après la signature de l’édit de Nantes, aboutirent au traité de paix conclu, à Vervins, avec l'Espagne. En effet, obéissant aux recommandations expresses de leur souverain, les négociateurs français réussirent à faire adopter par ceux du roi

! ÇA présent que l’on parle plus librement de la paix et de l'opinion « que chacun a que vostre négociation la nous donnera, chacun aussi qui «estime avoir intérêt, se recommande et faict instruire que l’on assure «ce qui le concerne. Je vous envoye sur cela certains mémoires que sa «majesté m'a commandé vous faire tenir et recommander, de sa part; « l’un est pour la duchesse d’Arschot, et l’autre pour Madame la prin- «cesse d'Orange. Vous verrez ce qu'ils contiennent, et vous prye faire «pour lesdites dames tout ce que vous pensés.» (Lettre du 22 avril 1598, de Villeroy à Bellièvre et de Sillery. Corresp. de Mornai, éd. de 1424, t. 8, p. 327.)

d’Espagne divers articles qui, quoique rédigés en dehors du traité s'y rattachaient cependant, et dont l’un portait: «Sera faicte «bonne et briefve justice à la vefve du feu prince d'Orange, «estant retirée en France, par le douaire qu’elle prétend sur les «biens du feu prince d'Orange, ensemble pour la jouissance du «comté de Coligny, en ce qui est situé dans le païs dudit Sieur «roy catholique 1.» | |

Il est digne de remarque, qu’à la connaissance et avec l’assentiment du roi de France, Louise de Coligny continuait en l’année 1598, à entretenir avec la reine d'Angleterre une correspondance dont l’activité est attestée par les premières lignes d’une lettre datée de la fin du mois de juillet de cette même année, que l’envoyé britannique Fr. de Weer, fut chargé de remettre à Élisabeth. La princesse y disait ?:

«Madame, si je faux, en osant si souvent importuner vostre «Majesté de mes lettres, je vous supplie très humblement d’en «accuser ma passionnée affection à vostre service, qui ne me «permet laisser aller M. de Vere sans le prier de rendre tous- «jours nouveaux tesmoignages à Vostre Majesté du desir extrême «qui m'accompagne d'estre honorée de ses commandemens. Que «si le ciel se doit fléchir sur les fréquentes invocations que je «luy fais je dois attendre que bientôt il me donnera la volonté «de m'en gratifier; et lors penserai-je avoir atteint le souverain «degré de félicité, puisque c'est la principale où j'espère que «mon oObéissance fidèle puisse tesmoigner à Vostre Majesté «labsolue puissance qu’elle a sur toutes mes volontés, et qu’en «ce sujet, elle me fera l'honneur de me reconnaître, Madame, «pour sa très humble et très obéissante servante.»

! Mornai, éd. de 1824, t. 9, p 117 et suiv. — Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 6848, fo 239,

2 British museum.

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Depuis son retour à Paris, Louise de Coligny avait eu de grandes appréhensions, au sujet de la santé de Henri-Frédéric, qu'une grave maladie avait compromise. Lorsque, complètement rétabli, il put reprendre ses occupations et ses exercices habituels, sous la direction de sa mère, celle-ci écrivit au comte Guillaume, son neveu.

«SI Je ne vous escris si souvent que je voudrois et que je dési- | «rerois, n'en accusez pas ma volonté qui est tousjours si disposée «à vous aimer et honorer, que vous me feriez extrême tort, si «vous croyiez, qu'en cette qualité, nul qui soit au monde me «püt devancer. — Vous sçaurez de bien particulières nouvelles, «et du général et des miennes particulières, si vous estes en «Hollande, et par M. de Buzanval et par mon maistre d’hostel, «et comme vostre petit cousin ne sera plus petit quand vous le «reverrez, Car il devient fort grand depuis sa maladie, laquelle «a esté cause qu'il a perdu beaucoup de temps aux exercices «auxquels il a commencé seulement depuis six semaines, Et faut «que je vous dise que, principalement à monter à cheval, il y «profite de telle façon, que M. de Pluvinel dit que, S'il le peut «avoir quelque temps, qu'il le rendra un des mieux à cheval, «qui sortit, de longtemps, de son école. M. le connestable, «M. Le Grand, et tous ceulx qui s’y entendent, disent que, s'ils «ne le voyaient, qu'ils ne croiraient jamais qu'en si peu de «temps, il eût pû y estre si bien. Or, tout cet hyver, je ne luy «feray point perdre temps, afin qu’il sache quelque chose, lors- «que le terme que Messieurs les estats m'ont donné sera expiré. «Il se fait fort aimer du roy et de tous les grands de ceste cour. «Vraiment il n’est pas croyable l'honneur qu'il reçoit de Sa «Majesté. — M. le prince d'Orange, mon beau-fils, sera icy, dans «peu de jours, à ce qu'il m'a mandé qu'il fait estat d'aller à

1 Août 1598. Archives de la maison d’'Orange-Nassau, n° 2247.

«Orange, et même y a desja nommé un gouverneur qui est un «appelé Ghälons. Je voudrois fort avoir des nouvelles de M. le «prince Maurice, mon beau-fils, devant qu'il füt icy, afin d’estre «bien instruite de son intention sur ce faict-là.»

La princesse montrait d'autant plus de prudence, en exprimant le désir de connaître les intentions de Maurice sur ce point, que, depuis près de deux ans, 1l avait utilement agi pour rétablir l’ordre dans la principauté d'Orange; qu'à cet effet, 1l avait, par lettre du 9 novembre 15961, invoqué l'appui du connétable de France en faveur d’une mission confiée à Marnix de Ste-Aldegonde ; et que désormais le sort de cette principauté, en échappant à sa sage direction, pouvait être compromis, sous celle d’un homme inexpérimenté et déprimé, tel qu'était le nouveau prince d'Orange. En effet, ce fils aîné de Guillaume de Nassau dont le rôle eût pu être honorable et eflicace si, demeurant fidèle aux traditions paternelles, 1l eût dignement porté, à son tour, le titre de prince d'Orange, en prêtant, aux côtés de Maurice, son concours à la défense des Provinces-Unies, non seulement avait délaissé cette défense, comme 1l avait délaissé la foi religieuse et les principes politiques de son père, mais s'était même rangé ouvertement du côté des Espagnols, sous la pression desquels il avait subi une longue captivité.

Le doute, quant à sa défection, n’est pas permis, en présence d’une accumulation de preuves historiques, dont nous nous bornerons à citer une seule, qui n’est que trop décisive. Elle ressort de ce passage d’une dépêche du cardinal d’Ossat, ambassadeur de France à Rome, en date du 25 octobre 15952: «Le

1 Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 3582, fo 13.

? Lettres du cardinal d’Ossat, nouvelle édition, corrigée sur le manuscrit original et notableñent augmentée, avec des notes historiques et

politiques de M. Amelot de la Houssaye. 2 vol. in-4°. Paris, 1698, t. der, :

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