CET
«cardinal d'Autriche Albert est depuis peu de jours arrivé d’Es- « pagne en la côte de Gênes, en un lieu du prince Dorin appelé «Toann, dont il a envoyé icy à baiser les pieds au pape, en son «nom, le fils aîné du feu prince d'Orange !, qu’on a si longtemps «détenu en Espagne; et à présent ledit cardinal le mène avec «soy aux pays-Bas, pour l’opposer au comte Maurice, son frère, «auquel néanmoins il est plus tenu de cette telle quelle liberté «dont il jouit à présent, et, possible, de sa vie même, que non «pas à ceux-là même qui se glorifient de la lui avoir donnée.»
Que se passa-t-il entre Louise de Coligny et Philippe-Guillaume, lorsque le fils dégénéré du noble Guillaume de Nassau se présenta devant-elle, à Paris? Nul doute, qu’émue de commisération, à l'aspect de sa dépression morale, la princesse ne se soit, aussitôt, bienveillamment occupée de son relèvement, en l’éclairant sur la gravité de sa situation anormale, incompatible avec le glorieux passé de son père, et en lui signalant la droite voie à suivre.
Il est certain, en outre, que Philippe-Guillaume, loin de se sentir mal à l'aise vis-à-vis de sa belle-mère, fut encouragé à la revoir et qu’il la revit, en effet, après une courte absence de Paris.
Il ne quitta cette ville, après la première visite faite à Louise de Coligny, que pour se rendre auprès du roi de France, à titre d’émissaire de l’archiduc Albert et de l’archiduchesse ; car voici ce que, le 24 août 4598; il écrivit, de Blois, à sa sœur, la duchesse de la Trémoïlle ? :
1 L’annotateur des lettres d’Ossat dit, ibid. : « Philippe Guillaume, «vingt-huit ans, prisonnier en Espagne; captivité heureuse, puisqu'il v « devint très bon catholique. Il mourut tel, à Bruxelles, en 1618. L’é- «vêque Piasecki dit que le cardinal archiduc l’envoya à Rome, pour de- «mander, de sa part, au pape, la permission de porter l'épée avec la «calotte rouge, et de retenir l’archevêché de Tolède, avec l’habit et la « profession militaires. » |
2 Archives de M. le duc de la Trémoille.
«Madame, avec la commodité de ce porteur, qui me dit vous «aller trouver, je n’ay voulu faillir vous donner, par ces deux «mots, de mes nouvelles, et dire que, grâces à Dieu, je suis «arrivé de Nancy en ceste ville de Blois, pour m’aboucher avec «le roy, de la part des Sérénissimes archiduc Albert et infante «d’Espaigne, bien marry de ne vous avoir trouvée à Paris, pour «le desir que j'ay de vous veoir, et encoires plus esmerveillé «de me trouver si esloigné, que la presse que me donne mon «retour aux Pays-Bas (à Bruxelles) ne me permet de vous aller «trouver.» |
Ajoutons, qu'une lettre de Louise de Coligny au duc de la
Trémoïlle datée de Paris!, et postérieure de trois jours seule-
ment à celle de Philippe-Guillaume, contenait, au sujet de celui-c1, ce piquant détail: «Monsieur le prince d'Orange, vostre beau- «frère, a passé icy, et je l’y attends, de retour aujourd’huy. Il y «a une belle fille qui voudrait bien l’attrapper. Mandez-moi si «vous devinez bien qui elle est.»
C’est ainsi encore, qu’en fine observatrice de ce qui se passait autour d'elle, la princesse, disait au duc de la Trémoiïlle, dans la même lettre : « Vous sçavez bien que le mareschal de Fer- «vacques fait bien fort les yeux doux à Madame de Laval, mais «Je dis à bon escient, et la sert et l'accompagne, en toutes $es «sollicitations. Si ses yeux n’ont d’autres vues que les miens, il «ne luy sera pas fort agréable, car pour moy, il me donneroit de «la peur plutost que de l'amour.»
Prolongeant son séjour à Paris, où, de même que partout ailleurs, elle se montrait constamment soigneuse des plus chers intérêts de ses enfants, Louise de Coligny saisissait chaque occasion que lui fournissaient ses relations personnelles avec le roi pour leur donner, en temps opportun, quelque utile conseil, sur
‘ Lettre du 27 août 1598. (Archives de M. le duc de la Trémoïille.)
mn. ii dut: Sie di bts RE
la ligne de conduite qu'ils devaient suivre vis-à-vis de lui. De ce nombre fut celui-ci, que contenait une lettre adressée par elle, le 4 novembre 1598 à sa fille Brabantine !: «J’ay estimé devoir «vous envoyer ce laquais, afin que M. de Ia Trémoiïlle fûst d’au- «tant mieulx esclairci, par la lettre que je luy envoie, de l’inten- «tion du roy. Sa présence icy luy servira plus que chose du «monde. Au nom de Dieu, conseillez-luy d'y venir, et, en cela, «ayez plus d’égard à sa fortune qu’à vosire contentement. Je sçay «bien que vous avez le courage assez magnanime pour, en cela, «surmonter vostre propre volonté. Plus tost il sera icy, et plus «tost 1! sera de retour auprès de vous.»
En tant que débiteur, le duc de la Trémoïlle mettait à l'épreuve, depuis longtemps, la patience de sa belle-mère, qui en créancière des plus bénévoles, se contenta de glisser dans la lettre dont un fragment vient d'être reproduit, ces simples mots : «Ma «fille soyez soigneuse que vostre bon mari m’apporte mon argent, «mon horloge et mes pommes de lit, et je serai soigneuse de «faire icy tout ce que me manderez pour vos couches.»
À quelques jours de là, la princesse donna à la famille de Rohan une preuve, toute spéciale du prix qu'elle attachait au maintien de ses affectueuses relations avec elle, en associant l'intervention de son fils à celle de l’une des filles de Madame de Rohan, dans la présentation d’un enfant au baptême. En effet, sur les registres tenus par les pasteurs de l’église réformée de Paris figura, à la date du 48 novembre 1598, R°, f° A, la mention suivante: «Le 16 novembre, nasquit Henry, fils de «M. François Mouche et de Marie Lequeux, présenté au baptesme, «le 18 dudit mois par M'° Henry, comte de Nassau, et demoi- «selle de Rohan?.»
‘Archives de M. le duc de la Trérioille.
2 Bull, de la Soc. d'hist. du protest. fr., t. 21.
Quelque large que fut la part de temps et de soins empressés qu’accordàt la princesse d'Orange à sa famille et à ses amis, elle n’en continuait pas moins à seconder de son zèle éclairé les intérêts des Provinces-Unies. Les États généraux savaient de quel crédit elle jouissait auprès du roi, et ils avaient déjà reçu d’elle maintes preuves de l'efficacité de ses démarches en leur faveur, lorsque se présentant une nouvelle occasion d'utiliser ses bons offices, ils lui écrivirent, le 22 novembre 15981 ;
«Madame, le s' d’Aersens, par toutes ses lettres, nous mande «avec quelle affection vous embrassez la poursuite du bien et «advancement de nos affaires auprès du roy, et rendés peine «pour nous conserver sa faveur ; dont nous avons un très grand «contentement et vous en remercions bien fort, priant qu'il plaise «à Vostre Excellence y continuer, et notamment moyenner, «auprès de Sa Majesté, que, suivant sa bénigne promesse, de «laquelle vous estes spécialement informée, il luy plaise nous «faire fournir les autres cent mille escus du mois d'octobre en «considération de la presse des grandes forces de nostre ennemi, «lequel nous avons si longtemps sur les bras, au quartier qu'il «a choisi le plus foible de nostre estat, pour la poursuite duquel «nous avons expressément enchargé ledit Aersens, ayant faict «estat que, pour le fournissement de l’année prochaine, 1l n'y «aura aucun manquement; Comme aussi, pour ce regard, nous «nous esverturons, de nostre part, afin de seconder toutes les «royales faveurs de Sa Majesté, en fournissement de tels moyens «que, moiennnant la grâce de Dieu, nous pourrons gaigner «quelque grand avantage sur l'ennemi, ainsy que nous escripvons «plus amplement au roy, selon que Vostre Excellence verra par «la copie que nous en envoions audit Aersens. Nous vous «recommandons donc aussy, Madame, cest affaire, pour le bien
! Archives générales du royaume de Hollande.
«et l'assurance de nostre estat, ce qu'il vous plaise, pour l’effect «que dessus, emploier vos meilleurs amys et les nostres ; et ne «fauldrons, l’occasion s’offrant, à vous faire paroistre, combien «nous estimons ceste vostre bonne volonté envers nous, et la «nostre envie de vous complaire, en revanche. A tant, prions, «elc., etc.» |
De son rôle politique, Louise de Coligny revenait toujours, avec bonheur à son rôle de mère. Les préoccupations qui, pour elle, étaient inséparables de ce rôle sacré, s’accrurent sensiblement, dans le cours du mois de décembre 1598, en ce qui concernait sa chère Brabantine.
La jeune femme touchait alors l’un de ces moments solennelsf, dans lesquels la présence et l'appui d’une mère sont, plus que Jamais, nécessaires à une fille bien-aimée. Voila ce que le duc de la Trémoiïlle eut le tort d'oublier vis-à-vis de la princesse d'Orange; tort d'autant plus grave, que, sans raison il blessa au cœur l’amie vénérable qui avait étendu jusqu’à lui sa bonté et son inépuisable tendresse maternelle. Elle se: vengea de son ingratitude, d’une manière digne d’elle : d’abord par un peu de silence gardé vis-à-vis de lui, puis par l’allégation d’une colère et d’un dépit qui, d’ailleurs, ne l’empêchaient pas de qualifier de bon mari l'offenseur dont l’injustifiable procédé la faisait tant souffrir, et bientôt par l'expansion d’une généreuse bienveillance. |
Écoutons le langage que, le 6 décembre, elle tint à la jeune duchesse ? : |
«C’est le pied en l’étrier pour aller à Saint-Germain, qué je «vous écris ce mot, remettant, par M. de Saint-Christophe à
1 La duchesse de Bouillon avait, en prévision de ce moment, écrit à sa sœur Brabantine, le 18 octobre 1598. Archivés de M. le duc de la Trémoîille.
? Archives de M. le duc de la Trémoille.
«vous écrire davantage. Nous avons donné ordre à tout ce qui «est contenu dans vostre mémoire. Je laisse 1cy mon tailleur pour «faire tout ce qui est de son métier. Les tapissiers asseurent que «ce qui est du leur sera prêt dans peu de jours; de façon que «je croy que rien ne vous manquera, au temps qu'en aurez à «faire.
« Vous avez beau me dire que desirez que je sois à vos couches ; «je vous ai mandé la seule occasion qui me retenoit; et y pouviez «donner ordre, au moins vostre bon mari; ne l'ayant pas faict, «je croy qu’il n’en a point envie. J'en suis bien en colère contre «luy, et ne luy écrirai point, par dépit, encore que j'aie prou «de subject pour luy écrire; mais ma colère et mon partement «soudain m'en empeschent.
«Je vais me mettre en continuelle prière pour vous. Puisque, «présente, je ne vous puis rendre service, absente, je vous rendrai «celuy-là, qui est bien le meilleur de tous. Et le cœur me dit «que Dieu vous donnera un fils; car tout ce que je fais faire, je «dis tousjours : pour le petit, sans y penser; et ne m'est jamais «arrivé de dire : pour la pelite.
«Adieu, ma chère fille; que Dieu vous donne aussi heureuse «délivrance, que je la vous désire ! »
Vers le 15 décembre, autre lettre de la princesse à Brabantine { :
«Chère fille, je suis désespérée de ne pouvoir estre à vos «couches, que je crois devoir estre dans huict jours; et m'imagine «que vous donnerez un beau fils à M. de la Trémoïlle pour ses «étrennes.
«Non, il est bien certain que je ne luy pardonnerai jamais, «ou, pour le moins, de longtemps, d’estre cause que je ne serai pas «auprès de vous, à heure où je ne croy pas que je vous eusse rendu
1 Archives de M. le duc de la Trémoille.
«beaucoup de service; mais je sais bien que l’on estextrêmement «aise d'avoir ce que l’on aime, et de qui l’on est asseuré d’estre «bien aimé; et, sans doute, si j'eusse eu de l'argent, j'y füsse «allée. Voulez-luy en un peu de mal, je vous prie, et le sollicitez «d'envoyer un pouvoir pour traiter avec le comte de Fiesque; «car, si ce n’est par ce moyen-là, je vois bien que je ne suis «pas encores près d'estre payée. Faictes aussi, ma fille, que ce «bon enfant me fasse response touchant la terre dont je luy «escris. .... Je desire que ce que j'ay en France; demeure en « France, afin que mon fils se ressouvienne tousjours qu'il a eu «une mère française.
«.....au reste, jay dit à M. de Dommarville qu'il vous «mande le ballet dont vostre pelit frère a esté, et où il a triom- «phé. Vous aurez les La des airs qui y ont esté chantés, à «la première commodité.
«Avec Madame de A je suis aussy bien que jamais. .
« Accouchez vitement, et puis nous envoyez vostre bon mary; «il apprendra, en peu de temps force nouvelles pour vous «reporter; et MOI, je vous assureral que je suis tousjours ceste «mère qui vous aime comme elle-même, et qui prie, à ceste «heure, continuellement Dieu qu'il vous donne heureux accou- «chement. »
Toutes les filles de Charlotte de Bourbon se ressentaient de la tendresse de leur seconde mère. Flandrine de Nassau, pour sa propre part, loin d’être délaissée dans sa retraite de Jouarre, y fut visitée par la princesse d'Orange, à la présence et aux bonnes paroles de laquelle elle se montra profondément sensible, de même qu’au soin de lui avoir amené le petit frère. Gette intéressante Flandrine, quelque effacé que soit son rôle dans l'histoire, ne doit cependant pas demeurer privée du juste hommage d'estime et de sympathie, auquel elle a droit, car elle portait en elle un cœur aimant, que révèle sa correspondance.
Aussi y a-t-il lieu de citer ici les lignes empreintes d'affection fraternelle et de filiale gratitude qu’elle adressa, le 15 décembre 1598, à sa sœur Brabantine! :
«Madame ma sœur, ce m'est un si extrême contentement de
«sçavoir de vos nouvelles, que, quand je suis privée de ce bon-
cheur, je ne puis que je ne m’en plaigne. Mais il fault que
«j'avoue que j'ay tort, pour ce coup, d’aultant que, depuis peu, «j'ay reçeu deux de vos lettres, où j'ay appris que vous .estiés «en bonne santé, dont je loue Dieu, et preste de me donner «ung petit nepveu ou niepce, que, Je vous asseure, J aymeré de «tout mon cœur, comme je le dois, et vous encore plus, «chère sœur; car vous devés croyre que vous estes aymée de «moy, de toute la puissance de mon âme. J’ay prié M. Duplaissis «de vous aller voir affin d’estre asseurée de vostre bonne santé,
«je vous prye de luy faire bonne chère. Il est fort de mes amMyS;
«il vous dira combien je regrette d’estre sy longtemps sans «avoir le contentement de vous voir; ce que je desire plus que «toute chose du monde. Mais, mon cœur, je crains bien-que ce «ne soyt si tost; d’aultant que Madame a tant d’afaires ysy, «qu'il ne luy est possible de s’en retourner sy tost. Toutesfois, je «ne lairray de l’en bien soliciter, aflin d’avoir ceste joye que «de vous embrasser ung million de fois, comme j'ay faict nostre «cher petit frère, qui m'est encore venu voir, en ville, deux «jours icy. Je vous laisse à penser, quel contentement ce m'a «esté, car il m’asseure que je suis bien en ses bonnes grâces, et «Madame ma belle-mère aussy, qui me faict tant d'honneur, «qu'il m'est impossible de le pouvoir exprimer, ny combien je «l’honore, et vous, chère sœur, autant que peult vostre bien «humble et obéissante sœur Flandrine de Nassau.»
Les étrennes du duc de la Trémoiïlle, telles que les avait souhai-
{ Archives de M. le duc de la Trémoille.