CHAPITRE XIIL
Nouvelles démarches de Louise de Coligny pour obtenir la mise à néant des monstrueux arrêts et jugements rendus contre son père. — Lettres patentes du 10 juin 1599 à ce sujet, — Le parlement en diffère l’entérinement. — Lettres de la princesse sur son séjour à Pougues. — Son retour à Paris. — Le parlement ordonne la simple radiation des arrêts et jugements précités. — La princesse demande au roi d’enjoindre au parlement de faire procéder à la lacération des minutes de ces arrêts et jugements. — — Séjour de la princesse à Château-Renard. — Ses lettres au connétable et à Mme de la Trémoille. — Revenue à Paris, la princesse y voit le duc de la Trémoiïlle et écrit à la duchesse. — Tentatives réitérées pour délivrer Mne l’amirale des tortures que lui fait subir le duc de Savoie. — Mort de la victime dans sa prison. — Triste sort de sa fille orpheline, — Hommage rendu à la princesse par Jean de Lery. — Maladie de Henri-Frédéric. Inquiétudes de la princesse. — Son neveu Henri de Coligny entre au service des Provinces-Unies. — Lettres patentes du roi, du 11 juin 1600, ordonnant la suppression des procédures suivies, ainsi que des arrêts et jugements rendus contre l’amiral. — Arrêt du parlement en ce sens. — Procès-verbal, immédiatement dressé, de l’exécution de cet arrêt. — Piété filiale de la princesse.
Rassurée sur le sort de son fils, dont elle avait appris l'heureuse arrivée dans les Provinces-Unies, la princesse d'Orange continua à consacrer son activité à l’accomplissement de divers devoirs qui motivaient la prolongation de son séjour en France.
Au premier rang de ses devoirs se plaçait un redoublement d'efforts inspirés par sa piété filiale pour obtenir enfin la mise à néant, depuis longtemps décidée 1, des monstrueux arrêts et jugements rendus contre l'amiral de France.
1 Articles 33 et 34 de l’édit de mai 1576. — Art. 35 de l’édit de septembre 1577. — Art. 58 de l’édit de Nantes du 13 avril 1598.
Faisant droit aux instances réitérées de la digne fille de Gaspard de Coligny, le roi sigua, le 10 juin 1599 des lettres-patentes ainsi COnÇUEes ! :
« Henry, par la grâce de Dieu, roy de France et de Navarre, «àa-nos amés et féaux conseillers les gens tenant nostre cour de «parlement de Paris, salut!
«De toutes les faveurs dont il a pleu à Dieu bénir nostre vie «et nostre règne, nous avons tousjours reconnu la plus singu- «lière celle qu’il nous a faicte, inspirant nostre cœur, à l'exemple «des roys noz prédécesseurs, d’octroier à tous nos bons subjects «les choses nécessaires et Justes, non seulement par des paroles «et par nos édicts, mais par les effects dont nous avons voulu «qu’elles füssent suivies, tant pour le bien et repos de ceux sur «lesquels nous sommes establis en authorité, que pour l’acquit «de nostre propre conscience, et de la souveraine fonction à «laquelle nous avons esté appelés; et luy mesmes nous est «témoing que, si, en quelque partie, lesdits édicts sont demeurés «inexécutés, par la diversité des temps durant lesquels il a «trouvé bon d’exercer nous et nos subjectz par continuelles «guerres, .Çç'a esté avec un regret infini et non moindre desir et «intention de les rendre, de tous points exécutés, lorsque, par «sa bonté, il auroit estably une paix générale, en ce royaume ; «maintenant que, par l’octroy d'icelle, il a daigné exaucer nos «souhaits et terminer si heureusement nos labeurs, afin que des «choses mal passées, durant les mouvemens des troubles précé- «dens, il n’en reste aucune marque entre les articles exécutez «desdicts édicts faicts pour la pacification et réunion de nos «subjectz, nous avons jugé nécessaire de faire effectuer celuy «concernant les arrests et jugements donnés contre feu nostre «aisné et féal cousin le sieur de Chastillon, amiral de France,
1 Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 3256, fv 30.
LOUISE DE COLIGN Y. 401
«cappitaine de cent hommes d'armes de noz ordonnances, lesquelz «auroient esté déclarez nuls, et, en conséquence de ce, ordonner «qu'ilz seroient rayés et mis hors des registres des greffes, tant «de noz cours de parlement, que de toutes autres jurisdictions ; «ce qui n’auroit encores esté faict ; et d'autant que nous sommes «muez par la souvenance des services que nous avons reçuez «dudit sieur admyral et depuis encores, si singulièrement, en «tant d'occasions, du déffunt sieur de Chastillon, son filz ; mesme «que cela regarde nous et nostre personne ;
« Nous, à ces causes, conformément aux édictz et déclarations «de nos dictz prédécesseurs, singulièrement à celuy par nous « faict, publié naguères en nostre dicte cour, et iceluy exècutant, «vous mandons et très expressément enjoignons que vous ayez « à faire rayer et mettre hors, tant du greffe de nostre dicte «cour, que de toutes autres jurisdictions, toutes les procédures, «arrests et jugemens donnés contre ledict feu sieur admiral, «révocqués par lesdicts edictz, afin que la mémoire en demeure «à jamais éteinte et assoupie, comme de chose non advenue «et de nul effect. À quoy voulons estre procèdé sans aucun «refus ni difficulté, sous quelque prétexte que ce soit. Et, à «ceste fin, enjoignons à nostre procureur général et ses subs- «tituts, tenir la main, requérir et poursuivre l’exècution de ce «que dessus, comme il est plus particulièrement porté par les- «dicts édictz par vous vérifiés, à ce que toutes marques desdicts «troubles soient ostées , car tel es nostre plaisir.»
«Donné à Malesherbes, le 40° jour de juin 1599.»
On ne saurait s'expliquer l’extrême lenteur que les diverses chambres du parlement des pairs mirent à se réunir pour procéder à l’entérinement des lettres-patentes ci-dessus transcrites.
Pendant le long délai qui s’écoula du 10 juin jusqu'au jour de leur assemblée générale, et que la princesse d'Orange se vil
contrainte de subir, le projet qu'elle avait conçu, de se rendre aux eaux de Pougues, suivit son cours.
Trois lettres d’elle se rattachent à son séjour dans cette localité.
Si la première, adressée à la duchesse de la Trémoiïlle !, parle à peine de ce séjour, elle est, par contre, empreinte des effusions de la tendresse maternelle.
«Ma fille, y est:il dit, j'arrivai hier au soir dans ce lieu de «Pougues, où j'ay trouvé M. et M" de Bouillon et leur petite, «qui est la plus belle etla plus jolie qu'il est possible. Au reste, «elle m’a prise en une amitié si grande, que j'en suis extrême- «ment glorieuse, car 1ls disent tous qu’elle n'a jamais caressé «personne que moy. Elle ne fait pluscas de père ni de mère ; il n’y «a que sa grand’maman. Cela est si violent, que j'ai peur qu'il «ne dure pas ; je ferai bien pourtant tout ce que je pourrai pour «conserver sa bonne grâce.
«M. de Bouillon m'a dit tant de bien de vous, qu'il n'est «pas possible de plus, et m'a tant représenté l’extrème conten- «ment que vous possédez, que je meurs d'envie de vous y voir; «et serois de la partie pour vous aller trouver là, où M°° de «Bouillon vous doit voir, si des affaires d'importance ne me «rappeloient à Paris, au commencement d'août, à quoy je ne «pourrois manquer sans un notable préjudice. Mais si faut-il «bien, ma fille, que nous trouvions moyen de nous voir. N'y «auroit-l point de moyen que vous puissiés venir faire vos «secondes couches à Sully, là où, je vous irois servir de garde ? «Mais je ne me l’ose promettre tant que je le desire; et toutes- «fois, si vous estiez bonne fille, vous donneriez ce moyen-là à «vostre mère, qui vous aime et vous chérit de toutes ses affec- «tions, et est plus à vostre service qu’elle ne vous peut dire, «etc., elc.
{ Archives de M. le duc de la Trémoille.
La seconde et la troisième lettres furent adressées, de Pougues, à la duchesse de Nevers, les 44 et 25 juillet 1599.
«Madame, portait celle du 141, puisque je resoys la santé «par le bénéfice des eaux que produysent vos terres, il est «raysonnable que je vous en rende hommage, puisque je tiens «ce bien de vous, comme je fais, Madame, d’une infinité d’hon- «neurs que je resoys 1cy de Messieurs de vostre ville de Nevers, «qui me font bien connoïtre, Madame, que vous leur avés fait «sçavoir que vous me teniés pour ce que Je vous suis, qui est «bien fort vostre servante; car y n'y a sorte de courtesies et «d’honnestetés dont ilz n’usent à l’endroict de Mons. et de Ma- «dame de Bouillon et de moy, et particulièrement le S' de la «Ghassagne, qui n'oublie rien de tous les commandemens que «vous luy avés faicts, car il m'a accomodée et de meubles et de «tout ce que j'ay eu affaire, et ma montré et offert, dans vostre «chasteau de Nevers le cartier que m'aviez faict l'honneur de «m'ordonner, avec tant de très honnestes offres de vostre part, «Madame, que j'en rougis de honte, m en recognoissant indigne, «sinon en la qualité que je possede de la plus affectionnée ser- «vante que vos mérites vous ayent Jamais acquise. Honorés-moi «tant de me tenir pour telle, Madame, et de me conserver la «part qu'il vous a pleu me promettre en vostre bonne grâce, que «je tiens pour la chère félicité de ma vie, durant laquelle je «demeureray, Madame,
« Vostre très humble servante,
«Louyse de Colligny. »
«P. S. Madame, encore faut-il que je vous dise que Île poids «de la chaleur nous fait boyre tout votre vin.»
1 Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 4708, fo 54.
Dans la lettre du 25 juillet la princesse disait :
«Madame, tous les jours, les obligations que vous me donnés «à vostre service s’accroissent par le continuel soing que par «vostre commandement, vos gens prennent de moy, vosire «servante. Je vous aprens, Madame, que vous ne trouverés plus «à Nevers, que la moytié de vostre provision de vin, car Mons. «de la Ghassagne nous en a faict si souvent part, à Mons. et à «Madame de Bouillon, et à moy, que certes, Madame, je crains «que nous laissions icy une réputation, que nous sommes de «fort bonnes flamandes qui aymons extrêmement le bon vin. Je «ne me soucye pas de ce que tout le monde croye de moy, «pourveu, Madame, que vous me faciés l'honneur d’estre bien «asseurée qu'entre toutes vos servantes y n’y en a point qui, «plus que moy, desire l’honneur de vostre bonne grâce, car «avec ce bonheur je pense braver toutes sortes de mauvaises «fortunes, et ne croye pas que rien ne puisse égaler le conten- «tement de
« Vostre servante très humble
«Louyse de Colligny.»
Revenue de Pougues à Paris, la princesse revit le roi.
Elle attendait avec une vive impatience l'assemblée générale des chambres du parlement. Cette assemblée se tint, le 22 août 1599. En voici le compte-rendu officiel 2 :
«Le jour, la Grand’chambre, Tournelle, et de l’Edict assem- «blées, après avoir délibéré sur les lettres-patentes du 10 juin, «signées Henry, et plus bas, par le roy, de Neufville, et scellées, «par lesquelles est mandé, conformément aux Edicts des roys, «ses prédécesseurs, et à l'édict naguères vérifié, faire rayer et
! Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 4708, fo 49.
? Ibid. mss. f. fr. vol. 3256, frs 31, 302.
Pr
«mettre hors des greffes de la cour et autres jurisdictions les «procédures, arrests et jugement donnés contre le feu amiral de «Ghastillon, révocqués par lesdits édictz, conclusions du procu- «cureur-général du roy, ont arresté et ordonné, entérinant «lesdites lettres, conformément auxdicts édictz, que les procé- «dures, arrests et jugements donnez contre ledict deffunct «admiral de Chastillon seront rayéz, tant du greffe de ladite «cour, que autres, et mis en marge des registres : rayé par «ordonnance de la cour.— Faict en parlement, Le 22 août 1599.»
Cinq jours après, la princesse écrivit au duc de la Trémoïlle ! :
«Que vous estes sage, en Poitou, d’avoir fait recevoir l’édict? ! «Ce fut une des premières choses que le roi me dit à mon retour «de Pougues. Cela a fort facilité une affaire que je poursulvais «ici, que j'ay achevée heureusement, Dieu merci: c'était pour «avoir un arrêt de la cour de parlement, pour faire ôter «et rayer des registres de la dite cour ce méchant et abominable «arrêt qui fut fait après la Saint-Barthélemy, contre feu Mon- «sieur l’amiral, mon père. Je suis, à ceste heure, après l'exècu- «tion. Je n’ay jamais vû de plus honnestes gens que tous ces « Messieurs-là ; et m'ont tous dit qu’il ne fut jamais rien faict en «leur assemblée, où tous, d’une voix, ils aient consenti plus «gaiement. Je les en fus tous remercier hier, dont je revins si «tard, que j'en ai rapporté un grand rhume et une bonne fièvre, : «qui me tient, à l'heure que je vous escris.»
Tout en rendant pleine justice aux bons sentiments qu'elle avait rencontrés chez les membres du parlement, Louise de Coligny ne tarda pas à reconnaître que l'arrêt réndu le 22 août 1599, par les chambres assemblées n'avait, au point de vue
1 Archives de M. le duc de la Trémoille.
? Il s’agit ici de l’édit de Nantes, du 43 avril 1598.
d’une éclatante réparation à apporter à la mémoire de l'amiral, qu’une portée insuffisante, et que la réparation ne serait complète, qu’autant que les charges, informations, procédures, jugements et arrêts relatifs à la grande victime, au lieu d'être uniquement l’objet d’une simple radiation, seraient au contraire totalement anéantis.
Or, il fallait, pour atteindre ce but, provoquer de nouveau l'intervention de l’autorité royale : et la princesse s’empressa de recourir à son suprême protecteur. L’appui du monarque, sur lequel elle comptait, ne lui fit pas défaut; mais, avant qu'il se manifestât officiellement, elle dut se résigner à une expectative de plusieurs mois que rien, historiquement, n’explique ni ne justifie.
Quoi qu'il en soit, on verra plus loin en quels termes énergiques Henri IV se prononça sur le point dont 1l s’agit, et avec quelle ponctualité le parlement lui obéit.
La princesse, qu'aucune circonstance particulière ne retenait, pour le moment à Paris, alla faire un séjour dans son domaine de Château-Renard, moins pour y goûter un peu de repos, que pour y donner ordre à diverses affaires.
En quelque lieu qu'elle fût, elle trouvait toujours le moyen de rendre quelque service, d'opérer quelque bien. Aussi, les habitants de Château-Renard se ressentirent-ils de la protec- “tion qu’elle étendait sur eux, et qu'atteste la lettre suivante, adressée par elle au connétable 1 ;
«Monsieur, j ay tellement éprouvé les effects de vostre bonne «volonté en mon endroict, que je puis dire que c’est par vostre «seul moyen que j'ay esté mise en pleine possession et jouissance «de ma maison de Chasteau-Regnard ; aussy que c'est à vous «seul à qui j'en veux avoir de l'obligation. Mais le désir que
1 Bibl. nat. mss. f. fr. vol. 10,939, fe 60.
«Jay de me maintenir en ma dite maison et subvenir à la misère «de mes pauvres habitants dudict lieu me faict rechercher les «moyens de vous estre encore plus estroitement obligée, et vous «importuner de la présente, pour vous suplyer, Monsieur, qu'il «vous plaise, en ma considération, les assister de vostre faveur, «en la poursuite qu'ils désirent faire, au conseil pour obtenir du «roy quelque rabais et diminution des tailles qu’ils sont con- «traints de payer, chaque année, et pour raison desquelles il «leur à convenu prendre de l'argent à intérêt, et y seroient «encore contraints, à leur totale ruyne, s'il ne plaisoit à Sa «Majesté leur octroyer ladite considération ou exemption d’icelles «tailles, pour quelques années. Ayant reconnu de fort près leur «misère et nécessité, j'ay eu plus de hardiesse, Monsieur, à vous «en faire cette supplication ; et comme j'espère qu'elle ne leur «sera inutile, aucontraire, qu’ils en ressentiront quelque fruict, «je me sentiray de plus en plus obligée à me réclâmer, toute ma «vie, Monsieur, vostre très humble cousine et servante.»
Alors qu’elle était encore à Château - Renard, la princesse écrivit, le 29 octobre 1599, à sa fille Brabantine t :
«J'aimerai, toute ma vie, davantage ceste belle demeure de «Chasteau-Regnard, puisque, contre mon espérance, chère «fille, jy ay reçue de vos nouvelles, qui ne pouvaient arriver en «meilleure saison qu’à ceste heure, que je viens d’en recevoir «une qui m'afflige un peu: c'est qu'en ayant des lettres de «vostre bon pays, par lesquelles on m’assure que vos frères se «portent bien, on écrit à une de mes femmes, qu'un des «laquais de vostre petit frère est mort de peste. Vous sçavez «qu'il n’en faut pas tant à mon appréhension pour me donner «bien de la peine; mais je me fie que Dieu gardera ce que
«Nous aimons.
1 Archives de M. le duc de la Trémoille.
«Il est bien certain que je ne pourrais recevoir rien qui me «consolât davantage en cette affliction ici, que vos lettres qui «m'apprennent que vous et vostre petit mignon vous portez bien. «Dieu sait, mon cœur, combien je me souhaïterois à la nais- «sance de ce, qu'avec l’aide de Dieu, vous mettrez bientôt au «monde; mais il m'est impossible, pour des affaires qui m'ap- «pélent à Paris, incontinent après ceste Sainct-Martin, que je «ne pourrais négliger sans une notable perte. J’ai pris ce peu «de temps pour en venir faire quelques-unes ici, et donnerai «jusqu’à la maison de ma cousine, la marquise de Mirebeau, «qui est à deux journées d’icy, où je trouverai mon frère et ma «belle-sœur, le marquis, la marquise et leur fille. Je partirai le «lendemain de la Toussaint pour y aller, et ne seroi que huit «jours, si Dieu plaist, en tout mon voyage, pour incontinent «m'en retourner à Paris, où j'ai laissé vostre bon et cher mari, «qu'il faut bien que je vous dise que j'aime mieux que je ne fis «jamais, pour tant de démonstrations d'amitié qu’il m'a faict «paroistre, et surtout en l’honneur qu'il m'a faict de vouloir que «je sois tesmoing au nom que portera mon petit-fils : de quoy je «me suis desjà réjouie avec vous par une lettre que je vous «escrivis, à mon partement de Paris, où 1l m’a retenue, contre «ma volonté, plus de quinze jours : mais, qui pourrait résister à «ses prières, quand il veut quelque chose ?
«Ce qui me le fait aimer plus que tout, c'est l'extrême amour «qu’il vous porte, car c'est chose certaine, qu'il est passioné- «ment amoureux de vous. Je m'étonne de ce que vous dites, «qu'il y à si longtemps que vous n'avez eu de ses lettres ; mais, «à ceste heure, je sÇay bien que vous en avez reçeu, et qu'il «n'aura pas failli à vous mander la bonne chère que luy faict le «roy et le commencement de tesmoignage qu'il lui a rendu de sa «bonne volonté. Je hâtérai, le plus que je pourrai, mon voïage, «afin de le retrouver à Paris; car, si j'y faux, il ne mele pardon-
«donnera jamais. Vous ne croiriez pas combien il est en colère «de ce voïage que je vais faire en Bourgogne ; nous en avons «eu mille querelles, mais de ces querelles que vous sçavez. Il «est fou de son fils, et nous à souvent conté à M. de Montpensier «et à moy, les caresses qu'il avait faites à Madame sa femme, «qui arriva à Paris, deux jours après que j'en fus parte.
QIl y à aujourd’hui quinze jours que je laissait cette grande «cité; de façon que ce que je vous en pourrois mander seroit « vieilles nouvelles, et aussi que vous en aurez eu de Paris depuis «que j en suis partie.
«Je finirai donc, après vous avoir, un petit, tancée, chère fille, «de ce qu'il semble que vous eûssiez eu doute de mon amitié. «Non, croyez, mon cœur, que si rien, au monde, est ferme et «stable, c’est la parfaite amour que je vous porte. Les. paroles, «et mesmes dites sur ce papier, sont de trop faibles témoignages «pour vous en donner assurance; mais vostre bon naturel, je «m'asseure, vous le persuade, et mes effects et mes services «vous le feront tousjours paroistre. Baisez bien ce petit mignon, «pour moy. Je m’asseure que vous l’aimerez encore davantage «de qu’il ressemble à ce petit oncle. Je m'imagine qu'il sera une «aussy bonne pièce que luy, puisqu'il commence desjà à imiter «ses petites opiniastrelés.
«Le roy avoit donné charge à Aerssens, qui y est allé faire «un voïage, de prier Messieurs les estats, de sa part, qu'il püt « venir icy, cest hyver; mais on me mande qu'il n’ÿ a point «d'apparence qu’il puisse obtenir ce congé. Cela, avec ceste autre «foseleuse nouvelle de ce laquais, ne me réjouit guères. Vos «frères sont encore à la campagne, mais ils doivent estre à «la Haye, à la Toussaint, qui sera dans deux jours.
«Ma fille, je suis plus à vous qu'à moy mesmes. Je vous «écrirai, à mon retour de Tanlay, etc., etc.»
Alors que Louise de Coligny, privée de l'espoir de voir son
fils obtenir un congé pour la rejoindre en France, s’inquiétait,
à son sujet, depuis la mort du laquais enlevé par la peste, Henri- Frédéric, ne se doutant peut-être pas des anxiétés de sa mère, menait une assez Joyeuse existence, durant les loisirs que lui laissait çà et là sa carrière militairé. La preuve en est dans le langage que son indulgent gouverneur, Dommarville, tenait, le 24 octobre, à la duchesse de la Trémoiïlle ! : «Messeigneurs vos frères se portent fort bien, Dieu merci. «Le petit devient fort dameret, et fait l’amoureux de la jeune «lille d'Asperen. M. le comte Louis et luy la vont voir quelque- «fois et y mènent violons et y tiennent bal. Î] faut que leur «Jeunesse se passe, et que son esprit se resveille à cest honneste «amour ; Car d’autres, Dieu sçait si je les vous manderois et sy «je les confierois, au moins s’ils venaient à ma cognoissance. «Gest exercice ? se faict, à ceste heure, que les ennemis nous
1 ‘Archives de M. le duc de la Trémoille.
2 Un abyme séparait cet exercice des grossiers passe-temps auxquels se livrèrent, un jour, à la Haye, certains parens de Maurice de Nassau, dont À. Dumaurier dans ses mémoires (p. 247), parle en ces termes : M. le prince Maurice a conté à mon père, qu'un hyver, à la Haye, y «ayant quantité de princes et de grands seigneuris d'Allemagne, de sa «parenté, un jour ils s’assemblèrent en la principale auberge de la Haye, «pour s’y divertir ; qu'après avoir fait la daibauche jusqu'à ne voir plus «goutte, un de la compagnie proposa d’éteindre les lumières et de «s’entre battre, toute la nuit, à coups d’escabelle; ce qu'ayant exécuté, «l’un de ces souverains se trouva un bras rompu, l’autre une jambe «cassée, un autre le crâne enfoncé, et que les moins offensez en furent «quittes pour avoir d’horribles contusions et les yeux pochez au beurre «noir. Après cela, il fallut se mettre tous au lit et se faire panser ; ce «que le prince sçeut de Mr Luc, son chirurgien, qui estoit Français et «très expert dans sa profession, qui fut appellé pour les traiter et pour «leur remettre leurs membres disloquez. Sur cela, Mr le prince Maurice «disoit à mon père, en s’éclatant de rire : après ce beau et agréable di- «vertissement, Messieurs mes parens pouvaient se vanter d’avoir mer- «veilleusement bien passé leur temps. »