‹ Louise de Coligny princesse d'OrangeChapitre 36 sur 64 · L'OUISE DE COLIGNY · texte numérisé non relu

L'OUISE DE COLIGNY

«laissent en repos; car auparavant, au lieu de poulets on ne «voiotit que pistolets dans les mains de vostre cher frère, et estoit «tousjours le premier à cheval pour accompagner Son Excellence!, «aux belles occasions. Iz yront bientost à la Haye, car les «ennemis se retirent aux garnisons, qui ont faict leur fort en «l'isle de Hommel, mais que, j'espère, nous aurons bientost, «s’il plaist à Dieu, pour infinies nécessitez auxquelles il sera, si «lParmée ennemie l’abandonne de trop loin. Au reste, Madame, «on est plus résolu à la guerre, en ce païs, que jamais, et ne «veult-on point ouir parler de paix, quoy qu’elle se fasse pariout, «pour ce qu'on y voit moins de seureté qu’à la guerre. Dieu «bénira vostre chère patrie et Messeigneurs vos frères.»

Il est probable que la princesse d'Orange reçut de Dommarville une communication semblable à celle qui vient d'être reproduite, et que, tout en souriant, à la nouvelle des débuts de son fils dans la carrière d'une inoffensive galanterie, elle ne manqua pas d’ailleurs de donner au dévoué gouverneur du jeune prince les meilleures directions à suivre, dans l'intérêt de celui-ci.

Revenue à Paris, elle ne tarda pas à y recevoir les visites assidues du duc de la Trémoiïlle, dont la présence à la cour et dans les hautes régions du monde officiel était réclamée par de graves circonstances qui devaient tourner à son avantage, et auxquelles elle se trouva naturellement mêlée, tant à raison de l’affectueux intérêt qu'elle lui portait, que du crédit dont elle était à bon droit en possession.

Le duc ayant, dans le cours du mois de décembre, appris, à Paris que sa femme venait, en province, de donner le jour à une fille, informa aussitôt de cet heureux événement sa belle-mère, qui fit parvenir à la duchesse ces lignes si expressives ? :

1 Maurice de Nassau.

2 Lettre datéededécembre1599 (Archives de M. le duc dela Trémoille).

«Vous m'avez donc donné une petite fille! Mon Dieu, que je «m'imagine qu’elle est jolie, et vous trop brave, d’avoir écrit «soudain, après avoir eu tant de mal, à ce cher mari, qui est si «glorieux d’avoir fils et fille, que l’on ne dare plus à lui. Au «reste, croyez que, si vous l’avez désiré, en vos grands maux, «il s’y est bien souhaité, et que, s’il eüst esté en sa puissance, «il ne vous eust abandonné; mais je m’asseure que vous ne «voudriez pas qu'il eûst laissé icy ses affaires imparfaites, pour «vostre particulier contentement.

«Tout ie bonheur lui est venu à la fois ; car, le lendemain qu'il «a eu la nouvelle de la naissance de sa fille, il a esté reçeu pair, «en la cour de parlement, là ou il a esté accompagné de toute «la maison de Lorraine et de tous les seigneurs de ceste «cour ; et, chose qui ne fut jamais, les dames y ont assisté. «Mesdames de Retz, les marquises de Seignelais et de Noir- «moutiers, Madame de Fontaine et moi y avons assisté: je «dis séantes dans le parquet, auprès des gens du roi. Au parür «delà, il fit un fort beau festin à la compagnie, mais je vous «dis très beau, où rien ne fut oublié: vous connaissez ses «curiosités. Je vous réponds que toute la compagnie est extrê- «ment édifiée. :

«Au demeurant, il se gouverne de façon qu'il se fait aimer à «tout le monde ; et, miracle de ce temps, il n’a point encore eu «de brouillerie, de façon que la vérité est qu'il se fait aimer et «admirer. Pour moi, je vous avoue que je l'aime mieux que «je ne fis jamais et vous estime la plus heureuse femme du «monde, car vous avez un des plus honnestes hommes du monde, «de qui vous estes parfaitement aimée. Et avez raison de croire «qu’il n’a point d'amour, car il est certain qu'il n’en peut avoir «que pour vous; et moi, mon cœur, qui meurs d'envie de «voir, avec le petit peuple, que je baise, et vous, en imagination, «un million de fois.

LOUISE DE COLIGN Y. 413

«J’eus hier des nouvelles de vostre petit frère, qui se porte «fort bien, Dieu merci.

«A Dieu, ma mignonne; vostre bon mari est présent, qui «me fait veiller, et enfin qui fait de moi ce qu'il veut; maisilest «si tard, que je ne peux faire réponse à M'*° de Moulinfrons, et «ne Sais plus ce que Je dis.»

Au moment où elle se réjouissait, avec le duc et la duchesse de la Trémoille, de la naissance de leur fille, Louise de Coligny eut la douleur d'apprendre la mort de sa seconde mère, l’infortunée Jacqueline d'Entremonts.

À peine, depuis quelque temps, restait-il à la princesse une lueur d'espérance, quant à l'issue de ses longs efforts et de ceux d'autrui pour arracher la victime aux persécutions dont elle était l'objet et à l’odieuse captivité dans les liens de laquelle elle était enserrée.

Ne pouvant tracer ici le lamentable tableau de toutes les souffrances qu'endura pendant vingt années consécutives, la noble veuve de l’amiral de France, nous nous bornerons à l’indication de quelques faits, qui, à eux seuls sont éminemment significatifs.

Nous avons dit précédemment que le duc Philibert Emmanuel, ouvrant, dans son propre intérêt, la voie à une sorte de réconciliation entre lui et Jacqueline d’Entremonts, qu’il tenait prisonnière, s'était à la fin de l'été de 1575, relâché, en ce qui la concernait, de ses exigences relativement à la religion, en la laissant à peu près libre de suivre la croyance à laquelle elle demeurait attachée, et en conséquence à sa sortie de prison, ainsi qu’à la restitution de ses biens, sous certaines conditions auxquelles elle avait adhéré.

Cinq ans s'étaient écoulés depuis la mise en liberté de la prisonnière, lorsque le 30 août 1580, Philibert Emmanuel mourut. Aussi, son fils et successeur, Charles Emmanuel, sous la double

impulsion d’une vile cupidité et d’une haine que rien ne pouvait justifier, fit brutalement incarcérer Madame l’amirale, en iançant contre elle une accusation aussi absurde que révoltante.

Quelle lâcheté et quelle ignominie, que celles de ce tyran lil connait parfaitement la complète innocence de sa victime ; que lui importe de laccabler de souffrances imméritées, qu'il fait rejaillir sur sa fille Béatrix de Coligny, pourvu qu'il réussisse à extorquer ses biens. Il se targue d’être assez fort pour pouvoir impunément violer, à la face de la France, les règles de la justice et de l'équité. Qu’adviendra-t-il de son audace et de ses méfaits ? | |

Un long temps s’est écoulé sans que Henri IV, vivement stimulé à l’action par Louise de Coligny, ainsi que par lès parents et amis de cette princesse, ait pu trouver le moyen d'intervenir en faveur de Madame l’amirale ; l’attitude hostile et déloyale de Charles Emmanuel vis-à-vis de la France y a mis obstacle. Le jour vint enfin, où le monarque en pense à profiter de sa réconciliation avec le Saint-Siège, pour réclamer les bons offices du pape auprès du duc de Savoie. |

La France est alors représentée, à Rome, par un diplomate éprouvé, par d'Ossat, à qui va être confiée la mission ardue d’amener le gouvernement pontifical, persécuteur né des protestants, qui naguère, célébrait avec une joie impie les massacres de la Saint-Barthélemy, et spécialement le meurtre de Gaspard de Coligny, à se transformer en protecteur de la veuve du chef des hérétiques de France, et à revendiquer, dans l’intérêt d’une femme entachée elle-même d’une incurable hérésie, la juridiction de l’Inquisition Romaine, non plus comme instrument de répression, mais comme égide.

Il faut l'habileté consommée, disons plus, le zèle généreux de d’Ossat pour tenter une œuvre pareille. Loin de reculer devant elle, il l’aborde franchement. Il sait, en homme d’honneur, faire

taire ses préjugés sacerdotaux, en présence d’une grande infortune, et, tout prélat catholique qu'il est, lui consacrer, sans réserve, l'appui de son dévouement !.

Villeroi lui transmet le 40 novembre 1596, l’ordre de son souverain d'entamer la négociation, D’Ossat voit immédiatement le cardinal Aldobrandini, dont il se ménage le concours ; il se rend à Pascati, auprès du pape, et «le supplie de ne pas permettre «quil soit fait injustice à Madame l’amirale, puisqu'elle a été «remise à son nonce?. — Le pape répond: «qu’elle n’y a «point été remise, mais qu'on lui impute des crimes, dont la «connaissance appartient à l’inquisition, privativement à tous «autres juges ; que néanmoins le duc de Savoie veut qu’au procès «assiste un des sénateurs, et quil a jusqu’à présent retenu «pardevers lui toutes les informations, ce que Sa Sainteté ne «trouve pas bon; qu’au demeurant, la prisonnière est accusée «de sorcellerie et de magie; d'avoir invoqué, adoré et encensé «les diables, d'avoir fait endiabler une fille #, ete., etc. ; que Sa

1 Voy. Lettres du cardinal d’Ossat. Paris 1698, in-4%o, t. er, Lettres 90,92, 98, 101, 102, 103, 111 ; et t. 2, lettres 137, 205, 206, 208.

2? Lettre du 18 décembre 1596, t. 1, p. 361.

8 Lettres du 18 décembre 1596, t. 1, p. 36. — Dans une autre lettre, du 20 janvier 1597, t. 4er, p. 388, d’Ossat fait sur l’endiablement en question d’assez piquantes réflexions. «On prétend, remarque-t-il, «que le malin esprit qui est au corps d’une fille, a dit que c’étoit Madame l'amirale qui l'y avait fait entrer. Mais, quand ainsi seroit, que cet «esprit prétendu l’auroit dit, il ne faudroit croire à celui qui, en l’évan- «gile, par la bouche de notre Seigneur Jésus-Christ, est appelé père du «mensonge, et qu’on sait être ennemi du genre humain, et particulière- «ment des gens de bien. Aussi est-il appelé accusateur des justes, en «PApocalypse, et le nom de diable, en la langue originale, signifie «calomniateur. De façon qu’il faut plutôt présumer bien que mal de ceux «qu’il accuse; n’étant lui qui est extrêmement malin, pardessus tous les «plus méchans hommes du monde, si sot que de référer à la justice les «vrais magiciens, sorciers et autres qui se sont donnés à lui, car ce serait «les mettre en voie de correction et d’amendement de vie, et diminuer

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