LOUISE DE COLIGNY. D
lante pour ses enfants, si sympathique aux afiligés, n'avait pu étendre à la fille de Coligny le moyen d'évasion qu'elle avait assuré au ministre Merlin et à sa famille. |
Quelle navrante détresse que celle de cette jeune femme, dépourvue, en apparence, de tout appui humain, au milieu d’un effroyable carnage! mais aussi quelle énergie morale que la sienne ! quelle foi, quelles ardentes prières, quelle résignation !
Dieu lui réservait une délivrance inespérée.
Tandis que, sous la direction de ce protecteur suprême, se préparaient, par des voies ignorées de l’histoire, les moyens destinés à opérer cette délivrance, divers événements relatifs à la famille de Coligny se produisaient à Paris et au dehors, à des dates plus-ou moins rapprochées du 24 août 1572, alors qu'on perd, dans les documents contemporains, la trace de la veuve de Téligny pour ne la ressaisir qu'après un certain laps de temps.
Ces événements, qui se lient plus ou moins directement à la biographie de l’infortunée jeune femme et dont l’une de nos précédentes publications contient l'exposé auquel nous nous référons ?, se résument :
- Dans les scènes émouvantes qui se passèrent au château de Châtillon lorsqu’y parvint la nouvelle du meurtre de l’amiral;
Dans les efforts faits par Jacqueline d'Entremonts pour soustraire ses enfants et ses neveux aux recherches des archers envoyés de Paris avec ordre de les saisir et de les amener à la cour ; efforts qui assurèrent la fuite de deux de ces enfants et de l’un de ceux de d'Andelot, ainsi que leur arrivée en Suisse;
Dans le tableau des actes et dans.la mention du langage de Charles IX et de Catherine de Médicis, immédiatement apres la Saint-Barthélemy ;
! Diaire ou journal du ministre Merlin. Genève 1855, p. 69. 2 François de Chastillon, comte de Coligny, 1 vol. in-8. Paris 1886, p. 99 à 66.
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Dans le soin que prit le maréchal de Montmorency d'assurer, en son château de Chantilly, une sépulture au cadavre mutilé de Coligny ;
Dans la juste critique, tant du procès criminel intenté à Briquemaut, à Cavagnes et à Coligny que des arrêts rendus contre EUX ;
Dans le récit du séjour de deux fils et de l’un des neveux de l'amiral, d’abord à Genève, puis à Berne, et de leur arrivée à Bâle, où les avait appelés madame d’Andelot ;
Dans l’examen de l’état des esprits en Suisse à ce moment et de l'attitude des cantons, soit protestants, soit catholiques, ainsi que des agents diplomatiques français;
Dans l'âpreté des procédés de Gatherine de Médicis et de Charles IX à l'égard de Jacqueline d’Entremonts, confinée par eux au château de Châtillon dès les derniers Us d'août jusqu’à la fin d'octobre 1972. |
Alors que venaient de s'accomplir les faits dont nous nous bornons à donner ainsi la simple indication, se produisit une grave circonstance qui rapprocha Louise de Coligny de uv line d'Entremonts. |
Le grand nom que portait la veuve de l'amiral, sa dignité
personnelle, son attachement à la cause réformée, dont elle
pouvait contribuer à rallier les défenseurs, pesaient, comme autant de sujets d’effroi sur les pensées de la reine-mère et sur celles du roi. Il devenait opportun, à leurs yeux comme à Ceux de leurs complices, d’expulser du royaume une telle femme et de la reléguer au delà des frontières, dans quelque région lointaine, où, plus eflicacement peut-être qu'en France, s’exercerait sur elle un régime de compression. En conséquence, ordre lui fut donné par le roi de se rendre, non pas en Allemagne ou en Suisse, contrées qui, grâce.aux nombreux amis qu'elle y comptait, eussent été réellement hospitalières, mais en Savoie, son pays
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d’origine, où on lui fit croire qu’elle trouverait un asile assuré. Or, Catherine et son fils, connaissant Philibert-Emmanuel comme appartenant, sous plusieurs rapports, à la même école politique qu'eux, savaient d'avance quel déplorable accueil il réservait, dans ses États, à la trop confiante Jacqueline d’Entremonts.
Outrée de l’odieux arrêt rendu contre Coligny, le 27 octobre, et des saturnales de son exécution, l'infortunée veuve précipita son départ. Quel douloureux adieu que celui qu'il lui fallut dire à celte demeure dans laquelle elle avait vécu si heureuse avec son mari! Le jour où elle la quitta fut un jour de deuil pour les habitants de Châtillon, dont les pleurs, les regrets et les bénédictions l’émurent profondément.
D’autres émotions, mais cette fois. douces et bienfaisantes, lui étaient réservées. Son cœur tressaillit de joie, lorsque, dans le cours du long et fatigant trajet, de Châtillon-sur-Loing aux montagnes de la Savoie, elle se vit inopinément rejointe par sa fille chérie, madame de Téligny, qui ne pouvait lui donner une plus grande preuve de son tendre dévouement, qu’en se montrant résolue à l'accompagner et à partager, aussi longtemps que les circonstances le permettraient, son sort, au sein des Alpes. Soutenue par l'affection et le courage de sa jeune compagne, madame l’amirale l’était également par l'espoir de retrouver, en Savoie, un cœur qui s’associerait aussi à toutes les souffrances du sien. Elle arriva enfin à Saint-André-de-Briord, et ce fut un moment d'inexprimable soulagement, que celui,.où , préoccupée moins d'elle-même que de l'enfant auquel elle devait donner prochainement le jour, elle se jeta dans les bras de sa mère.
Les délicats ménagements, les douces consolations dont l'entourèrent la tendresse maternelle et la sollicitude filiale, répandirent sur les plaies de son cœur un baume salutaire. Elle se reprit à la vie, en retrempant son énergie aux sources saintes de la foi et du dévouement. Elle était pénétrée de l'étendue des devoirs
qu'elle avait à remplir envers la mémoire de son mari, envers sa mère, envers cet enfant, qui bientôt allait naître, sans que son entrée dans la vie put être accueillie par le sourire d’un père, enfin envers ces autres enfants , les frères de madame de Téligny, qu'elle aimait d’un amour vraiment maternel, et dont elle se désolait d'ignorer le sort, depuis qu'elle était séparée d'eux. |
Les anxiétés de Louise de Coligny, à leur égard, n'étaient pas moindres que celles de sa belle-mère. En même temps que celle-ci, elle apprit enfin que ses frères, ses cousins et sa tante étaient arrivés en Suisse, et qu'en dernier lieu, ils étaient tous réunis à Bâle.
Alors que la Suisse, en dépit des menées hostiles mais impuissantes des agents diplomatiques français, était pour les fils, la belle-mère et les neveux de l'amiral une terre hospitalière, la Savoie, qui d'abord avait paru telle à Jacqueline d’Entremonts et à Louise de Coligny, se montra à elles sous un tout autre aspect que celui de l'hospitalité, dès la première partie de l’année
Le 21 décembre 1572, madame l’amirale était accouchée, à Saint-André-de-Briord, d’une fille à laquelle elle avait donné le nom de Béatrix, que portait sa mère, la comtesse Pacheco d'Entremonts. Dès qu'elle avait, après la naissance de son enfant, recouvré assez de force pour prendre la plume, elle s'était fait un devoir d'adresser, le 4% janvier 1573, de Saint- André-de-Briord, au duc de Savoie ? ces lignes : « Monseigneur, «Jay pris la hardiesse de vous escrire ceste pour vous remercier «très humblement m'avoir permis me retirer avec madame la
* Voir sur le séjour de Mme d’Andelot, de ses enfants et de ses neveux, en Suisse, à cette époque, les détails donnés dans notre publication sur François de Ghastillon, comte de Coligny, p. 59 à 65 et p. 71 à 92).
* Archivio generale del regno. Torino,
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«comtesse d'Entremonts, ma mère, vous suppliant, en toute «humilité, avoir pitié de moi et de ma petite fille orpheline, et «ne trouver mauvais que Jj'aïe amené avec moy madame de «Téligny. » |
. Get appel à la pitié du duc demeura sans effet ; car, à l’arrivée de Jacqueline d’Entremonts en Savoie, Philibert Emmanuel s'était proposé d'agir envers elle, non en prince impartial et compatissant, mais en persécuteur. Prétendant la régenter comme le dernier de ses sujets, il ne lui avait jamais pardonné, non seulement d'avoir fait profession ouverte de protestantisme, mais encore et surtout d'avoir osé, au mépris de ses défenses réitérées, épouser ce Gaspard de Coligny, eu qui il ne voyait que le pire des hérétiques. La présence de la veuve de l'amiral en Savoie offrait au duc l’occasion de se venger, sur elle et sur sa grande fortune, de la désobéissance, cependant fort pardonnable, qu'elle avait commise. Quand, épiant d’un œil mquiet tout ce qui se passait à Saint-André-de-Briord , 1l sut que madame de Coligny demeurait fidèle à ses convictions religieuses, qu’elle les inculquerait à sa fille, et qu’elle voulait consacrer, dans de larges proportions, au soutien de sa famille et de ses coreligionnaires le revenu des biens dont elle espérait obtenir de lui la restitution , 1l frémit de colère, et bientôt s’attaqua à une femme sans défense et à un enfant au berceau.
Apprenant, dans le courant de février 1573, que madame l’amirale venait, sans qu’on püt d’ailleurs déterminer pour quel motif, de sortir de Saint-André-de-Briord avec sa fille, et de se diriger, sous l’escorte de quelques gentilshommes, vers le Mont- Genis, 1l Ja fit brutalement arrêter, ainsi que ces gentilshommes, s'empara de son enfant, et la fit enfermer dans une tour du château de Nice.
Sans être encore assouvies, la haine et la cupidité du duc obtenaient du moins par là une première satisfaction, puisqu'il
Mio ru LUN PANNE NO eSe demeurait maître de la personne de sa prisonnière , de ses biens, toujours sequestrés, et du sort de son enfant.
Cet odieux attentat eut, dans l’Europe protestante, un immense retentissement, et y souleva l'indignation générale. De toutes parts surgirent d’instantes réclamations, adressées à Philibert-
Emmanuel en faveur de madame l'amirale. Elles furent provo-
quées avec une irrésistible ardeur par la famille et les amis de la
noble captive, qui conjurèrent les réprésentants des principaux
cantons protestants de la Suisse, l'électeur palatin, l'électeur de Saxe, le landgrave de Hesse, et autres personnages considérables, de solliciter du duc de Savoie la mise en liberté immédiate de madame l’amirale.
À Bâle, où ils continuaient à résider, les fils de Flbauis recoururent aux autorités locales, qui intervinrent aussitôt auprès du duc.
Une intervention semblable à la leur eut lieu de la part de l’avoyer et du Conseil de Berne !, dont l'une des lettres adressées au duc de Savoie contenait ce passage: «Nous vous faisons «requeste, en premier lieu, pour la dame Admirale, qu'il vous «plaise, l'ayant remise en sa pleine et entière liberté, avecq «paisible jouissance de tous ses biens, en laquelle elle est «inquiétée par vos officiers, que permission luy soit donnée, «ensemble à la dame de Téligny, de vivre en liberté de leur «conscience et exercice de leur religion, estantz bien asseurez «qu'elles ne feront jamais chose contrevenante à vos ais «statuts et ordonnances. »
Au moment où les Bernois intervenaient ainsi en faveur de madame l’amirale et de Louise de Coligny, cette dernière, sans qu'ils le sussent , était déjà violemment séparée de sa belle-mère et d'une sœur à peine âgée de quelques semaines, à laquelle il ne lui était même pas permis de donner ses soins.
! Welsche Missiven Buch der Stadt Bern. E. p. 372,
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Sa propre position était critique! ; car, d’un moment à l’autre, elle pouvait, à son tour; devenir l’objet direct de l’animosité d’un prince, aux yeux duquel la seule qualité de fille de l'amiral était un stigmate de réprobation. La lâcheté comme toute dégradation de l'âme humaine, a ses tentations : celle de se porter à des sévices sur une jeune femme innocente et sans défense, était grande pour Phihibert-Emmanuel ; il n’osa cependant pas ajouter un second attentat à un premier. Grâce probablement à l'intercession d’une princesse française, la duchesse de Savoie, mieux écoutée de son mari, cette fois, que lorsqu'il s'était agi de madame l’amirale, Louise de Coligny put sortir des états du duc, où elle se sentait inutile à Jacqueline d’'Entremonts, et se rendre, en toute hâte, à Genève, où elle pressentait qu’elle pourrait agir eflicacement, dans l'intérêt de l’infortunée captive.
Forte de cette force mdomptable que donne toujours le sentiment d’un devoir sacré à accomplir, sous le regard et avec l’aide de Dieu, elle s’avança à travers les Alpes, pleine de confiance en la réalisation prochaine, à son égard, de cette belle parole : «Le véritable ami aime en tout temps, et 1l naîtra comme un «frère, au jour de la détresse?» ; car elle comptait, pour être secondée dans ses efforts et ses démarches, sur le ferme appui d'un homme dévoué, de longue date, à l'amiral et à sa famille. Cet homme était Théodore de Bèze ?.
! On comprendra aisément que, pour compléter notre récit sur ce point et sur plusieurs autres, nous sommes contraint de reproduire ici quelques-uns des développements que nous avons déjà présentés dans notre publication sur François de Chastillon, comte de Coligny, p. 98 et suiv.
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# &Nous tous qui sommes restés serviteurs de toute ceste tant désolée «maison» (Lettre de Th. de Bèze au comte Ludovic de Nassau, du 95 mai 1573, ap. Groen van Prinsterer, corresp. de la maison d’Orange- Nassau. 1re série, t, 4, p. 125).
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Quelle ne fut pas son émotion, en voyant se présenter à lui, orpheline et veuve désormais, cette: Louise de Coligny, qu'il avait naguères laissée si heureuse à La Rochelle! Et avec quel touchant abandon la jeune fugitive n'épancha-t-elle pas son cœur dans celui du vénérable ami de son père! «Monsieur de «Bèze, avait dit, un jour, l'amiral à cet ami t, je vous puis «dire en vérité et devant Dieu, que, depuis le temps que je «vous ay practiqué et cogneu, je n'ay jamais eu autre Opinion «de vous, sinon celle que l'on peult avoir d'un homme qui «chemine nettement en sa charge et vocation.» De Bèéze ne pouvait mieux se tenir à la hauteur de sa sainte vocation, ni justifier plus directement l'estime et la confiance de Goligny, au moment où Louise souffrait, comme fille et comme femme, tout ce que peut souffrir une âme profondément aimante, qu'en s’attachant à la soutenir, dans sa déchirante épreuve, avec une pieuse sympathie, et à affermir en elle le besoin de rechercher les suprêmes consolations dont Dieu est l’unique dispensateur.
Le fidèle ministre de l'Évangile s’acquitta de ce grand devoir avec une sollicitude paternelle, en relevant l’âme angoissée de la jeune femme par des conseils et des encouragements semblables à ceux que, dans une circonstance mémorable, 1l avait adressés à l'amiral lui-même, en ces termes? : «Je sçai que, grâces au «Seigneur, il serait malaisé de vous enseigner remèdes que Dieu | «pe vous aye déjà appris, tellement qu'il ne reste que ce seul «point, d'attendre en patience qu’en les appliquant, vous en «sentiez la vertu, comme il est certain qu’à la. fin vous l’aper- «cevrez, Suyvant que le Véritable a promis, à sçavoir, qu'il ne «permettra que l'épreuve surmonte la force qu’il nous donne; «l'infirmité que vous sentez, non seulement ne vous doibt
* Mémoire sur les églises de France (Bibl. de Genève, mss. vol. 197).
* Lettre du 27 juin 1568 (Bibl. de Genève, mss. vol. 17).