‹ Louise de Mirabeau, marquise de Cabris, 1752-1807Chapitre 10 sur 40 · VII. — M. DE BRIANÇON · texte numérisé non relu

VII. — M. DE BRIANÇON

Les chevaliers du pays de Grasse qui, naguère, à Malte, vantaient au bailli de Mirabeau l'attachement de leurs compatriotes aux fortes vertus des ancêtres et aux bonnes mœurs de leur province, la lui baillaient belle. Ces hauts et puissants seigneurs de village, qui tremblaient de s'unir aux demoiselles de Paris de peur d'être infectés par elles des vices de la Babylone moderne, confondaient leur éloignement de la Cour avec de l'éloignement pour ses charmes ; et l'hiver ne les avait pas plus tôt rassemblés dans leur petite capitale de Grasse qu'ils s'y débri-

daient entre eux sans vergogne. Leur évêque, M. de Prunières, donnait le branle aux hochets et grelots de la fête ; il avait les plus beaux salons, et il y réunissait les plus joyeuses comme les plus nobles assemblées. Tous concouraient, à son exemple, à faire de Grasse en temps de carnaval le séjour idéal des amusements, et tout y excitait l'émulation de ses habitants : le riche loisir de la plupart, la beauté et la douceur égale du climat, et surtout le voisinage, l'exemple de Nice, à qui l'on aurait eu honte d'abandonner sans combat, aux yeux des Anglais hivernants, la palme en fait de jeux, d'intrigues et de galanterie.

Dans l'hiver de 1773-1774, l'hôtel de M. Fanton d'Andon parut le plus brillant après l'évêché. M. d'Andon était le lieutenant général civil et criminel de la sénéchaussée de Grasse ; sa femme tenait bureau d'esprit. Elle s'attirait ainsi plus de médisants que de louangeurs. On raillait ses grands airs, « hautains et fendants ». La jeune marquise de Cabris l'emportait sur elle aux yeux de tous les hommes; il ne lui manquait, pour découronner tout à fait Mme d'Andon, que d'avoir une belle demeure à elle. Mais patience ! L'hôtel que M. de Cabris construisait, et qu'on appelait déjà « le Petit Trianon », promettait merveilles.

On jouait, on dansait, chez Mme d'Andon ; et jalousies, querelles de s'ensuivre. Une brouillerie de cette espèce amena tout à coup M. et Mme de Cabris à se retirer de ce cercle. Cela fit un remue-ménage. Mme de Cabris fut suivie dans sa retraite par sa petite cour de poètes, d'artistes et de sigisbées, parmi lesquels il était assez apparent qu'elle distinguait un ami d'enfance de son mari, M. de Jausserandy-Briançon, seigneur de Verdache. Ce mousquetaire de vingt-trois ans avait plus de figure et

d'agréments que de naissance et de fortune. Il tenait pourtant à de bonnes maisons du pays, et sa réputation était excellente. Entré de bonne heure au service, il avait débuté par faire en Corse les deux campagnes de 1769 et 1770, à la tête de 30 volontaires, comme sous-lieutenant au régiment Royal-Roussillon. Un coup de feu dans une embuscade lui avait brisé la clavicule droite, et le grade d'aide-major avait été sa récompense ; puis il avait passé aux mousquetaires de la deuxième compagnie. Au total, un brillant et plaisant casse-cou, prodigue, bon cœur, mais la tête vive. Ce ne fut pas lui toutefois qui vengea Mme de Cabris des offenses reçues chez Mme d'Andon. Un autre homme de qualité, M. de Calvi, s'en chargea. M. de Calvi, ancien procureur au siège de Grasse, était le beau-frère du procureur général au parlement intrus d'Aix. Il avait autrefois composé de méchants couplets satiriques qu'il rhabilla ou laissa rhabiller pour cette occasion et qu'on intitula Vers à r honneur des Dames de Grasse. Mme d'Andon, son mari, ses sœurs, ses amis et connaissances les plus intimes y étaient nommément vilipendés.

Nous avons ces vers, mais on n'en pourrait citer aucun. Au dire d'un plaignant, qui les paraphrasait dans sa plainte, « la noblesse ridiculisée ne s'y montrait plus que sous les dehors d'un libertinage vieilli... ; les cœurs des plus fiers militaires n'y soupiraient qu'après la volupté. . . ; la Patrie comptait, parmi les ministres de ses lois, des hommes qui traînaient les chaînes de l'impureté dans l'asile de la vertu ; des ministres de la Religion étaient accusés de préconiser un de ces crimes que la nature abhorre et de porter dans le Saint des Saints un feu sacrilège... Epouses, sœurs, parentes et concitoyennes n'étaient que les esclaves de la passion la plus mons-

traeuse... » M. de Cabris, qui n'avait ni le style ni l'imagination poétiques, n'en fut que plus aisément séduit par la forme rimée et l'air de fureur inspirée de ces ïambes d'un médiocre Arétin. L'idée saugrenue lui vint de les faire imprimer pour les mieux répandre. Un secret absolu importait toutefois à son honneur, à sa fortune, à sa vie même : pareille diffamation autorisait toute espèce de riposte à l'italienne, telle qu'un mauvais coup dans un traquenard. Il ne mit dans sa confidence que l'architecte et le stucateur de son « Petit Trianon », et son barbier. Le premier, Orello dit Orelle, était père de famille, très estimé à Grasse où il habitait depuis vingt ans. Le stucateur, Caldelaro, était un artiste réputé de Nice. Tous deux Italiens, à peu près illettrés dans notre langue, ils se prêtèrent gratuitement à la vengeance de l'illustrissime et richissime signor qui leur faisait gagner par ailleurs beaucoup d'argent; ils n'y démêlèrent qu'une farce de carnaval comme on s'en permettait couramment dans leur pays d'origine. Mais le barbier, Honoré Raybaud, était un autre sire.

Le type même de l'affranchi. Les pères de ce maraud n'avaient pas été pour rien, des siècles durant, asservis à la glèbe des seigneurs de Cabris. Pour lui, il tenait à Grasse boutique de son état, vendant les pommades, les eaux d'odeur et les savons fabriqués dans le pays. Sa femme, Marie-Rose, une belle-fille de Marseille, intelligente et hardie, lui avait procuré les fonds de ce commerce, on devine comment : elle était la maîtresse de M. de Cabris. Raybaud couvrait cette liaison avec une joviale aisance. A l'adresse et à l'insolence d'un fripon, il joignait un petit talent de plumitif tout juste propre à servir de prétexte aux fréquentes entrées, dans son arrière-boutique, de M. de Cabris dont il était consé

transcrire les papiers de famille. Il fit ainsi plusieurs copies très incorrectes des Vers à Vhonneur des Dames de Grasse. Sa facilité pour de telles besognes l'avait déjà compromis deux ans auparavant, dans la diffamation d'un notable de la ville ; mais il ne craignait pas la récidive dès qu'on le payait bien. « Voilà les sources du plaisir ! » s'écriait-il en faisant sonner son salaire ; et le questionnait-on sur sa provenance, il expliquait : « L'intrigue procure toujours de l'argent. » On croirait entendre le premier jet d'un dialogue fameux : « De l'intrigue et de l'argent, te voilà dans ta sphère », dira Suzanne à Figaro. Et celui-ci de repartir, on se le rappelle : « Ce n'est pas la honte qui me retient. — La crainte ?» demande Suzanne. — « Ce n'est rien, répond-il, d'entreprendre une chose dangereuse, mais d'échapper au péril en la menant à bien. »

En veste galonnée, enfourchant un bon cheval, voilà Raybaud parcourant la contrée et déposant dans les bastides, dans les couvents mêmes, ses copies des rimes abominables. Il pousse jusqu'à Aix et jusqu'à Marseille où Mme Fanton d'Andon était née. Il se frotte les mains au retour. « Eh bien, lui demande M. de Cabris, les affaires vont-elles bien ? — Oui, monsieur, certifie le drôle, cela va très bien, dans peu vous l'entendrez dire ! » Mais déjà le vacarme était assourdissant. C'était le 18 mars. Deux jours auparavant, M. de Cabris avait reçu de Nice, dans une malle à double fond pleine de hardes, les Vers imprimés en placards, et il les avait affichés avec l'aide de l'architecte Orelle. Pour parler comme les plaignants, « le Ciel avait semblé favoriser leur crime ». Par une nuit noire, orageuse, qui tenait chacun renfermé chez soi, Jean-Paul et Orelle, pareillement affublés de redingotes longues et de chapeaux à l'anglaise, et se dirigeant à la

lueur d'une lanterne sourde, avaient placardé quatre heures durant, de préférence aux coins des rues, dans les halles, à tous les endroits apparents et sur les belles portes sculptées des hôtels de leurs victimes. M. de Cabris dissimulait le pot à colle dans une poche de sa redingote. En dépit de leurs précautions, toute la ville les avait nommés le lendemain comme les coupables. Elle leur associa bientôt pour complice principal l'ancien procureur M. de Calvi, le calomniateur hypocrite, prototype de Basile comme Raybaud l'était de Figaro.

M. Fanton d'Andon eût été approuvé de couper la gorge à son insulteur, ou, tout au moins, de se couper la gorge avec lui. Au heu de cela, il feignit d'ignorer le coupable et l'injure, fit requérir une information par le procureur du roi et se chargea de la suivre lui-même. Des décrets furent lancés. Le stucateur Caldelaro fut jeté en prison ; Orelle s'enfuit, revint, fut appréhendé à son tour ; M. de Cabris fut assigné pour être ouï ; et l'on annonça l'arrestation prochaine de Raybaud, mais il fallait compter avec Marie-Rose, qui jura qu'elle l'empêcherait bien. Elle vola de nuit au château de Cabris, où son maître et seigneur Jean-Paul s'était mis à l'abri des clameurs, sinon des poursuites. Ce château n'était distant de Grasse que d'une lieue et demie. Marie- Rose en trouva les portes fermées ; mais en ayant forcé l'une, elle escalada la seconde enceinte, appela M. de Cabris et tomba dans ses bras. En le quittant à l'aube, elle était costumée d'une amazone prise à la garde-robe de la marquise ; et le cheval de celle-ci la ramena bride abattue à Grasse, où elle remit à Raybaud une bourse pleine d'or. Avec ce viatique, il franchit incontinent la montagne, gagna Nice et s'y terra. M. de Cabris pourvut ensuite aux frais de pension d'un garçon-perruquier pour remplacer le fugitif et

maintenir ouverte sa boutique. Il fit mieux. L'émotion avait alité Marie- Rose. Chaque soir, il descendit auprès d'elle pour surveiller ses bouillons, les lui administrer et la réconforter. Quant à femme, à mère, à parents, il ne les voyait qu'à peine et ne leur confiait rien. Ce silence délibéré, coupé de dénégations sommaires, convenait le mieux à son caractère comme à son plan de défense, et n'allait pas peu contribuer, quoique sans abuser personne, à le tirer d'affaire. En gagnant du temps de cette manière, à force de détours et de longueurs, Jean-Paul fatiguait ses adversaires ; et bientôt il put dire avec assurance : « Ma vie sera toujours sans tache, parce que mes accusateurs seront toujours sans succès. » Le publie même, tourné contre lui d'abord, lui venait en aide peu à peu.

En Provence où tout se plaidait, il n'était si petites gens qui n'eussent leur recoin de Chicaneau, et l'on discutait partout la procédure de M. d'Andon. Il paraissait odieux que, partie principale, il voulût aussi être le premier juge, et que, non content, il recourût à l'intimidation, presque à la torture, pour arracher des aveux aux prisonniers, ou pour faire sortir les simples témoins de leurs mesures. Orelle et Caldelaro avaient ainsi commencé d'avouer; puis, sur l'assurance, qui leur était réitérée par des billets cachés dans leurs aliments, que M. de Cabris les soutiendrait « d'argent et de forces », eux et les leurs, ils s'étaient repris à tout nier, accusant le lieutenant général de leur avoir extorqué par violence leurs premières déclarations. Gêné et dépité par ces rétractations, M. d'Andon voulut en avoir le dernier mot... Accompagné de son greffier, il s'en vint procéder à l'heure de minuit dans le cachot de Caldelaro. Ce malheureux était plongé comme dans une oubliette, sous les fondations

d'une vieille tour dite, en italien, de la Carce. Pour parvenir jusqu'à lui, M. d'Andon avait à descendre deux étages de cave. En arrivant au fond, à quinze pieds audessous du sol, on constatait avec terreur, rapportait un contemporain, que ces sombres prisons n'avaient point d'escalier ; on y introduisait les prisonniers par une échelle qu'on retirait derrière eux, et la trappe retombait sur leur in-pace. Des anneaux de fer y étaient scellés aux murs, ainsi que des chaînes dont on chargeait les captifs simplement prévenus. Le concierge de ce souterrain était un butor à la dévotion de M. d'Andon. Il rouait de coups Caldelaro afin « d'exténuer ses plaintes » ; il empêchait ses avocats de le visiter en opposant à leurs permis des interdictions tout aussi formelles et régulières, dont il avait une provision. Néanmoins, Caldelaro eut la fermeté de persévérer dans ses dénégations, et le cri de l'indignation publique fit aussitôt écho à ses gémissements. La procédure de M. d'Andon fut déférée au parlement d'Aix, qui dessaisit ce vindicatif magistrat et commit à sa place un juge étranger. Dès le début, mieux inspirés, tous ses collègues du siège avaient déclaré s'abstenir.

Mais les plaignants restaient intraitables, les principaux surtout, MM. de Pontevès-Bargême, qui entendaient reprendre à leur compte les procédés féroces de M. d'Andon. « Le vice s'intimidera, dit un personnage de Diderot, quand il saura que, tous les soirs, il sera mis à la question. » Telle était la pensée de MM. de Pontevès. Ils exigeaient hautement que la torture vînt au secours de l'instruction languissante et déconcertée, et qu'avant de faire périr « ensemble et dans les mêmes tourments » Orelle et Caldelaro, on leur appliquât la question, ainsi qu'à Marie- Rose Raybaud, si besoin était. « La torture,

en effet, exposaient-ils dans un mémoire imprimé et rendu public, quelque odieuse qu'elle doive être à des hommes, est une voie légale pour parvenir à la découverte du crime ; elle est, pour ainsi dire, une nouvelle information sur les auteurs du délit ; elle cherche même dans la faiblesse de l'homme à découvrir la noirceur de son âme. Pour autoriser cette inquisition, des seuls indices suffisent toujours. »

Mme de Cabris avait tenté en vain d'amener un accommodement ; son succès s'était borné à la conquête toute personnelle du marquis de Pontevès. Elle se persuada que personne ne réussirait plus où elle avait échoué, que son échec n'était dû qu'à la gravité du cas de son mari, et qu'il n'y avait plus de salut pour celui-ci que dans un recours à la justice paternelle du roi. Tout son effort se tourna dès lors à communiquer à Jean-Paul cette conviction fort désobligeante. A force d'obsessions, elle finit par lui dicter et se faire remettre ce billet : « Je soussigné, assisté de mon curateur aussi soussigné, consens que Mmc la marquise de Cabris mon épouse obtienne de Msr le duc de la Vrillière un ordre qui m'exile à Brie en Limousin, où il me sera signifié. A Grasse, le 19 avril 1774. » Signé : Cabris et Seytre, curateur.

Louise se rendit aussitôt à Paris pour obtenir cette lettre de cachet salutaire. Mais elle avait une autre idée, liée inséparablement à celle-là, et dont elle espérait un coup de maître. Sa mère, croyait-elle, se débattait toujours contre son père sur le pavé de Paris, grâce aux 20.000 livres que lui avait prêtées M. de Cabris. Il s'agissait de se faire pardonner par l'Ami des Hommes ce prêt impardonnable, en amenant la marquise de Mirabeau à composition. Cette médiation n'avait jamais été plus

82 LOUISE DE MRkBEAU

facile. La marquise était à bout de ressources et d'expédients : elle ne cherchait plus, pour battre en retraite, que le moyen de sauver la face. Si l'Ami des Hommes consentait à intercéder auprès des ministres en faveur de M. de Cabris, Louise lui offrirait, en retour, de ramener incontinent sa mère en Limousin, de l'y contenir et de l'amener à signer une donation générale de ses biens.

Elle fit à cheval la route de Grasse à Paris, escortée seulement du piqueur de son mari, le nommé Jean Poye, dit Saint- Jean, qui était dans la confidence la plus intime de ses relations avec le mousquetaire Briançon. Arrivée à destination, elle envoya son petit bagage à l'hôtel garni, et tout droit, sans quitter son amazone, sans s'annoncer, elle se rendit au Luxembourg. Elle pénétra ainsi dans le cabinet de son père. Représentons-nous cette rencontre. La comtesse de Rochefort disait à l'Ami des Hommes qu'il était « gothique » et le serait toute sa vie. Il l'était en tout. Il n'avait jamais abordé son père sans mettre « le genouil en terre », et il se vantait de n'avoir jamais non plus « touché la chair de cet homme vénérable » ; le dépenaillement de sa femme, l'absolu défaut d'apprêt de cette grosse personne, l'avaient offusqué après vingt ans de mariage comme aux premiers jours ; il ne souffrait pas qu'aucune femme parût devant lui en négligé, fût-ce le matin ; et il interdisait à son fils aîné, tout fier de son uniforme vert et or de capitaine de dragons, de le porter dans sa maison, lui disant que c'était « puer le coupe-choux » ; enfin, la moindre familiarité d'enfants, de parents ou d'amis, le raidissait... Et voici que sa plus jeune fille, sa cadette exécrée, « maudite comme en naissant », poussait le sansgêne avec lui jusqu'à s'introduire chez lui à l'improviste, sans son aveu, et dans le costume d'une aventurière,

d'une coureuse de grandes routes ! Il faut se représenter tout cela pour entendre ce qup renfrrmait de dégoût comprimé, de contractions rageuses, de résolutions hostiles, la petite phrase sèche par laquelle il lui demanda froidement ce qui l'amenait.

A cet accueil imprévu, Louise perdit un peu contenance ; le fil de sa prosopopée s'embrouilla dans sa bouche ; et son père ne démêla, cela va sans dire, dans ses phrases entortillées, qu'une horreur de plus, longuement méditée contre lui. Mais ce qui la déconcerta davantage fut d'apprendre que son beau marché, donnant donnant, n'avait plus d'objet. Il y avait huit jours que sa mère avait capitulé, huit jours qu'elle avait signé, moyennant de minces concessions, un engagement de regagner sans délai le Limousin et de s'y tenir tranquille ! elle y était déjà rentrée. L'Ami des Hommes consentit néanmoins à recevoir le billet de son gendre pour le duc de la Vrillière. Il le mit dans sa poche, dit qu'il y penserait, et renvoya sa fille à l'hôtel garni. Elle annonça aussitôt son insuccès à son mari et son retour imminent à Grasse. Mais avant de s'y résoudre, elle voulut ravoir une entrevue avec M. de Bermondet afin de se venger sur lui de sa déconvenue. Que n'avait-il eu l'esprit, le cœur, de soutenir sa mère une semaine de plus, jusqu'à son arrivée ! Il vint donc la voir, tout chaud de souvenirs, tout bouillant d'espérances, et elle le renvoya honteux, glacé, abasourdi, accablé de ses reproches et de ses sarcasmes. Ah, M. de Briançon pouvait être tranquille...

Cependant, à la nouvelle que sa sœur avait été congédiée de la' maison paternelle comme une étrangère, le gros bon cœur de Mme du Saillant avait fondu en larmes, et elle avait supplié qu'on fit place à Louise au foyer commun. N'était-ce pas un principe de son père que son

toit, — rhoustaa patriau, comme il disait, — était celui de ses enfants et de sa famille, non le sien propre ? Le marquis objecta que la maison était déjà pleine à déborder. Caroline n'en courut pas moins à l'hôtel de Tréville, et ramenant Louise, elle l'installa dans sa propre chambre. M. du Saillant fut prié de coucher au dehors. Cela parut décréter la réconciliation générale, mais personne, au fond, ne s'y méprit. Le bailli était là, plus enragé peut-être contre sa nièce que quiconque. Tout la lui rendait odieuse, car elle lui était un reproche vivant, présent, irréfutable. Il l'avait mariée à un demi-fol, petitfils, fils et frère de fols ; et quand elle venait le prier de la secourir, de sauver l'honneur de ce vilain mari, il devait lui refuser cette aide par crainte de déplaire à l'Ami des Hommes ; il devait « s'en laver les mains ». Lui, chrétien, lui, religieux, lui, gentilhomme, pratiquer cette politique de Ponce-Pilate ! Quelle rancœur... Et Louise obligeait son oncle à pis que cela, à renier sa parole. Il y avait peu de temps que M. de Cabris avait réclamé au bailli l'acquittement du supplément dotal de 30.000 livres qu'en concluant son mariage, il avait autrefois promis de compter à Louise, quand et comme il pourrait. Mais de peur de fournir à M. de Cabris, en s'acquittant, de quoi prêter de nouveaux subsides à la marquise de Mirabeau, le bailli lui avait répondu « qu'il n'avait eu, n'avait, ni n'aurait jamais » les intentions de libéralités auxquelles on le rappelait et qu'on lui supposait, ajoutait-il, « gratuitement », sur la foi de « racontars ». Cinq ans plus tard, le 26 mai 1779, le bailli écrivait pourtant à l'Ami des Hommes, à la suggestion et dans l'intérêt duquel il s'était ainsi parjuré : « M. de Cabris a une lettre de moi du 21 septembre 1769, qui dit positivement que je ne puis m'engager à rien,

LES LIAISONS DAMiEREl'Sl - 85

que je n'ai de libre que mes intentions, et qu'elles sont telles qu'il peut les désirer ». N'était-ce pas confirmer son engagement ?

Après trois semaines passées ainsi à consulter et à solliciter en vain, Mme de Cabris ne douta plus des fins de son père et de son oncle : ils ne travaillaient l'un et l'autre qu'à reconduire sans l'avoir obligée, mais tout en ayant l'air de la seconder en tout. Elle les remercia par politique et reprit la route de Grasse. On y triomphait déjà de son échec. Sa belle-mère et ses bellessœurs s'en félicitaient. Mme de Cézaire se louait de l'avoir prédit. Ecrivant à ce sujet à Mme de Gras, le 11 mai 1774, elle lui disait :

« Je voudrais que vous vinssiez passer quelque temps ici pour prendre une juste idée de nos têtes à perruque et à toupet de ce pays ; il n'est pas possible par écrit d'entrer dans le détail de tous les patricotages et pétofferies qui se sont mêlés dans cette affaire... Quant à ma mère, elle est instruite à peu près de tout cela ainsi que je la suis. Je crois que pour les dessous de cartes, elle les ignore tout de même que moi ; et comme elle n'est pas bien sûre que mon frère en soit l'auteur et qu'elle soupçonne comme tout le reste du monde que, s'il l'a fait, c'est de compagnie, elle lui fait chaque fois qu'elle le voit un sermon sur la jeunesse et la mauvaise compagnie : mais elle est révoltée sur la démarche de ma belle-sœur et sur tous les bavardages qu'elle a faits à ce sujet à deux ou trois commères du pays la veille de son départ. »

Marie-Rose Raybaud étalait plus effrontément que par le passé son empire sur M. de Cabris. Elle aussi, elle avait prédit qu'il ne la quitterait point. Il perdait, de son côté, toute retenue. Aux observations de sa femme, il répondit en allant s'enfermer avec Marie-Rose dans son

86 LOUISE DE MIKABEAU

château, d'où il envoya, en guise de transaction, un projet de divorce amiable tout entier rédigé de sa main. Louise rejeta ce papier avec mépris. Elle avait consulté opportunément le marquis de Vauvenargues, le frère du moraliste, qu'elle regardait comme le chef de la maison de Cabris ; il avait approuvé sa conduite, loué sa patience et sa fermeté, en l'exhortant à ne pas s'en départir. L'avis de ce respectable seigneur avait tant de poids que l'Ami des Hommes n'avait pu faire autrement que de s'y rallier et d'écrire à son tour à sa fille (18 août) :

M. de Vauvenargues m'a mandé et dit que la famille devait être contente de vous ». Mais la malechance de Louise, plus forte que sa prudence, vint au même moment contredire si bien ces approbations, que le bailli, mieux informé, pouvait sembler mieux inspiré aussi de s'écrier : « Mme de Cabris est une gueuse qu'il faudrait écraser entre deux pierres! » Elle avait donné beau jeu à ses ennemis.

Un soir des premiers jours de ce mois d'août, fort tard, un visiteur inconnu de ses domestiques était venu battre à la porte de son « petit Trianon », en lui demandant un entretien immédiat par un billet non signé, mais dont récriture, nullement déguisée, était bien reconnaissable. Elle le fit entrer, n'ayant rien à craindre de lui. Il avait plutôt à redouter pour lui-même les suites de sa longue mésintelligence avec elle. C'était Mirabeau. Il conta une histoire pathétique, dont le moins croyable n'était que trop vrai. Louise en savait les commencements, premières déceptions d'un mariage sans amour comme sans raison, gros déboires pécuniaires, plaintes et poursuites d'une foule de créanciers pour des dettes dont le total s'élevait à 180.000 livres, lettres de cachet sauvant le débiteur insolvable des décrets de prise de corps,

sentence d'interdiction enfin. Et tout cela n'était que misères auprès du reste. Alors qu'il s'installait à Manosque en vertu d'un nouvel ordre du roi, Mirabeau avait découvert coup sur coup et l'acte insensé de son ami et parent, le marquis de Limaye, qui, par une caution imprudemment donnée, avait augmenté de 40.000 livres le total de ses dettes irréductibles, et la trahison de sa femme, qui le trompait avec un jeune mousquetaire de son entourage, M. de Gassaud. 11 avait trouvé la force de pardonner; et mieux que cela : ne voulant pas qu'on attribuât à son ressentiment la rupture des fiançailles annoncées du séducteur avec une fille du marquis de Villeneuve-Tourettes, il avait rompu son ban pour venir conclure ce mariage au château de Tourettes, situé à deux lieues de Grasse. Mais à l'instant de regagner Manosque, à cheval, comme il était venu, il avait souhaité de revoir sa sœur toujours chérie et qu'il savait être presque aussi éprouvée, aussi méconnue que lui. Il comptait la trouver d'autant mieux disposée à la compassion qu'elle lui était attachée désormais, non seulement par la solidarité du malheur, mais par une identité certaine d'intérêts, de visées et de sentiments.

A cette heure avancée, M. de Briançon était toujours là. Il coupa court aux paroles récriminatoires et brusqua la réconciliation. Mirabeau passa la nuit au petit Trianon, ce qui lui donna sujet, plus tard, d'accuser sa sœur de se faire apporter sa fille, la petite Pauline, dans son lit, pendant qu'elle y était avec son amant. Le lendemain matin, on sella des chevaux, et M. de Briançon conduisit Mirabeau, Mme de Cabris et Pauline à quelques lieues de là, sur les terres de Sartoux, chez sa tante MmedelaTour- Roumoules. Cette dame était la belle-sœur du baron de Villeneuve-Mouans, son proche voisin. Leurs terres

n'étaient séparées que par le grand chemin ; mais il y avait vingt ans d'inimitié et de procès entre leurs personnes. M. de Villeneuve-Mouans s'était, de plus, répandu en propos injurieux sur le compte de Mme de Cabris, à l'occasion des Vers à V honneur des dames de Grasse dont il lui attribuait l'inspiration et le colportage ; il avait même jeté un soupçon de crime sur les relations passées de Mirabeau avec sa sœur. Celle-ci avait fait promettre au calomniateur une correction de ses belles mains. Il fut naturellement l'objet des brocards lancés à table par les convives de Mme de la Tour-Roumoules, qui avait fait servir le dîner sous une allée de marronniers en bordure du grand chemin.

Sur la fin de ce repas joyeux, M. de Villeneuve- Mouans apparut, se dirigeant vers un groupe d'ouvriers qu'il occupait non loin. C'était un homme d'à peine plus de cinquante ans, mais tourné au gras, et tout gonflé aussi de l'importance qu'il se croyait. Il marchait la tête renversée et portait sa bedaine en avant comme le signe de sa dignité. En vérité, dans cette campagne de Mouans sise à mi-côte entre la mer et la montagne, au fond d'une dépression de terrain si humide qu'on ne l'aperçoit guère, des hauteurs salubres de Grasse, que sous une buée fiévreuse, ce gros seigneur faisait penser d'autant mieux à la grenouille de la fable, que sa seigneurie commandait à un marécage. Mirabeau, excité par la chaleur du vin et des propos, l'eut à peine vu qu'il se porta au-devant de lui, sans se couvrir et sa serviette sous le bras.

La scène qui s'ensuivit est connue ; ce fut un échange de mots qui dégénéra aussitôt en altercation, puis en rixe. Mirabeau arracha à M. de Mouans son parasol et le lui cassa sur le dos. A la fin, ces nobles champions s'étant pris au corps roulèrent de compagnie par-dessus

Plafond de la chambre à coucher

du petit Hôtel <le Cabris, à Grassi

Peint vers 1774.

un petit mur qui soutenait les terres. Mirabeau secoua sa perruque frisée, épousseta son habit bleu ciel et, tout en jetant une poignée d'argent aux ouvriers qui avaient tout vu sans intervenir, il se rapprocha de sa sœur, de Mme de la Tour et de Briançon, qu'on voyait à distance riant aux éclats. Mais tandis que, le lendemain, Mirabeau rentrait ventre à terre à Manosque, M. de Mouans portait plainte contre lui. Il dénonçait, non pas une agression fortuite, mais une préméditation d'assassinat où il disait avoir été excédé « de coups reçus au visage et ailleurs ». 11 y impliquait en outre sa belle-sœur, ainsi que Mme de Cabris et Briançon. En vain toute la noblesse du pays se leva comme un seul homme pour lui faire honte de cette requête où il se décernait à lui-même, gentilhomme, ancien mousquetaire et ancien aide de camp du maréchal de Saxe, un brevet de ridicule et de lâcheté. M. de Mouans, bravant ce haro, redoubla d'exploits en papier marqué. Dans ce genre de duel, où l'on ne soulevait que la poudre du greffe, il se croyait assuré de vaincre. Il était devenu procédurier depuis qu'il avait échangé, moyennant finances, son harnais de guerre contre les attributs tout décoratifs de sénéchal d'épée de la sénéchaussée de Grasse. Il était ainsi devenu, honorifiquement du moins, le chef de son compère et ami M. Fanton d'Andon, aux mains duquel il avait déposé sa plainte. La punition de Mirabeau fut d'abord, on le sait, une nouvelle lettre de cachet qui, tout en le soustrayant aux effets des poursuites de M. de Mouans, l'internait au château d'If, en rade de Marseille. De leur côté, Mme de Cabris, assignée pour être ouïe, et M. de Briançon, ajourné à comparaître en personne, ripostèrent par une plainte en diffamation contre M. de Mouans ; mais, de même que dans l'affaire des affiches, M, Fanton d'Andon se trouva

90 LOUISE DE MIRABF.Al

bientôt seul à vouloir juger. Parquet, tribunal, avocats du siège à l'exception du dernier inscrit au tableau, tous se dérobèrent. Plainte et contre-plainte durent s'accorder pour dormir. .Mirabeau seul s'entêtait à les réveiller. Croyant avoir pour lui le cri de ses pairs et de la province, et bien éloigné de redouter les suites de ce procès criminel, il espérait qu'a fin de lui permettre de le suivre, on lui rendrait sa liberté. Mais ni le gouvernement ni son père n'apprécièrent son intérêt comme lui. Il n'obtint finalement que de passer d'une lettre de cachet sous une autre. Dans l'intervalle, malgré les défenses, Mme de Cabris était parvenue à le visiter sur son rocher au milieu des flots et à lier une correspondance avec lui. Il y avait au château d'If une cantinière assez agréable pour charnier les loisirs de ce turbulent prisonnier et pour dissiper ce qu'il appelait « ses superfluités d'imagination et de santé ». Son mari la battait. Elle quitta la place furtivement et fut recueillie par M. de Briançon, chez lui. Mirabeau avait résolu de s'évader pour la rejoindre. Sa sœur, par une lettre adroite, fut assez heureuse pour l'en dissuader. Enfin, l'Ami des Hommes, ayant eu connaissance de tous ces faits, tant par des bavardages de son fils cadet que par une plainte du cantinier et des invalides du château, crut de son intérêt d'accorder au captif une prison plus douce, où il ne fût plus à portée de voir sa sœur ; et il le fit transférer au château de Joux.

Le lieutenant de maréchaussée Du Veyrier, chargé d'opérer cette translation, était, malgré la vileté de son état, un galant homme, client et protégé des maisons de Villeneuve et de Vence dont Mirabeau avait enjôlé toutes les femmes, tant jeunes que vieilles et folles que sages. Il savait tout ce qu'il fallait avoir de complaisances, à l'égard des gens de qualité que leurs peccadilles l'obli-

geaient parfois à mettre sous la main du roi ou de la justice réglée. Il donna liberté à Mirabeau, sur sa parole et à l'insu de son père, d'aller passer huit jours à Grasse auprès de Mme de Cabris. Mirabeau laissait au château d'If quelque 500 livres de dettes criardes qu'il voulait que Louise payât coûte que coûte. Elle y consentit et fit vendre à cet effet, à Paris, ses boucles d'oreilles en diamant. Mirabeau avait aussi à délibérer avec sa sœur une conduite uniforme dans les affaires de leur mère, qui rentraient dans la crise. Ils convinrent de rester neutres, au moins en apparence. Restait à régler le sort de la cantinière fugitive. Cette femme accepta de réintégrer le domicile conjugal. Ces arrangements pris, le frère et la sœur se dirent adieu, en se jurant une entente et une amitié à toute épreuve. M. de Briançon jura lui aussi. « Tu seras mon Pylade I » lui dit Mirabeau en le quittant. Mais ils ne furent pas dix ans sans se revoir.

Page 1