VI. — M. DE BERMONDET
Le vieux marquis de Cabris mourut vers le même temps (10 janvier 1771). Son fils était, bien entendu, son héritier universel. Tous legs acquittés et charges payées, il lui laissait environ 30.000 livres de rentes. La douairière se trouvait réduite, pour sa vie durant, à une pension annuelle de 5.000 livres et à la jouissance de ses appartements au château de Cabris et dans l'hôtel de
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Grasse. La fille religieuse recevait une rente viagère de 300 livres ; à l'aînée, qui était faible d'esprit, il en était assigné une autre de 2.200 livres ; enfin il revenait à chacune des filles mariées, pour tout complément de légitime, une somme de 8.000 livres, en sus des 45.000 • le leur dot. Mais celles-ci prétendirent aussitôt que leurs droits étaient mal réglés de la sorte ; et un arbitrage décida en effet qu'elles n'avaient reçu, au total, qu'une légitime à peu près suffisante. Cela restreignait leurs revendications, au lieu de les éteindre. De plus, par mesure conservatoire, un procureur trop habile homme, nommé Seytre, fut introduit, du choix de M. de Saint- Cézaire, dans l'administration des biens de M. de Cabris. Ce dernier ferment de méfiance aigrit et bouleversa tout. M. de Cabris commença par tourner le dos à sa sœur Saint-Cézaire. Puis il secoua l'autorité maternelle, en la vexant et en la mettant à l'écart. Il loua un hôtel en ville pour y habiter, en attendant qu'il en eût construit un autre à sa fantaisie ; et il décida une dépense de 100.000 livres pour cet objet. Ce n'était encore qu'une extravagance ruineuse. Il en fit une méchanceté en bâtissant cette demeure à moins de cinq mètres en contrebas du vieil hôtel familial, de manière à le couper de ses jardins et à lui barrer sa vue merveilleuse sur la campagne et la mer. Louise, au dire du bailli, fut encore un modèle de sagesse et de convenances dans ces conflits. Mais la direction de son mari lui échappait. Elle-même, découragée, oisive, tentée, elle ne se contenait plus sans peine dans les bornes qu'elle se croyait sûre, il y avait six mois, de ne jamais outrepasser. Sans doute, son frère ne l'avait ni égarée, ni pervertie; mais en achevant de dissiper son illusion de bonheur conjugal, en éveillant sa curiosité aux troubles délices de la passion, en accrois-
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sant le vide de son cœur, il avait débridé en elle l'imagination romanesque, la fougue jusque-là contrainte et le tempérament « sulfureux » de sa race ; il l'avait préparée à recevoir ce a coup de marteau » auquel, avant elle, dans leur jeunesse, aucun des siens n'avait échappé, ni le sévère Arni des Hommes, ni le sage bailli luimême : espèce de folie animale, d'effervescence du sang, d'ivresse luxurieuse, dont les accès frénétiques ne se calmaient guère que vers la quarantaine.
Ainsi, quand il eût fallu des calmants, des égards, des freins à Mme de Cabris, elle recevait le pire des conseil-. celui de l'exemple d'un mari qui s'affranchissait de tous égards et de toute retenue. Emancipé trop tard, Jean- Paul ne voyait plus que des entraves dans la modération : il ne concevait plus sa liberté que dans la licence : il passait tout à coup de l'inertie absolue à la dissipation extrême, courant de préférence aux plaisirs faciles et grossiers, sans que la bizarrerie de son caractère s'en trouvât d'ailleurs atténuée. Pendant l'été de 1771, son beau-père le reçut au château de Mirabeau, puis le suivit, en septembre, à Grasse et dans son château de Cabris. Louise avait mis au monde, quelques mois auparavant, le 3 mai, une fille qu'elle nourrissait elle-même. Ce fut une réunion de famille où l'on rit beaucoup, mais par contenance, de ces rires qui ne dérident pas. L'Ami des Hommes y jouait au bonhomme avec sa préoccupation habituelle de ne pas se laisser entamer dans sa timidité foncière par les effusions et les caresses, et de ne pas compromettre aux yeux de ses compatriotes, par trop de condescendance, son prestige d'homme célèbre, de Confucius des temps modernes, de simple marquis de Provence devenu par son génie un des princes de l'Humanité. Il morigénait de haut sa fille, et comblait son gendre
de prévenances et d'amitiés. Mais celui-ci, toujours distrait, ne paraissait pas voir ces attentions et ne répondait à aucune. Il se couchait tôt, passait la matinée dans son lit, « le ventre en l'air », ne se levant que pour manger; et à la promenade de l'après-midi, sans curiosité comme sans respect pour la conversation édifiante ou savante de l'Ami des Hommes, il le dépassait de vitesse pour faire devant lui « des pas croisés » tantôt hors du chemin, tantôt en dedans, en rêvassant peut-être à ses propres affaires. Il occupait des ouvriers à couper au ciseau de la pierre de taille au rocher de la cour intérieure de son château, sans penser à suspendre ou à retarder ce travail qui, dès quatre heures du matin, « perçait la tête » de son hôte vénérable. Et le jour où ce dernier partit, Jean- Paul ne daigna pas se lever à sept heures du matin pour lui dire adieu ! « Je le disais sage, observait plus tard le marquis de Mirabeau en rappelant ces rusticités de son gendre ; je le disais sage parce qu'on m'avait dit que Castellane lui avait refusé sa fille parce qu*il était fol. Je ne le croyais pas tel, mais tête faible ; et mon devoir à moi était de l'appuyer, surtout sachant après coup que je lui avais donné une méchante femme. » Quant à du regret d'avoir donné à sa fille un mari aliéné, dévoyé, pas un mot.
L'année suivante, à la Saint- Jean, M. et Mme de Cabris assistèrent aux noces de Mirabeau qui épousait à Aix Emilie de Marignane. Depuis plus de six mois qu'il était de retour en Provence pour investir cette riche héritière et l'enlever à des prétendants plus fortunés ou de meilleure maison, Mirabeau n'avait pas revu sa sœur une seule fois, et il se sépara d'elle brouillé. Dans un mouvement d'humeur exagéré par l'ivresse, il s'était porté à des voies de fait sur le beau-frère de M. de Cabris, le < ni pi-
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taine de vaisseau Saint-Cézaire, qui avait représenté l'Ami des Hommes au contrat et à la célébration ; il avait même malmené Emilie de Marignane, au moins de paroles ; et Louise de Cabris lui avait vivement reproché ces brutalités. Peut-être dut-elle, en outre, lui refuser quelque prêt important, qu'il n'avait pu déjà obtenir de sa mère. Il était aux abois. Maintenant la marquise de Mirabeau le reniait pour son fils ; elle lui imputait l'aggravation de ses épreuves et de ses privations; elle jurait de le déshériter. Au contraire, elle appelait Louise à son aide et lui promettait toutes les libéralités possibles souforme de billets ou de testament. Louise éludait pourtant ces bontés de sa mère et différait tant qu'elle pouvait de se rendre à ses appels intéressés.
Enfin, « tout à coup », dit l'Ami des Hommes, Louise prévint celui-ci. dans l'été de 1773, qu'elle s'en allait avec son mari rendre visite à sa mère en Limousin : elle lui offrait en même temps ses bons offices pour amener la marquise à un accommodement. Il ne lui répondit mot. Il était averti de ce voyage trop tard pour l'empêcher comme il l'eût voulu, car il n'en attendait rien de bon pour lui. Louise était déjà partie de Grasse, et c'était à Saint-Junien-en-Brie, chez sa mère, qu'elle demandait une réponse. Elle faisait cette longue route à cheval, suivie d'un piqueur, tandis que M. de Cabris, plus douillet, roulait en chaise de poste avec la petite Pauline, sa fille : ressemblante image de l'union de ces époux, dans ce voyage comme en tout le reste. L'inconduite de M. de Cabris l'avait mis, ainsi que sa femme, dans les remèdes. Il était convenu entre eux qu'aussitôt arrivés à Saint- Junien, ils se sépareraient momentanément. Louise demeurant à se reposer, et lui poussant jusqu'à Paris pour y consulter la Faculté.
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La marquise de Mirabeau fit de prime abord la conquête de son gendre. Il prisait si peu le bel air ! et son éducation par de vieilles têtes branlantes, bourrées de sermons et de préjugés, l'avait si péniblement excédé ! Sa belle-mère le mettait à l'aise et l'épanouissait pour la première fois. Elle avait sans doute intérêt à lui complaire; mais c'était surtout par sa cordialité débordante, sa verve drôle et crue, ses façons sans façons, ses embrassements à tous propos, et ses prières, ses lamentations, ses larmes intarissables, c'était par tout son être, en un mot, qu'elle différait à souhait de l'espèce froide, morose et taciturne des Cabris, et du pédantesque Ami des Hommes, et de Louise elle-même, si peu traitable et si convaincue de sa supériorité. M. de Cabris ne put s'empêcher de la trouver la plus maltraitée des femmes. La saisie de sa terre paraphernale et le maintien de sa pension à 6.000 livres la réduisaient à une gêne vraiment intolérable. Son procès en délivrance de legs contre le marquis de Mirabeau, pendant au Châtelet de Paris, tournait mal. Le marquis se flattait hautement de gagner ce procès rien qu'en visitant ses juges. Il leur montrait « que le vrai de son affaire était dans sa poche », autrement dit, qu'il avait en mains de telles preuves de l'indignité de sa femme que la condamner, c'était sauver la société et les mœurs. De plus, il avait pour amis trois des ministres principaux, le chancelier Maupeou, le duc de la Vrillière et M. Bertin. Mais la marquise démontrait, de son côté, à M. de Cabris, qu'il ne lui manquait que 20.000 livres pour avoir raison contre brigue et crédit. Jean-Paul promit de les lui prêter. Puis il gagna la capitale.
En y apprenant son arrivée, le marquis de Mirabeau se crut sauvé, comme il s'était cru perdu par ce fâcheux
exode en Limousin. Il ne douta point de séduire aisément son gendre, à la condition de l'avoir sous la main. Lo sachant descendu à l'hôtel garni, il l'envoya donc prendre* lui et son bagage, et l'installa du mieux qu'il put dans son appartement au Luxembourg, où le bailli vivait à demeure depuis une année. Cajolé, étourdi, point gêné dans son régime non plus que dans ses parties de débauche, quoiqu'il y entraînât son jeune beau-frère Boniface ; cordialement accueilli par cette société brillante du Luxembourg où la douce et spirituelle comtesse de Rochefort, qui y régnait, tenait dans son cercle familier de fameux hommes d'esprit tels que le duc de Xivernois, M. de Maurepas et l'Ami des Hommes ; et bref, gâté et même flagorné, Jean-Paul, sa gourme une fois jetée, ne s'en retourna pas moins en Limousin comme il en était venu, sans faire confidence, attention ni politesse à aucun de ses hôtes. On n'osa pas même lui représenter l'inconvenance de ce départ. « Je ne puis croire après cela qu'il me haïsse », se disait le marquis de Mirabeau. Il en eut bientôt le démenti.
A Saint- Junien, pendant l'absence de M. de Cabris, la mère et la fille s'étaient contrariées comme l'eau et le feu. Il n'était que temps de les séparer ; et de plus, négligée ou mal soignée, la santé de la petite Pauline s'était gravement altérée. M. de Cabris retrouva Louise elle-même à bout de forces, sujette à des étoufîements et la poitrine en mauvais état. D'abord, il ne put raisonnablement attribuer cette fatigue extrême de sa femme qu'à la continuité des soins donnés à sa fille nuit et jour. Mais il dut soupçonner bientôt que c'était un autre surmenage qui avait réduit Louise au régime du lait d'ânesse et des bouillons de poulet. Elle aimait ; ou plutôt, faut-il croire, elle n'était qu'amoureuse, mais à la folie. Elle ne voulait
plus s'éloigner de Saint- Junien, où résidait son ensorceleur, un seigneur du pays, M. de Bermondet. Pour lui, elle avait appelé une rivale à un duel au pistolet où, d'ailleurs, elle avait omis de se rendre; et maintenant, afin d'amener son mari à s'en retourner seul à Grasse, elle lui imputait le délabrement de sa santé ainsi que la maladie de sa fille ; elle lui faisait un crime inexpiable de ses dissipations antérieures ; enfin, elle tentait, sans y parvenir? de le rendre odieux à la marquise de Mirabeau. Et celle-ci de se ranger contre sa fille, de lui faire de la morale à tue-tête, et de s'exaspérer à son tour de son bruit. Secondé de la sorte, M. de Cabris n'hésita plus à faire acte d'autorité : il confirma à la marquise sa promesse d'un prochain secours de 20.000 livres, et plia bagages, emmenant femme et enfant. Il n'eut qu'à se louer de sa décision. Chemin faisant, Louise parut se calmer, reconnaître ses égarements, les réprouver même. Dès qu'elle fut rentrée chez elle, elle rassura également sa mère par une confession de ses fautes et de ses regrets :
« Croyez, ma bonne maman, lui écrivait-elle de Grasse, le 27 octobre 1773, que je vous dirai toujours la vérité et que, dans ce moment, je m'occupe de ma santé... Si je n'ai pas l'air de me ménager, c'est que je connais mieux que personne la cause de mes légères incommodités. Mon âme tranquille et calme, mon cœur agité par des sentiments doux, je me porterai bien. C'est à peu de chose près la situation où le rétablissement de ma fille va me laisser ; ainsi tout sera fini. Quant aux folies passées, n'en parlons plus, ma chère maman, c'est essentiel à ma tranquillité comme à la vôtre ; vous n'avez plus de retour à craindre. Il faut une situation compliquée qui se rencontre rarement pour faire d'un être sensé et honnête, un être faux et vicieux. D'ailleurs, une époque
comme celle que vous me rappelez use trop pour ne pas amortir la vivacité des passions et la violence des caractères. Croyez qu'il est pour moi dans ce souvenir des tableaux trop frappants pour qu'ils s'effacent jamais de mon esprit. Les réflexions, depuis, ont été trop profondes, le repentir trop vif, pour que jamais cela puisse se répéter. Considérez un moment la cruauté de cette position pour un cœur sensible, et il ne vous restera plus de craintes. Mais de grâce, bonne maman, que tout soit oublié ; ou, au moins, imposons-nous le plus rigoureux silence. Je mérite, je le sais, bien des reproches, surtout de votre part, mais je ne l^s pourrais pas soutenir. »
Elle ne cessait pourtant pas de correspondre avec M. de Bermondet... Celui-ci, à la vérité, s'apprêtait à rendre à la marquise de Mirabeau des services précieux dans sa lutte contre l'Ami des Hommes; et peutêtre, Louise regardait-elle comme un devoir de lui en demander la continuation et de lui témoigner, en retour, au moins une fidélité de reconnaissance et de bon souvenir. Dès qu'elle le sut brouillé avec sa mère, elle n'afficha plus pour lui que ressentiment et mépris. On aura, toutefois, peine à croire que Mme de Cabris était capable de subordonner à des intérêts éloignés ses affections les plus intimes ; peine à ne pas la juger simplement d'après la commune mesure. Elle épuisait plutôt, dans ces relations épistolaires avec M. de Bermondet, les dernières résistances de son imagination à se détacher de lui ; elle mettait de l'amour-propre à couvrir cette liaison toute licencieuse d'un air de sentiment plus durable et plus relevé ; elle n'était pas assez éhontée pour rompre tout franchement cette passion comme une passade que c'avait été. Et lorsqu'elle se prit à haïr celui qu'elle avait cru adorer,
«•"était, probablement, qu'elle en aimait tout de bon un autre...
Sans attendre l'argent de son gendre, la marquise de Mirabeau, bravant l'ordre du roi qui lui interdisait le séjour de Paris, y était arrivée en ouragan, précédée de M. de Bermondet. L'Ami des Hommes, intimidé par cette soudaine offensive, se retira précipitamment à la campagne -chez un cousin de son gendre du Saillant, l'abbé d'Espagnac, conseiller-clerc au parlement. Pendant que l'abbé lui faisait le plan d'une contre-attaque, le bailli et M. du Saillant assiégeaient en son nom les ministres et leur demandaient qu'avant toute sentence, la marquise fût reconduite en Limousin, en vertu de sa lettre de cachet. Les ministres n'y consentaient pas, et la sentence du Châtelet intervint ainsi le 14 décembre. Elle adjugeait à la marquise sa terre paraphernale, mais en lui refusant de porter sa pension au delà de 6.000 livres. Appel fut aussitôt interjeté ; et les ministres furent encore d'avis de laisser la marquise suivre librement cette nouvelle procédure. « Je désespère de l'autorité, écrivait le bailli le 29 décembre. Ils font des prosopopées sur le despotisme qui m'auraient fait rire par leur contraste avec l*'s faits, si je pouvais rire. » Alors, l'Ami des Hommes annonça son retour à Paris et sa détermination de briser toutes les résistances, ou de se faire briser par elles avec éclat. En définitive, il dut transiger. La marquise ne consentit à rentrer en Limousin que trois mois plus tard, à la suite d'un accommodement. Toute la colère du marquis se retourna contre sa fille de Cabris. Comme elle continuait de lui offrir sa médiation, il lui ordonna de se tenir tranquille et de se taire. 11 ne dissimulait plus son ferme propos de la châtier, et il préparait les ministres à des mesures de rigueur
contre elle en leur dénonçant son prêt de 20.000 livres à sa mère comme une agression parricide et une monstrueuse opération usuraire.
« Mon cher papa, répondit-elle doucement à ses menaces, le 10 décembre 1773, je me tais, vous me l'ordonnez d'un ton qui m'ôte le pouvoir et la volonté d'aucune réplique. J'ai suivi votre avis, j'ai consulté ma conscience, elle ne me reproche rien qui puisse m'attirer votre indifférence, marque trop sûre du mépris dans le cœur d'un père tendre et sensible. Quant à ce que vous ajoutez, restez tranquille, je ne le puis ni n'y prétends, mais vous ignorerez mes inquiétudes. Puissé-je être assez heureuse pour mériter un jour plus de justice et de bonté de votre part ! »
Mais le marquis n'ouvrit ni ne lut cette lettre. Il ne pouvait même plus en voir l'écriture sans qu'elle lui lit à la vue, disait-il, la même horreur que la panne au toucher quand il était petit. Ce fut le bailli qui lui en donna sommairement connaissance.