‹ Louise de Mirabeau, marquise de Cabris, 1752-1807Chapitre 11 sur 40 · VIII. — UNE SÉPARATION AMIABLE · texte numérisé non relu

VIII. — UNE SÉPARATION AMIABLE

Un cas plus singulier, c'eût été l'entrée de M. de Cabris dans cette ligue. L'Ami des Hommes y crut fermement. Inopinément, en effet, son gendre lui signifia qu'il venait de céder à ses trois beaux-frères, MM. de Gourdon, de Gras et de Saint-Cézaire, à titre de supplément de légitime, les 60.000 livres de la dot de Louise, restée impayée et devenue exigible depuis deux ans. C'était une sommation non déguisée d'avoir à s'en acquitter sans délai. « Si je n'ai pas été ébranlé, confia le marquis au bailli, ce n'est pas la faute des circonstances ». Car il dut s'exécuter, et cela juste au moment où il venait de s'endetter de 160.000 livres pour acquérir le vieil

hôtel de la reine Marguerite, rue de Seine. Cet emprunt était gagé, il est vrai, sur les terres de la marquise de Mirabeau. Mais celle-ci, à cette nouvelle, était accourue à Paris ; elle avait envahi, flanquée de deux notaires, le domicile conjugal, et en présence d'un refus de l'y recevoir, dûment constaté, elle s'en était allée au Palais assigner le marquis en séparation de corps et de biens, non sans prendre de bonnes mesures conservatoires en attendant sentence. C'était par sympathie toute pure pour son infortunée belle-mère, et non pour renforcer l'hostilité présumée de sa femme contre le marquis de Mirabeau, que M. de Cabris avait tenté d'accabler son beau-père en lui arrachant à l'improviste cette grosse somme.

La peur d'une offensive générale des siens, soùs l'impulsion de Louise, fut si forte chez l'Ami des Hommes qu'il répondit « doucement » à M. de Cabris, espérant l'amadouer. Il fit mine en même temps de rechercher un compromis avec les créanciers de son fils. Il tenta aussi de désarmer Louise en enveloppant de formes aimables la prière qu'il lui fit de se désister, dans l'intérêt de son frère, de sa plainte reconventionnelle en diffamation contre M. de Villeneuve-Mouans. Que n'eût-il pas toujours obtenu d'elle, ainsi que de Mirabeau, par des procédés tendres et attirants ! il eût subjugué sa femme elle-même ; il se fût fait, de ses ennemis, autant d'alliés ; tant ses enfants surtout mettaient de prix à son approbation et à son contentement! Louise lui fit avec joie le sacrifice qu'il lui demandait ; et elle ne balança pas d'écrire à sa mère pour la désavouer (10 juin 1775) : « Quoi ! ma bonne maman, vous voilà donc entourée des horreurs d'un procès dont la publicité d'une mésintelligence scandaleuse va être la suite... Sans argent, sans secours, que ferezvous ? Vous avez été poussée à bout, j'en conviens, et la

moitié de Paris vous rendra sans doute justice ; mais ignorez-vous que mon père a tout crédit dans ce moment, que vingt pareilles demandes ont été rejetées depuis le retour de l'ancien parlement, que tout sera contre vous ? Ne fallait-il pas prendre ce parti il y a deux ans, ou ne le prendre jamais ? Je crains tout pour vous, ma bonne maman, le temps de l'incertitude, celui des sollicitations, autant que l'issue même. Que sait-on jusqu'où l'humeur vous entraînera ? Que sait-on si dans l'attaque et la défense, il ne sera pas employé des armes qui, faisant rougir l'un et l'autre, ulcéreront les deux partis à jamais ? Dieu ! que de malheurs j'entrevois... »

Le futur tribun n'eût pas mieux dit. Invité alors par sa mère à lui fournir des « preuves » contre son père, il niait d'en posséder aucune et déclarait simplement qu'en eût-il, il se garderait de les livrer, voulant et devant rester neutre dans une pareille dissension. Mais il regardait comme une trahison le désistement de sa sœur qu'avait failli suivre celui de Briançon, dans l'affaire Villeneuve-Mouans. « Si son père est son père, mandait-il à ce sujet à Briançon-Pylade (1er juillet 1775). j'ai cru que j'étais son frère, et depuis dix mois sous les verroux, je ne sais si elle devait déserter ma cause... Quant à toi, mon ami, je te pardonne un moment de délire, pourvu que ce ne soit qu'un moment. J'ai juré de ne recevoir jamais un accommodement ; mais quand celui-ci me paraîtrait aussi convenable qu'il est ridicule, quand on m'aurait consulté, ce qu'on n'a pas daigné faire, je ne suis pas soupçonnable de laisser là mon ami. Réparation, mon cher Briançon, et jurons-nous encore une fois une amitié éternelle ! jurons que l'une de nos signatures ne se verra jamais dans cette affaire qu'accompagnée de l'autre. Voilà ma profession de foi... Adieu, mon éternel

LOUISE DE MIRAKEAl'

et peut-être aujourd'hui mon unique ami ; je suis trop en colère pour t'en écrire davantage. » Si vraiment en colère, et si fort, qu'il cessa toute correspondance avec Mme de Cabris. Brouille avantageuse pour l'Ami des Hommes, s'il s'en était douté ! Mais il continua d'agir comme s'il avait eu le col pris dans un nœud coulant serré à la foi.-. par sa femme, sa fille et son fils. Et dans cette angoisse, il frappait l'un, frappait l'autre, de manière à les réunir tous fatalement, en dépit d'eux-mêmes, contre lui. L'occasion ne s'en fit guère attendre.

Mirabeau suppliait son père de le rendre à sa femme et à son enfant, de le rendre à l'exercice de ses droits et de ses devoirs d'homme. On ne lui opposait que silences et que dérisions. Il résista près de six mois à la tentation d'un coup de désespoir ou de folie. A la fin, bien convaincu de son abandon, il se livra avec la soudaineté d'une frénésie à son inclination, depuis longtemps combattue et jusque-là contenue, pour la jeune marquise • le Monnier. Sophie l'adorait. Le 13 décembre 1775, ces amants furent «heureux ». Vertige violent et court. Mirabeau n'était pas homme à perdre la tête avec suite ; bien avant même de s'étourdir, il avait prévu que ce bonheur-là pouvait le mener à une catastrophe. Mais le caractère de Sophie allait l'empêcher de trouver une échappatoire. Droite, simple, crédule, résolue, opiniâtre même dans ses affections. Sophie ne s'était pas donnée pour se reprendre, moins encore pour se partager : elle ne souffrait plus seulement la cohabitation de son mari podagre et septuagénaire. Mirabeau lui avait juré de lui appartenir de même ; il s'était engagé d'honneur à l'enlever, à s'expatrier avec elle. Il rompit donc son ban, le soir de l'Epiphanie; mais du fond des réduits où il se cachait, il invoqua la protection du gouvernement ; il

appela sa mère, il appela Louise surtout, à son aide. Louise le comprit à demi-mots, et elle lui répondit aussitôt. Elle voulut faire mieux que de le sauver des mains de leur père ; elle entreprit de le sauver de luimême.

Qu'avait-il besoin, réfléchit-elle, de rompre toute mesure ? Ne pouvait-il aimer Sophie sans faire un éclat ? Qu'importaient les médisances, les contrariétés, les persécutions mêmes de quelques-uns, en comparaison de l'indulgence dont le plus grand nombre couvrirait toujours les faiblesses d'une femme de vingt ans, unie par une famille dénaturée à un homme de soixante-dix ! Ellemême, Louise, elle pouvait se proposer en exemple : elle avait su imposer à M. de Cabris, pour être toute à Briançon. une séparation de fait qu'il devait être bien plus facile à Sophie de se ménager, auprès d'un mari rendu presque inexistant par son âge et par ses infirmités.

« Vous êtes malheureux, mon cher frère, lui écrivitelle (de Grasse, le 31 janvier 1776); le malheur vous donne un droit sûr à l'indulgence d'une sœur tendre et sensible. Je vous plains : je voudrais vous secourir, je voudrais me sacrifier pour vous sauver d'une perte que je vois presque inévitable dans ce moment : je voudrais vous consoler, vous soutenir, et comment le puis- je ? Je suis plus affligée, plus accablée que vous : je sens plus vos maux que vous-même, je prévois des dangers que vous n'apercevez point encore. Mes inquiétudes commencèrent quand je vous vis éloigné de moi ; je n'étais rassurée que par la parole que vous m'aviez donnée de ne faire aucune démarche sans me consulter, sans m'en prévenir, et par la confiance que vous m'aviez marquée dans d'autres occasions. Votre parole était vaine... Pardonnez, mon ami, les plaintes d'un cœur ulcéré et at-

triste. Je sens que vous pouvez vous excuser et me paraître innocent. Mais je sens encore mieux que tu t'es fait un tort irréparable. J'ignore les détails de tes projets. La lettre de ton amie est froide et sage, elle m'aurait rassurée si je n'avais pas éprouvé que l'instant qui suit celui d'un délire extrême est souvent calme. Ce n'est que la réflexion qui nous fait reconnaître les sottises de Tamour ; notre premier mouvement est toujours de nous applaudir et de jouir du triomphe imaginaire d'être élevé par l'amour au-dessus du sort et des hommes. Je crains donc que le cœur de ton amie, aussi prévenu que le tien, ne se soit égaré en t'égarant, sans avoir vu le précipice ouvert sous tes pas. Je crains qu'elle-même ne puisse t'en tirer. Enfin, que ne crains-je pas ? Que n'as-tu relu la lettre que je t'écrivais à Marseille quand tu voulais fuir ta première prison ? l'amitié t'y conseillait ; hélas, tu devais l'en croire, ses conseils ne varient point, ta situation n'avait point changé. Mais enfin, où êtesvous ? qui vous soutiendra contre des parents irrités, un ministre prévenu et le malheur d'être exilé loin de votre patrie, de vos amis ? Qui vous dédommagera de tant de pertes ? Mais, me direz-vous, comment résister au malheur d'être renfermé, éloigné d'une amante chérie ! Croyez-vous donc vous être assuré un port stable auprès d'elle ? croyez-vous pouvoir être heureux ? Peut-être l'avez-vous compromise, exposée ; peut-être a-t-elle été entraînée loin de ses devoirs. Examinez bien sa position. Songez à ne vous pas préparer le remords de l'avoir perdue. Est-elle veuve, libre, a-t-elle des enfants, une fortune ? Faites-moi des détails sur elle nécessaires à ma tranqui lité ; qu'une connaissance exacte de son caractère et de sa position me rassure sur la continuité de ses soins. Je lui ai écrit avec une réserve néces-

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saire ; je lui recommande de bien examiner si la retraite qu'elle vous a procurée est sûre. Songez-y vous-même, mon père a beaucoup d'amis en Suisse ; vous y serez guetté et recherché. Peut-être vous conviendrait-il mieux de passer dans les Etats de Savoie, de vous rapprocher de moi par Nice et de mener vos affaires de là. Avant que vous receviez cette lettre, votre mère se sera jetée aux pieds du ministre et aura dit en votre faveur tout ce que l'amour maternel et la justice pourront lui dicter. Mais surtout, faites parvenir promptement vos mémoires, je frémis du retard. Vous devez prévoir dans ce mémoire tout ce que votre père dira contre vous ; vous devez y répondre, peu ménager votre femme vu l'abandon où elle vous a laissé, afin de diminuer la prévention que sa présence à Paris chez son beau-père, votre persécuteur, laisse contre vous... Vous demanderez de n'être poursuivi dorénavant que par la justice du roi et d'être sauvé de la haine implacable d'un père qui se plaît à perdre le chef d'une famille, un chef qui est père, et qui était digne par sa probité et son zèle pour sa patrie de courir une autre carrière et de remplir les devoirs d'homme et de citoyen. Que votre mémoire soit ferme, sage. Vous avez de bonnes raisons à donner contre vos persécuteurs, mais songez qu'ils en donneront de fortes contre vous. Surtout, de l'activité. Je ferai passer le mémoire à Paris sur-le-champ, et peut-être à force de peines pourrons-nous réparer en partie une sottise qui me cause bien de l'inquiétude. Peut-être feriez-vous bien d'écrire par la voie de Bourgogne ou de Lyon à votre femme pour l'avertir encore une fois de son devoir... Mon digne ami va voler à ton secours si je peux lui trouver de l'argent. Je resterai seule et bien malheureuse. Songe à ta sûreté. Songe à réparer tant de

sottises consécutives ; il est temps de commencer une carrière plus sage et plus heureuse... »

Mme de Cabris adressait le même jour à sa mère un long exposé de la situation critique de son frère, et la conjurait d'intercéder de suite auprès du ministre M. de Malesherbes. Mais le « digne ami » Briançon ne put se porter à la rencontre de son Oreste que vers le 3 mars ; et quand il le rejoignit le 12, à Dijon, il le trouva de nouveau prisonnier, ou plutôt à demi libre sur parole, depuis le 29 février. Devons-nous croire, comme on l'a admis jusqu'ici, que Mirabeau, dominé par sa passion et ne pouvant résister au désir de revoir Sophie que son mari avait renvoyée dans sa famille, était tombé sous la main du grand-prévôt de Bourgogne par une suite de cette aveugle impatience ? N'avait-il pas accumulé dans le plus court délai les imprudences les plus grossières et les plus voyantes, comme de se présenter, le soir de son arrivée à Dijon, sans y être invité, dans un bal où se trouvait Sophie avec sa mère, et de s'y faire annoncer sous le nom de marquis de Lancefoudras ? Le beau moyen, avec sa figure, de détourner de lui l'attention ! Toutes les circonstances de son arrestation tendent à démontrer qu'il s'était livré, entravé de lui-même. En donnant au grand-prévôt sa parole de ne point s'évader, il se ménageait la possibilité de voir Sophie en secret, de jour ou de nuit, mais il s'interdisait de l'enlever, sous peine de f orf aire à l'honneur ; il s'accordait au moins le temps de ne l'enlever qu'après plus mûre réflexion et lorsque tout autre dénouement lui aurait été rendu impossible. Un tel machiavélisme anéantira, s'il nous est prouvé, une idée qu'on se faisait plus généralement et plus volontiers d'un Mirabeau amoureux fou, désintéressé jusqu'au sacrifice de sa liberté, de son

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avenir, de sa personne. Mais la vérité n'est pas moins romanesque en cette affaire que Terreur, et roman pour roman, on gagnera plutôt au change. Convenons d'ailleur qu'il était d'une vue un peu courte, d'un médiocre sens de l'histoire, de se représenter le futur tribun, déjà ambitieux de jouer un rôle dans le monde, comme un héros sentimental à la taille exacte du chevalier des Grieux.

On a ses lettres où, sans relâche, dès le 15 janvier, il demandait tantôt à M. de Malesherbes de le faire comparaître devant un tribunal de commissaires pour y détruire toutes les imputations anciennes ou récentes contre lui, et tantôt au comte de Saint-Germain, ministre de la Guerre, de le mettre à l'épreuve en lui donnant du service actif dans un corps de troupes, sous l'œil de chefs impartiaux : « Mon état, mon goût, mon zèle, peut-être même mes dispositions, me portent au service, écrivait-il à M. de Saint-Germain. Mon père ne peut ni ne doit ôter au roi un officier qui, comme tous les hommes, a le droit de jouir de la société, lorsque des délits ne le rendent pas indigne d'y vivre. Que mes chefs soient mes juges despotiques et absolus! C'est moi, monsieur le comte, qui vous supplie qu'à la première faute qu'ils pourront me reprocher, je sois puni sans appel et regardé comme un hypocrite gangrené qui n'a cherché qu'à vous abuser par de fausses protestations. )> Si la marquise de Mirabeau, qui se chargeait de remettre ces suppliques, avait été assez heureuse pour en faire agréer l'une ou l'autre, Mirabeau, suivant son calcul, n'aurait plus eu qu'à se retourner vers Sophie pour lui dire à peu près : « J'ai triomphé des injustes persécutions de mon père par la bonté du roi et l'honnêteté de ses ministres. Ma conduite doit justifier maintenant le crédit de confiance qu'ils viennent de m'ouvrir. Ils m'ont demandé

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et je leur ai donné ma parole de gentilhomme, pour seule garantie de mes promesses. Celles-ci sont devenues par là des engagements inviolables. Je ne m'appartiens plus, mais je n'ai immolé l'amour qu'à l'honneur. Donne-moi par ton assentiment, ton estime, ta constance, et par ta résignation à ce sacrifice, le courage de le consommer sans parjure, sans défaillance. Nous entrons dans la vie quand nos ennemis sont près d'en sortir. Laissons faire au temps : il travaille à les détruire et à nous rassembler ». Telle était la force d'abnégation de Sophie qu'à ce langage, elle se serait tuée de désespoir peut-être, mais non pas sans lui avoir dit : « Va ! »

La marquise de Mirabeau avait fort à faire. A l'heure où elle devait solliciter pour elle-même et pour son fils, \ime de Cabris, de son côté, vint à réclamer avec instance ses bons offices. « Quel est mon sort, ma bonne maman ! lui écrivait-elle de Grasse, le 10 février. Vous fûtes heureuse dix ans de votre vie, m'avez-vous dit; votre fille ne le fut et ne le sera jamais. Ah, promettez-moi de venir à mon secours, ou je ne puis fuir le désespoir ! » Elle se disait sur le point de quitter son mari, et retenue seulement par la crainte de ne pouvoir emmener sa fille. Elle se fixait Lyon comme résidence. M. de Briançon l'y suivrait. Il fallait obtenir que Mirabeau fût rapproché d'elle le plus possible, et qu'au lieu de le reconduire au château de Joux, on lui obtînt pour prison la forteresse de Pierre-Scise, à l'entrée de Lyon ; Louise y connaissait deux honnêtes gens, un officier prisonnier et le commandant. L'Ami des Hommes ne s'opposerait point, sans doute, à cette translation, tant qu'il ignorerait quel rapprochement devait s'ensuivre. On devine que la mauvaise conduite de M. de Cabris était la cause des plaintes de sa femme et le prétexte de ses projets de sépa-

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ration. Louise invoquait aussi l'hostilité de son entourage et son impuissance à désarmer les préventions des uns, à éteindre les poursuites des autres. Il y avait beaucoup de vrai dans toutes ces doléances.

L'affaire des affiches diffamatoires continuait de diviser la société ; la province même en était parfois agitée ; et le parlement d'Ail était sans cesse appelé à intervenir dans les incidents d'une procédure viciée par tous les moyens. Jamais l'acharnement des plaignants n'avait encore été si grand. La scène fut même ensanglantée. Un gentilhomme de Grasse, M. d'Eoux, rencontrant dans une assemblée M. de Calvi, réputé l'auteur des Vers calomnieux, lui fit à mi-voix une observation désobligeante et, sur une repartie injurieuse lancée tout haut, il le souffleta. Calvi Le saisit à la gorge. Mais M. d'Eoux, se dégageant, sortit son épée, et il en porta un coup si rude à Calvi que la pointe se brisa et resta fichée dans la blessure profonde de quatre doigts. La lutte n'en devint que plus violente, l'un frappant des pieds et des poings, et l'autre, du tronçon de sa lame, jusqu'à ce que ce tronçon lui fût arraché des mains par son adversaire. Le bruit de cette rixe fut inouï ; il se fit entendre jusqu'à Paris. Une information fut ouverte d'office, un décret de prise au corps lancé contre M. d'Eoux. Cependant, comme étranger à ce tumulte, M. de Cabris continuait à braver l'animadversion générale en s'affichant dans tous les lieux de plaisir avec Marie-Rose Raybaud, maintenant installée chez lui, à son service, comme gouvernante !

Le premier jour du carême, il habilla cette belle gueuse d'un riche travesti et la conduisit, sans masque, dans un bal public. Elle y fut bientôt insultée. Mme de Cabris survint là-dessus, mais Jean-Paul lui ordonna de se retirer.

et la suivant, il l'accusa d'avoir payé les insulteurs, l'injuria, la frappa. Cette altercation se poursuivant jusque sous les fenêtres de la douairière de Cabris, celle-ci se réveilla au bruit, fit lever son secrétaire et l'envoya prier les disputants de venir s'expliquer chez elle. Jean-Paul s'y rendit, mais Louise fit seller un cheval et voulut aller s'enfermer au château de Cabris. L'explication eut lieu, néanmoins, avant qu'elle s'y rendît, et après une nouvelle scène de violences, Jean-Paul, en présence de sa mère, répéta ses griefs contre sa femme. Tous tendaient à la convaincre d'inconduite. « Il ajouta, rapportait Louise le lendemain dans une lettre à la marquise de Mirabeau, il ajouta que j'avais voulu le faire assassiner, que mon frère me l'avait conseillé... Il pria sa mère de se charger de ma fille et de la garder chez elle. Cette femme qui, à force de mauvais traitements, a fait tourner la tête à l'aînée de ses filles encore existante, prit du ton et me dit qu'elle me ferait voir que son fils était mon maître. Je me tus et sortis en même temps qu'eux, jurant à ma fille de la sauver des mains d'un monstre... Je ne doute point qu'ils n'écrivent en commun à mon père pour lui demander de me venir prendre ou de solliciter une lettre de cachet contre moi. Ils trouveront • •elui-là fort disposé à combler ses injustices, et il m'importe d'être à l'abri. Je vous prie, ma chère maman, de vous assurer du côté de M. de iMalesherbes d'être avertie à la moindre démarche. Je suis persuadée qu'on en fera, et ce qui me le prouve, c'est que j'ai su par mon domestique que M. de Cabris lui avait promis de lui faire sa fortune s'il lui faisait trouver les lettres d'un ami qui lui était suspect. Ce domestique pouvait les lui livrer, mais une rare probité l'en a empêché. Vous sentez qu'on ne fait pas une telle démarehe sans avoir de noirs pro-

jets... Rien ne pourra me rapprocher d'un monstre qui m'accablait de caresses pendant qu'il cherchait à acheter des preuves contre moi . Il veut me décider à une séparation en me poussant à bout. Jamais je ne la demanderai ni ne l'accepterai qu'en justice ; voilà ce qui est sûr. Au reste, je ne crains que de me voir enlever mon enfant, ainsi je suis forte. Ne redoutez pour moi ni ma violence ni ma sensibilité ; dans ce moment je suis déchirée ; mais je me conserverai pour lutter contre des ennemis que je méprise. »

Une lettre du marquis de Yauvenargues, à qui elle avait rendu compte de sa conduite, vint réconforter Mme de Cabris, mais sans changer sa volonté, désormais arrêtée, de faire ménage à part : « Je suis touché comme vous, ma chère cousine, lui disait-il (2 mars 1776), des malheurs que vous éprouvez. La séparation qu'on vous propose en sera un pour M. de Cabris... Il veut se séparer de vous, ou du moins on le lui fait vouloir, et sans autre motif que l'intérêt d'une passion qui est gênée par votre présence. Soutenez votre situation avec tout le courage d'une honnête femme ; soyez aussi éloignée de l'ostentation que de la faiblesse, et attendez tranquillement les jugements du public ». A la fin, tout aussi impatient qu'elle de recouvrer sa liberté coûte que coûte, Jean-Paul délivra à sa femme une autorisation écrite de se retirer à Lyon, dans un couvent à son choix, pour y rétablir sa santé. Ses apprêts de départ étant déjà faits, elle commença aussitôt ses visites d'adieu. Jean-Paul en fut stupéfait. Jusque-là, comme Almaviva, il avait été « libertin par ennui et jaloux par vanité ». Il devint soudain amoureux par faiblesse et par défiance de soi. Qu'allait-il devenir sans sa femme ? On le pressait très vivement de consentir à un arbitrage pour terminer son

affaire des affiches. L'intendant de Provence et premier président du parlement d'Aix, M. de la Tour, le procureur général Le Blanc de Castillon et le marquis de Vauvenargues étaient les arbitres proposés. Jean-Paul ne se reconnaissait pas capable, à lui tout seul, d'empêcher ces trois personnages de lui infliger une sentence ruineuse ou flétrissante. Ah, si Louise voulait s'en mêler... Pour la retenir, il congédia Marie- Rose Raybaud. C'était trop tard ! Alors, doucement, humblement, il pria Louise de daigner au moins se rendre de préférence à Paris, auprès de la marquise de Mirabeau : « S'il m'était permis de vous faire valoir ma façon de penser, lui écrivit-il le 31 mars, et que je pusse m'imaginer que vous y eussiez quelque égard, je vous dirais que vous me feriez le plus grand plaisir d'aller la joindre le plus tôt possible ; en premier lieu elle est malade, elle me récrit, je serais plus tranquille de vous savoir avec elle, vous y seriez plus honnêtement ; enfin, vous pourriez m'être de la plus grande utilité pour mes affaires, parce que M. de Vauvenargues et M. de la Tour agissent vivement pour faire terminer l'affaire qui me tient le plus à cœur ; vous savez combien j'y répugne... Vous pourriez être aussi de quelque secours dans les affaires qui affligent madame votre mère, et cette lettre vous mettrait à l'abri des reproches injustes qu'on pourrait vous faire... » « J'ai reçu votre lettre, Monsieur, lui répondit Louise par le même courrier ; elle n'a pu me déterminer à changer le but de mon voyage ; vous savez que ma mère est en procès avec mon père ; quels que soient mes sentiments dans cette affaire, serait-il décent que je me déclare publiquement contre un père, et puis- je faire mieux que d'en aller attendre l'issue dans un couvent désert ?... » Elle partit le lendemain matin, 1er avril,

emportant peu de regrets, mais ce peu était d'un grand poids pour le jugement ultérieur de sa conduite. Son beau-frère, M. de Gourdon, en particulier, lui exprimait par écrit les regrets de son départ dans les termes les plus honorables : « J'approuve à la vérité votre projet, lui disait-il, surtout parce que vous êtes d'accord là-dessus avec M. de Cabris, et que vous craignez de nouvelles scènes ; je désirerais pourtant que vous fussiez restée. puisque la créature qui a été la cause de toutes ces scènes a été renvoyée et qu'il y a lieu de croire qu'on ne voudrait plus vous exposer à de pareils désagréments ; mais enfin, puisque la chose est arrangée et décidée entre vous et votre mari, il ne me reste qu'à vous souhaiter un heureux voyage, avec l'espoir que votre séjour à Lyon ne sera pas bien long. Ce sera plutôt un moyen pour vous rapprocher avec plus de satisfaction de votre famille, après que vous aurez réparé votre santé et joui d'un peu de tranquillité, dont j'avoue que vous avez grand besoin. »

Mais rien n'égalait en estime, en confiance, en tendresse, les adieux de Jean-Paul lui-même. Louise ne l'avait encore dominé qu'en le heurtant et en l'humiliant. Elle exerçait sur lui, à présent, un ascendant plus doux; ses larmes, ses plis de fatigue, son air de profonde tristesse et son déchirement visible en se séparant de sa fille, rendaient sa beauté moins altière, plus touchante. La compassion qu'elle inspirait ainsi à son fantasque et sombre époux s'augmentait en lui du remords d'avoir déçu, blessé, lassé une créature si parfaitement accomplie : et tandis qu'elle chevauchait sur la route de Lyon, il la poursuivait du cri de son repentir, et de ses vœux, et de ses rappels :

« Commençons, lui écrivait-il dès le 3 avril, commençons à établir une confiance mutuelle ; regardez-moi

comme l'ami le plus cher que vous ayez au monde ; établissons une correspondance à l'abri de toutes découvertes étrangères, cela est essentiel... » Et il lui indiquait les moyens d'en assurer la liberté et le secret. Il reprenait le 6 avril : « Les abstinences que ma mère m'a imposées ont détruit mon estomac... Mes parents me traitent avec hauteur et veulent subjuguer mon opinion dans une affaire où il s'agit de tout pour moi et de rien pour eux ; ils disposent de mon bien sans moi. Je vais à Aix. Il faut que seul je combatte amis et ennemis. Que ierai-je, si tu ne me soutiens et ne me consoles par tes lettres ! » Enfin le 13 avril, après avoir donné son agrément au protocole d'arbitrage de sa triste affaire, tout mortifié par cette conclusion, et encore plus désolé, semble-t-il, de n'avoir pas reçu de Louise un seul mot de réconfort, il lui faisait ce dernier aveu, avec la confusion d'un pécheur qui craint de n'avoir pas fait encore une confession assez générale : « Mon âme est déchirée par le souvenir d'une vie livrée à des écarts qui m'ont attiré justement votre indifférence et vos mépris. Tout devoir a ses liens respectifs; je ne puis réclamer, les vôtres. Le jour où j'abandonnai les miens, des faiblesses successives, des torts réitérés altérèrent vos sentiments. Je vous perdis ! s

RONGELIIYIE

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