IX. - L'ENLEVEMENT DU COMTE DE MIRABEAU
En quatre journées de poste à cheval, Mme de Cabris parvint à destination, le vendredi saint. Elle n'avait fait qu'un court arrêt à Tournon, où son frère Boniface était en garnison : juste le temps de diner avec lui et de lui conter ses misères, d'écouter les siennes. Le chevalier savait également bien apitoyer et compatir. « On lui promet une place de capitaine de dragons en second à la dissolution de sa légion, manda Louise à sa mère. Nous verrons ce qu'on fera pour celui-là qui a paru toujours être le bien-aimé et qui cependant n'a pas été jusqu'ici fort privilégié. Il est bon enfant et mérite plus de bonheur. » Mais quand elle eut tourné le dos, Boniface écrivit à son père une relation détaillée de cette entrevue où il ne flattait plus sa sœur. Il en répéta autant, quelques jours après, de vive voix, au bailli qui s'en revenait de Paris pour aller à Malte. Le bailli ne savait pas le premier mot des tribulations dernières de sa nièce. « Tout cela, conclut-il sans s'en émouvoir, ne fait qu'un ménage de gâté. » Il avait pris le parti de ne point se reprocher le mauvais succès d'un mariage qui était son œuvre ; et sur la mine réjouissante de Bonifarp. il conçut l'idée de
marier aussi ce bon sujet. L'Ami des Hommes ne fit qu'en rire. Il se proposait, au retour du bailli en France, de lui tailler une besogne plus sérieuse.
Louise avait à Lyon des parents et des amis de ses deux familles. Elle les évita pour ne pas s'en faire autant de conseillers et de chaperons importuns, et descendit à l'hôtel du Parc, le mieux fréquenté et le mieux situé de la ville, au coin de la place des Terreaux, devant l'hôtel de ville. Elle n'alla voir qu'un agent de change et sa femme, avec qui elle s'était liée autrefois à Grasse. Ces gens connaissaient la supérieure du couvent voisin de la Déserte ; et grâce à eux, cette religieuse, femme de qualité, eut moins de répugnance à héberger dans sa maison une dame séparée de mari. Mme de Cabris y fut admise le lundi de Pâques. La Déserte était une communauté d'environ soixante bénédictines, abbaye royale, où l'on ne recevait que des pensionnaires de la condition la plus distinguée ou la plus respectable. On y éduquait aussi des jeunes filles de la même condition. C'était dans le clos de la Déserte que, moins de dix ans plus tard, devait croître et briller comme une reine des lis l'enfance mystique et pleine de grâces de Juliette Bernard, la future Mme Récamier. L'abbesse maintenait la règle dans une honnêteté sans rigueur. Mme de Cabris s'était réservée, en entrant, trois jours de sortie par semaine. Bientôt, en usant d'adresse et de séduction, elle obtint de sortir à sa guise dès cinq heures du matin jusqu'à neuf heures du soir. Puis, comme ses rentrées tardives dérangeaient la tourière, on l'autorisa à coucher hors des grilles, dans la chambre de sa servante. Celle-ci, amenée de Grasse ainsi que le piqueur Jean Poye dit Saint-Jean, se disait mariée avec lui, dont elle était grosse ; et moyennant cette
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déclaration, le faux ménage avait pu s'installer dans les dépendances du couvent réservées au nombreux domestique des pensionnaires. M. de Briançon prit une chambre dans le voisinage.
La peur d'une lettre de cachet obsédait maintenant Mme de Cabris. Aussi couvrit-elle ses pas avec une attention extrême. Par bonheur, les maisons du vieux Lyon, dans .^on quartier, avaient presque toutes une double issue. Il était assez facile de dérouter les espions. Mme de Cabris en avait à ses trousses. Elle cessa de voir l'agent de change et sa femme, dès sa troisième visite, à cause des questions indiscrètes qu'un ecclésiastique, prié par l'Ami des Hommes de surveiller sa fille, avait probablement suggéré de lui faire. Elle ne fut pas rassurée non plus par le ton sarcastique de la réponse de son père à la lettre par laquelle, respectueusement, elle l'avait informé de son arrivée à Lyon.
« Comme je ne fus jamais pour rien, ma fille, lui disait-il (de Paris, 17 avril 1776), dans le plan de vos voyages, c'est encore beaucoup pour moi d'être instruit de leur exécution. Des gens qui vous ont vue courant la poste à cheval sur votre route m'auraient rassuré sur votre santé, si j'en avais eu quelque doute. Je n'ai rien à dire aux choses que vous ferez de concert avec votre mari ; vous savez que ce fut là mon principe, et à cet égard, c'est celui de mon repos. Au reste, ici-bas, chacun recueille comme il a semé. C'est la règle sommaire et inviolable de la nature. Ainsi, la somme totale de vos démarches fera celle de votre considération et de votre fortune, comme la somme totale de vos actes fera celle de vos amis et partisans. D'après cette règle, vous avez assez d'esprit pour vous juger vous-même, votre acquis dans le monde et votre réputation. »
Le marquis n'avait pas tant contourné ses mots chez le ministre. Vite, le 8 avril, il avait dépêché à M. de Malesherbes un petit mémoire pour en annuler un précédent où il demandait la translation de Mirabeau à Pierre- Scise : « Sa sœur, mariée en Provence, y expliquait-il, me mande tout à coup que de concert avec son mari, elle va prendre un appartement dans un couvent à Lyon. C'est chez cette sœur qu'il fut se faire cette belle affaire criminelle avec M. de Mouans] ; c'est elle qui l'est venue voir au château d'If et chez laquelle il avait envoyé cette cantinière ; en outre, c'est une tête plus froide et plus machinante que celle de son frère, mais (malheur à moi) qui part d'un vilain cœur, ce que son frère n'a proprement pas. Quoique en liberté ils fussent fréquemment et capitalement brouillés, le trouble les réunit, et s'ils se trouvaient ensemble, il sortirait l'enfer de ce congrès-là, selon l'expression du marquis de Marignane qui les connaît bien tous deux. »
M. de Malesherbes n'avait rien répondu. Il dissimulait à peine à l'Ami des Hommes son antipathie pour les procédés tyranniques et les recours à l'arbitraire. Il rassurait au contraire la marquise de Mirabeau, allant jusqu'à lui dire que les évasions de son fils n'étaient pas, à ses yeux, des délits, que chacun n'avait qu'à remplir son rôle, et que c'était celui des prisonniers de chercher à reprendre leur liberté par tous les moyens comme celui de leurs geôliers, de les en empêcher. Il temporisait aussi parce que, moins homme d'Etat que juriste, il apportait au gouvernement les habitudes du Palais et mettait partout l'examen à la place de l'autorité. Enfin, il était sur le point de démissionner.
Sa démission « fut un coup de foudre pour moi », a dit Mirabeau qui, dès lors, se regarda « comme sacrifié » au
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crédit et à la brigue de son père. Aussi, ne voyant plus son salut que dans l'évasion, disparut-il du château de Dijon dans la nuit du 24 au 25 mai. Il était alors réellement captif et dégagé de sa parole de ne pas s'échapper. Il ne s'exagérait guère les conséquences fâcheuses de la démission de Malesherbes. Turgot, qui restait ministre, avait en effet pour « bras droit » un féal disciple et client de l'Ami des Hommes, le jeune Dupont, appelé plus tard Dupont de Nemours. La secte des économistes gardait le pouvoir et la faveur du roi, celle même de l'opinion. Sophie, avertie de la fuite de son amant, s'apprêta aussitôt à le rejoindre aux Verrières-Suisse. Elle donna rendez-vous également à Mme de Cabris et à Briançon. De là. tous quatre devaient s'expatrier en Angleterre. C'était un plan auquel Louise avait feint jusqu'alors de s'associer, mais seulement par politique, afin d'être tenue au courant des préparatifs et de pouvoir les déconcerter à temps. En effet, à l'appel pressant de Sophie, elle ne bougea point, non plus que Briançon. Sophie, d'ailleurs, fut empêchée elle-même de partir, deux fois de suite, par la délation d'une servante qui, en la voyant mettre une culotte de velours et chausser des brodequins, avertit la chanoinesse de Rufîey, et celle-ci arrêta sa pauvre folle de sœur.
Mirabeau ne séjourna pas aux Verrières ; il gagna la Savoie, sans parvenir à dépister l'homme lancé sur ses traces par la famille de Sophie. Le 8 juin, Mme de Rufîey pouvait écrire avec certitude au marquis de Mirabeau que son fils était à Thonon, descendu à l'auberge de l'Ecu de France, sous le nom de comte de Montchevrey ; et telle était bien l'adresse que Mirabeau lui-même, deux jours avant, donnait à Mme de Cabris, en lui signalant les dangers de sa retraite. Il demandait conseil, paraissait
affolé et désespéré. Il réitéra cet appel de détresse, le 12 juin, avec plus d'insistance encore, à la suite d'une visite que venait de lui faire le commandant de Thonon. Interrogé sur son identité véritable, sur ses projets, sur ses ressources, Mirabeau ne croyait pas avoir abusé cet officier par ses fausses déclarations : « 0 Louise ! ô Pylade ! leur écrivait-il, qu'ajouterais- je à mes lettres ? Mon sort s'aggrave à tous les instants. Je n'ai point de nouvelles. Il me semble que je n'en dois point avoir de vous encore ; mais de Sophie ?... Tout mon être se dissout. Je ne sais que résoudre et je ne puis attendre... Cependant, rien au monde que la force ne me fera quitter ce pays que je n'aie des nouvelles positives... Ciel, ô ciel! quelle sera la fin de tout ceci ? je ne dois pas la hâter... Ah ! Sophie, quel sacrifice je fais à l'amour ! »
Comme ces derniers mots le disaient assez clairement, Mirabeau se débattait contre les suggestions, et les entraînements de sa passion. Les voix de la raison, de la prévoyance, avaient encore quelque chance de' prévaloir. Passion sincère, sans doute, mais qui n'eût rien été sans les obstacles, les incertitudes, les souffrances et les périls qui l'exaltaient. On l'eût refroidie, calmée, rien qu'en la distrayant, à la condition d'agir vite, car l'oisiveté, mauvaise conseillère, et les lettres de Sophie agissaient fortement en sens opposé. En dehors du spectacle charmant de la nature, Mirabeau esseulé ne savait quelle pâture donner à son tumulte intérieur, à sa curiosité insatiable, à ses immenses besoins de dépense physique et intellectuelle, dans cette petite ville oisive de Thonon, assise au bord de son lac comme une baigneuse au soleil, et où sa figure étrange, sa présence insolite, ses mouvements et ses questions sans but avouable, son inertie même, tout le rendait singulier et suspect.
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Les syndics, conseillers et citoyens y étaient alors tous occupés à l'extermination d'une armée innombrable de grenouilles, dont on croyait avoir observé que les sonneries des cloches provoquaient les coassements. Un quartier de la ville était rendu absolument intenable par cette calamité. Le 13 juin, il avait été délibéré d'interdire les cloches. Merveilleuse survivance des prescriptions administratives ! Cette interdiction s'est maintenue, au moins partiellpmpnt. jusqu'à nos jours, tandis qu'on eut bientôt perdu le souvenir de ses raisons d'être et de la présence de leur plus fameux témoin. Celui-ci. à la vérité, y prêtait bien peu d'attention. Si l'image de son infortunée amante et la sensation de ses propres maux n'absorbaient pas Mirabeau tout entier, il n'en était guère distrait que par des lectures ou par des réminiscences de la Nouvelle Héloïse. Il confrontait ses peines, ses misères, à celles de Jean- Jacques ou de Saint-Preux ; il se découvrait avec eux d'émouvantes analogies de situation ; il en attestait le Léman, miroir oublieux ; et c'était de quoi le toucher et l'enorgueillir, sinon le consoler. Plus tard, au donjon de Vincennes, toujours plus flatté par ces ressemblances, Mirabeau devait tenter de les fixer à jamais dans sa fameuse correspondance avec Sophie de Monnier, qui n'est qu'une composition littéraire, sous le couvert de laquelle s'échangeaient des lettres, hélas ! moins romanesques... Sophie, qui collaborait à ce roman, était seule à y mettre du naturel.
« Je ne vois rien que je n'aie à redouter pour elle, récrivait Mirabeau à Mme de Cabris le 15 juin. Hélas, elle est l'unique objet qui m'occupe en cet instant... S'il faut être séparé d'elle, je préfère les cachots, la mort» les supplices. Me voilà donc exilé de ma patrie, séparé de toi, sans espoir de revoir mon fils, perdu pour tous
mes amis, sans avoir tiré aucun fruit de mon dévouement, qui puisse compenser la moindre de mes pertes. J'ai tout sacrifié à l'amour et n'ai rien fait pour l'amour. Je n'oserai jamais rentrer dans mon pays quand je pourrais le désirer. Objet de la pitié insultante de ces pauvres êtres qui se croient sages parce qu'ils ne sont pas capables d'avoir une passion ; déchiré par toutes les vipères qui oseront me calomnier de loin, dire que j'ai pillé Sophie, que je l'ai subornée ; sévèrement condamné par les insectes qui appellent leurs préjugés de la morale, qu'y ferais-je, en France ?.. eh, qu'y voudrais-je faire loin de Sophie... Mon état est une maladie aiguë qui me déchire l'âme, qui corrode tous mes ressorts physiques... Le seul remède est l'amour... S'il m'échappe, il faut succomber... Ma chère amie, je tente toutes les voies, je m'agite dans tous les sens. Efforce-toi de faire parvenir l'incluse à Sophie : ce n'est qu'un mot, mais un mot essentiel pour la soutenir, pour la consoler un peu... Ecris-moi... écris-moi... Je n'eus jamais tant besoin de toi... Ah, je suis bien sûr que tu m'as écrit ; mais les courriers ne vont ni comme ma tête, ni comme mon cœur. »
Le lendemain, dimanche 16 juin, Louise était dans ses bras, et Pylade, et une tierce personne avec elle...
11 y avait trois semaines que Mme de Cabris séjournait, ainsi que Briançon, à huit ou dix lieues de Lyon, au château de la Balme, près de Belley, chez une demoiselle de vingt-trois ans, Jeanne de la Tour-Boulieu, dont elle avait fait la connaissance intime au couvent de la Déserte en y entrant. Issue par sa mère d'une maison connue en Saintonge, Mlle de la Tour-Boulieu connaissait personnellement Mirabeau, pour l'avoir beaucoup vu à Saintes quand il y était en garnison. Elle-même n'était alors, vers 1768, qu'une fillette, et c'était sur sa sœur
aînée, mariée au marquis de Saint-Orens, que Mirabeau avait fait la plus vive impression. Elle n'en était qup plus curieuse de le revoir homme fait, dans tout le prestige d'une grande passion infortunée. Elle était prête à concourir à tout ce qu'on allait tenter pour le détourner des nouveaux malheurs qu'il se préparait. Mme de Cabris parlait de lui de manière à exciter singulièrement cette curiosité. Elle le représentait comme a un jeune homme d'espérance et d'honneur, fort au-dessus du médiocre », mais victime de la fatalité qui voulait que leur père fût le bourreau de sa maison. Elle ne le peignait pas différemment à la marquise de Mirabeau elle-même, qui connaissait peu son fils, en la conjurant d'intercéder pour lui, de le sauver : « Il vous devra une seconde vie, lui écrivait-elle de courrier en courrier... Il pourra encore faire quelque chose... vous l'aurez sauvé... Ses torts m'ont donné de l'ascendant sur lui. Oui. j'en suis sûre, nous le sauverons...; ne le quittons plus jusqu'à ce que l'âge ait mûri cette tête qui sera mauvaise tant qu'elle ne sera point occupée, mais qui peut devenir bonne. » Mais que faire ? Il s'agissait d'éviter à tout prix l'enlèvement de Sophie de Monnier, qui eût entraîné l'expatriation définitive de Mirabeau, la perte de tous ses biens, celle de sa femme et de son fils, et la ruine de ses ambitions. Puisque la conviction de Mme de Cabris était qu'il ne ferait plus de folies dès qu'elle l'aurait près d'elle ou sous sa coupe, il n'y avait plus qu'à l'enlever lui-même à Sophie et à le tenir caché en France, jusqu'à ce que les sollicitations de la marquise de Mirabeau lui permissent de se montrer libre et en sécurité. Si le château de la Balme pouvait être son premier asile !. . N'était-ce que cela ? Mlle de la Tour- Boulieu, non contente de l'y cacher, voulut être de l'ex-
péditiun qui l'y amènerait. En selle ! et voilà comment ce trio de têtes aventureuses avait surpris à Thonon l'amoureux fugitif et désespéré. Malheureusement, si les intentions de Mme de Cabris étaient sages, ses moyens furent extravagants.
Quel réconfort pour Mirabeau ! quelle surprise ! Certes, il n'aimait que Sophie... Mais il faisait des réflexions si amères et si décisives sur les dangers de sa réunion avec elle ; il voyait si clairement la folie de lui sacrifier ses droits, ses devoirs, ses espérances de gentilhomme et de citoyen, de fils, d'époux et de père ! Dans ce cruel conflit de sa passion et de son intérêt, c'étaient ses sens et son imagination en délire qui le torturaient le plus. Jeanne de la Tour-Boulieu, dûment fiancée et bien résolue à ne pas compromettre son mariage dans cette équipée, avait beau ne lui proposer que sa compassion et un refuge ; touchée aux larmes, elle était si touchante à son tour, qu'avec sa fougue ordinaire il la serra dans ses bras, l'étourdit de ses effusions de gratitude, la pressa... Même une rouée aurait eu peine à se dégager de ces embrassements, et Mlle de la Tour avait plus d'amabilité que d'expérience ; elle succomba. Afin de n'être pas reconnue, elle joua dans les hôtelleries l'emploi de soubrette de Mme de Cabris, et M. de Briançon, celui de laquais, tous deux au besoin mangeant à l'office.
Les deux couples ainsi formés quittèrent Thonon pour Genève, et se dissipèrent pendant quelques jours en excursions et en parties joyeuses. Mirabeau se faisait appeler le chevalier de Vassan, sous lequel il était on ne peut plus reconnaissable. Un exempt à la solde de la famille de Rufîey faillit l'arrêter à Carrouge, mais il en fut dissuadé par un autre qui lui fit craindre une méprise. Deux fins limiers de Paris, lancés quinze jours plus tard
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par le marquis de Mirabeau, furent informés de ce coup manqué, et ils l'excusèrent. Eux-mêmes commirent plus d'une bévue analogue. Par exemple la présence de trois personnes, dont deux femmes, aux côtés de Mirabeau, les dérouta, en leur faisant croire qu'il était venu dépenser à Genève, avec des filles et un compère, les rouleaux de louis d'or soustraits par Sophie à son vieux mari. Ils savaient, comme toute la police du royaume, qu'une fameuse actrice delà Comédie-Française, Mlle Raucourt, était depuis le 4 juin banqueroutière et fugitive, et ils la connaissaient personnellement très bien, au moral et au physique. Il y avait des années que l'abomination de sa vie privée et son talent de tragédienne tenaient Mlle Raucourt en vedette dans la capitale. Ils la reconnurent sans hésitation dans le signalement qu'on leur fit de Mme de Cabris qui ressemblait vraiment beaucoup à cette folle. Comme pour les mieux confirmer dans leur méprise, on leur rapportait que Mirabeau et sa compagne avaient festoyé partout sans compter et fait chez des bijoutiers toute espèce d'achats et d'échanges. Or. la Raucourt avait soustrait à ses créanciers le plus possible d'effets précieux ; elle avait intérêt à s'en défaire par la vente ou le troc : et sauf à la scène où elle jouait les Hermiones, c'était une coquine fort gaie. En réalité, Mme de Cabris avait vendu chez un bijoutier affidé quelques-uns de ses diamants, ainsi que des bijoux et des dentelles appartenant à Sophie de Monnier ; et Mirabeau avait commandé quelques bagues et bracelets en cheveux, ainsi que des cachets à fières ou tendres devises, dont il était grand amateur.
Se sentant épiée et sujette à prendre aisément falarme, la petite troupe rebroussa tout à coup chemin, vint coucher le dimanche 23 juin à Seyssel, petite ville à
cheval sur la frontière, et s'enferma le lendemain, pour une semaine, au château de la Balme. Le dimanche suivant, Mirabeau et Briançon prirent des bateliers pour descendre le Rhône jusqu'à Lyon. A Cerdon, ils mirent le pistolet à la main pour écarter les douaniers. En aval de Lyon, au port de Grange-rouge où ils débarquèrent, ils se querellèrent avec une troupe de débardeurs qui les assaillirent. M. de Briançon, menacé d'un coup de trident, ne se déroba au nombre que par la fuite. Mirabeau tint tête, braqua son pistolet à quatre coups, qui rata, et se vit arracher cette arme. Après s'être rejoints sains et saufs, les deux amis faillirent en découdre entre eux, Mirabeau ayant accusé Briançon de lâcheté. Mais nécessité n'a pas de rancune ; elle les réconcilia.
Un traiteur de la place du Plâtre, qui tenait tout proche, rue Pizay, un hôtel garni sans écriteau, leur loua ici, moyennant 72 livres payées d'avance, un petit logement à deux lits, que Mme de Cabris et Mlle de la Tour-Boulieu ne tardèrent pas à venir occuper avec eux pendant quelques jours. Le traiteur leur envoyait à manger par une servante, et celle-ci ne s'étonnait pas d'être toujours retenue à la porte, qu'on lui entre-bâillait seulement ; le logis n'en voyait pas d'autres. La rue Pizay n'était pas une rue mal famée ; elle avait toutefois un branchement, appelé la rue du Petit-Pizay. où la basse galanterie prenait et prend encore aujourd'hui ses quartiers. On allait de là en quelques minutes au couvent de la Déserte et au bord du Rhône. Le fidèle valet Saint-Jean et un gendarme, M. de Curieux, ami de Briançon, faisaient bonne garde alentour. Soudain, ils avisèrent Mirabeau qu'il risquait d'être appréhendé. Un patient et adroit exempt, payé par la famille de Rufîey, avait retrouvé sa piste. Quant aux limiers du
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marquis de Mirabeau, ils battaient toujours la campagne en Savoie et en Suisse.
On était au vendredi 12 juillet. Auparavant. Mirabeau avait à peu près convenu avec sa sœur de gagner Paris et de s'y réfugier chez quelque parent ou partisan de sa mère, chez un Noailles, par exemple ; de cet asile, il aurait réclamé bruyamment un tribunal de commissaires pour recevoir ses justifications et prononcer entre son père et lui. Déjà, la marquise de Mirabeau avait été avertie de cette arrivée imminente de son fils. Ce plan de Mme de Cabris était raisonnable. Sophie vivait toujours chez son mari, et celui-ci ne portait aucune plainte; de ce côté, Mirabeau n'avait donc à se disculper de rien ; et en continuant de soutenir avec force qu'il ne projetait ni n'avait jamais projeté d'enlever Mme de Monnier, il se fût engagé, par ces protestations mêmes, à n'en pas risquer de longtemps l'aventure. Or, qu'avait-on à lui reprocher de plus ? ses dissipations antérieures ? mais il était maintenant interdit ; ses voies de fait sur M. de Mouans ? il les avait expiées assez durement au château d'If ; ses évasions de Pontarlier et de Dijon ? peccadilles, dont M. de Malesherbes avait à demi mot excusé l'une et encouragé l'autre. Mais cette approche inopinée de l'exempt contraignit Mirabeau à prendre sur l'heure d'autres dispositions. Il eut peur que si ses lettres à sa mère avaient été interceptées, on ne l'arrêtât, lui aussi, sur le chemin de la capitale. Le plus sûr était de prendre une direction tout opposée, celle de la Provence, et d'aller se terrer à Lorgues, où M. de Briançon était né, possédait une maison, avait des amis. Restait un troisième chemin qui, par les montagnes du Dauphiné et de la Savoie, eût ramené le fugitif à proximité de Sophie. Il n'en fut pas question. Sans l'avouer, mais de son plein
gré, Mirabeau favorisait la manœuvre de sa sœur qui tendait à multiplier les obstacles et les distances entre Sophie et lui. Sophie disait être menacée d'une lettre de cachet. Elle enfermée, c'était Mirabeau libre. Il partit ainsi en poste, avec Briançon, pour Lorgues. En faisant une diligence incroyable, tous deux arrivèrent à destination dans la soirée du 16 juillet. L'exempt qui les talonnait ne les lâcha que dans les montagnes du Var par crainte de leurs pistolets.
Huit jours après seulement, les limiers du marquis de Mirabeau, les inspecteurs Muron et de Bruguières, qui se faisaient appeler Muroni et Montiron, parvinrent à Lyon et mirent en observation les entours de Mme de Cabris, prudemment rentrée à la Déserte. Ils apprirent ainsi que son laquais Saint- Jean avait une petite tracasserie particulière qui devait l'amener chez le commissaire ; ils l'y précédèrent ; et ce magistrat, mis au courant de leur besogne, leur permit d'interroger l'homme lorsqu'il se présenterait. Saint- Jean fut ainsi intimidé, fouillé et incarcéré à Pierre-Scise, de peur qu'il n'allât donner l'éveil à Mme de Cabris. On saisit sur lui le trésor de tes maîtres 1.200 livres, et on lui arracha l'aveu que Mirabeau était caché à Lorgues, d'où il se proposait de gagner Gênes. Dès le soir même (26 juillet), Muron et de Bruguières coururent au gîte. Ils laissaient Mme de Cabris très inquiète de la disparition inexplicable de Saint- Jean, mais rassurée, en somme, sur le compte de son frère qu'elle avait bel et bien enlevé à Sophie. Il ne s'agissait plus que de gagner du temps. Encore un peu de patience et d'effort ; et il ne fallait plus désespérer de convaincre Mirabeau qu'après avoir déjà fort amendé son cas en repassant de l'étranger en France, ce qui lui restait de mieux à faire, c'était de se remettre sous la
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main du roi, de réintégrer de lui-même sa prison. Il va de soi que Mme de Cabris ne découvrait ses desseins à ce sujet que dans ses lettres à la marquise de Mirabeau, et qu'en s'adressant à son frère ou à Sophie, elle les entretenait seulement de la nécessité de différer leur projet de fuite en commun, « ne voulant pas, expliquait-elle à sa mère (13 août 1776), heurter de front de pareilles têtes, mais bien résolue à les retenir toujours, malgré des assurances réitérées qui ne tendaient qu'à leur inspirer de la confiance ». Pour tranquilliser la crédule Sophie, pour endormir son impatience, Louise lui jurait toujours, en effet, de la réunir bientôt à son amant et de s'associer elle-même, ainsi que Briançon, à leur projet de retraite en Angleterre, « dans un abri caché à tout l'univers ». Elle venait de lui réitérer cette promesse encore plus formellement que par le passé ; car jamais un coup de tête de Sophie n'avait été plus à redouter que dans le moment où Mirabeau s'éloignait d'elle à des centaines de lieues. « Mon ami, lui avaitelle écrit le 29 juillet, vous marque que c'est à moi à décider de votre sort ; ah, Sophie, n'est-ce pas vous dire que vous pouvez être assurée du bonheur ? Ma réponse va être que je consens à tout, hélas ! Je conserverai mon ami, que me manquera-t-il ? Nous serons tous heureux, comptez-y... Aimez bien Pylade, je vous en conjure; aimez bien votre sœur qui vous embrasse tendrement et ne désire que le moment de la réunion ».
Quoique dupe, le plus souvent, de ce jeu, il venait parfois à Sophie des soupçons que Mme de Cabris la trompait. S'était-on mis d'accord sur l'époque et sur les moyens de ce grand exode en Angleterre ? Soudain, Briançon et Louise étaient censés s'être brouillés: ou bien, quand Louise consentait, Briançon ne voulait pas ; ou si
Briançon voulait bien, c'était Louise qui ne consentait plus à s'expatrier à moins d'emmener avec elle sa fille, qu'il s'agissait d'arracher à M. de Cabris : ou encore, Louise prétextait l'obligation d'assister au mariage imminent (mais qui, d'ailleurs, ne se fit jamais) de Mlle de la Tour- Boulieu... Et Sophie d'écrire à son Gabriel, le 1er août: i Mais, mon ami, Louise est donc fausse ? Que de contrariétés dans sa conduite ! Eh bien, qu'elle n'y vienne pas, dans notre retraite... » Et le lendemain, elle reprenait : « Quelle idée de vouloir absolument emmener cette petite fille qui se trouvera peut-être fort malheureuse de la perte de la fortune de son père . . . lime semble que Louise devrait tâcher de rendre heureux son amant et se contenter de vivre avec lui sans penser à sa fille. Cette distraction même à laquelle elle s'entête n'est pas flatteuse pour Briançon, et j'approuve actuellement qu'il lui dise qu'il ne suffit pas à son bonheur... Je croyais qu'ils s'aimaient presque autant que nous, mais je vois bien que non. Ah ! c'est à présent que je reconnais que Gabriel est seul capable d'avoir et d'inspirer autant d'amour. Oh, oui, mon époux, toi seul pouvais émouvoir mon cœur à ce point ! Ne les engage plus à partir ensemble puisqu'ils pensent ainsi. Si Louise n'a plus l'estime de Briançon, son amour ne durera pas, ils ne seront point heureux. Je ne renoncerai cependant pas sans chagrin à la société d'une sœur qui m'a témoigné tant d'amitié (sincère ou non) et pour laquelle j'en ai, ainsi que pour son ami. Ah ! Gabriel, que tu gagnes à toutes ces oom paraisons... s Mais au reçu de la lettre où Mme de Cabris lui renouvelait l'adhésion de Pylade et la sienne, Sophie abdiqua toute méfiance. Elle écrivit sur l'heure a son Gabriel (6 août) : « Nous ne pouvons que nous en louer ! elle a accepté la proposition de Pylade
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avec empressement. Je t'envoie la lettre qu'elle m'écrit à ce sujet, elle fera plaisir à Briançon, parce qu'elle est remplie d'amour pour lui... Il paraît qu'elle n'a pas hésité un moment. » Trop naïve Sophie ! Mais Gabriel ne devait pas recevoir ce bon billet...