X — L'ENLÈVEMENT D£ SOPHIE DE MONNIER
Briançon avait ouvert à Mirabeau non sa propre maison à Lorgues, mais celle de son notaire dans cette ville. Une chambre au premier étage, donnant sur la place principale, y recela le fugitif. Cette installation opérée avec tout le mystère convenable, Briançon alla se montrer à Grasse, où l'on s'attendait à le revoir. Quelque deux semaines auparavant, il avait, en effet, sommé son juge dans l'affaire Villeneuve-Mouans d'avoir à clore sous trois jours son information abandonnée depuis huit mois. Ce juge était un avocat de Draguignan qui avait été commis, en novembre 1774, pour instruire et rendre sentence au défaut des juges de Grasse, tous s'abstenant. Il avait obéi à la sommation, s'était rendu au siège : mais son greffier, mis à la recherche des parties et de leurs procureurs, n'avait trouvé personne, ni querellants ni querellé !
Le vrai mobile de Briançon en se rendant à Grasse n'était pourtant pas de réitérer sa requête pour être jugé. Il venait bien plutôt prendre des informations aussi précises que possible sur l'état de M. de Cabris ainsi que sur ses dispositions et celles de sa mère à l'égard de sa femme. Louise, un mois auparavant, en rentrant du château de la Balme à Lyon, avait trouvé à son couvent une lettre du marquis de Vauvenargues, datée d'Aix, 26 juin.
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l'informant que l'affaire des affiches diffamatoires avait été finie la veille à l'amiable : « La procédure, lui disait-il, a été cassée du consentement de toutes les parties, entièrement anéantie, et tout est, Dieu merci, terminé. » Mais il en coûtait, au total, non loin de 50.000 écus à M. de Cabris. Une si forte saignée, le dépit de ne s'y être prêté qu'à son corps défendant, l'idée que son opprobre était mal essuyé par cette transaction, enfin, le délabrement ancien de sa santé, tout lui avait fait chavirer la tête. Il croyait qu'on le voulait empoisonner, et il refusait tous les aliments. On avait dû le faire reconduire d'Aix à Grasse par un homme habitué de ces sortes de besognes, à qui, chemin faisant, il avait délivré ce billet de sa main : « Je soussigné m'oblige à payer à M. Garnier, bourgeois de la ville d'Aix, la somme de 4.800 livres à condition qu'il déclare me garantir la vie et la bonne santé d'esprit et de corps pour six années, à commencer d'aujourd'hui, à qui j'en ferai l'intérêt au denier 25, se réservant ledit Garnier de me prier d'observer de prendre mes aliments et de suivre son avis sur tout ce qu'il me dira. Au Muy, le 6 juillet 1776. Signé : Cabris. »
Ce brevet d'imbécillité avait été remis à la douairière de Cabris, qui le serra précieusement ; et l'acte de folie qu'il authentiquait défraya toutes les conversations en Provence. Louise, avertie, avait demandé des détails à sa belle-mère, en laissant prévoir son retour si clairement que l'on en avait pris peur ; tous les renseignements concouraient à la persuader qu'elle pouvait demeurer à Lyon et que son mari n'avait eu qu'un « malaise » dont il ne se ressentait plus. Elle n'était pas si crédule que de s'y fier ; mais sa vigilance et celle de Briançon furent pourtant mises en défaut. Le 6 août, M. de Cabris signa un testament par lequel il exhérédait sa femme et nommait ses
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sœurs aux substitutions dont sa fille, la petite Pauline,
était appelée à jouir. Les bénéficiaires de cet acte en avaient été, bien entendu, les rédacteurs ; et comme M. de Cabris les exécrait tout en les comblant, et qu'il était capable d'informer sa femme du mauvais tour qu'il venait de lui jouer, on filtra si bien sa correspondance avec elle qu'elle n'en apprit rien. Elle avait eu vent, au contraire, du projet que son père avait de la priver de sa liberté et de faire interdire son mari. L'Ami des Hommes écrivait, en effet, dans ce sens, au bailli, le 27 juillet. Il recommandait de tirer sa fille de Lyon et, « au lieu de l'écarter comme l'on fit pour la Saint-Vincens », de la conduire en quelque couvent proche de Grasse, « où elle fût à peu près tranquille malgré elle. — Et le reste serait mon affaire, » ajoutait-il. Ce reste, c'était la lettre de cachet qu'il se faisait fort d'obtenir si la douairière de Cabris en signait et en faisait signer autour d'elle la demande au ministre. Il s'agissait pour Briançon de découvrir si cette demande était formée ; en ce cas, Louise serait venue se replacer sous la protection de son mari, sans l'aveu duquel, tant qu'il n'était pas interdit, personne au monde ne pouvait rien entreprendre contre elle. Mais la douairière hésitait à entrer en lutte contre sa bru et craignait de diffamer sa postérité en faisant interdire son fils pour cause de folie. Rassuré à cet égard, Briançon revint à Lorgues, où on lui disait que Mirabeau s'impatientait et commettait maintes imprudences, comme de se promener en plein jour sur la terrasse ou dans le jardin de ses hôtes en chantant à pleine voix. L'émouvante beauté de son organe. Faccent passionné de ses chants et l'étrangeté de sa figure excitaient la curiosité générale. Un avocat l'avait reconnu.
Hélas, lorsque Mirabeau s'était tenu coi et renfermé.
le besoin de tromper l'ennui de ces accablantes journées d'été passées à volets clos, l'exaltation solitaire de ses sens et de son imagination, la manie d'écrire, lui avaient inspiré une distraction plus funeste que ces promenades et ces chants. Il avait chaque jour noirci pour Sophie des pages innombrables, où il notait le tohu-bohu de ses sentiments et de ses impressions, de ses projets et de ses rêves. Les effusions amoureuses y tenaient une grande place, il va de soi, mais elles n'étaient ni des plus tendres ni des plus brûlantes que Sophie eût reçues de lui, quoique portées à un degré de passion encore très satisfaisant pour une maîtresse même exigeante. Ce qui en sauvait la banalité, c'était une confession abominable. Mirabeau y prétendait avoir aimé Mme de Cabris non comme une sœur, mais comme une maîtresse, et il faisait d'elle, de ses charmes les plus intimes, les plus indiscrètes peintures. Il situait, assez vaguement, cet égarement criminel à une époque antérieure à la liaison de Louise avec Briançon, en se bornant à préciser que cette liaison avait été une infidélité à lui faite. Ce ne pouvait être qu'en août 1770, au château de Mirabeau. Du moins, Sophie l'entendit-elle toujours ainsi, puisqu'elle écrivait encore à son Gabriel quatre ans plus tard (24 sept. 1780) : Non, certainement, la Cabris n'a pas cru, en te quittant, trouver mieux. Mais n'est-ce pas une absence qui lui a fait prendre d'autres arrangements ? Bien des femmes aiment mieux un médiocre présent qu'un très bon absent. Je crois que c'est la pierre d'achoppement de plusieurs. » On se souvient des circonstances du séjour que Mme de Cabris et son frère avaient fait ensemble, lui revenant de Corse, elle jeune mariée, dans le château paternel, auprès du bailli leur oncle. Tout s'y était passé honnêtement ; Louise, du moins, avait été irréprochable de fait comme
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d'intentions ; et pour Mirabeau, s'il avait eu d'incestueuses convoitises, ainsi qu'on doit bien l'admettre, il n'en avait rien laissé voir. A peine s'était-il éloigné de sa sœur qu'il avait paru plutôt surpris et désabusé de son engouement pour elle. Ainsi, toute cette confession à Sophie n'était qu'une de ces grossières impostures dont il fut longtemps coutumier et qui, toutes, eurent pour cause première, sinon unique, un désordre mental, ou plutôt un accès de la folie physique héritée de sa mère ; accès provoqué par la réclusion, par la continence forcée et par les exigences d'un tempérament anormal. 11 faut ajouter qu'en accusant un de ses frères, pour lequel elle avait gardé néanmoins de la prédilection, de l'avoir voulu violenter jeune fille, Sophie avait fort excité la jalousie de Mirabeau contre ce frère ; et c'était peut-être pour la tourmenter à son tour d'une jalousie semblable, par une vengeance d'amoureux, qu'il lui faisait la fausse confidence de sa coupable tendresse d'antan pour sa sœur. Mais ne peut-on supposer aussi qu'il s'était repris à désirer Louise ? Il n'avait eu, pour cela, qu'à entendre Briancon lui vanter les attraits particuliers de sa maîtresse, et qu'à évoquer lui-même les souvenirs récents de son équipée de Genève, de la Balme et de Lyon, où il est possible que, dans cette saison chaude, et vu l'exiguïté du logis de la rue Pizay, Louise eût négligé quelquefois de retenir devant lui un dernier voile de pudeur. Enfin, Mirabeau ne parvenait à surmonter l'effervescence de son sang, à dissiper ses fantômes voluptueux, à calmer ses délires, qu'en les décrivant. Et, toujours, on l'a vu se complaire à ces descriptions avec l'abandon, la jouissance et le bizarre amour-propre, mi-plaintif et mi-vaniteux, des malades qui se croient des êtres supérieurs, parce que leur mal est
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exceptionnel. Ce Mirabeau-là, plutôt soupçonné que connu, n'a pas été assez étudié ; s'il nous inspirait de l'aversion, pareille étude la changerait en pitié.
Mais ne retiendrons-nous rien de cette imposture ? Il n'est pas un des mensonges de Mirabeau où ne se retrouve comme une armature de vérité propre à les soutenir et à les accréditer. Mirabeau n'avait pas l'imagination créatrice. Ainsi, de la lettre à Sophie où il s'inculpe d'un crime imaginaire, il est intéressant de citer ici un portrait de Mme de Cabris peu flatté, mais révélateur à plus d'un égard et, en somme, très ressemblant. Tantôt Mirabeau, en louant certaines perfections de sa sœur, incitait Sophie à les acquérir ; et tantôt, pour vanter Sophie, il dénigrait Louise. Nous avons déjà reproduit l'image séduisante ; voici l'autre aspect de Mme de Cabris. Après avoir loué sa bouche « encore superbe », son bras et sa jambe que Sophie « avait mieux », et son pied que Sophie « avait moins bien », Mirabeau écrivait à celle-ci (de Lorgues, le 20 juillet 1776) :
« ... Je te dirai seulement quant à ce qui me coûterait à décrire chez elle, comme rappelant des idées qui me donnent du noir, qu'à cet égard tu as des avantages infinis dans le détail des beautés comme dans leur emploi. Souviens-toi que... le délire de l'amour a lui-même sa délicatesse. Souviens-toi aussi, mon épouse adorable, que telle femme qui parait la plus belle en société est bien loin d'être la plus agréable pour son amant. Si la balance entre Louise et toi est au moins égale au physique (ce qu'assurément je ne trouve pas, même comme juge impartial), oh, combien tu la fais pencher au moral ! Louise a sans contredit des éclats d'esprit tout à fait imposants, une facilité d'élocution que tu n'as pas, et qui tient à la hardiesse que tu n'as pas non plus et que
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je suis bien loin de te désirer. Louise a des idées fortes, presque toutes de réminiscence. Elle n'a jamais le mot propre, parce qu'elle ne pense jamais avec précision, avantage infini que tu ne dois qu'à la nature, parce qu'au sortir de l'enfance tu as été enterrée dans une petite ville. Louise a de la sagacité , mais nulle finesse. Tu en pétilles (tu entends bien que je parle de celle d'esprit, celle de l'âme est bien méprisable) ; elle n'a aucune repartie. Tu l'écraserais en ce genre. Tu es quelquefois un éclair. Elle dira mille mots avant que d'avoir produit une pensée, et si celle-ci naît, elle sera noyée dans du verbiage. Ta divine timidité te permet-elle de laisser échapper une idée : elle a l'expression qu'elle comporte, précise, énergique, sans affectation, sans prétention ; mais tout est senti, accentué, prononcé (je parle au moral, car au physique, tu bredouilles bien fort, belle dame). Tu as toujours l'esprit de ce que tu dis. Louise est toujours tout d'une pièce; en un mot, elle étonnera souvent, et toi rarement ; mais tu séduiras, tu iras au cœur. Elle jamais. Elle perdra à la réflexion. Tu gagneras infiniment à être méditée. En un mot, mon amie, quoique bien tombé (et Louise l'est étonnamment aussi), tu peux me prendre pour juge en ce genre, car ce que j'ai eu le plus longtemps, c'est de l'esprit, et la nature m'en avait donné beaucoup. Il y a autant de distance entre elle et toi que du ciel à la terre. Louise a de l'esprit : Sophie a du génie. L'une et l'autre ont l'esprit de leur ami. Comme cela se voit surtout dans vos lettres ! Les siennes à son amant sont des bavardages mille fois répétés, pillés de tous les romans, et on ne saurait plus secs, quoique délayés dans tant de paroles qu'on en est surchargé. Les tiennes ne ressemblent qu'à toi. Otez quelques fautes de français que tu éviterais si tu étais huit jours sous mes yeux, elles sont sincèrement
parlant le monument le plus singulier et le plus neuf que j'aie encore vu. Tout est de feu et tout est simple ; et chez Louise, tout est trivial et gigantesque, froid et boursouflé. Quant à l'âme, ô ma fanfan, mon incomparable et unique amie, je n'en parlerai pas. Permets-moi de n'en pas parler. Ce parallèle m'humilierait, car j'aime encore Louise. Elle est femme et très femme. Pour toi, tu n'es d'aucun sexe et tu es de tous, car tu as les grâces et les qualités et les vertus de tous deux sans avoir les défauts d'aucun. Louise fut trop souvent inconséquente, légère, peut-être son amant aurait-il le droit de dire méprisable. Dans quel moment cessas-tu d'être un objet d'adoration pour le tien ? dans quel moment t'es-tu démentie ? Je me pique d ) aimer plus qu'elle, dis-tu ; mais ne vois-tu pas que cette passion telle que nous la connaissons est le dernier degré des forces humaines ; qu'elle exige toutes les facultés de l'âme la plus énergique et la plus puissante ; qu'elle met en jeu tous les ressorts de l'esprit ? Que dis-je, l'amour est l'étincelle du génie, c'est le feu vivifiant que Prométhée déroba aux cieux. Crois-moi, Sophie qui a la supériorité en ce genre ne peut que l'avoir en tous. Souvent, cependant, ce sentiment exclusif et brûlant, si peu connu, si rare, si peu à la portée du commun des hommes, donne de l'âpreté, de l'inégalité, des défauts de caractère. Vois ma Sophie sans prévention, ô l'épouse de mon cœur, et dis-moi si elle a cet inconvénient dont est hérissé son Gabriel. Dis-moi s'il est quelque comparaison entre elle et Louise à cet égard. Personne au monde n'est plus difficile à vivre que Louise, et personne n'est aussi doux et prévenant que Sophie. Rends-toi donc justice, ô ma bien-aimée, ne m'appauvris pas en dépréciant mon épouse. Si cette Louise t'était si supérieure, ne connais-tu pas quelqu'un
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qui l'eut toujours aimée ? Si elle t'était égale, ae te doutes-tu pas que ce quelqu'un l'eut fixée ? »
Du surplus de cette lettre, quinze ou vingt fois plus longue au total que le fragment qui précède, il est encore intéressant, pour notre sujet, de < iter un autre passage relatif à l'opposition, tantôt sourde, tantôt déclarée, que M. de Briançon faisait aux projets de fuite à l'étranger, en Angleterre, dont Mirabeau et Sophie ne cessaient pas de s'entretenir, en s'efîorçant de l'y entraîner avec Mme de Cabris :
« Amie bonne, ce sentiment-là est bien digne de ton àme, de voir le suprême bonheur dans une retraite cachée à tout l'univers, où l'on puisse être le tout de son amant. Oh i comme ta phrase m'a fait tressaillir ! Pylade me recommande tant de te faire peur de ce projet, parce que, dit-il, il faut toujours grossir les objets ! Quoi, ne voientils donc pas que la vraie félicité consiste dans l'amour ? tout ce qui distrait celui-ci trouble celle-là. Ma bien-aimée. depuis que je me suis donné tout entier à toi, cette existence solitaire et uniquement consacrée à l'amour a été mon rêve. Puissions-nous bientôt le réaliser ! Mais tu ne peux imaginer quel plaisir j'en ressentis, en voyant qu'en cela aussi nous pensions de même : car il est plu> simple qu'un homme qui a tout vu, tout connu, qui est blasé sur toutes les jouissances, veuille se donner tout entier à l'amour qu'il ressent pour la première fois ; mais tu as tant d'objets de curiosité, toi ma fanfan, que tu as mille fois plus de mérite que moi à ce dévouement... »
Mirabeau fit mettre ces pages à la poste, pour le courrier du lendemain, 21 juillet, à l'adresse d'une amie de Sophie, à Pontarlier. Il y avait ajouté une feuille blanche qui n'était blanche que d'apparence, car elle contenait
des recommandations tracées au jus de citron. Il annonça en même temps à Sophie cet envoi par une autre lettre datée du même jour, mais adressée à un autre intermédiaire dont il était sûr. Ce surcroît de précautions, de détours, n'empêcha pas la lettre principale de se perdre, ou plutôt, et bien pis, de tomber aux mains de la famille de Sophie ; et les conséquences de cette interception allaient avoir pour effet imprévu d'obliger Mirabeau à prendre tout à coup le parti funeste qu'il avait tout fait jusque-là pour écarter, en se conformant aux directions de sa sœur. Un répit d'environ dix-huit jours lui était laissé. C'était le temps qu'il fallait pour lui rapporter, courrier par courrier, la réponse de Sophie à ses fatales lettres. En attendant, il continua d'en écrire qui n'étaient guère moins criminelles que celles-là. L'une entre autres, du 1er juin, qui fut pareillement interceptée, attestait les importantes soustractions d'effets précieux commises par Sophie au préjudice de M. de Monnier, et le recel habituel de ces effets par Mme de Cabris. On y lisait aussi que Briançon était « tout à fait intimidé » par la séquestration de Saint- Jean à Pierre-Scise et par les menaces de perquisitions, de poursuites, de lettres de cachet, dont Louise était l'objet de la part des policiers Muron et de Bruguières. Si l'Ami des Hommes parvenait à décider M. ou Mme de Cabris mère à demander cette lettre de cachet, « il était certain, ajoutait Mirabeau, que ce père barbare ne périrait que de la main de Briançon. »
Ce même jour, Muron et de Bruguières arrivaient à Lorgues, bien essoufflés, mais sûrs de tenir la pie au nid. Briançon les devina aussitôt, malgré leur déguisement en négociants voyageurs. Il s'offrit à leur montrer les antiquités de la ville, et vint les planter devant une
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jalousie au travers de laquelle Mirabeau, les dévisageant tout à son aise, flaira, lui aussi, des limiers ; en sorte qu'à la nuit tombée, il changea de retraite. Eux crurent qu'il avait quitté Lorgues et gagné Gênes pour, de là, se rendre en Angleterre sur quelque vaisseau marchand. Ils hésitaient dès lors à courir après lui, et fouillaient seulement les environs, lorsqu'on leur dit qu'un « particulier )> portant la croix de Malte sur un habit uniforme venait de traverser le Var à gué, derrière des femmes du pays, en évitant d'être regardé de trop près. Son signalement correspondait à celui de Mirabeau, sauf pour la couleur du costume. Un peu plus loin, ils relevèrent la trace de ce quidam. Il était entré dans un cabaret borgne pour s'y rafraîchir, y avait tourné, retourné dans ses mains une boîte d'or ornée d'un portrait de femme, et s'était enquis des facilités d'embarquer à Nice sur quelque tartane en partance pour l'Italie. Or Mirabeau devait posséder une telle boîte d'or, avec le portrait de Sophie peint en miniature sur le couvercle ; c'était un des objets soustraits au marquis de Monnier par sa femme. A Nice, où il y avait si peu de police que point et où les étrangers entraient, sortaient, sans qu'on leur demandât rien aux portes, on perdait les traces du fugitif, mais il reparaissait à Villefranche et s'y embarquait à destination de l'Angleterre. N'était-ce pas ici le lieu de réunion que Mirabeau et Sophie s'étaient fixé et où ils engageaient Mme de Cabris et Briançon à les suivre ? Muron et de Bruguières, qui n'étaient pas payés pour aller si loin, rirent aussitôt demi-tour. « Nous sommes excédés de fatigue, mandèrent-ils d'Aix au marquis de Mirabeau, le 8 août, et nous nous rendons à Lyon où nous espérons que vous voudrez bien permettre que nous nous reposions trois jours, car nous n'en pouvons plus. M. de Mira-
beau nous avait bien prévenus que monsieur son fils était d'une finesse étonnante. »
Bien entendu, Mirabeau n'avait pas bougé de son réduit pendant ces poursuites. C'était un de ses afïidés, le chevalier de Mâcon, un gendarme réformé de la maison du roi, qu'il avait employé lors de son évasion du château de Dijon et qu'il maintenait, aux frais de Sophie, à portée de celle-ci pour la seconder le cas échéant, qui était venu, à l'improviste, comme au jeu de barres, traverser et brouiller la piste des limiers ; c'était après lui qu'ils avaient couru ! Mâcon fuyait une lettre de cachet décernée contre lui à la requête de la famille de Rufîey. Il avait passé à Lyon et vu Mme de Cabris qui lui avait confié pour son frère la boîte d'or ornée du portrait de Sophie. Mâcon avait « oublié » de la remettre à Mirabeau qui. par la suite, la réclama souvent à sa sœur ; et celle-ci jurant de la lui avoir renvoyée, dès lors, ils s'accusèrent l'un l'autre de l'avoir vendue.
De retour à Lyon, Muron et de Bruguières se retrouvèrent nez à nez avec Briançon. Il les avait devancés, après avoir pris la parole de Mirabeau qu'il ne bougerait pas de sa cachette et n'entreprendrait rien sans l'assentiment de sa sœur. Mirabeau lui avait donné cette parole en toute sincérité, peut-on croire. Sa correspondance avec Sophie prouve que celle-ci ne s'attendait pas à le revoir, dans l'hypothèse la plus favorable, avant le milieu de septembre au plus tôt, et non pas à Pontarlier, qu'elle était sur le point de quitter avec son mari, mais à Nanssous-Sainte-Anne, bourg dont le marquis de Monnier était seigneur, et où il avait décidé de prendre ses vacances comme d'habitude. Un projet antérieur de réunion à Lyon, vers le 25 août, avait dû être abandonné en raison de l'interception de la lettre qui en exposait les
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moyens. Le marquis de Mirabeau avait cette lettre entre les mains. Il en avait transmis l'essentiel à ses limiers en leur recommandant de ne point faire la faute de perdre de vue Mme de Cabris et ses entours, après avoir commis celle de laisser son fils gagner le large. Muron et de Bruguières se conformèrent à ces instructions avec d'autant plus d'exactitude que le retour à Lyon de M. de Briançon leur faisait présager celui de leur proie manquée, si même Mirabeau n'était pas déjà dans le voisinage, après avoir débarqué à Toulon ou à Marseille.
Saint- Jean languissait toujours à Pierre-Scise. Les policiers eurent un instant l'honnêteté de réfléchir qu'ils avaient en poche des ordres pour sa liberté, avec deux ou trois louis pour l'indemniser de sa détention arbitraire. Mais avant de le relâcher, ils le pressèrent encore de questions ; puis ils s'en allèrent perquisitionner chez Briançon. Ils commencèrent par menacer celui-ci de se servir d'une procédure qu'ils avaient fait prendre contre lui au sujet de sa rixe avec les débardeurs de Grangerouge, s'il refusait de révéler la retraite de Mirabeau. Briançon objecta qu'il avait donné sa parole d'honnour de ne pas trahir ce secret, mais qu'on n'avait qu'à lui montrer un ordre du roi prescrivant de le questionner et qu'il parlerait sur-le-champ ; qu'au surplus, s'il était vrai que sa famille n'était pas aussi puissante que celle de l'Ami des Hommes, il n'avait à craindre pourtant que la surprise d'un crédit tout momentané et dont il subirait les effets avec patience et résignation, certain qu'ils seraient de peu de durée, puisque injustes ; et qu'enfin, sa conscience était tranquille et tout son rôle honorable, vu qu'il n'avait cherché, en secondant son ami, qu'à lui éviter de nouvelles sottises.
Mme de Cabris, avertie, voulut voir les policiers. Ils
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la malmenèrent de paroles à son tour, en présence de Briançon, et si fort et si ferme que ces amants, quoique peu faciles à intimider, donnèrent soudain le spectacle du plus vif accès de tendresse et d'émoi. Cette scène fut aussitôt relatée par Muron dans un rapport destiné à enrichir la collection de l'Ami des Hommes. Prendre des informations contre sa fille rentrait dans la mission de ses agents ; il n'y attachait pas moins de prix qu'à la capture de son fils : « Il ne nous convient pas, expliquaitil au bailli, le 22 août, de laisser courir une nouvelle Saint-Vincens, aussi vilaine folle et tout autrement scélérate ; celle-ci est l'âme de toute cette ligue de brigands ; la mère même sera démantelée quand elle ne l'aura plus ; et par cent raisons que tu as devinées de plus loin que moi, je ne tiendrai la clef du désordre et du scandale domestique que quand je tiendrai celle-ci. » Muron et de Bruguières représentèrent à Mme de Cabris, avec le ton et l'autorité de leur emploi, qu'en ne révélant pas la cachette de son frère, elle devenait la cause des malheurs qu'il se préparait et qu'elle en encourrait la punition. « L'enlèvement de Mme de Monnier, lui disaientils, s'exécuterait malgré les précautions soi-disant prises pour l'empêcher, au lieu que si Mirabeau était arrêté auparavant, il n'aurait à réparer que le tort léger de son évasion. » La vérité de ce raisonnement était saisissante. Mme de Cabris en fut effrayée, et Briançon parut « converti crainte des conséquences ». Cependant, ni l'un ni l'autre n'osa encore livrer Mirabeau. Ils luttèrent seulement entre eux de générosité, et ils se soulagèrent en invectives contre l'Ami des Hommes :
« J'ai dit à ces messieurs, écrivait quelques jours plus tard Mme de Cabris à sa mère (13 août 1776), qu'ils pouvaient s'éviter une noirceur en cherchant à nuire
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à M. de Briançon; que je savais où était mon frère: que j'étais prête à le dire si j'étais interrogée de la part du roi ; qu'il était bien plus simple de me compromettre, moi, que M. de Briançon. Ils ont insisté pour me faire parler ; ils m'ont dit que moi et ma réputation couraient grand risque par Fanimosité et la haine de mon père. Ma réponse a été que je pouvais seule établir ou détruire ma réputation... ; que je bravais mon père... ; que je ne craignais que jusqu'à un certain point le crédit sous un règne équitable ; que je ne redoutais pas même une lettre de cachet puisque, ayant toute liberté de la part de M. de Cabris pour vivre où je voudrai, liberté donnée par une convention écrite et signée de sa main, je croyais, en ayant choisi de mon gré le couvent, être à l'abri des persécutions d'un père barbare. Et heureusement, en effet, ma bonne maman, pour moi, je ne crains rien, et je m'estimerais trop heureuse si je pouvais être enfin la dernière victime de mon père et assouvir sa rage. Mais M. de Briançon, qui n'a rien fait que par moi, qui est le plus honnête et le plus généreux des hommes, devons-nous le laisser dans cette perplexité ? J'ai cru cependant ne devoir pas parler, pour révéler la retraite de mon frère, quoique convaincue que ce qui peut lui arriver de plus heureux, c'être d'être repris aujourd'hui qu'il va être sans soutien, parce que je jure que ni M. de Briançon ni moi, ne nous mêlerons plus de ses affaires. Il se perdra s'il erre encore longtemps, il perdra Mme de Monnier, ou plutôt, ils se perdront mutuellement (et ne le sont-ils pas déjà) ? Que feriez-vous donc en ma place, ma bonne maman ? Trahir mon frère, je ne le puis pas. Trahir mon ami, le laisser en danger, je le puis encore moins... »
Mais la question ainsi posée ne balança pas plus longtemps ses alternatives cruelles dans la tête de Mme de Ca-
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bris. Elle résolut d'abord de renvoyer Briançon en Provence, avec mission de décider son frère à « se remettre volontairement, car il était impossible qu'il échappe, et il pouvait au moins par là améliorer son affaire » (lettre à la marquise de Mirabeau, du 16 août 1776) ; puis, avant que Briançon fût parti, cédant à un mobile inexpliqué ou à l'obsession des policiers, elle leur livra l'adresse de Mirabeau à Lorgues. Ils y volèrent, oubliant Saint- Jean au secret, à moins qu'ils ne fussent décidés à ne l'élargir qu'après la capture de Mirabeau. Malade, abîmé de fatigue, Briançon ne les suivit que douze heures après^ résolu pourtant d'arriver avant eux. Il les devança en effet. Quelle était la cause de tant de hâte ? peut-être voulait-il avertir à temps Mirabeau du danger qu'il courait du fait de la trahison échappée à sa sœur et, encore une fois, le dérober à ses limiers ; peut-être avaitil reçu une lettre de Mirabeau affolé, lui disant qu'il s'apprêtait à rejoindre Sophie, et voulait-il arriver à temps pour l'en dissuader ; peut-être même était-ce une telle lettre qui avait déterminé Mme de Cabris, dans le premier instant de stupeur et de contrariété, à livrer son frère, et avait-elle regretté ensuite cette indiscrétion, toute sage et avantageuse qu'elle la crût toujours... On ne sait au juste. Toutes ces conjectures et d'autres encore peuvent se concilier aussi bien que s'entredétruire. Le fait est qu'en arrivant à Lorgues, Muron et de Bruguières, encore un coup, n'y découvrirent que Briançon. Celui-ci leur déclara en toute sincérité n'avoir plus trouvé Mirabeau malgré sa parole, et leur montra une lettre que lui avait écrite l'insensé pour expliquer son départ et indiquer son itinéraire. Il rejoignait Sophie par Turin, les Alpes et la Suisse.
Par quelles raisons Mirabeau justifiait-il son coup de
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tête ? Mmc de Cabris paraphrasait sans doute les explications de son frère, lorsqu'elle informait sa mère (29 août 1776) que, « ne recevant point de nouvelles de Mme de Monnier. il était parti pour l'aller trouver... » 11 en a fourni d'autres, par la suite, qui ne sont pas. au fond, contradictoires à celles-là. Dans un mémoire à son père écrit au donjon de Vincennes en 1777, il disait, ce qu'il ne cessa plus de répéter :
Mme de Monnier persécutée par une cabale... se vit sans refuge et sans espoir. Elle sut qu'une lettre de cachet était demandée. La terreur s'empara d'elle, et l'amour s'en aida : elle invoqua la liberté ou la mort. Oui, j'en atteste cette infortunée, qui serait bien plus capable de s'immoler pour moi que de se justifier à mes dépens, elle réclama mon assistance et mes sermens... Devais-je les trahir ? Non, je ne le devais pas. Après l'avoir conduite sur les bords de l'abime, je ne devais pas l'y précipiter... Déshonorée par la folie de sa famille, perdue par la faiblesse de l'homme dont elle portait le nom, elle eût encore été la victime de ma légèreté, et n'eût connu de moi que mes désirs ou ma perfidie !... Ah ! l'idée seule m'en fait horreur. Je courus, je volai, je traversai les Alpes, » etc.
Cette défense a trouvé créance partout, grâce à son pathétique, à son romanesque, à sa vraisemblance. Mais notre unique motif de la reproduire ici, c'est sa fausseté.
Il est bien vrai que dans une lettre de Sophie à son Gabriel, en date du 1er août, il y avait cette déclaration : « Oh oui ! mon enfant, il faut que cela finisse ou je n'y tiens plus, ta santé et la mienne n'y résisteraient pas ; je te le répète : Gabriel ou la mort ! » Mais tout le contexte démontre, ainsi que les lettres antérieures et que les suivantes, que Sophie jouissait à ce moment, chez son
mari, de plus de tranquillité qu'elle n'en avait connu depuis longtemps ; en sorte que, bien loin d'être terrorisée par l'imminence de son internement, elle rassurait ainsi Mirabeau, dans cette même lettre du 1er août : « Le marquis [de Monnier] a dit au curé L... qu'il retirait la parole qu'il avait donnée d'écrire pour la lettre de cachet, parce que mon aversion pour le couvent était telle que je l'avais assuré que je m'y poignarderais, que j'étais capable de le faire et qu'il ne le voulait pas. » Sophie, sur le même sujet, rapportait, six jours après, que ce faible vieillard avait répété à un autre prêtre, et lui avait donné à elle-même l'assurance, « que pour une lettre de cachet, jamais il ne la demanderait ». Sur quoi elle concluait : « Il est certain qu'il est bien fourbe s'il médite quelque chose ».
C'était seulement à partir du 20 août que, pour la première fois, cette correspondance quotidienne de Sophie, tout entière en original dans nos mains, décelait quelque attente de l'arrivée prochaine de Mirabeau évadé de Lorgues. Sophie venait, à cette date, de recevoir un billet de son Gabriel, en date du 9, par lequel il l'avertissait de son départ imminent. Elle en paraissait bouleversée, mais c'était plutôt de douleur et d'appréhension que d'impatience et de joie. Car ce billet n'avait pas l'accent d'un amant emporté vers sa maîtresse par la peur de la retrouver morte ou captive ; Mirabeau s'y exprimait comme un furibond, parti à contre -cœur et reprochant, menaçant, invectivant à tort et à travers. Et Sophie de lui répondre, ce 20 août, en reprenant un à un, textuellement, tous ses griefs pour les anéantir :
« Tu n'es pas cause de mon chagrin... Mais je n'ai pas dit non plus que tu en fusses cause. Je n'ai pas dit au marquis que je ne t'aimerais plus, que j'éteindrais ma
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passion ; non, mon ami, je n'ai pas pu le lui dire ; mon cœur s'est serré, je disais tout bas : Sophie adore Gabriel ; peu s'en est fallu que je ne le dise aussi tout haut... Je ne sais pas ce que tu entends par les jours d'affaires, et te prie de me l'expliquer ; comme je ne peux point entendre aisément de toi des choses dures, tu voudras bien parler plus clairement. Je croyais que Gabriel estimait assez son épouse pour n'avoir pas de soupçon offensant. Hélas ! que ne me laissais-tu mourir avec la certitude de ton amour et de ton estime, cette mort eût été douce auprès de ce que je souffre ; mais il en est temps encore : rends-moi ton cœur... Mais je ne l'ai pas perdu : mon ami m'aime, il m'aimera toujours. Cependant, comment interpréter ces phrases : Je proteste à Sophie que si elle va chez laD..., elle ne me reverra plus de sa vie... M. de Meunier a sans doute des moyens de faire la paix sur lesquels il compte... Je ne puis passer à Aix, tous ces détails sont mes affaires (n'est-ce que les tiennes !). Si Sophie va chez les S..., elle peut se dispenser de tous ces embarras (embarras, mon ami!) et pleurer sur son amant... 0 Gabriel, comment as-tu le courage de m'écrire tout cela, toi qui, un moment avant, parles de ma sensibilité ? ...»
Ainsi, à l'heure même où Mirabeau quittait Lorgues. il hésitait encore à rejoindre Sophie. Mais on va voir que cette réunion était le parti le plus avantageux qu'il pût prendre. Qu'était-ce donc qui l'y poussait, en ne lui laissant pas d'autre issue ? Presque rien : deux ou trois lignes, fort insignifiantes en apparence, des lettres de Sophie en date des 1er et 2 août. Sophie elle-même, en les traçant, ne s'était pas doutée qu'elles bouleverseraient son amant et décideraient de son sort. Les voici :
Du 1er août : « Je reçois, mon tendre amant, ta lettre du 20 juillet. Tu m'y parles d'une grande lettre que tu
viens de mettre à la poste avec une feuille blanche. Je ne l'ai pas reçue, mais j'ai cru comprendre par la suite de ta lettre que tu l'aurais adressée à la Ch. B... En ce cas, je ne l'aurai que fort tard ou demain, et je ne pourrai t'y répondre que par la poste de lundi. »
Et du 2 août : « Mon bon amour, je suis dans la plus vive inquiétude au sujet de la lettre que tu m'annonces qui contenait la feuille blanche. J'ai passé à la poste ; j'ai parlé à la Ch.B..., elle n'a rien reçu... J'espère encore jusqu'à samedi, mais s'il n'y a rien, nous aurons tout à craindre qu'elle ne soit perdue. Aussi, quelle mauvaise idée tu as eue d'employer une autre adresse pour celle-là pendant que la nôtre est si sûre ! »
Le samedi et les jours suivants ne devaient rien apporter à Sophie. Cette « grande lettre avec une feuille blanche » était bien arrivée à son adresse, mais elle avait été livrée à la famille de Rufîey ; et nous l'avons reconnue, c'était précisément la lettre où Mirabeau contait l'horrible fable de ses rapports incestueux avec Mme de Cabris ! Mirabeau mesura bien le danger de cette interception en jugeant qu'il ne lui permettait pas de demeurer à Lorgues plus longtemps. Il ne pouvait deviner, en effet, dans quelles mains cette maudite lettre était tombée : avait-elle été saisie au départ, ou à l'arrivée ? remise par la Ch. B... soit au marquis de Monnier, soit aux parents de Sophie qui ne manqueraient pas de la communiquer, comme les précédentes, à l'Ami des Hommes ? ou bien arrêtée par l'indiscrétion du directeur de la poste de Grasse, ami de Briançon, et envoyée à ce dernier ? Hypothèses également plausibles ; et dans le doute, Mirabeau devait se comporter comme si les unes et les autres, quoique s'excluant, s'étaient réalisées à la fois. De toute façon, il avait livré à des ennemis
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impitoyables le secret de sa retraite, le plan de ses projets criminels et l'aven d'un crime contre la nature et l'honneur. Il ne voyait plus d'alternative que sa capture à bref délai, suivi':- d'une détention perpétuelle, ou sa fuite... Mais où fuir ? On le rejoindrait en France partout, tôt ou tard. A Lyon, il serait peut-être forcé de se couper la gorge avec Pylade. vengeur de sa sœur outragée. A Paris, où les ministres et la police étaient d'accord avec son père pour l'ensevelir vivant, personne ne voudrait plus donner asile à un misérable convaincu, par ses propres écrits, de rapt, de vols et d'inceste. Il n'y avait plus de salut pour lui que dans les pays étrangers ; mais comment s'y soutiendrait-il au début, sans ressources, sans amitiés et sous un nom d'emprunt qui le rendrait suspect?... Contraint de sacrifier ensemble et soudainement patrie et famille, épouse et fils, ambitions et fortune, devait-il renoncer en outre à la possession d'une maîtresse qui était disposée à tout endurer pour le consoler, et qui avait les mains pleines de l'or et des bijoux soustraits à son mari ? Sophie n'était tout à l'heure pour Mirabeau qu'un pis-aller: elle devenait à présent son secours, son refuge, sa compensation unique. Il se débattit un instant contre ce destin, et céda.
Sitôt qu'ils eurent pris connaissance de sa lettre à Briançon. Muron et de Bruguières recouvrèrent l'espoir de capturer Mirabeau dans le voisinage de Pontarlier. Toutefois, ils eurent un reste ou un renouveau de méfiance professionnelle, et ils calculèrent qu'en se rendant en poste à Pontarlier par la voie de France, ils gagneraient de vitesse Mirabeau qui avait à faire par les Alpes un tiers de chemin de plus : cela détermina ces habiles gens à repasser par Lyon. Ils y virent à nouveau Mme de Cabris, et ils lui montrèrent des lettres de son père qui leur repro-
chait durement de n'avoir pas fait arrêter Briançon. Elle y était menacée, comme de juste, elle aussi. Elle confirma aux policiers les indications que leur avait fournies Pylade, jura de ne plus se mêler des affaires de son frère et souhaita hautement qu'on pût l'arrêter avant qu'il eût rejoint Mme de Monnier. Elle supplia aussi les policiers de lui rendre Saint- Jean, Saint- Jean dont les services lui coûtaient cher et la ruinaient, mais qu'elle ne voulait pas congédier sans lui assurer une digne récompense : « Nous sommes autorisés à le regarder aujourd'hui comme le héros de l'honnêteté et de la fidélité, écrivait-elle à la marquise de Mirabeau le 29 août ; dois-je l'abandonner ?... Plus ces gens-là sont au-dessous de nous et plus nous leur devons protection. Ne pourriez-vous pas lui avoir un bureau de tabac ou quelque place dans ce genre ? » Mais les policiers décidèrent de le maintenir à Pierre-Scise, en otage, jusqu'à l'arrestation de Mirabeau. Puis, ils firent route vers la Franche-Comté. Malgré la plus grande diligence, ils ne parvinrent à Pontarlier que le 28 août- Or, dès le samedi 24, un peu avant minuit, Sophie avait rejoint aux Verrières-Suisse son Gabriel qui y était arrivé de la veille.