‹ Louise de Mirabeau, marquise de Cabris, 1752-1807Chapitre 14 sur 40 · XI. — MADAME DE CABRIS A PARIS · texte numérisé non relu

XI. — MADAME DE CABRIS A PARIS

Mirabeau s'était fait suivre de Lorgués aux Verrières par un ancien serviteur de Briançon, homme déterminé. Son coup fait, il le renvoya en Provence par Lyon, avec une lettre pour Mme de Cabris. Il y réclamait à sa sœur l'argent et les hardes de Sophie, ainsi que les papiers à lui appartenant, dont elle était dépositaire. Il feignait d'espérer encore qu'elle viendrait en personne avec Briançon

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les lui rapporter, pour partager ensuite les hasards d< carrière en Hollande, où il n'attendait plus que cette restitution pour se rendre. Louise lui répondit froidement qu'elle déplorait sa folie qui lui fermait pour jamais les portes de France, et qu'elle l'engageait à tenir une conduite plus prudente hors de sa patrie qu'au dedans, car son père le poursuivrait et saurait le saisir partout. Elle lui renvoya aussi ce qu'il réclamait, moins les papiers. C'étaient principalement des lettres qu'il avait échangées avec Sophie depuis le début de leurs tribulations, et que, ne voulant pas les détruire ni les exposer sur lui aux risques d'une arrestation, il avait confiées à Louise en quittant Lyon. Louise s'y trouvait par trop compromise pour s'en défaire juste à l'heure où le souci de sa propre sûreté lui commandait d'improuver hautement le rapt de Sophie et de nier qu'elle y eût pris aucune part. Mirabeau, on l'entend, cria à l'infidélité. Assuré par cette réponse de sa sojur qu'elle ne savait rien de l'affreuse imputation dont il l'avait noircie, il n'hésita pas à lui reprocher un important mécompte d'environ 170 louis : puis il leva le camp, le 15 septembre au soir, sans attendre des explications qui ne devaient, au reste, jamais lui parvenir, attendu que la lettre par laquelle il les exigeait avait été interceptée et qu'elle s'en était allée, elle aussi, grossir le dossier de l'Ami des Hommes, à présent formidable. Et cet heureux père, — car il se réjouissait de tout ce qui pouvait accabler ses enfants rebelles, — se disposait d'ores et déjà à en faire un usage conforme à ce qu'il appelait ses « idées finales ».

Ces idées-là tendaient de plus en plus droit à la réclusion de Mme de Cabris par lettre de cachet. La capture de son fils passait au second plan. Provisoirement, le marquis de Mirabeau n'avait plus rien à redouter, calculait-il,

d'un homme que le bruit de son crime obligeait, où qu'il fût, à faire le mort ; au contraire, sa fille demeurait libre de l'attaquer en face ou sournoisement tant que la puissance maritale la protégerait. Il s'agissait donc de faire interdire M. de Cabris pour démence et de confier sa curatelle à toute autre personne qu'à sa femme. Dès lors, celle-ci retomberait comme mineure sous la puissance paternelle, et l'Ami des Hommes se flattait qu'elle ne lui échapperait plus. En attendant que cette procédure fût entamée, un bon moyen de paralyser Louise était de la faire inculper de complicité avec Briançon dans les méfaits de son frère, rapt d'une femme mariée et vols d'argent et d'effets au préjudice du mari trompé. Une sœur de Sophie, la chanoinesse de Rufîey, en prit l'initiative. Elle s'en vint à Lyon demander au lieutenant criminel d'ouvrir une information d'office contre Mme de Cabris.

Mais, comme dit le fabuliste, « tel cuide engeigner autrui qui souvent s'engeigne lui-même ». L'Ami des Hommes avait calculé que cette offensive donnerait au moins assez de fil à retordre à sa fille pour le débarrasser d'elle pendant quelque temps. Le résultat en fut, tout au contraire, de la lui jeter dans les jambes. Afin d'échapper aux interrogatoires et de rompre des coups dangereux, Louise abandonna précipitamment son couvent de la Déserte pour venir se réfugier dans celui de sa mère, à Paris.

Elle aurait pu, semble-t-il, pour plus de sécurité, rejoindre son mari au château de Cabris. Mais on y désirait moins que jamais son retour. Ses derniers partisans, à Aix comme à Grasse, l'abandonnaient. Un père, un oncle, sont si croyables quand ils inculpent leur propre sang ! Tout nonchalant, faible et circonspect qu'il fût, le

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marquis de Vauvenargues n'avait pu s'empêcher d'approuver certain parallèle du bailli de Mirabeau, où sa nièce était mise plus bas que Mme de Saint-Vincens, la femme de France la plus décriée à cette époque : « Je la croyais bien vive, avait-il répondu au bailli, d'un caractère ardent, d'une âme chaude et sensible. Mais j'étais bien éloigné de penser qu'elle ne fût ni honnête homme ni honnête femme et qu'elle eût l'âme double et dépravée. » Les circonstances ne permettaient plus, d'ailleurs, d'attendre d'elle qu'un nouvel éclat, si elle rentrait à Grasse. Le juge-subrogé dans l'affaire Villeneuve-Mouans était à la veille de rendre son arrêt, que l'on savait devoir être rigoureux. Ce prononcé, en date du 2 octobre, déclara « atteints et convaincus » : Mirabeau, d'avoir attenté, « de dessein prémédité et par complot », à la personne de M. de Villeneuve-Mouans; M. de Briançon, d'être « méchamment entré dans ce complot » et d'avoir « autorisé et favorisé » l'agresseur ; et Mmes de la Tour- Roumoules et de Cabris, d'avoir participé à la préméditation et applaudi à l'exécution de cet attentat. Tous quatre étaient condamnés à reconnaître publiquement, dans des formes humiliantes, qu'ils se repentaient et demandaient pardon. De grosses amendes et d'autres réparations envers le plaignant leur étaient infligées. L'impression et l'affichage de cette sentence étaient, en outre, autorisés jusqu'à concurrence de 200 exemplaires aux frais des condamnés. Il paraissait invraisemblable que Mme de Cabris permit au gros sénéchal de Grasse de s'enfler davantage d'un pareil succès ; et chacun se félicitait de son éloignement qui la dispensait de s'en occuper.

Mme de Cabris arriva dans les premiers jours d'octobre à Paris, suivie de Briançon qui s'installa rue des

Prouvaires, à l'hôtel garni. Elle entra de suite à l'abbaye royale de Saint-Antoine, où la marquise de Mirabeau vivait par ordre du roi, dans une demi-retraite non dépourvue de facilités et d'agréments. C'était une maison digne et distinguée, placée sous le haut patronage de Mme de Lamballe, et dont l'abbesse était une sœur du prince de Beauvau, depuis maréchal de France. On y voyait beaucoup de monde et du meilleur. Mme de Cabris s'y trouva bien, sans doute, et en sûreté ; car, le 12 octobre, elle coupa les ponts derrière elle. Au frère de lait de son mari, nommé Bélissen, qui la suppliait d'oublier le passé, d'avoir pitié de Jean-Paul et de revenir auprès de son adorable petite Pauline, elle répondit : « M. de Cabris m'a trop appris à évaluer ses paroles, ses sentiments et ses actions. Ses procédés m'ont chassée de chez lui ; je n'y rentrerai jamais : voilà mon dernier mot. » Tout de suite la marquise de Mirabeau s'était engouée de Briançon, qui lui avait offert un prêt de 8.000 livres (au denier dix !) pour continuer ses plaidoiries contre l'Ami des Hommes ; elle l'appelait « mon gendre », avec cette facilité de mœurs qui allait permettre un peu plus tard à Sophie de Monnier de l'appeler elle-même « ma chère maman » ; enfin, elle l'admettait journellement à venir dîner à sa grille, en compagnie de sa fille et de son propre chevalier servant, un certain marquis de Lanséguë, ancien conseiller au parlement de Toulouse, et petit-fils de Campistron par sa mère. Cette réunion quotidienne faisait comme un petit conseil de famille en permanence ; mais l'accord y fut bien vite troublé.

Le marquis de Lanséguë, né dans la robe et soutenu par de grandes alliances, aurait eu de quoi faire figure, s'il ne s'était pas discrédité, lors du coup d'Etat de Maupeou, en acceptant de faire partie de la magistrature qui

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supplantait celle qu'en menait de briser : C'est aux pieds du divin Maitre, s'était-il écrié de son banc, que j'ai pris la résolution de servir dans le nouveau parlement !» A la restauration du parlement ancien, en 1775, force lui avait été de démissionner et de s'exiler lui-même dans sa maison des champs, sans avoir tiré aucun profit de son religieux enthousiasme pour la moins populaire des épurations. La marquise de Mirabeau le rendait maintenant à l'activité. Il l'accompagnait, en robe, chez ses juges, et la dirigeait habilement dans ses procédures. Mais Mme de Cabris ne tarda pas à le jalouser et à combattre son influence. Elle blâmait ses assiduités affichées. Elle reprochait surtout à M. de Lanséguë de pousser sa mère à des violences tapageuses contre son père, et de ne lui donner pour avocats, pour conseils, que des hommes jeunes, inexpérimentés, désireux par-dessus tout de faire un éclat sur leurs noms obscurs. Une transaction entre ses parents, conclue sans bruit, hors du Palais, n'eût-elle pas été plus avantageuse en tous sens ? C'était l'évidence même. Mrac de Cabris entendait amener toute seule un tel accommodement, en tenant la balance égale entre les parties. Elle leur croyait de grands torts réciproques. Et elle aurait entrepris sans délai de soustraire la marquise à la direction de Lanséguë, si, au moment de l'essayer, elle n'avait eu à défendre sa propre dignité.

L'Ami des Hommes, pour mater au plus vite cette fille qui prétendait lui faire la loi, avait préparé les ministres, qui étaient presque tous ses amis, à décerner contre elle une lettre de cachet, en leur montrant sous le manteau, suivant un procédé qui lui réussissait depuis dix ans contre sa femme, un dossier accablant dont la lettre incestueuse de Mirabeau était à présent la pièce capitale. Son étonnante confidence était venue aux oreilles de la

marquise, sans doute par l'indiscrétion d'un ministre à elle tout dévoué, M. de Sartine. Louise convainquit aisément sa mère de son innocence ; mais ce n'était pas l'essentiel. L'essentiel était d'anéantir l'effet de ce papier odieux, et d'abord de le découvrir, de s'assurer de son authenticité, de se rendre compte s'il signifiait vraiment ce qu'on lui faisait dire. On ne savait rien au juste de sa provenance, sinon que les inspecteurs de police Muron et de Bruguières l'avaient reçu de la famille de Sophie de Monnier en passant à Dijon, au retour de leur expédition manquée, et l'avaient rapporté à l'Ami des Hommes pour unique trophée. Louise se mit à la recherche de l'inspecteur de Bruguières et le retrouva. Il lui fit une description et une analyse si détaillées de ce document que c'était à peu près comme si elle le voyait. Il ne lui fut plus possible de douter de sa gravité ; et Briançon écrivit sur-le-champ à Mirabeau pour lui en demander raison.

Mirabeau fut bien aise d'être loin, au reçu de la diatribe de Pylade. Mais, en la relisant avec attention, il observa que Briançon commençait par déclarer qu'il avait en mains la lettre incriminée, et qu'il finissait par dire qu'il comptait seulement la voir bientôt : donc, il ne l'avait encore ni vue ni lue, elle n'était pas sortie du portefeuille de l'Ami des Hommes ; et comme elle déshonorait également sa famille et celle de Sophie, il était invraisemblable qu'on la produisît jamais publiquement, et qu'on la soumît aux confrontations d'écriture indispensables pour en faire une pièce probante en justice. Il n'y avait qu'à en nier l'existence et qu'à l'arguer de faux. En conséquence, Mirabeau n'opposa aux sommations de Pylade que de vagues et doucereuses dénégations, en affectant d'avoir la conscience tranquille et de ne pas comprendre de quoi on lui parlait.

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Mais la marquise de Mirabeau reprit la querelle à son compte. Elle jetait feu et flamme contre ce fils imposteur. Elle le somma à son tour de s'expliquer sans ambages. Or, depuis qu'en enlevant Sophie, il s'était barré toute perspective de fortune du côté de son père et de sa femme, Mirabeau avait dû recourir au crédit de sa mère, et la flagorner en toute occasion, de manière à capter sa confiance, en attendant son héritage. Quand elle ordonnait de ce ton, il fallait au moins avoir l'air de lui obéir. Mais Mirabeau pouvait-il faire autre chose que de lui répéter les dénégations qu'il avait adressées à Pylade ? Il les lui paraphrasa dans une lettre du 4 novembre 1776, datée d'Amsterdam, dont voici le passage important pour nous :

« Je viens, ma très chère mère, de recevoir votre lettre du 24 octobre... Quel crime ai-je donc commis depuis quinze jours qui change votre style au point de vous empêcher de m'appeler votre fils et de faire sortir de votre plume ces mots : Je ne saurais ni vous estimer ni vous aimer... Je punirai le coupable quand il suivra sa tête1... Je le connais, mon crime. M. de Briançon est arrivé à Paris. J'ai répondu à son étrange lettre, je le devais à la profonde amitié que j'ai pour lui. Tout autre qui n'eût pas eu sur moi les mêmes droits n'eût pas dû s'attendre que je pusse entrer en discussion d'imputations évidemment fausses, calomnieuses, énoncées du ton le plus insultant. Daignez la lire, cette lettre ; elle renferme la justification d'après laquelle vous ne ferez que suspendre Vopinion que vous avez de mon âme. J'ai répondu au sujet des lettres prétendument écrites à Mme de Monnier que je défiais qu'on les montrât (cela est

1 C'est-à-dire, on le comprend, quand il en irait de sa tête.

court, et sans autre réplique que celle de me convaincre de mensonge par les lettres originales), qu'on devrait me faire l'honneur de ne pas me croire assez imbécile pour être la dupe des copies de lettres remises au ministre. Quand ce fait serait vrai, je défie pour la millième fois une âme vivante de montrer écrites de ma main des choses que je n'écrivis jamais. Toutes les déclamations relatives à cet objet ne m'affecteraient donc pas le moins du monde, parce que je ne puis croire qu'on s'irrite si fort sans preuves de choses si peu vraisemblables, si je ne voyais qu'on vous a persuadé tout ce qu'on a voulu, qu'on a surpris votre religion au point de vous engager à m'imposer des conditions inacceptables, pour dire sans doute après : « Il ne veut faire qu'à sa tête; abandonnezle, il le mérite ». Pour finir ce qui concerne ma sœur, j'ajouterai ici que j'offre de faire des sommations légales à Mme de Ruffey d'avoir à se rétracter et faire réparation, ou fournir mes prétendues lettres originales. J'aurais déjà fait cette démarche si je n'avais cru devoir vous la soumettre. Voilà ce que je puis dire à cet égard... *

Dans la suite de ce plaidoyer, Mirabeau repoussait avec véhémence les « ordres » que sa mère lui avait réitérés de renvoyer Sophie chez « son respectable mari » dont elle avait méconnu « les vertus et la modération ». Enfin, il se défendait d'avoir jamais engagé sa maîtresse à empoisonner M. de Monnier. Ce n'est pas notre sujet d'éclaircir ce noir problème. Mais il est à propos d'en faire mention. A ce moment même, le marquis de Mirabeau tirait parti d'une imputation toute semblable, à ceci pr< - que c'était M. de Cabris que Mirabeau aurait conseillé à sa suur d'empoisonner, après l'avoir fait tester convenablement ! Le portefeuille de l'Ami des Hommes renfermait une lettre suivant laquelle Jean-Paul avait

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autrefois surpris dans le secrétaire de Louise ce billet assassin écrit par son frère; mais elle était venue à bout « de le faire jeter au feu à force de caresses et par mille belles protestations ». L'esprit de Jean-Paul en restait frappé. Même éloigné de sa femme, dès que la peur du poison le ressaisissait, il n'osait plus manger que des œufs et des fruits. On pouvait donc jouer de cette peur à coup sûr ; l'occasion le vérifia tout de suite.

Jean-Paul avait quitté Grasse en compagnie de son frère de lait. Il avait pris la route de Paris pour se réunir à sa belle-mère et à sa femme. Ce départ, auquel sa famille n'avait pu le faire renoncer, contrariait surtout le marquis de Mirabeau qui vivait assez tranquillement dans « son panier de verdure » du Bignon. Louise était vulnérable loin de son mari ; elle allait devenir intangible à ses cotés. « Tu vois, manda-t-il au bailli, le 28 octobre, tu vois quel surcroît de renfort. Si ce voyage a lieu, compte qu'ils le feront tester et disposer de bonne manière, et puis il ira se reposer tout à fait. » Mais Jean-Paul n'avança pas loin. A Aix, on lui remit des lettres anonymes au vu desquelles il tourna bride, terrorisé. Ces lettres lui dénonçaient un dessein arrêté de l'empoisonner à Paris, après quoi Briançon épouserait sa femme. L'avertissement du marquis de Mirabeau au bailli avait sans doute opéré.

Les dénégations de Mirabeau sur le fait principal de l'inceste avaient calmé, satisfait sa mère. La marquise ne demandait qu'à être convaincue et qu'à retourner au plus vite à ses propres affaires qui étaient dans la crise. Elle sollicitait alors du parlement de Paris la confirmation d'une sentence de séparation de corps que le Châtelet avait prononcée à son avantage, mais par défaut, dans les premiers jours de cette année 1776, et dont

le marquis défaillant interjetait appel. Mais Louise et Briançon exigeaient de Mirabeau un démenti plus catégorique de ses imputations, et la marquise dut consentir à le lui demander, sans le brusquer toutefois, puisqu'elle avait besoin de lui. Elle était même disposée à lui rendre à la fois son affection, son estime et ses libéralités, pourvu qu'en retour il voulût bien écrire pour elle des mémoires meurtriers contre l'Ami des Hommes. L'idée d'une pareille collaboration révoltait Louise, qui se déclarait déterminée à l'empêcher par tous les moyens, et elle en avait d'infaillibles. Elle n'ignorait pas que les libelles de son frère contre son père seraient introduits en fraude à Paris sous le couvert du ministre de Sartine. Elle n'avait qu'à dénoncer cette filière. Elle pouvait aussi livrer l'adresse de Mirabeau en Hollande. Elle y était fort encouragée par le policier de Bruguières qui s'était mis en tête d'arrêter Mirabeau, et qui comptait sur la furieuse rancune et sur l'intempérance de langue de Briançon pour arriver à ses fins. Son attente fut remplie : Briançon, travaillé à souhait, parla, parla trop... Quelle aubaine !

Le lieutenant général de police, M. Le Noir, informé aussitôt, autorisa de Bruguières à profiter de sa découverte et à se rendre au Bignon pour en faire part à l'Ami des Hommes. Mais sa première mission manquée à grands frais le recommandait mal. L'Ami des Hommes le renvoya s'aboucher à Dijon avec la famille de Sophie de Monnier. Ce contretemps donnait du répit à Mirabeau, mais endormait sa vigilance en lui laissant croire qu'il était en terre d'asile inviolable. Il se rendit aux incitations d'attaquer son père, dont sa mère l'obsédait ; enfin, pour en terminer avec l'affaire de sa sœur, il démentit son imposture dans les termes explicites que la marquise

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exigeait de lui. Il lui écrivit de Rotterdam, le 21 novembre :

« J'ai reçu, ma très chère maman, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en date du 10 novembre. Quelque sèche qu'elle soit encore, elle m'a paru bien plus analogue à votre bonté que la précédente. Elle a été jusqu'à mon cœur. J'ai senti que le vôtre parlait toujours pour moi, quel que soit le voile de sévérité sous lequel vous croyez devoir vous envelopper... Je ne croyais pas que ce fût moi qu'on pût accuser de tergiverser dans tout ceci ; je croyais avoir dénié assez formellement toutes les lettres odieuses qu'on m'imputait. Il me semblait que c'étaient ceux qui tantôt disaient avoir vu la lettre, peu de lignes après espérer de la voir bientôt, dans la même page tenir de vous des confidences que vous ne pouvez pas avoir faites : il me semblait, dis-je, que ceux-là pouvaient à bon droit être soupçonnés de n'être pas de bonne foi. Il me semble en outre qu'il faut avoir envie de faire des contes absurdes pour circonstancier un prétendu compte rendu d'un frère parlant à sa maîtresse de sa sœur. En vérité, nous avions autre chose à faire qu'à parler des signes d'une autre femme dont nous ne nous sommes jamais entretenus qu'avec la plus tendre et la plus chaude amitié. Ma chère maman, j'ai souvent vu que les gens qui avaient tort criaient bien haut pour qu'on ne criât pas. Ceci n'a pas besoin de commentaire pour ceux à qui je l'adresse, ainsi je n'en fais pas. Mais je dis, puisqu'on m'y force, que je ne vois pas ce qu'orc m'a tant sacrifié, en quoi on s^est tant compromis. Je vois d'une part d'immenses projets, toujours évanouis en fumée ; de l'autre, le refus le plus formel de se mêler de tout ce qui pouvait compromettre ; et sur le tout, des plaintes très odieuses, très calomnieuses, très

vagues, et un silence profond lorsqu'on voit qu'il devient difficile de me répondre. Peut-être si j'opposais procédés à procédés, trouveriez-vous que mon amitié ne craint le parallèle d'aucune autre pour l'activité, l'audace et surtout la constance : mais on ne persuade pas les entêtés volontaires. Ainsi je n'espère plus ramener l'ami qui ne veut plus l'être. »

A cette lecture. Mme de Cabris ne fut pas encore désarmée. Plus son frère se disait incapable d'une si noire calomnie, plus elle le trouvait condamnable de l'avoir inventée. Au reste, tous les démentis de Mirabeau ne pouvaient pas anéantir sa lettre infâme ni empêcher l'Ami des Hommes de continuer à s'en servir contre sa iille. Mais, pour cette fois, la marquise de Mirabeau abandonna Louise à son ressentiment, et elle refusa de rompre toutes relations avec « le Hollandais ». Elle se croyait à moins de deux mois du jugement de son procès ; ce n'était pas le moment pour elle de se priver de l'aide d'une plume rapide, exercée, meurtrière, disposée à ne faire merci ni à père ni à parents ; et bref, la marquise était trop inconsidérée et trop près de sa cause pour entrer volontiers dans les idées de mesure, de convenances, de ménagements, que sa fille préconisait. Cette opposition de caractères et de méthodes prit très vite entre elles un tour de mésintelligence bruyante ; le couvent en fut importuné et on les exhorta à le quitter. Elles s'entendirent pour résister à ce conseil, mais n'en continuèrent pas moins leurs disputes; et finalement, elles en vinrent à un corps à corps où Ifme de Cabris eut la malechance d'être la plus forte. On tira sa mère de dessous ses pieds ; pour le coup, elles reçurent tout de bon congé, ce qui les réconcilia de nouveau.

M. de Lanségue se chargea de maintenir la marquise de

Mirabeau dans la place, d'où elle craignait d'être transférée dans une maison plus sévère. Il obtint par surprise un arrêt en simple signature du rapporteur, qui la mettait sous la sauvegarde de l'abbesse et obligeait celleci à répondre d'elle. Mais le cas de Mme de Cabris demeurait en l'air. Un commissaire vint à la grille du parloir pour lui signifier son expulsion. Cette formalité sommaire, eu égard à sa qualité, la mit en fureur. Elle agrippa l'homme à travers les barreaux et. en le secouant à l'étrangler, elle arracha la grille qui s'abattit. « Cela donna le temps à la magistrature de se sauver », racontait quelques jours après l'Ami des Hommes, tenu au courant des moindres mouvements de « ses folles ». Mme de Cabris délogea ensuite de bonne grâce. Elle alla prendre pension au couvent des Annonciades de Popincourt. De son côté, la marquise de Mirabeau, autorisée par le parlement à loger en ville « à raison de santé », se retira dans un quatrième étage de la rue de Cléry, au petit hôtel Lubert, chez une dame de Neuville qui hébergeait déjà M. de Lanséguë. C'était un si « mauvais lieu », suivant l'expression du marquis de Mirabeau, que Mme de Cabris en fit honte à sa mère et lui déclara qu'elle ne la reverrait plus, si elle ne rentrait pas en couvent cloîtré. Déjà, en entrant à Popincourt, elle avait rougi de dire de qui elle était la fille, et elle avait prié la marquise de Mirabeau de ne point venir la voir sous son nom, tant il était décrié : « On a ici, lui expliquaitelle (18 décembre), une si furieuse prévention pour les femmes en séparation que je n'ai point parlé de vous, et l'on ne m'a point annoncé de mère dans ce pays-ci. » L'année 1776 finit ainsi.

Mme de Cabris n'avait plus désormais que « l'ouvrage,

la musique, la lecture et les visites quotidiennes » de Briançon pour remplir presque tous ses moments jusqu'au jugement du procès de ses parents. Le parlement de Paris rendit son arrêt le 12 mai. Le marquis de Mirabeau eut procès gagné tout d'une voix, et « avec dépens, clause inusitée en pareil cas », faisait-il observer, triomphant. La malice de ses juges le guettait pourtant en certain^ endroit. Comme leur arrêt ordonnait implicitement, par voie de conséquence, la réunion de ces époux incompatibles, ils s'étaient frotté les mains en disant : « On nous rendra compte de la première nuit, i On n'en rendit compte qu'au Roi, mais ils en surent quelque chose. Ce fut pendant huit jours la fable de Paris.

Le soir même du prononcé, la marquise envahit l'hôtel Mirabeau, rue de Seine, flanquée de deux notaires au Châtelet, du marquis de Lanséguë, de sa logeuse et d'un laquais. Elle s'y ancra pendant une semaine, malgré la résistance des gens du marquis, bouleversant la maison et ameutant le quartier par des scènes inouïes d'extravagance. Le marquis s'était promptement réfugié à la campagne, à Roissy, avec Caroline du Saillant, malade d'émotion. Louise ne parut pas ; mais elle avait l'œil au cadran. Dans la nuit du 19 au 20 mai, des exempts vinrent enlever de force la marquise de Mirabeau et la conduire au couvent des Dames de Saint-Michel, où elle s'entendit défendre toute communication, soit verbale, soit écrite, avec âme qui vive. Cette opération n'avait pas exigé moins de quatre lettres de cachet. L'Ami des Hommes en avait obtenu en même temps deux autres pour faire exiler de Paris la logeuse de sa femme et M. de Lanséguë. Ce n'était rien encore : le succès le combla. Dans cette journée du 20 mai, il reçut de Hollande l'avis que de Bruguières avait arrêté son fils et

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Sophie. Quelle pêche miraculeuse ! Lui, cependant, n'y regarda qu'avec une moue dédaigneuse : Louise et Briançon lui échappaient toujours. Devait-il relancer le filet tout de suite ? il le voulait, mais on l'en empêcha. L'opinion fit peur à son entourage. Paris était effaré, scandalisé, par cette profusion d'ordres du roi. On pariait que le parlement s'en mêlerait.

Le marquis demeura une semaine encore à la campagne, pour laisser tomber ce haro. Il se sentait bien tranquille et ne bougeait pas; son ami Maurepas, dont le rapport avait entraîné l'adhésion du Roi à ces mesures, se portait garant de leurs conséquences. Mais dès son retour à Paris, dans les premiers jours de juin, il eut lieu de regretter son inertie. Entre temps, l'heure de Louise avait sonné. Elle était rentrée en scène. Après avoir forcé le secret où sa mère étouffait d'impuissance et de rage, elle avait remué en faveur de la malheureuse la Cour, la ville et le parlement. Or, cette maille du secret rompue, tout risquait de se défiler. C'est ce qu'expliquait l'Ami des Hommes au bailli dans une lettre du 3 juin 1777 :

« J'ai trouvé au bout de huitaine d'absence force ébranlement et un impegno auquel je vais tâcher de mettre ordre. Regardant ce serpent Rongelime comme le principe de toutes les catastrophes et comme celle qui a perdu à forfait sa mère et son frère, je voulais constamment la faire du moins renvoyer à son couvent de Lyon, choisi de l'aveu de son mari, et faire chasser de Paris son Briançon fort recommandé à la police. Du Saillant s'y est toujours opposé, disant que j'avais sans cela assez à faire, que ce serait une Saint-Barthélémy, que je n'avais que faire de me mêler de celle-là, etc. Quoique je pensasse qu'il y avait dans son opinion un peu de fausse peur, attendu que Briançon a dit l'année passée aux

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exempts qui couraient après le frère que, s'il arrivait quelque chose à la sœur, je ne périrais jamais que de sa main, cependant j'ai cédé à son avis... Du Saillant assurait que cette femme, ne voyant plus sa mère depuis l'hiver, prendrait son parti quand elle la verrait enfermée. Je hochais la tête et attendais. A peine étais-je parti pour Roissy qu'elle a demandé à voir sa mère. M. de Maurepas, qui n'était point prévenu, a dit qu'il était difficile d'empêcher une fille de voir sa mère, et on l'a permis. De là, avec une Mme de Vassan, elle est venue chez M. Le Noir. Enfin la voilà en plein tracas, jouant le rôle de bonne fille, écrivant à cent personnes, etc. Alors du Saillant a été bien honteux et bien effaré, et puis moi moins. Mais cependant, je ne sens pas moins qu'on m'a fait troquer l'avantage d'une offensive en règle et naturelle, contre une défensive où je trouverai des difficultés. Je demande que ne pouvant montrer aucun aveu de sa famille pour son retour (à Grasse), elle soit renvoyée au couvent de la Déserte qu'elle avait choisi à Lyon avec la permission de son mari, et que Briançon, vrai gibier de police, soit chassé d'ici. Je déclare que le mari étant devenu faible de cerveau et sa maison en. pleine anarchie, je demeure tuteur naturel de ma fille encore mineure, et que j'ai droit de demander qu'elle soit renvoyée d'un train de vie déshonorant aux mesures consenties par son mari. Voilà une nouvelle besogne entamée entre tant d'autres. Heureusement que m'en tenant toujours dans mon idée à mon point radical, je n'ai pas perdu de vue les démarches de cette femme, et j'ai même toujours tenté, quoiqu'en vain, de remuer la famille (de Cabris)... Je n'espère pas trop rien tirer de cette famille qui n'est qu'un détachement battu. Mais au moins faut-il nécessairement parer à un coup de

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Jarnac très possible. Cette femme est assez remuante et son mari assez imbécile pour qu'elle en pût tirer quelque lettre qui autorisât son séjour ici, auquel cas je n'aurais rien à dire et nous ne jouirions jamais d'aucune sorte de repos ni d'honneur. »

Louise s'attendait, en effet, à recevoir d'un jour à l'autre une telle autorisation de son mari : elle la lui avait demandée : en attendant, elle se croyait assez couverte par la lettre, datée du 31 mars 1776, veille de sa séparation d'avec lui, dans laquelle M. de Cabris la pressait instamment d'aller vivre auprès de sa mère persécutée et malade, à Paris : « Vous y seriez, lui disait-il, plus décemment qu'à Lyon. » Elle ne ralentit donc pas ses démarches, au contraire. Le 4 juin, dans une scène orageuse, elle fit violence à sa mère et lui arracha sa procuration générale. A peine l'eut-elle obtenue qu'elle en usa, avec une habileté et une sagesse supérieures, pour faire place nette, écarter tous les conseillers de violence, et révoquer, annuler toutes les plaintes que la marquise avait portées contre l'Ami des Hommes à l'occasion de son brutal enlèvement du domicile conjugal où les juges l'avaient renvoyée. Louise signifia ces actes à tous les intéressés le 6 juin ; et le 7, ce brin d'olivier dans la main, elle invita le lieutenant de police, M. Le Noir, à soumettre au marquis de Mirabeau un projet d'accommodement qui ne stipulait au profit de la marquise qu'une liberté relative, une pension de 4.000 livres, et la jouissance de ses biens paraphernaux représentant un revenu de la même somme. Le marquis rejeta ces propositions modérées avec mépris. Son gendre du Saillant le suppliait d'y souscrire. Mais il répondit à tout et à tous« que quand Rongelime lui apporterait une donation des biens maternels aux enfants et héritiers naturels,

acte par lui autorisé et contrôlé, et le consentement de sa mère à demeurer close toute sa vie, condition sine qua non, encore ne voudrait-il pas recevoir ces choses de la main de cete créature, et qu'enfin, avant tout, il voulait qu'elle fût renvoyée à son domicile naturel... •>

Ce même jour, 7 juin, Mirabeau et Sophie, arrivés de Hollande sous la conduite de l'inspecteur de Bruguières, se faisaient des adieux déchirants. Sophie, muette, sombre, détournant les yeux, était dirigée dans une maison de correction de la capitale, et Mirabeau, hurlant, gémissant, en larmes, était conduit au donjon de Vincennes dans une calèche qu'il inondait de son sang ; cette hémorragie le sauvait de l'apoplexie. Misérable épave... Il unissait dans les mêmes imprécations sa sœur jadis trop aimée, Briançon qui l'avait livré, et son père... Mais s'il avait prévu quelles revanches lui étaient réservées, il eût dédaigné de donner un regard, une plainte, à son sort actuel, pour sourire à son avenir. Cette médiation que l'Ami des Hommes refusait d'accepter de Louise, il s'aviserait bientôt d'en proposer l'essai à ce fils honni, tout en le maintenant en prison ; puis, il lui rendrait son affection, il récrirait son testament en sa faveur, il le nommerait au bénéfice de la donation éventuelle des biens maternels ; enfin, il le relâcherait et lui pardonnerait tout, tandis que Louise ne connaîtrait plus jamais que son exécration. Elle serait Rongelime ; et comme au serpent de la fable, il lui userait les dents sur du fer. « On m'a promis formellement, écrivait-il le 14 au bailli, que ce serpent que j'éloigne déguerpirait dans peu. Cependant, rien ne se conclut, et chaque jour différé lui ajoute des forces d'intrigue et de personnage intéressant. Quant à ce point, fallût-il périr, je ne démordrai pas. Mais tu peux compter que c'est ramer contre le plus fort

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courant que d'exiger en ce temps quelque tenue dan choses d'ordre et de vigueur. Ce serait aussi vouloir que Dieu refasse les êtres, que d'espérer que cette créature m'ayant une fois entamé me laisse jamais en repos, elle et toutes les ressources de son esprit romanesque et de son cœur scélérat. Cette créature partira ou moi ; mais une fois partie pour son couvent de Lyon, je la suivrai de l'œil, car elle ne se tiendra pas tranquille... Ci-devant, je ne voulais qu'une demande rde lettre de cachet è moi adressée, et je m'en faisais fort. Mais aujourd'hui qu'elle est ma partie, les choses ont changé. Il suffirait néanmoins d'adresser la demande à M, Amelot et de m'en donner avis, et j'aurais soin que l'ordre fût accord expédié. »

Pour détourner le coup, Mme de Cabris prenait l'offensive par un habile mouvement tournant. Elle visitait un à un les parlementaires dont la plupart regardaient comme un outrage à leur corps quasi souverain le paquet d'ordres du roi décernés au mépris de leur arrêt contre la marquise de Mirabeau et ses entours. Le cas du marquis de Lanséguë les touchait encore plus directement. Ils promettaient à Mme de Cabris de réunir sous peu le comité ou cabinet des enquêtes, — « l'escopetterie des enquêtes », comme disait déjà le cardinal de Retz, — et de dénoncer aux Chambres l'exil de cet ancien collègue, ce qui était le droit chemin pour en venir au cas de la marquise de Mirabeau. Par malheur, Mme de Cabris fut gagnée de vitesse. Le jour même, 20 juin, où les jeunes conseillers aux enquêtes qu'elle avait séduits par son éloquence et par sa figure se réunissaient suivant leur promesse, elle reçut en son couvent de Popincourt notification d'un ordre du Roi qui la renvoyait au couvent de la Déserte à Lyon ; on ne lui laissait que

quarante-huit heures pour y obtempérer. Elle consigna au pied du reçu de cet ordre une ferme protestation contre l'atteinte ainsi portée au droit qu'avait son mari de la trouver bien où elle était; elle annonça qu'elle reviendrait bientôt ; mais elle se soumit. Briançon n'était point expulsé avec elle ; protégé sous main par M. Le Noir, il demeurait à l'attendre.

Dès son arrivée à Lyon, Louise appela son mari auprès d'elle. Elle demanda aussi la révocation de son ordre d'exil. Ceci lui fut accordé très vite, le 4 juillet, sous la condition, toutefois, qu'elle ne rentrerait pas à Paris sans une permission expresse du Roi. Mais M. de Cabris, apeuré, malade, alité, lui répondit négativement le 2 juillet : « Ne pourriez-vous pas venir dans mon château ? suggérait-il. Pour ce qui me concerne, certaines lettres me font trembler. Qu'il me serait doux, important et agréable d'avoir une conférence de vive voix avec vous ! Mesurez l'impatience avec laquelle j'attends votre réponse décisive. »

Tandis qu'elle délibérait sur le parti à prendre, le bailli de Mirabeau, stimulé, stylé, documenté à souhait par l'Ami des Hommes, et bien secondé par l'officieux M. de Clapiers, faisait circuler et signer en Provence un mémoire sévère, destiné au ministre Amelot, où il incriminait pas à pas la conduite de sa nièce depuis son mariage, et où il démontrait que les familles de Mirabeau et de Cabris étaient dans le cas de solliciter un ordre du Roi pour la confiner au couvent de la Déserte de Lyon, avec interdiction d'en sortir et d'y recevoir ni visite, ni correspondance, sans contrôle. La douairière de Cabris, toujours mue par le désir d'avoir une postérité mâle, avait d'abord rejeté ce mémoire. Mais elle écrivait maintenant : « Je le signerai, j'engagerai mon fils à le signer. »

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Les beaux-frères de Jean-Paul, MM. de Gourdon, de Gras et de Saint-Cézaire, n'en voulaient pas assumer l'initiative ; mais ils promettaient de signer après les autres. Des Clapiers sans nombre, — le marquis de Vauvenargues, frère du moraliste, en tête, — s'apprêtaient à suivre de bon pied leur cousin Mon-Bon, « le plus zélé de tous », au dire du bailli.

« C'est là, cher frère, exposait ce dernier à l'Ami des Hommes (il juillet), c'est là le meilleur parti à tirer de cette besogne-là ; car il serait difficile de faire interdire un homme qui, tout imbécile qu'il est, se réduisant à jouer au petit palet avec ses habitants, ne laisse pas de transiger avec eux et de faire des affaires assez avantageuses par la confiance qu'il a en un habile homme qui lui sert de conseil. Sa tête, très faible en elle-même, n'est pas jusqu'à extravaguer actuellement, et ce n'est qu'un homme vil par la tête et le cœur, mais sans rien qui ressorte assez pour le faire tomber sous la formalité prescrite à ce sujet ; et bien loin de guetter ses bons intervalles qui, dans le réel, sont nuls, il faudrait guetter ses mauvais qui, quoique éternels, ne le sont pas au point de répondre de travers à un juge. »

Mais ce 11 juillet, Louise abandonnait la Déserte où l'on se flattait de la reclure. Le 20, elle tombait à Grasse, et de là ricochait à Cabris, comme une pierre dans une mare. Il était temps : le faible Jean-Paul allait signer ; la lettre de cachet s'ensuivait fatalement. Au lieu de cela, ce furent des compliments et des embrassades de tous à la ville, et des feux de joie, des acclamations au village, en l'honneur de Madame la jeune, comme ses vassaux l'appelaient. Plus un ennemi en vue ; Jean-Paul donnait tout le premier l'exemple de serrer dans ses bras avec admiration et attendrissement cette redoutable déesse

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qui partout rassemblait les nuages sur son front, mais qui les dissipait tout aussi promptement d'un regard. Tout à fait raffermi par sa présence, il descendit de son château à Grasse le lendemain ; et sans égard aux prières, aux larmes, aux résistances de la douairière, il lui enleva sa fillette, Pauline, à qui cette reprise fit l'effet d'une délivrance.

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