‹ Louise de Mirabeau, marquise de Cabris, 1752-1807Chapitre 16 sur 40 · XIII. — AUX URSULINES DE SISTEROX · texte numérisé non relu

XIII. — AUX URSULINES DE SISTEROX

Quand elle n'entendit plus la clameur de ses partisans et que la vive allure de son escorte n'éveilla plus dans la campagne encore déserte que la curiosité de quelques paysans matineux, Mme de Cabris se vit soudain au plus bas de sa fortune ; son exaltation tomba. D'humiliation, de douleur, d'impuissance, elle se prit à pleurer et à sangloter, elle vomit des flots de bile à plusieurs reprises. Il lui fallut accepter les exhortations et les soins du lieutenant de maréchaussée qui l'enlevait. Ce galant homme n'était pas un inconnu pour elle ; il s'appelait du Veyrier. Quelque trois ans auparavant, en mai 1775, il avait conduit Mirabeau du château d'If à celui de Joux ; et l'on se souvient de la complaisance qu'il avait eue d'accorder à son prisonnier, sur sa parole, un répit de huit jours pour se rendre à Grasse. M. de la Tour lui avait ordonné d'avoir les plus grands égards aux noms de femme et de fille de Mme de Cabris ; du Veyrier ne manquait pas à sa consigne, et il suivait un penchant de sa bonne nature, en étendant des titres à la personne ces égards obligés. Elle parut lui en savoir gré. Au fait, son intérêt était de mettre en confiance le lieutenant pour

tirer de lui des éclaircissements sur son sort ; tout juste savait-elle où il la dirigeait.

Elle s'ouvrit donc à lui de ses craintes, de ses vœux, de ses espérances. En serait-elle quitte à moins de dix années de réclusion ? Elle tremblait que le parlement ne confirmât l'interdiction de son mari, et que si l'on ne laissait pas sa fille dans les mains de Victoire, sa femme de chambre, cette enfant ardente et impressionnable ne prît les affections maladives de son père, « dont elle avait tout le tempérament ». En se peignant de la sorte, en noirceur, toutes les faces de son avenir, Louise sentait peu à peu des forces lui renaître pour l'affronter, et pour abréger son épreuve par de nouveaux combats. Son imagination ne vaguait jamais longtemps dans cette incertitude qui grossit et qui multiplie les fantômes ; elle dissipait les uns, elle découvrait la faiblesse des autres, en les regardant fixement. Du Veyrier l'entendit bientôt parler sans embarras, comme de vétilles ou de mensonges qu'elle saurait confondre aisément, des atroces imputations propagées sur son compte par « MM. de Mirabeau » ; car elle refusait à ceux-ci les noms de père et d'oncle ; et du Veyrier s'attirait ses sarcasmes s'il les prononçait. N'était-il pas risible, observa-t-elle, que le marquis trouvât mauvais qu'elle eût un amant, lui qui entretenait dans sa maison « une femelle que lui avaient donnée MM. de Xivernois et de Maurepas ? » Le bailli à qui du Veyrier répéta ce propos fut enchanté d'en faire le compliment à Mme de Pailly ; il le rapporta tout cru à l'Ami des Hommes, en ajoutant : « Je trouvai le rôle qu'elle faisait jouer à ces deux messieurs assez plaisant. »

Et pourtant, fière encore du nom de Mirabeau, Mme de Cabris ne consentait pas à le livrer à la dérision des petites gens. Lorsqu'elle dut, un peu avant midi, traverser la

Durance au pied de la montagne de roches abruptes que le château de ses ancêtres couronne encore, elle se fit reconnaître du batelier à qui son père affermait le passage, et elle le chargea de compliments honnêtes pour M. le bailli. Puis, elle gravit le versant opposé pour aller demander au cabaret unique du village de Mirabeau, sur la terrasse plantée d'ormes au pied du château, un couvert et un gîte pour la nuit. Elle se sentait trop mal pour aller coucher à Manosque. Les gens de Mirabeau ne la revirent pas sans étonnement dans cet équipage. Six ans plus tôt, le village avait fêté sa bienvenue par les bruyantes réjouissances accoutumées. Elle fit maigre chère et nulle largesse dans ce pauvre lieu. C'était le mercredi des Cendres : il tombait bien. L'appétit lui manquait et sa bourse ne contenait que quatre louis.

Tout en se restaurant et en devisant, du Veyrier tira de sa poche l'ordre du roi pour le couvent des Ursulines de Sisteron et permit à Mme de Cabris de le lire. Aucune des défenses qu'elle redoutait le plus n'y était stipulée ; et ce qu'on ne défend pas étant autorisé, c'était comme si la liberté du parloir et des correspondances y avait été inscrite. D'après cela, en passant à Manosque dans la matinée du lendemain, elle fit emplette de trois rames de papier grand format. On en entendrait parler. Du Veyrier promit en outre à sa séduisante captive de recommander à l'auberge de Sisteron qu'on lui fit parvenir exactement les nouvelles de la ville et de la province.

L'escorte parvint à destination dans l'après-midi. Le couvent des Ursulines était situé au pied de la ville, en dehors des remparts dont il n'était séparé que par la largeur du grand chemin. Cette maison ne payait pas de mine. Sommairement décrite, ce n'était qu'un quadrilatère de bâtiments sans style et sans caractère, disposé

autour d'un petit cloître sur lequel prenaient jour, par un large corridor d'une seule venue, les chambres et appartements de l'unique étage. Une façade agréable donnait sur un grand enclos de jardin et de potager. Ni monastère ni ferme n'y attenaient. Une petite chapelle élevait humblement son toit au-dessus du tout. La communauté était peu nombreuse ; elle ne comptait guère, au grand complet, qu'une dizaine de religieuses et deux converses. Vouée à l'éducation des demoiselles du canton, elle se recrutait parmi ses élèves et dans leurs familles ; ainsi toute la contrée venait en visite aux parloirs.

Les plus fortes pensions qu'on payât dans ce couvent étaient d'environ trois cents livres. Mme de Cabris allait être astreinte à en payer une de deux mille quatre cents, — huit fois plus ! Il n'avait pas fallu moins que cette aubaine providentielle pour faire accepter sans murmures par la communauté et les familles la présence d'une détenue d'ordre du roi. Jamais les Ursulines n'avaient eu chez elles de pénitentes. Le seul reclus hors du commun dont ces pieuses dames gardassent peut-être souvenance était un amour de petit cochon trop librement élevé par elles, jadis, dans leur enclos. Il y avait fait une fin lamentable, en se noyant dans le bassin de la fontaine, aussi digne d'être pleuré que Vert-Vert, mais moins heureux dans son trépas, puisqu'il ne trouva pas un neveu de l'abbesse assez bien inspiré pour rappeler ses jeux, son espièglerie et sa voix, en quelques vers inoubliables. Le bailli de Mirabeau avait souvent prédit à son neveu Boniface, toujours en train de se vautrer dans les mares, qu'il y ferait une vie et une mort toutes semblables ; mais cette prophétie faisait-elle un éloge convenable du pauvre goret ?

La supérieure, Mme d'Astier, femme de qualité ,

vieille et débonnaire, avait pour neveu le grand-vicaire du diocèse, homme de devoir et d'autorité, et nullement poète, l'abbé de Laidet. Il était fortement prévenu par son évêque et par le bailli contre Mme de Cabris. C'était lui qui avait choisi sa prison, qu'il voulait facile à surveiller et sans ouverture sur l'extérieur ; et d'après ses ordres, l'infirmerie, qui répondait le mieux à ces conditions, avait été déménagée sans être même assainie, bien que plus de vingt « pulmoniques » y eussent décédé auparavant. Mme de Cabris ne fit pourtant point de difficultés à s'y installer. Son peu d'exigences en toutes choses, sa noble affabilité, sa soumission, eurent vite fondu les glaces autour d'elle. Mme d'Astier fut la première à la chérir. Louise lui causa pourtant un sérieux embarras en lui remettant, peu de jours après son arrivée, un gros paquet de lettres à expédier. Il y en avait pour le ministre, le lieutenant général de police et l'intendant de Provence, pour ses avocats et procureurs, et pour divers particuliers. La bonne abbesse ne savait qu'en faire. Son neveu lui avait interdit au nom de l'évêque de permettre aucune correspondance à la prisonnière. Mais Mme de Cabris soutenait que l'ordre du roi ne lui défendant pas d'écrire, elle en avait la liberté. Le bailli de Mirabeau, consulté, pria l'intendant. M. de la Tour, de saisir ces lettres et de les lui livrer. M. de la Tour voulut en référer au ministre. Soit. Et voilà le marquis de Mirabeau, informé à temps, qui tombe chez le premier commis de M. Amelot. M. Robinet lui certifia que son ministre ordonnerait d'arrêter toute espèce de lettres venant de sa fille ou pour elle : « C'est là tout le secret, écrivit le marquis au bailli, au sortir de cette entrevue ; ayez l'homme du roi, vous aurez toujours les ordres, il ne s'agira plus que de tenir la main à ce que l'on ne se re-

lâche plus sur l'exécution. » Mais allez tenir une main de beurre comme celle de M. de la Tour ! Celui-ci, pourtant, essaya de l'avoir ferme, pour une fois. Au demeurant. il n'y avait pas en Provence de magistrat plus circonspect que lui, ni de seigneur plus doux, plus poli et plus obligeant. Mais quand il lui fallut signifier « les ordres de la Cour )>, qui n'étaient que des ordres de M. Robinet, l'intendant qu'il était crut devoir prendre le ton souverain, de même qu'au-dessous de lui, l'exempt se haussait à prendre le ton prévôt, et le prévôt, le ton intendant. Il fit savoir à l'abbesse que Mme de Cabris, à l'avenir, ne pourrait plus écrire qu'à son mari sous le couvert de sa belle-mère, et qu'à son avocat, sous son couvert à lui, de la Tour ; et s'étant fait remettre le paquet des lettres en litige, il les envoya presque toutes à leur adresse.

Ce qu'elles contenaient, on s'en doute : c'étaient des exposés de l'affaire de Mme de Cabris, des récits de son enlèvement par la maréchaussée, des invocations à la justice réglée, aux lois et au roi. La prisonnière avaitelle sujet d'écrire autre chose ? Elle était contrainte, par surcroit, de ressasser ce thème jusqu'à la monotonie, jusqu'à la lassitude et au dégoût, jusqu'à la mort même, si elle ne préférait se résigner à une prison perpétuelle. Fertilité d'esprit, sensibilité du cœur, fierté du caractère, jamais ces dons innés en elle n'avaient encore rendu sa personne plus touchante et plus respectable. Jamais non plus les ressources de son ingéniosité et de son activité infatigable n'avaient été plus variées ; et jamais ses accents ne le furent moins. Aussi n'en retiendrons-nous presque rien, pour nous éviter à nous-même des redites fastidieuses.

Au lieutenant-général de police, M. Le Noir, Mme de Cabris s'adressait comme à un personnage qu'elle savait lui

être tout acquis, ainsi qu'à sa mère ; elle ne cherchait qu'à s'attirer de sa part un renouveau de sympathie par le tableau de ses dernières épreuves. Avec les ministres, «injustes de sang-froid » et inféodés au parti de son père, elle le prenait de haut; elle leur parlait, «non comme suppliante, mais comme citoyenne, » et elle dédaignait de les apitoyer. Elle écourtait pour eux l'exposé des injures souffertes : « Ce tableau ne vous toucherait point, Monsieur, disait-elle à Amelot. Je ne viens point dans l'intention de vous intéresser à mon sort, ni vous prier de le changer. Je ne suis ni éloquente ni pathétique, je suis innocente et courageuse, voilà mes seuls moyens. » Et sur un ton encore plus hautain, elle écrivait à M. de la Tour : « La calomnie qui m'attribue tous les vices, Monsieur, ne m'a point encore accusée de plier lâchement devant mes persécuteurs. En voyant ma signature, vous ne vous attendez donc pas à lire mon apologie, ni des plaintes, ni la demande d'aucune grâce. Je ne viens pas me plaindre que vous m'ayez jugée sans me connaître et que vous ayez osé avancer publiquement que jamais lettre de cachet ne fut mieux placée que celle qui m'exile. Je ne me plaindrai point non plus de la manière indécente dont j'ai été conduite ici. Je ne dirai point ce que je pense, mais seulement qu'une femme de mon nom qui n'est coupable d'aucun crime méritait plus d'égards. » Etc. Cela continuait pendant quelques pages de cette encre, en se délayant un peu. Mme de Cabris péchait aisément par prolixité : et comme le marquis de Yauvenargues le remarquait, « son imagination s'égarait quand elle écrivait un peu longuement. »

Tous ces plaidoyers devaient être annihilés par le silence des ministres, concerté avec le marquis de Mirabeau. Des secours n'en vinrent pas moins de divers côtés

à Mme de Cabris. De très humbles d'abord. Sa femme de chambre, « la fidèle Victoire », et « l'incorruptible » Bélissen, mis sur le pavé par le décret du parlement, arrivèrent à Sisteron le 11 mars au soir. Toute la journée suivante, ils rôdèrent autour du couvent pour attirer l'attention de leur maîtresse. Celle-ci les aperçut à la fin à travers les grilles d'un dortoir, et elle pria la supérieure de les introduire. En attendant que l'abbesse eût consulté son neveu, et celui-ci l'évêque, Victoire, revenue entre chien et loup sous les fenêtres de ce dortoir, y établit avec Mme de Cabris un va-et-vient de billets. Ce commerce fut surpris. L'abbé de Laidet voulait qu'on chassât « cette drôlesse » ; mais l'évêque jugea préférable d'éviter à MM. de Mirabeau « l'air de la tyrannie », et Victoire put partager la captivité de sa maîtresse. Bélissen s'en retourna à Cabris, pour y veiller sur Jean-Paul et sur Pauline.

Ce fut peu de temps après que le parlement, comme on le sait, autorisa Mme de Cabris à faire choix d'un conseil. L'avocat du roi à Sisteron, M. d'Eyraud, vint lui notifier cette autorisation. Une tante de ce magistrat était zélatrice et doyenne aux Ursulines. Pour lui, il jouissait d'une grande réputation d'honnêteté et de savoir ; il était pour ainsi dire né dans sa charge, qu'on se transmettait de père en fils, dans sa famille, depuis plus d'un siècle. Il avait environ trente ans et n'était pas marié, non par goût pour le célibat, mais par modestie et timidité ; il n'osait se croire digne d'aucune femme. Il semblait vraiment porter empreint dans son âme et peint sur sa figure son blason : un cœur d'argent sur fond d'azur semé d étoiles et dun croissant dor. Mme de Cabris lui proposa d'être ce conseil qu'on lui permettait de choisir. Il accepta et, tout de suite, elle lui fit couvrir de sa robe de magistrat ses correspondances

SOUS LETTRE DE CACHET 19o

défendues. L'abbé de Laidet, aux aguets, crut et annonça au bailli que M. d'Eyraud était amoureux fou de sa cliente. On disait qu'il perdrait la tête si elle ne le payait pas de retour ou si elle quittait Sisteron.

Mais un concours qui promettait bien davantage à Mme de Cabris, ce fut l'entrée en scène de la marquise de Limaye-Coriolis, sa cousine, femme de la meilleure noblesse de Provence, et très influente au parlement d'Aix où les Goriolis, ancêtres de son mari, s'étaient illustrés dans les hautes charges, où son beau-père avait été président à mortier, et où maints présidents, conseillers et survivanciers étaient encore ses proches parents. On se souvient qu'elle était mariée à un vieux fol, quinquagénaire, qui avait ruiné sa maison et favorisé les dissipations de Mirabeau, notamment en cautionnant pour lui une dette juive de 40.000 livres. Depuis lors, M. de Limaye, décrété de prise au corps à la requête de ses créanciers, vivait dans sa maison des champs, la Bastidedes-Jourdans, voisine du château de Mirabeau, entre sa femme et son fils unique. L'Ami des Hommes refusait non seulement d'acquitter ces 40.000 livres ainsi cautionnées, mais aussi d'en privilégier même la créance. Mme de Limaye se vengeait de lui, ainsi que du comte de Mirabeau pour qui on prétendait qu'elle avait eu des faiblesses, en prêtant main forte à Mme de Cabris.

Elle était belle et grande, spirituelle, hardie, infatigable, et encore jeune et couleur de rose. Le bailli de Mirabeau l'aimait bien. Il se plaisait à la taquiner comme une « nièce de la main gauche » ; et s'il l'appelait parfois « une folle » et « une virago », ce n'était que pour complaire à l'Ami des Hommes. Il ne méconnut pas l'importance du concours qu'elle apportait « à cette autre folle de Sisteron ». — « Celajera un peu plus de tabut », dit-il. On

la voyait sans cesse, à cheval, habillée et bottée en homme, braver les intempéries et l'insécurité des grands chemins, où des bandes de brigands attaquaient journellement à main armée. Elle vint voir Mme de Cabris dans les premières semaines de sa captivité. Elle avait un air si jeune et si hardi sous son costume de cavalier que la sœur tourière lui refusa l'entrée. La supérieure lui opposa les défenses formelles de l'intendant, et la renvoya à son neveu le grand-vicaire, qui la renvoya à l'évêque. Mme de Limaye représenta vivement à celui-ci l'indignité de ce refus de la porte, et pria, menaça, éclata contre les lettres de cachet, tant qu'à la fin le prélat lui fit malicieusement, et sans nommer personne, l'histoire de certain dissipé dont une lettre de cachet décernée à temps aurait empêché la ruine absolue. Elle reconnut son mari et se retira, mais en se promettant de revenir bientôt, et après avoir établi avec son infortunée cousine, sous le couvert de M, d'Eyraud, une correspondance sûre et suivie.

« Vous daignerez diriger mes défenses, lui écrivait Mme de Cabris le 4 avril 1778. Je n'ai pas jeu un instant de repos depuis que j'ai appris tout ce qu'ont osé mes ennemis pour me perdre, et les calomnies atroces qui ont obtenu ma détention, prévenu le parlement et peut-être élevé un cri général de révolte et d'indignation contre moi, tandis que celui de la pitié et de l'estime m'était dû... Il me sera aisé de prouver au public que je n'ai point ruiné mon mari, que je n'ai capté ni son héritage dont il n'est point le maître, ni une confiance aveugle de sa part, comme l'ont osé avancer les ennemis de ma réputation et de mon repos. Mais comment discuter leurs dernières accusations ? il faudrait avoir leur âme... S'il était beaucoup d'êtres aussi

honnêtes et aussi justes que vous, ma cousine, je me verrais dispensée d'entreprendre une apologie publique. Vous répugnez à ajouter foi au crime quand il n'est pas prouvé. Vous eûtes le courage de demander la preuve des atrocités dont on m'accusait : cette question est aussi propre à dévoiler la beauté de votre âme que la réponse de mon accusateur l'est à prouver la noirceur de la sienne. Les preuves sont brûlées, dit-on. Eh ! ma chère cousine, cette réponse si claire, si décisive pour vous, entrainera-t-elle tous les honnêtes gens ? faibles, ils admireront encore la générosité de mes ennemis, où vous ne vous étonnez que de leur maladresse et de leur atrocité... Je ne mériterais pas votre estime si j'étais insensible à l'opinion publique... Vous deviez être plus prévenue que personne contre ma cause. Les Mirabeau se sont montrés à vous d'un côté qui ne pouvait m'être favorable. Mes ennemis ont cherché à vous persuader que les sacrifices que j'ai faits à mon frère et la tendre amitié qui me compromit dans ses affaires d'une manière si cruelle prouvaient assez que nos caractères sympathisaient ; ils voulaient ainsi faire retomber sur moi le mépris qu'il a mérité de votre part et me rendre victime du juste ressentiment que vous conservez pour ses indignes procédés. En effet, ma chère cousine, si j'avais pu avoir encore pour mon frère les mêmes sentiments après ses dernières sottises ; si j'avais pu avoir la faiblesse de m'intéresser pour lui, même antérieurement à cette triste époque, connaissant ses procédés envers M. de Limaye (que j'ai entièrement ignorés jusqu'à mon dernier séjour à Aix) ; si je n'avais pas eu à produire les preuves les plus complètes de l'abandon où je l'ai laissé depuis l'instant où il échappa de la retraite où je l'avais nvoyé en Provence, pour passer en Hollande : si enfin

notre rupture n'avait pas été à cette époque aussi connue et authentique, je n'aurais pas mérité votre intérêt, et vous auriez pu me supposer les mêmes défauts qu'à mon frère ; mais vous êtes trop juste pour faire un crime à une sœur de ses efforts pour sauver un frère à qui le public ne reprochait alors que de l'étourderie et aucuns traits déshonorants, surtout quand cette même sœur se déclare son ennemie la plus sévère dès qu'il s'est couvert d'opprobre. Mais, ma cousine, mes ennemis ne vous rendaient pas justice quand ils projetaient de m'enlever votre intérêt, ou bien ils ignoraient que la vérité porte avec elle un caractère que la vertu et la droiture reconnaîtront toujours... Quand j'ai subi cet ordre, attendu depuis si longtemps, ai-je montré la timidité du vice ? me suis-je humiliée jusqu'à la plainte ou la prière ? J'ai cru mon exil honorable dans la position où il me trouvait. Cette idée m'a consolée... Inquiète sur le sort de mon mari qu'on va rendre plus fol qu'on ne le supposa jamais, à force de persécutions ; alarmée avec raison sur l'existence physique et morale de ma Pauline dont la gouvernante actuelle est familiarisée avec les plus grands crimes ; déchirée et calomniée comme je le suis, auss1 malade de corps que d'esprit et condamnée à mener une vie languissante, que deviendrais- je sans ce consentement intérieur qui me soutient et qui cause cette sérénité qui étonne les personnes dont je suis entourée ? Qui mieux que vous, ma chère cousine, peut sentir combien je suis malheureuse, vous, épouse si vigilante et si tendre mère ; mais qui, mieux que vous aussi, peut connaître jusqu'où va la force de l'innocence !... »

Tout l'embarras de Mme de Cabris, disait-elle pour terminer, était de trouver une plume capable de présenter au public, d'une manière intéressante, le détail de

sa cause. Elle songeait à Servan, l'ancien avocatgénéral au parlement de Grenoble, auteur de Discours célèbres, dont Voltaire. Rousseau et les encyclopédistes avaient loué la science approfondie du droit, la dialectique et les principes d'humanité dignes de Beccaria. Servan relevait ces avantages par l'attrait d'un style oratoire et d'une sensibilité charmante. Il était encore célibataire, et dans toute la force de l'âge et des talents. Mme de Limaye le connaissait. « Je pourrais, disait Mme de Cabris, lui présenter une cause qui est en même temps celle de la nature, des lois, des mœurs, de l'ordre, et la mienne. Quel triomphe pour ce génie qui étonne et séduit en même temps ! Quelle gloire pour moi de fournir une cause digne d'être traitée par lui ! C'est avec ce secours que je me croirais assurée du triomphe. Mme Dufort courait de Paris à Montauban pour chercher l'auteur des Odes sacrées. M. de Pompignan, qu'elle ne connaissait pas ; elle le trouva et lui offrit sa main et une fortune immense qui ne l'ont point rendu heureux. J'irais avec bien plus de raison chercher aussi l'auteur des Discours, si j'étais libre... »

Mais, pour les mêmes raisons que Pascalis, Portalis et Siméon se taisaient maintenant, Servan, tout intéressé qu'il fût par l'infortune de Mme de Cabris, refusa d'élever la voix en sa faveur. Il lui conseilla d'essayer plutôt de fléchir son père, d'amadouer son oncle, par l'entremise de négociateurs bénévoles qu'elle n'aurait pas de peine à trouver. Suivant lui, depuis que le parlement d'Aix avait confirmé l'interdiction de son mari, Mme de Cabris n'avait plus de procès ; sa lettre de cachet était son unique entrave : et il n'appartenait pas à des avocats sérieux, il ne pouvait convenir qu'à des libellistes, d'incriminer directement un acte du pouvoir souverain. Enfin, s'il

devenait jamais nécessaire d'en appeler à l'opinion, ce ne devait être qu'après avoir porté sans bruit aux pieds du roi lui-même plaintes et justifications. Mme de Limaye s'offrit aussitôt à commencer les négociations auprès du bailli, assurée qu'elle était de l'appui imposant du procureur général M. de Castillon et de la neutralité bienveillante de l'intendant et premier président M. delà Tour. Mais Mme de Cabris crut préférable de préparer la paix et la guerre en même temps ; et laissant Mme de Limaye agir à sa guise, elle rédigea elle-même un mémoire destiné au grand public, au public de Versailles et de Paris. La précaution était bien avisée. Les pourparlers traînèrent en longueur ; et pendant ce temps, la situation de Mme de Cabris ne cessa pas de s'aggraver.

Son père et son oncle étaient d'accord pour la vouer à une clôture perpétuelle et pour n'entendre plus parler d'elle. Ils ne différaient d'avis que sur le choix de cette clôture. Le bailli voulait voir sa nièce loin de lui, pour être déchargé de sa surveillance, et internée dans un couvent isolé et sévère, « de façon, expliquait-il, qu'on ignore le lieu de son exil et qu'elle n'ait ni plume ni encre, en recommandant bien de réprimer ses emportements, et cela par les moyens de nerf de bœuf, si besoin est... » Il proposait de l'enfermer à Notre-Dame de Montbéreil, près de Guingamp, où deux mères fouetteuses étaient préposées à la correction des détenues récalcitrantes. Mais le marquis se refusait à toute translation ; il exhortait son frère à s'endurcir « contre cet axiome des pays de tolérance et de faiblesse : Cela ne peut toujours durer, — car c'est précisément toujours qu'ii faut que cela dure. »

Du côté de Grasse, Mme de Cabris n'avait rien à espérer, ni d'un retour à la raison de son mari, ni d'un retour de sa

belle-mère à ses premiers scrupules. Le bailli ne laissait pas la douairière s'endormir. < Malheureusement, écrivait-il le 9 juin au marquis. Mme de Cabris mère est réellement dévote, et je la vois prête à ménager un coquin qui a aidé Rongelime à ruiner son mari et à le tyranniser. C'est bien le diable que la dévotion mal entendue. Je vais lui faire un sermon à rebrousse-poil sur cela, où je citerai saint François de Sales, parce que, quoique mort il y a longtemps, il aura plus raison que moi qui suis encore en vie ; et comme tu sais, il n'est pas d'avis de ménager les coquins. » Ce sermon réussit à souhait. Le « coquin i dont le bailli voulait que la douairière se débarrassât était le frère de lait de M. de Cabris. Bélissen. témoin gênant des brutalités dont le pauvre fou était la victime de la part de ses gardiens, deux paysans armés de bâtons et qui s'en servaient. Bélissen fut décrété de prise au corps sous prétexte de soustraction d'effets : et la vieille mère de Bélissen, pour avoir traité la douairière de « marâtre », fut impliquée dans la même procédure.

A Aix, l'affaire de Mme de Cabris était oubliée. Cette ville de chicaneurs, qui ne subsistait que de procès, s'échauffait maintenant pour celui de Beaumarchais contre le comte de la Blache. On avait revu à cette occasion, mais prolongés et portés au délire par l'adresse de Beaumarchais, les rassemblements, les tumultes et les harangues en plein air que l'enlèvement de Mme de Cabris avait suscités. Mais Mme de Cabris n'avait pas su vaincre ; et son mari avait prêté à rire. La foule n'aime bien que les victorieux, et que ceux qui mettent les rieurs de leur côté. Mais, au fond, qu'importait le suffrage des gens de Provence ? C'était à Paris qu'il s'agissait de captiver l'attention. Or, ici, tout ce qui touchait à l'Ami des Hommes gardait son attrait spécifique. Le scandale s'attachait

partout à ses pas comme un brûlot à une galère. Non seulement la Cour détestait dans le marquis de Mirabeau un perturbateur du régime ; mais parlementaires, financiers, philosophes, avocats, libellistes et tout le public le criblaient de leurs flèches, dans le désir d'atteindre, en le perçant d'outre en outre, les ministres ses amis, et de déconsidérer en même temps que lui tout un système gothique d'oppression gouvernementale et domestique. On le guettait : on l'attendait à quelque tournant où il finirait bien, pensait-on, par succomber à l'attaque de sa femme et de ses enfants coalisés. Si Mme de Cabris portait sa cause devant une opinion ainsi préparée, inévitablement les prisons de sa mère et de son frère ne s'ouvriraient-elles pas en même temps que la sienne ? On verrait alors une belle curée.

A la lin de l'année, Mme de Cabris avait pris irrévocablement son parti. Ce serait la guerre. Le fils unique de Mirabeau était mort inopinément au mois d'octobre. Cette mort avait fauché l'orgueil vraiment dynastique de l'Ami des Hommes qui, peu de temps après, avait fait engager le prisonnier de Vincennes à lui demander sa grâce. Le plan du marquis était de rapatrier tôt ou tard Mirabeau avec sa femme, afin d'en « tirer de la race », et de l'employer en attendant, et sans le sortir du donjon, à négocier avec la marquise de Mirabeau l'abandon de tout procès ainsi qu'une transaction durable. Du succès de cette négociation dépendrait l'élargissement de Mirabeau. 11 était à prévoir que si cette négociation aboutissait, la marquise de Mirabeau serait amenée fatalement à se brouiller avec Mme de Cabris et à l'abandonner à ses propres forces. Mirabeau accepta le marché, et il trouva d'abord sa mère disposée aux accommodements. La combinaison machiavélique de l'Ami des

Hommes allait-elle réussir ? En même temps, ce dernier obtenait la révocation de l'ordonnance du parlement d'Aix qui avait autorisé Mme de Cabris à se choisir un conseil et à le recevoir librement. Pour décider le ministre à cette révocation, il avait suffi de lui représenter le zèle de M. d'Eyraud pour sa cliente comme une forfaiture, et la reconnaissance de Mme de Cabris envers ce magistrat comme une prostitution. Pour qui connaissait bien M. d'Eyraud, on ne pouvait le calomnier plus incroyablement. Il était vrai que ce bon jeune homme avait remis à Mme de Cabris son cœur en dépôt, mais c'était pour qu'elle en fit un placement honnête. Il désirait qu'elle et Mme de Limaye s'occupassent de le marier. Mme de Cabris avait écrit à ce propos à sa cousine (15 juin 1778) : « M. d'Eyraud me charge de vous exprimer sa reconnaissance ; il ne peut pas croire, dit-il, qu'il puisse jamais tenir une femme de votre main, il se méfie trop de son sort. Au reste, il me prie de vous assurer qu'il portera dans le lien conjugal un cœur tout neuf grâce au séminaire, et il assure qu'il aimera tendrement sa femme. Il craint qu'elle ne soit jolie, parce qu'il se sent quelque penchant à la jalousie. Pour moi, je crois qu'une femme quelconque, pourvu qu'elle soit raisonnable, sera très heureuse avec lui. » Depuis lors, ce projet d'union avait été abandonné. ains; qu'un autre, puis un troisième. M. d'Eyraud allait-il finir par se marier tout seul ? Mme de Cabris réussit à lui faire épouser une demoiselle dont le frère était gendre du comte de Gruel.

Ce fut M. de la Tour, en sa qualité d'intendant, qui fit signifier à Mme de Cabris l'ordre de ne plus voir M. d'Eyraud. Elle haussa les épaules. M. de la Tour lui adressait, simultanément, le conseil officieux a de se rapprocher de sa digne famille qui seule pouvait apporter quelque adou-

cissement à ses peines ». L'ordre et le conseil la touchaient trop tard. « Veulent-ils m'enlever la liberté de mes correspondances, la liberté de suivre mes affaires ? écrivitelle aussitôt à Mme de Limaye (29 décembre 1778). Ou ils me croient bien indolente, ou ils doivent bien penser que, depuis dix mois, j 'ai fait pour mes intérêts tout ce qui pouvait être nécessaire. Ils se vantent d'avoir mille mouches à leurs ordres, qui observent leur victime et leur rendent compte de tout ; si leurs mouches ne sont point aveugles, si elles sont fidèles, ils doivent savoir qu'il est un point de la terre où l'on s'occupe vivement de mes affaires, que c'est de ce point dont tout part, et que celui que j'occupe n'est pas le plus intéressant pour moi. »

Ce point dont tout partait, on le devine, c'était la Cour, c'était Versailles, où les puissants Noailles, apparentés à la marquise de Mirabeau, conspiraient pour le triomphe de celle-ci et de sa fille. Ils allaient se charger de faire parvenir à la reine, aux princes et princesses et aux ministres les plaintes de l'une et le mémoire de l'autre, appuyés de leur protestation personnelle. Pour plus de sûreté, M. de Briancon était venu à Sisteron prendre des mains de Mme de Cabris le manuscrit de son mémoire avec un paquet de pièces justificatives en original, et il avait porté le tout à Paris, où une dizaine d'avocats et de juristes des plus notables en avaient fait ensemble l'examen. Ils avaient conclu, par une consultation en forme, que si les faits allégués par Mme de Cabris étaient aussi vrais qu'ils paraissaient vraisemblables, les ministres ne pouvaient refuser de lui accorder le tribunal de commissaires qu'elle demandait, et que s'ils ne l'accordaient point, elle serait justifiée à porter sa cause à la fois devant l'opinion et devant la justice réglée, en entamant une double procédure contre la douairière de Cabris, à Grasse,

et contre le bailli de Mirabeau, à Sisteron. Rompant de son côté les pourparlers avec son fils, la marquise de Mirabeau rengageait concurremment, devant le parlement de Paris, une action suprême contre l'Ami des Hommes.

Page 1