XIV. — UN MÉMOIRE A CONSULTER
Ses mines étant ainsi posées. Mme de Cabris y mit le feu. « Il n'est point de malheur que je n'eusse préféré à celui de poursuivre un oncle comme calomniateur », annonçait-elle le 8 mars 1779 à Mme de Limaye. Ce même jour, son père se procurait un exemplaire de son mémoire imprimé qui, dès le lendemain, courait les rues à Paris et les antichambres à Versailles. Le marquis tomba de son haut en le parcourant. Ce « chien de Mémoire » sortait des presses de S. A. S. M^r le prince de Conti ! et les signatures d'avocats qui l'accompagnaient lui donnaient un crédit immense : c'étaient, sans contredit, les meilleures et les plus honorées du Palais. La plus marquante, et qui s'affichait en tête, était celle de Me de la Croix, qui avait comme philosophe, moraliste et publiciste un renom égal à celui de Servan, et que l'Ami des Hommes s'était flatté jusque-là de compter au nombre de ses disciples et admirateurs ! Vite, le marquis demanda secours à son remède ordinaire dans les grands maux, à l'autorité. Il supplia MM. de Maurepas, de Miromesnil et Amelot d'envoyer à M. Le Xoir un ordre d'arrêter et de saisir partout où on le trouverait ce vilain Mémoire à consulter, qu'il appelait a un libelle ». Un libelle sous lettre de cachet ! autant vouloir lier le vent. Les ministres refusèrent d'abord ; mais ils furent obsédés par leurs
femmes et amies jusqu'à leur chevet; et le garde des sceaux signa l'ordre. On saisit tout juste six cents exemplaires. Le lendemain, on n'en distribua pas moins le Mémoire à toutes les portes, et le surlendemain, dans tous les cafés. Il se vendait ouvertement au Palais- Royal. Quinze mille exemplaires circulaient de la sorte, rien qu'à Paris.
Le succès en était général, inouï. De l'aveu du marquis de Mirabeau, vogue pareille ne s'était pas vue depuis l'invention des pantins et des ramponneaux. « Et, gémissait-il, pas une pauvre nouvelle, pas une sottise de terre ou de mer ne veut éclore pour détourner la chasse de moi, qu'on peint comme le Néron du siècle. Les femmes me veulent traiter comme Orphée et les avocats comme Romulus. C'est, dit-on, un acharnement qui ne garde mesure aucune. » Des grandes dames disaient qu'elles achèteraient fort cher l'honneur d'appartenir à Mme de Cabris, pour avoir celui de se mêler de ses affaires. La maison royale elle-même s'y intéressait. Les amis, les proches, les enfants du marquis, et Mme de Pailly ellemême, gênés, assaillis, ébranlés, le conjuraient de répondre. « Il faut avoir bon dos pour y tenir, confiait-il au bailli. Une réponse n'est bonne qu'à attirer une riposte plus insolente et plus impérieuse. C'est ce que veut le public. » Et puis, se défendre ! Comment, où, de quoi ? Le marquis se trouvait atteint sans avoir été attaqué nommément nulle part. Mme de Cabris était bien trop prudente pour prendre à partie son père sur les lieux où elle le savait tout-puissant. C'était son oncle seul dont elle dénonçait les persécutions ; mais le bailli était loin ; et pour l'empêcher d'intervenir, elle avait pris la précaution de ne pas répandre son Mémoire en Provence ; ni Pascalis, ni Portalis ne l'avaient reçu ; et Mme de Limaye n'en
avait que des bonnes feuilles qu'il lui était instamment recommandé de garder pour elle. Le bailli dut faire mine de se fâcher pour en obtenir un exemplaire qui ne lui parvint qu'avec deux ou trois semaines de retard. L'Ami des Hommes, qui lui avait attiré cette diatribe, aurait voulu lui offrir l'antidote avec le poison. 11 lui conseilla de se plaindre de la diffamation à son bon ami M. de Castillon, qui, sans doute, amènerait le parlement d'Aix à flétrir l'ouvrage et à en punir l'auteur. Lui-même, prêtant l'oreille aux conseils d'un sien ami, le marquis de Mirabeau allait s'aviser d'une autre manœuvre.
Cet ami était l'avocat et jurisconsulte Loizerolles, fils du peintre Aved de Loizerolles. Une circonstance qui ne renforçait pas peu les sympathies de ce robin pour l'Ami des Hommes, c'était qu'il tenait, lui aussi, sa femme en maison de discipline, sous lettre de cachet. Sophie de Monnier s'était rencontrée et liée avec Mme de Loizerolles dans cette maison où elle avait été conduite à son arrivée de Hollande, et où l'on enfermait des filles publiques et des folles. Enfin, comme les sommités du barreau parisien, comme la plupart des parlementaires et, notamment, comme les avocats signataires du Mémoire de Mrne de Cabris, Loizerolles était janséniste. Il proposait donc au marquis de Mirabeau de lui ménager une conférence avec ces derniers. Telles étaient, lui assurait-il, les vertus privées de ces maîtres, la gloire et l'honneur de leur ordre, que si le marquis leur prouvait, par la production de son dossier secret, l'indignité de sa fille, ils n'hésiteraient pas un moment à retourner contre elle l'ardeur qu'ils venaient de mettre à la défendre. Pareille revirade de leur part, quel coup de théâtre ! Le marquis en eut par avance une bouffée d'ivresse.
Mais il était nécessaire de donner un protocole à cette
conférence, et il incombait au marquis de le rédiger. Oh, la plume à la main, il n'était en peine de rien. Il prit son sujet de haut, de trop haut. Au lieu de se présenter en particulier affligé par l'inconduite et la rébellion des siens, il s'érigea en champion de l'autorité paternelle et de Tordre social sapés dans leurs bases par une canaille effrénée et puissante. Il se perdit de vue luimême. Mais à la faveur de cette envolée dans les nuages supérieurs, il en fit jaillir un éclair ; et à cette lueur, il fit voir ce dont, après lui, nul n'a plus aperçu ni mesuré l'importance, ni un voyant comme Michelet, ni un clairvoyant comme Taine : à savoir, le rôle primordial du barreau français dans la subversion de l'ancien régime et dans la constitution du nouveau, grâce au privilège que les avocats, seuls dans le royaume, avaient de tout dire et de tout imprimer impunément, sans subir aucune censure préalable.
Un lit de justice finissait toujours par avoir raison de l'opposition des parlements, et le public ne les soutenait pas longtemps, parce que, le plus souvent, ces compagnies ne défendaient que leurs prérogatives et bénéfices particuliers ; d'autre part, les philosophes leur reprochaient de sortir de leur rôle purement judiciaire pour essayer de dérober à la nation et au souverain le pouvoir politique. Quant à ces philosophes eux-mêmes, la plupart vivaient en courtisans et en parasites des privilégiés : et la vogue de leurs écrits ne s'étendait pas au delà d'une société assez restreinte de nobles oisifs, de bourgeois ambitieux et de déclassés, — mécontents, roués, sceptiques ou songe-creux. Les romanciers et les poètes fondaient leurs Salentes dans des espaces imaginaires, avec des êtres de fiction ; et bien peu, dans leur clientèle, discernaient l'anarchie morale, le parti pris de
dissolution et le défaut de sens pratique cachés dans leurs fables libertines ou larmoyantes. Au théâtre, Beaumarchais fut une exception, qui ne parut que plus tard, fort tard, en 1784. Les gazetiers et les libellistes étaient connus à peu près tous pour des hommes vendus ou à vendre, stipendiés le plus souvent par le régime qu'ils trahissaient ; et d'ailleurs, ces entrepreneurs de diffamation, accusateurs sans vertus, idéologues sans principes, espions sans patrie, se recrutaient dans le rebut des gens de lettres, de la magistrature, du barreau, de la noblesse. Mais les avocats !...
Seule voix quotidienne de la nation ; vrais annalistes d'un temps où l'on plaidait toutes choses et toutes gens ; républicains de constitution et d'esprit ; grands patriotes ; ennemis-nés des castes qu'ils contribuaient à confondre et à affaiblir, en les servant ou en les attaquant toutes et tour à tour, indifféremment ; jurisconsultes en lutte perpétuelle contre l'arbitraire, habiles à dire le droit, à le dégager de la complexité et de la contradiction des textes, à lui donner ses formules définitives ; praticiens en contact permanent avec les réalités, et vulgarisateurs émérites de leur science toute positive ; tantôt caressant, tantôt rompant les oreilles de la foule, aussi bien que celles de l'aristocratie et des dirigeants ; romanesques, comme Loyseau de Mauléon, ou spirituels, amers et cassants, comme Linguet, ou pathétiques, nobles et fins, comme Gerbier, ou fermes logiciens, comme Doulcet et Target, ou philosophes et moralistes sensibles, comme Servan, ou tribunitiens, comme Pascalis ; bons écrivains pour la plupart, bons diseurs, bons comédiens même ; sans rivaux pour mettre en scène un milieu et fixer un temps, pour dérouler une intrigue et animer des portraits, pour peindre les caractères et les
mœurs, — eux seuls, les avocats, on le voit, rassemblaient en eux les traits distinetifs et les supériorités essentielles des types les plus marquants de leur époque, à la fois législateurs, sociologues et apôtres, orateurs, littérateurs et dramaturges. Leur force, leurs ressources, leur discipline même, ils ne les devaient qu'à eux seuls, c'est-à-dire à leurs talents, à leur savoir, à leur probité et à leur cohésion. Ni clandestinité ni vénalité ne taraient l'exercice de leur profession. Ainsi, sous la seule garantie de leur bonne foi et de leur bon sens, ils jouissaient d'une pleine liberté, liberté de la parole, liberté de la presse... Ils commençaient toutefois à en abuser assez hardiment, ainsi que le marquis de Mirabeau en faisait la remarque. Il signalait les dangers d'une telle licence pour la société, pour l'Etat, pour le prince, et pour l'existence du barreau lui-même, dès les premiers mots de son protocole, écrit en forme de lettre à Me Loizerolles :
« Les sages et les étrangers, disait-il, demandent dans quel pays de l'Europe ou de la terre civilisée on souffre qu'un ordre, respectable dans son essence et par conséquent préposé dans sa partie à réclamer et maintenir l'ordre public, devienne la sauvegarde de la licence et le patron privilégié des libelles et diffamations. Une censure exacte et quelquefois sévère disputera jusqu'aux moindres phrases d'un écrivain dont l'objet n'embrasse que les généralités ; l'impression et la publicité seront astreintes à des formalités de tous genres ; et d'autre part, il suffira du nom d'un avocat au bas d'un mémoire qu'il signe, non comme auteur, mais seulement comme consulté, pour autoriser la publicité des libelles les plus audacieux, sans respect de l'âge ni du rang, ni de la personne, ni des réputations. L'avocat en est quitte pour dire : Si les
choses sont ainsi, Von peut se pourvoir ; et le mémoire va réjouir un peuple oisif et dédaigneux, calomnier et cicatricier les personnes les plus respectables. L'honneur est forcé de se taire ou d'entrer en lice avec le dernier des hommes, et les réputations les plus méritées sont un bien ravi sans pudeur à la société. Ainsi, depuis les réclamations de Bicêtre jusqu'aux révoltes de collèges, la folie et la fougue trouveront des patrons et des trompettes dans l'ordre des avocats ; et les étourdis qui le compromettent de la sorte appelleront cela venir au secours de l'opprimé... »
y on erat his locus. Après cet exorde plus que mal fait pour se concilier l'esprit des hommes sévères dont il voulait gagner le suffrage, hommes entrés dans la vieillesse, touchant au terme de la plus honorable carrière, et que. du haut de ses sommets, il feignait de prendre pour des étourdis, le marquis de Mirabeau, en y regardant de plus près, affectait encore d'ignorer leurs titres à son estime et de s'en rapporter aux dires de leur confrère Loizerolles. Il descendait ensuite à l'examen de son affaire, à la discussion du Mémoire à consulter de sa fille, sans rien perdre du ton impérieux, du front orageux et de l'air distant d'un prophète retour de son Sinaï. Il faut l'entendre :
« Vous me dites que les quatre hommes qui ont signé la consultation de ce dernier Mémoire sont gens connus et jouissant d'une réputation entière... Je vous avoue que cet article m'a touché. J'ai dit qu'en ce cas ils avaient une conscience, et étant d'un âge avancé, ils devaient avoir comme moi la pensée que le temps s'approche où l'on aura à rendre compte à Dieu et à soimême du tort que l'on a voulu faire à son prochain..., qu'ils avaient attaqué plus que la vie de mon frère et
que c'était de son sang que j'étais en droit de leur demander raison. »
Suivait un exposé délibérément contrefait de la conduite de sa fille, ainsi que de la sienne propre envers elle. Il y niait sans ambages d'avoir trempé en rien, à aucun moment, dans la répression des fautes, délits ou crimes qu'il lui imputait ! Il « n'avouait ni ne déniait » certaine lettre dont Mme de Cabris publiait le texte et qu'il avait écrite à sa femme dans le temps, pour lui annoncer que le bailli s'engageait à parfaire la dot de sa nièce jusqu'à concurrence de 30.000 livres ; mais la supposant authentique, il l'expliquait comme « une tournure » que, sans doute, il avait jugé expédient de prendre pour « ménager la tête difficile » de la marquise de Mirabeau. Il détournait de leur sens, pour en noircir Mme de Cabris, des lettres dont elle pouvait ou se faire honneur ou tirer sans peine sa justification éclatante. Et tout le reste à l'avenant ! Plaideur mal avisé, il ne faisait voir sa cause qu'en beau ; il se préparait d'humiliants démentis ; enfin, il terminait son énoncé, dans la note aiguë et cassante de son début, par des remontrances à MM. les avocats pris en corps :
« Le travail que je viens de faire ici me retrace en caractères de sang toutes les indignités que j'ai éprouvées de cet odieux abus de signatures inconsidérées des avocats... Ils penseront peut-être que le véritable emploi de la considération acquise dans leur corps serait de se servir de cette occasion même pour faire un règlement qui empêche désormais d'honnêtes gens de tomber dans le piège dont leur expérience ne les a pas garantis. Je pourrais goûter quelques joies si mes malheurs inouïs étaient l'époque et la cause du rétablissement de l'ordre dans un corps qui pourrait être d'une si grande utilité
pour l'ordre social. Que ces messieurs ne s'y trompent pas, tôt ou tard on les y forcera, et mon exemple sera souvent cité. Le règlement ne serait pas difficile, il ne s'agirait que de faire revivre les sages lois faites à ce sujet. »
Par trois fois, Me Piet-Duplessis, le premier et le plus marquant des avocats de Mme de Cabris, refusa en leur nom l'entrevue demandée. C'était un vieillard : mais une conscience intraitable et une âme aguerrie. Il venait à peine de quitter le groupe des défenseurs de Mme de Saint- Vincens, où, pendant longtemps, il avait défié le crédit, les ruses et les menaces de mort du maréchal de Richelieu. Enfin, Robert de Saint-Vincent, autre fameux janséniste et conseiller au parlement de Paris, s'étant entremis, Piet-Duplessis consentit par égard pour lui à s'aboucher avec le marquis de Mirabeau. La rencontre eut lieu chez Saint-Vincent. Le marquis y parut étayé de Me de Loizerolles. Piet-Duplessis vint seul, assez fort de sa connaissance des faits de la cause et de l'innocence de sa cliente, qu'il tenait pour une martyre. Rien ne pouvait plus ébranler sa conviction, ni affaiblir son indignation contre la barbarie savante de l'Ami des Hommes. Tour à tour hargneux et emporté, il rejeta comme apocryphes, incertaines ou d'une écriture inconnue la plupart des pièces qu'on lui opposait ; il démentit avec aigreur ou confondit avec mépris les imputations vagues, les sousentendus perfides, les raisonnements tendancieux : si bien que le marquis n'osa lui découvrir sa pièce capitale, la fameuse lettre de Mirabeau se targuant de relations criminelles avec sa sœur. Pour terminer, après avoir juré de défendre Mme de Cabris contre toute la terre, Piet- Duplessis invectiva le marquis et le bailli de Mirabeau, ajoutant qu'on verrait « par qui finiraient les entraves » !
Jusqu'à ce dernier mot, le marquis avait affecté l'air
narquois, l'indifférence amusée, ou un silence froid et hautain ; il avait laissé à M. de Saint-Vincent et à Loizerolles le soin de rappeler « ce vieillaque » au respect de sa personne. Mais à ce dernier coup de boutoir, il lui échappa de dire avec douleur que, «jusqu'à soixante ans, il avait passé pour un honnête homme dans la force du mot. )> — « Vous ne vous flattez pas sans doute qu'il en soit de même aujourd'hui ! » repartit Piet-Duplessis en se retirant, de plus en plus « rechin » et furieux, et en refusant de garder le secret sur ce pénible entretien. Il en rédigea effectivement un récit pour être transmis à Mme de Cabris, et il ne renonça à le faire imprimer sur l'heure qu'afm de ne pas compromettre Robert de Saint-Vincent. De son côté, Mme de Cabris fit tenir à M. de la Tour, par Mme de Limaye, une sommation d'avoir à conclure la paix : « Je ne vous cache pas, ma chère cousine, disait-elle (22 mars 1779), que M. du Plessis a fait un second mémoire qui discute mon affaire en droit ; il est appuyé de nouvelles signatures aussi imposantes que les premières. Un mot de ma part le fera répandre comme le premier. Il compromet également mes ennemis publics et cachés. Je vous donne ma parole ici qu'il ne paraîtra qu'en désespoir de cause et quand M. de la Tour, en son nom et celui de ma famille, vous aura annoncé pour moi un état de guerre continuel. Voilà, ma chère cousine, ce que vous pouvez dire à ce magistrat... Vous pouvez lui dire encore de ma part... que celle qui n'évita pas un état scandaleux et le plus grand malheur qui puisse frapper une épouse et une mère par une lâcheté, n'achètera jamais à ce prix une liberté qu'elle ne désire que pour remplir ses devoirs... Dites-lui enfin que, si on me la refuse, j'emploierai tout ce que la force humaine pourra contre mes lâches persécuteurs. Je pourrai n'en pas
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triompher ; mais s'ils craignent le déshonneur, il dépend de moi de les couvrir d'opprobre. »
Le bailli, mis au fait, parut intimidé. D'autre part, il n'en pouvait plus douter, le procureur général de Castillon lui devenait hostile. Invité par Robert de Saint-Vincent à faire condamner d'office et brûler par le main du bourreau le Mémoire à consulter de Mme da Cabris, M. de Castillon avait objecté : « Brûler n'est pas répondre, c'est une vérité proverbiale. » D'après cela, le bailli n'avait rédigé sa plainte qu'avec circonspection et même, confessait-il, « avec une sorte de douceur », évitant de nommer sa nièce comme l'auteur du libelle qu'il dénonçait, et qualifiant même d' « anonyme » cet ouvrage signé d'elle à chaque page et contresigné par une demidouzaine d'avocats en renom ! La condamnation qui intervint fut, en conséquence, bénigne comme la poursuite. Au lieu d'un autodafé, la Cour d'Aix ordonnait seulement que le Mémoire fût « retenu à son greffe pour y demeurer supprimé ». Ni flétrissure, ni lacération. Le bailli essaya d'en triompher néanmoins dans une lettre aux ministres où il appelait sur sa nièce les dernières rigueurs de l'autorité. Mais lorsqu'il pria la famille de M. de Cabris d'adhérer à cette démarche, il trouva chacun apeuré, excédé. Le marquis de Vauvenargues retourna le papier en tous sens, tâtillonna sur chaque mot, enfin s'emporta contre Mme de Cabris de manière que le bailli entendit clairement que c'était contre lui qu'on se fâchait. D'autres observèrent : « Mais M. le marquis de Mirabeau ne parait pas ? » et dirent qu'ils se montreraient après lui. La douairière de Cabris fit mieux. Par la plume de son secrétaire, elle rétorqua point par point l'écrit de M. le bailli, faisant un mérite à sa belle- fille des actes dont il lui faisait un crime, etc.. Finalement,
le marquis de Mirabeau pria le bailli d'en rester là. Il était tranquillisé. Le vent avait tourné.
Le ministre venait d'accorder à l'Ami des Hommes une défense de rien imprimer à l'avenir dans ses affaires, ce qui arrêtait l'éclosion des nouveaux mémoires de sa femme et de sa fille qu'on lui disait être tout prêts. Le gouvernement refusait d'autre part à Mme de Cabris, dont l'élargissement n'était pas même envisagé, la nomination du tribunal de commissaires qu'elle réclamait dans son terrible Mémoire. Ce factum, enfin, se vendait toujours, mais on ne l'achetait plus guère : « Au fond, écrivait le marquis au bailli le 3 juin, jusqu'à nouvel ordre, on n'y pense plus guère ici. L'été sépare tout le monde ; et puis vient le Compiègne, le Fontainebleau ; et peut-être, et selon les apparences, si elle reparaissait l'hiver, on dirait : Quoi 1 encore M'ne de Cabris I » Bien pis : la marquise de Mirabeau redonnait maintenant les mains au compromis que son éternel dupeur et bourreau lui faisait offrir par le prisonnier de Vincennes. C'était la débandade.
Les choses ne prenaient pas un tour plus favorable en Provence. Une supplique de Mme de Cabris au roi, dont l'objet était d'être autorisée à poursuivre «ses délateurs » en justice réglée, circulait lentement, en quête de signatures ; M. et Mme de Limaye lui refusaient les leurs. La douairière de Cabris, inculpée à Grasse de négligences et de mauvais traitements envers son fils, avait été justifiée par l'enquête des magistrats. M. de Cabris avait nié les brutalités de ses gardiens, quoique réelles, et insisté pour qu'il fût consigné au procès-verbal « qu'il ne se souciait point de sa femme ». Une procédure, entamée à Sisteron, qui visait le bailli et M. de la Tour, languissait et allait couler. Mme de Cabris avait obtenu d'abord
la fulmination d'un moratoire qui obligeait en conscience quiconque avait connaissance de faits ou de documents intéressants à en informer les juges ecclésiastiques ou laïques. La supérieure des Ursulines, la bonne Mme d'Astier, n'attendait que cette fulmination pour livrer les lettres de l'intendant, de l'évêque et de son neveu le grand-vicaire, d'où sa pensionnaire prétendait tirer la preuve de leurs abus de pouvoir. Mais l'affichage du monitoire à l'intérieur de son couvent y provoqua un véritable soulèvement, fomenté par quelques religieuses amies de l'abbé de Laidet. Elles tenaient cet affichage pour injurieux et accusaient leur bonne Mère de compromettre la destination pieuse de leur maison par ses complaisances pour une dame turbulente et trop attachée au monde. Bouleversée, Mme d'Astier eut une attaque d'apoplexie ; trois jours après, elle mourait entre les bras de Mme de Cabris.
« Vous trouverez dans cet accident, manda celle-ci à Mme de Limaye (27 mai 1779), une nouvelle preuve de la fatalité de mon sort. Je vous avoue que ce moment est cruel pour moi ; et tous les objets me rappelant à la douleur, j'aurai bien de la peine à me défendre d'une mélancolie que j'ai su vaincre dans de plus grands malheurs, a L'oraison funèbre de frère Jean-Antoine, bailli de Mirabeau, ne fut pas si touchante. « Il est arrivé quelque chose qui pourra nous servir, annonça-t-il au marquis le 30 mai; c'est que cette supérieure qui était plus subjuguée et plus aux ordres de cette scélérate que le barbet le plus fidèle, est morte dans la ferme disposition de faire la déposition la plus saugrenue. Il y a eu un empêchement, qui est que l'accident d'apoplexie a commencé par lui ôter la parole... Reste que l'on élira une autre supérieure. L'on me marque de ce pays-là que celle sur
qui le choix tombera ne sera pas des amies de cette pécheresse. »