XV. — UN MEMOIRE A LA MAIN
A la rentrée, ainsi qu'il était prévu, tout fut à recommencer; et les calomnies s'étaient précisées, enhardies. Le marquis de Mirabeau avait envoyé au bailli ses pièces secrètes contre Rongelime, en lui recommandant « d'en user sobrement ». Mais il espérait bien que le bailli, exaspéré par les sarcasmes, ne tarderait pas à livrer ce dossier à la curiosité de quelques bavards qui, tout aussitôt, s'en iraient prendre le public pour confident. Le zèle de Ajme dg Limaye pensa se ralentir et devint circonspect. Mais d'une enquête conduite par M. de Limaye en personne et poussée jusqu'à Grasse, jusqu'à Cabris, il ressortit que le fait même de la liaison de sa cousine avec Briançon, s'il était notoire, n'était, comme il va de soi, pas prouvé. Interpellée à ce sujet par l'enquêteur bénévole, Mme de Cabris s'en défendit sans embarras et non sans délicatesse. « Non, mon cher cousin, lui écrivit-elle, jamais MM. de Mirabeau ne légitimeront leur conduite ni n'incrimineront la mienne. Si j'avais eu réellement une inclination, si j'avais été exposée aux combats cruels d'un sentiment opposé à mes devoirs, sentiment que ceuxci auraient infailliblement surmonté, ce malheur aurait été leur ouvrage et rendrait leurs démarches encore plus odieuses. »
Restaient les « preuves » du bailli, qu'on avait dites brûlées. Il était dangereux de n'y rien opposer. « Vous connaissez l'effet qu'a produit votre Mémoire, écrivait-on à Mme de Cabris. Cependant, comme il ne dit pas tout,
il est arrivé ce que j'avais prévu, que la calomnie a reparu sous de nouvelles formes ; et bien des gens disent que, puisque vous n'avez pas obtenu justice sur vos premières réclamations, on est fondée penser que vous méritez votre sort. C'est toujours l'article de votre indigne frère et son affaire avec M. de Villeneuve qui fournissent le plus d'arguments à vos ennemis. On dit qu'il y a des gens qui ont vu la lettre que vous lui écrivîtes de Grasse à Manosque en 1774 pour l'engager à venir vous venger. Le bailli colporte un prétendu extrait de cette lettre, qu'il présente en liasse avec toutes les lettres infâmes de votre frère... Occupez-vous à détruire cette calomnie et toutes les autres. Il faut absolument imposer silence au vulgaire et vous bien convaincre que le public, qui ne voit ni ne sent comme vous, attache beaucoup d'importance à des faits que vous négligez parce qu'ils vous paraissent absurdes... »
Mme de Cabris, en reproduisant cette lettre probablement convenue avec Mme de Limaye, la fit suivre d'un long plaidoyer destiné à courir, en copies manuscrites, de mains en mains. Le ton en était monté, véhément : « Croit-on, s'écriait-elle, qu'une insulte de plus faite par un ennemi méprisé puisse lasser mon courage ? . . Non, mon amie, je ne fus jamais plus supérieure à mes malheurs que dans ce moment. J'ai gardé un long silence, il est vrai... Je crois que la précipitation nuit au succès des affaires, que l'emportement affaiblit la meilleure cause... De plus, le bailli de Mirabeau a paru vouloir un moment renoncer à l'injustice... Ce retour eût été trop généreux pour lui... Je sens, moi qui suis de son sang et dont la fierté ne cède point à la sienne, que le moindre de ses torts me rendrait bien lâche... C'est lui qui a arrêté mon mariage, c'est lui qui a aplani toutes les difficultés sur-
venues entre les deux familles et qui s'est rendu auprès de mon père la caution du caractère de l'homme auquel il unissait mon sort... Le public lui apprend que l'agent même involontaire d'un sort cruel doit quelques dédommagements à sa victime... »
Le public n'était pas fâché, sans doute, d'entendre redire ces vérités au bailli ; mais elles avaient le tort de ne plus rien apprendre à personne, et ce qu'on voulait, ce qu'il eût fallu, c'étaient quelques raisons neuves et probantes. Mme de Cabris n'abordait son vrai sujet que pour s'en détourner presque aussitôt, avec une répugnance plus honorable qu'avantageuse pour sa défense. Elle disait à propos de ses relations avec son frère :
« J'ai fait serment de ne jamais parler du comte de Mirabeau au public. Il m'est déjà trop dur de poursuivre son nom dans la personne de son oncle. D'ailleurs, sa position actuelle le mettant dans l'impuissance de se défendre m'impose la loi de ménager un malheureux dont il n'y a plus rien à redouter... Le bailli a trop bien combiné les moyens de me nuire pour ne pas profiter de la délicatesse qui m'impose silence sur son neveu ; il a pu facilement la pressentir ; l'homme le moins vertueux connaît assez le code des honnêtes gens pour prévoir leur marche et lire dans leur âme. Le méchant seul est impénétrable. Comment pourriez-vous exiger de moi, mon amie, que je m'arrêtasse à l'infâme trafic que le bailli fait contre moi des lettres plus infâmes encore de son neveu ? Qu'il les colporte tant qu'il voudra, elles feront sa honte et ne pourront jamais m'incriminer. En effet, ou ces lettres sont écrites après coup et dans un état d'esclavage qui, mettant un coupable dans la dépendance directe de celui qui le punit, le force à subir ses lois ; ou elles ont été réellement écrites dans le temps que, par un dernier
effort, je sacrifiais ma tranquillité et ma répugnance intérieure pour éviter la chute du comte de Mirabeau. S'il a été capable d'écrire à cette époque des horreurs contre son unique protectrice, quel crédit doit-il trouver, et quels supplices peuvent punir un tel monstre ? Je connais une lettre (dont je puis disposer, quoiqu'elle soit adressée à un tiers), elle fut envoyée de Rotterdam à la fin de l'année 1776. Le comte de Mirabeau y nie formellement d'avoir jamais rien écrit contre moi, et défie qu'on lui produise ni lettres, ni autres preuves de cette horrible ingratitude. Celles que le bailli emploie sont écrites de France dans les premiers mois de la même année : quand il me les produira, ma réponse sera prête, et j'ignore comment il se lavera de l'infamie qu' entraîne l'usage de tels moyens, surtout quand ils sont employés de mauvaise foi. Le bailli n'ignore point les vices de son neveu ; bien plus, il ne les a laissé ignorer à personne dans le temps où une passion dominante n'absorbait point encore toutes ses idées et ses sentiments. Gomment ose-t-il fonder ses calomnies, ses séductions et ses persécutions sur des lettres du comte de Mirabeau qui, s'il les a écrites dans un temps de liberté, a surpassé par ce seul trait toutes ses noirceurs connues ?... »
La péroraison, meilleure que l'exorde, avait un tour de stoïcisme, d'énergie mâle, de mépris superbe, bien fait pour capter tous les suffrages, à l'exception, semble-t il, de celui du bailli. Mais Rongelime connaissait son oncle mieux que nous ; et sans doute ne jugeait-elle pas sans de bons motifs que la manière forte et l'accent de reproche étaient les plus capables d'opérer sur cette nature de soldat et de religieux, sur ce bon connaisseur en fait de talents, d'honneur et de vaillance :
« En voilà trop, mon amie, disait-elle donc pour finir :
je m'avilirais en descendant avec mon ennemi dans le dédale fangeux et obscur de ses calomnies. Vous me demandez quels sont mes projets. Le bailli veut m'intimider ou m'exterminer : je le défie pour le premier point. Quant au second, je ne puis d'ici calculer ses forces : je le poursuivrai avec le courage que donne la vertu. Sa haine s'est envenimée par ma défense, mais son opiniâtreté a doublé mes forces. Quel que soit le sort qu'on me prépare, je saurai le subir, quand ma justification publique sera complète et que j'aurai tout employé pour rendre à ma famille son existence. Je puis succomber, je le prévois : le bailli réunit contre moi des moyens qui entraînent tout. Je ne puis lui opposer que mon innocence, du courage et des amis : ces ressources sont plus consolantes qu'efficaces. Ma perspective est triste, et cependant je la considère de sang-froid. La mort qui aurait été affreuse pour moi au commencement de ma captivité n'a plus aujourd'hui rien qui m'effraye : je sais que si elle venait arrêter mes poursuites, des amis que m'ont faits mon innocence et ma fermeté, et qui me laissent aujourd'hui le soin de ma défense, s'élèveraient après moi pour venger ma mémoire, pour soutenir un époux et un enfant abandonnés, et feraient retomber sur le bailli de Mirabeau toute l'horreur et l'infamie dont il voulut empoisonner mes jours. Cette confiance en l'honnêteté, l'espérance de me réunir un jour à ma fille, font régner dans mon âme cette paix et cette sérénité qui ont toujours étonné ceux qui m'approchent. Je considère souvent que mon existence, celle de ma famille, nos malheurs, ne sont qu'un point dans l'univers. La vertu prospérant ailleurs entretiendra, j'espère, l'émulation des honnêtes gens, et mon infortune même ne les découragera pas, quand ils sauront que je goûte au fond de ma prison des plaisirs
que les méchants ne connaîtront jamais. Je n'excuse ni la longueur ni les détails de cette lettre. Les confidences des malheureux sont diffuses ; mais elles ne peuvent être à charge aux cœurs qui savent aimer comme le vôtre. »
Qu'une si belle créature, si éloquente et si bien douée, en pleine jeunesse, dût périr par sa faute, quel dommage ! songeait en effet, à part lui. le bon bailli: et sans en souffler mot, il cherchait des intercesseurs auprès de l'Ami des Hommes. Un religieux de ses parents, gardien des Observantins de Manosque, le P. Ponthion, lui parut être l'homme de la chose. Mais le P. Ponthion se récusa et proposa un autre cousin, le comte de Gruel du Says. homme d'âge et de considération, qui, à son tour, désigna son fils, le comte de Gruel-Sigoyer, syndic de la noblesse du Dauphiné. Le bailli n'osa rebuter celui-ci, qui était un bien jeune homme, et il lui fit dire qu'il l'attendait au château de Mirabeau. Le comte de Gruel partit aussitôt de Grenoble. Mais comme il avait Sisteron sur sa route, il s'arrêta d'abord ici, pour entendre Mme de Cabris.
C'était un gracieux seigneur d'une trentaine d'années, bien tourné, bien élevé, très cultivé, mais un peu fat. et la tète exaltée par le romanesque et par la philosophie à la mode. Il s'échauffa vite pour la cause de sa cousine. Mme de Cabris lui lut ses mémoires, lui montra ses preuves et lui confia, pour la laisser voir à son oncle, une requête adressée au roi en sa faveur et déjà signée par la parenté la plus illustre de la marquise de Mirabeau : on y voyait le marquis de Forget, le comte d'Escars, le comte de Montboissier, les maréchaux de Xoailles et de Mouchy. et le fils et neveu de ceux-ci, le duc d'Aven, gentilhomme de la chambre de Sa Majesté. Quel honneur pour M. de Gruei d'apposer son nom en
si grande compagnie ! Il en fut enivré ; si bien que le bailli, en le voyant venir, devina tout de suite que le prétendu arbitre était gagné. En effet. M. de Gruel débuta par où il devait finir, en se déclarant tout net pour Mme de Cabris. Afin de ne pas se laisser gagner lui-même, le bailli prit le contrepied de tous ses propos, et le persifla, ainsi que Rongelime. Puis il entr'ouvrit avec confiance son portefeuille de pièces secrètes. « Oh, avec cet arsenal, lui avait écrit le marquis de Mirabeau (21 mars 1778), quand même elle n'y ajouterait rien, quelqu'un de raisonnable sera fort dans tous les temps ! »
Le comte de Gruel fit mine d'en être déconcerté :
« Je n'agis, dit-il, que pour éviter d'autres scandales. Ajme de Cabris a fait un second mémoire où elle relaie des horreurs... — Eh bien, repartit le bailli, que dirat-elle qu'elle n'ait déjà dit ? — Linguet se chargera de le dire, confia M. de Gruel. Il sollicite des notes sur son affaire ; on m'en a demandé de sa part. J'ai répondu que je ne concourrais pas à aider jamais pareille plume à s'escrimer sur des gens d'honneur et de qualité. »
Au nom de Linguet, le bailli dressa l'oreille et baissa le ton. Il en avait assez de servir de cible aux plumes barbelées des « gens de l'écritoire ». Linguet le couvrirait d'opprobre ; pis que cela, de ridicule. Il se déclara, en conséquence, sans autorité comme sans parti pris dans le cas de sa nièce :
« Ce sont les chefs des deux familles qu'il faut convertir, dit-il à M. de Gruel, et non moi qui suis un collatéral et qui n'ai rien à faire dans tout cela que comme agissant de la part de ces chefs, non de la mienne... Je craindrais que l'esprit de vengeance ne dictât mon avis : ainsi, je n'en ai point... — Mais enfin, reprit M. de Gruel, il faut éviter l'apparition de ce
sois LETTRE DE CACHET 22.)
mémoire. — Fort bien, ricana le bailli ; cette scélérate imagine-t-elle me mener par la crainte ? Vous êtes jeune, et je souhaite que la Providence ne vous mette pas aux mêmes épreuves que nous ; mais dans ce cas-là, vous verriez combien une bonne conscience met audessus de toutes ces choses-là et les rend petites et insensibles. — Mais les bibliomanes ramassent ces mémoires ! Ils restent dans les bibliothèques, et dans cent ans, on verra cela. — Ni vous ni moi, dans cent ans, n'y penserons guère. D'ailleurs, outre qu'il y en a déjà assez de faits pour la curiosité des bibliomanes, je ne connais aucun moyen d'empêcher celui-là. — Oh, fit M. de Gruel, Mme de Cabris m'a donné sa parole d'honneur de ne rien faire paraître si... — Oh, interrompit le bailli, le bon billet qu'a La Châtre ! Si les commissaires qu'elle demande la condamnent, ce seront des gens gagnés, et le mémoire en appellera au public du roi, du parlement, de la parenté et des commissaires. Que lui fera-t-on de plus ? rien, elle le sait bien. Et s'ils étaient assez vils pour l'innocenter, le mémoire paraîtrait aussi, parce qu'on le lui aurait volé ; car ces êtres-là ne connaissent le mal-être que dans le repos et d'eux et d'autrui. »
Pour conclure, le bailli ajouta qu'il autorisait M. de Gruel à écrire au marquis de Mirabeau tout ce qu'il jugerait à propos et que, pour sa part, il ne contredirait à rien, oubliant l'injure qui lui était personnelle et ne demandant pour toute satisfaction, si on élargissait Rongelime, que de n'être pas mis dans la nécessité de la revoir. Puis on se sépara, et le bailli rédigea au long pour l'Ami des Hommes le compte rendu de l'entretien qui vient d'être rapporté.
« Tu as eu tes raisons, sans doute, lui répondit le marquis (du Bignon, le 28 août 1779), pour permettre
lu
à un homme de l'âge du comte de Gruel de t'entamer sur de telles affaires. » Il était outré de tant de condescendance. A la place du bailli, il eût répliqué à ce « jeune drôle » :
Eh, qui vous a chargé du soin de ma famille? Ne pourrai-je sans vous disposer de ma fille ?...
On voyait bien qu'il n'était plus sur la claie. Après avoir écouté les plaidoyers de M. de Gruel, le bailli consentit à entendre ceux de Mme de Limaye, qui vint lui faire une lecture et un commentaire du Mémoire à la main de Mme de Cabris ; et soit affection pour l'ambassadrice, qui lui plaisait fort, soit impression reçue du message, il se fit plus condescendant encore. Le grimoire de sa nièce entendu : « Il faut avouer, dit-il, qu'elle donne la tournure la plus captieuse à toutes les circonstances ! » Le passage relatif aux rapports de Rongelime et de Mirabeau l'embarrassait le plus ; il s'en tira par une boutade. Suivant lui, Rongelime y commettait « une maladresse assez considérable ; car elle débute par dire qu'elle s'est prescrit le silence sur cet homme-là, et ensuite elle fait une tirade d'après laquelle il lui doit sans contredit mille coups de pied dans le ventre à la première rencontre. » Le tout le laissait perplexe et il « lâcha », — ce fut son mot, — que si sa nièce avait été sage et souple dans son couvent, peut-être, après pénitence faite, aurait-il intercédé pour qu'on lui rendît une liberté entière... Il parut à Mme de Limaye qu'il ne demandait qu'à en être supplié par sa nièce elle-même pour s'interposer franchement.
Mais Mme de Cabris doutait que son oncle eût jamais assez d'influence sur son père pour fléchir celui-ci tant qu'il se sentirait en crédit et soutenu par les ministres; en sorte qu'elle refusa pendant deux mois encore de
venir la première à résipigcence. II fallut pour ,.décider que Linguet lui manquât. Linguet avait alors sur les bras une grosse querelle particulière avec le maréchal duc de Duras, à propos d'un procès que ce dernier venait de soutenir contre le comte des Grée. Le maréchal ayant fait saisir un numéro des Annales de Linguet, Je pamphlétaire lui avait signifié par une lettre publique que si l'interdiction de ce numéro n'était pas levée, il le tenait pour dix ans au moins au bout de sa plume. Linguet s'attendait bien plutôt à être mis
S devat ;6t n,'étant PlUS aSSUfé de ^er sa HberT il deva. décimer la tâche de rendre la sienne à Mme ^
Cabris. Il retourna donc à M»« de Limaye le nouveau
mémoire projeté, auquel on lu. demandait de donner
sa marque et sa signature. En même temps, sous de
piquantes saill.es, il fît passer de sages conseils :
« Ja. lu avec le plus tendre intérêt, écrivait-il
écrit que vous m'avez confié ; il est plein de noblesse'
de sentiment et d'esprit ; enfin, il persuade et touche
ZTzrT: temps a frappe' et frappe « - *— *
qui nest, dites-vous, m patient ni impuissant. Cec. demande un peu de réflexion. S, M™ de £abris np you.
a t"n ifîT H"6"" ^ S°n CÔt6' k SUCCes ™ P-a>tra,* mfa.ll.ble : elle aurait pour elle non seulement les
neurs, mais ce qui vaut bien mieux, tous ceux qui savent
Pleurer U le bailli de .Mirabeau se trouve avoir tant d
d'ÏuSviIéedTem,bIrCe aV6° Ie fameUX — andeu d Auyile du Père de famille, que, sous ce seul point de vue
dqe"auoTbaPPerait P°int " PanS' a ? aUralt -rtamement de quoi beaucoup gem.r et beaucoup r.re. On trouverait fort singulier que la nature eût exécuté en Provence le modèle que Diderot avait fait dans son cabinet à Pari et fort plaisant aussi que Diderot et la nature en eussent'
fait tous deux un grand-croix du même ordre. Quand même les faits allégués par Mme de Cabris ne seraient pas exactement vrais, le public est si indulgent quand il est malin ! Vraisemblance pour le mal vaut démonstration pour le bien, c'est assez la logique du cœur humain. Dans une aussi belle place à frapper, les bonnes âmes ne laisseront jamais aller sans coup férir l'Ami des Hommes et son frère le commandeur, c'est-à-dire un philosophe et un religieux. Ce serait une aubaine pour tous les oisifs de France qui, lorsqu'il s'agit de mordre des hommes un peu connus, crient tous comme les sauvages de Candide : Mangeons du Jésuite !
« Mais quand Mme de Cabris aura couvert de ridicule et d'opprobre son père et son oncle, elle n'en sera pas plus tôt libre, et c'est pourtant tout ce qu'elle veut être. Je vois qu'elle demande la liberté et non la vengeance. Le public rira, s'indignera et puis oubliera. M. le bailli ne rira point, mais certainement n'oubliera pas qu'on a fait rire. Quand on aura tiré en plein air cinq ou six fusées de mémoires, d'imprimés, cette affaire perdra le mérite de la nouveauté (qui est tout en France). Si l'on en parle encore, on dira froidement : Cela est vieux, on a crié sans rien gagner. Qu'y voulez-vous faire ? Et Mme de Cabris sera plus fermée que jamais...
« A la place de Mme de Cabris, j'écrirais à mon oncle tout le premier, à mon père, à tous mes parents. Ces lettres seraient toutes fermes et respectueuses selon l'âge et la parenté. Je m'étudierais à les rendre courtes, énergiques (car il ne faut jamais oublier que si les gens enfermés ont le loisir de tout dire, ceux qui courent les champs ont rarement celui de tout entendre. En France, brièveté vaut raison).
« Je ne laisserais rien échapper d'injurieux dans
aucune de ces lettres. Je prouverais que j'ai le droit de dire les injures et ne les dirais pas : elles n'en seraient que mieux dites. Mais surtout, je demanderais à grands cris qu'on spécifiât nettement, pour ma consolation, pour la justice, les motifs qui ont fait renfermer une citoyenne, une femme de qualité, une mère de famille, etc., etc.
« Si mes lettres restaient sans réponse, ou si les réponses étaient vagues, j'insisterais et je commencerais à faire pressentir que je serai forcée de recourir au tribunal de l'opinion, si je ne puis espérer de justice ou d'indulgence du tribunal domestique de ma propre famille. De lettre en lettre, cette menace deviendrait plus pressante ; et si je succombais] enfin, cette correspondance servirait de préface à mon mémoire ; elle serait accablante pour mes ennemis ou mes faibles amis. S'il est un moyen de rendre l'indignation publique efficace, et de donner au cri de l'opinion la force d'un arrêt, c'est celui-là. »
Les lettres de Mme de Cabris à son oncle et à son père ne sont datées que du 24 février 1780. Que de victoires péniblement remportées sur soi-même avant de les écrire ! était-il indispensable d'en passer par là ? et pour quelles chances de succès ? Le premier mouvement de l'Ami des Hommes en recevant la supplique de sa fille fut de la jeter au panier sans l'ouvrir ; et en la lisant, sa répulsion devint de la fureur : « Tant que je vivrai, signifia-t-il au bailli dont il soupçonnait la complicité, nul ne me fera donner les mains en aucune manière à un allégement... Elle m'écrit non pour se reconnaître, se repentir, se soumettre, mais pour me demander à moi-même des commissaires... Je ne connais ni n'admets point de commissaires entre moi et mes enfants. » Ainsi, tandis
qu'il traçait ces lignes impitoyables, c'était bien inutilement que le bailli lui écrivait de son côté (10 mars 1780V « Si la tendresse paternelle se faisait sentir chez toi, oublie que ton frère a été offensé. »
Cet accueil de son père n'étonna point M»"> de Cabris Elle envisagea froidement de nouvelles hostilités • et affermissant son accent, celui de la prière ne lui ayant pas réussi, elle récrivit au marquis : «, Votre silence me forcerait enfin à tenter tous les moyens. » Aussitôt, à 1 idée que Rongelime, s'il ne lui répondait pas, s'évaderait et viendrait le relancer à Paris sous l'égide de quelque Aoailles, l'Ami des Hommes entra en correspondance La plume à la main, ne se croyait-il pas Jupiter tonnant ? im trois lettres, il eut bientôt fait de foudroyer sa fille son frère et leur truchement ordinaire, M. de Castillon' A celui-ci, il déclara qu'il ne reconnaîtrait jamais aucun juge entre sa fille perverse et lui. Au bailli, il ordonna d avoir a briser net ses pourparlers tant avec M™ de Limaye qu'avec le procureur général, et à s'en remettre a lui qui avait bon dos, « étant du naturel des voûtes qui plus elles sont chargées, mieux elles portent ». A sa fille' il fit un discours dont le sens, ramassé en quelques phrases dures et brisantes, était qu'il lui pardonnait, d que toutefois ce pardon ne changeait rien à son opinion; qu'elle avait été mauvaise fille, mauvaise épouse, mauvaise mère, mauvaise sœur : qu'il était son juge et, comme tel, devait se montrer sans passion, mais que d'ailleurs il se refusait à la juger et la renvoyait au tribunal de sa conscience : et qu'enfin, il la priait net « de le laisser en paix ».
Au reçu de ces lettres, M™ de Cabris reprit son assurance tout de suite et la première. « M. de Castillon, écrivit-elle à M»« de Limaye (20 mai), a mal jugé
la lettre de mon père. Elle est courte, mais elle n'est point terrible. Je pourrais vous prouver par une longue correspondance qu'il n'eut jamais un style plus doux avec ses enfants, et que cette lettre comparée à celles que j'ai reçues dans un temps calme et serein est peut-être l'une des plus satisfaisantes pour mon cœur. Elle le serait par cela seul qu'elle me communique les griefs de mon père contre moi... Par ces explications, il consent tacitement à me juger après avoir reçu ma justification. Je m'occupe à la préparer. » Le marquis, sans le vouloir, lui en avait tracé lui-même le plan. Elle le suivait avec détail, point par point. Mais arrivée au grief capital de s m père, elle se contenait à lui dire, ne voulant ni livrer ses armes ni les montrer :
« Quant à l'acquittement de mes devoirs de sœur, je n'ai qu'un mot à répondre, le voici : je suis instruite des propos qui courent dans le monde et des prétendues preuves dont on les appuie. Au moment où j'ai reçu la lettre du 25 avril dernier dont vous avez honoré votre fille, j'allais déposer chez un notaire et me faire donner expédition en forme probante des pièces originales et irrécusables que j'ai à produire sur tous les points possibles concernant M. le comte de Mirabeau, pour tous les temps et principalement pour Tannée 1776, annonçant en même temps les motifs qui me forçaient à faire ce dépôt humiliant. Aujourd'hui que mon père daigne devenir mon juge, j'ai l'honneur de vous demander la permission de vous faire présenter ces pièces, qui portent avec elles une conviction irrésistible, par le comte de Gruel, syndic de la noblesse du Haut-Dauphiné, notre très proche parent... »
Une défense si adroite et si ferme embarrassa le marquis. Puisqu'il ne voulait pas d'un adoucissement du
sort de Rongelime, il n'avait que faire de ses justifications. Il se reprocha d'avoir donné lieu à cette réponse de sa fille par celle qu'il lui avait faite lui-même.
« Ce fut une bêtise, écrivit-il au bailli (29 juillet 1780), car elle s'en sert comme d'un programme pour m'écrire le plus impudent et le plus insolent manifeste, d'une longueur énorme pour une lettre, mais qui est visiblement fait pour être injurieux et imprimé. C'est où je l'attends. Je suis fait à ses impuissantes attaques. Elle n'en deviendra que mieux l'horreur et l'effroi de tous les honnêtes gens... Je dédaignerai désormais de la démentir. De mon temps, elle n'échappera qu'à bonnes enseignes ; après moi, elle justifiera les mesures d'honneur et de devoir prises pour la ravir à de justes supplices, et la Providence finira par la faire manger aux chiens... Si Mons. de Gruel m'arrive, nous aurons bientôt tout dit. »