‹ Louise de Mirabeau, marquise de Cabris, 1752-1807Chapitre 19 sur 40 · XVI. — LA FIN D'UNE LIAISON DANGEREUSE · texte numérisé non relu

XVI. — LA FIN D'UNE LIAISON DANGEREUSE

M. de Gruel partit néanmoins en ambassade, accompagné de Briançon qui s'en était venu prendre à Sisteron les dernières instructions de Mme de Cabris. Leur arrivée lit un peu de peur à l'Ami des Hommes, parce qu'elle coïncidait avec l'annonce d'une reprise des procès de la marquise de Mirabeau contre lui. Il n'ignorait pas non plus que la police, dont le chef, M. Le Noir, ne l'aimait pas, avait comploté de mettre en liberté à la fois, bon gré mal gré lui, sa femme, son fils et sa fille. Pour déjouer ce complot, le marquis se servit de Mirabeau lui-même, en lui faisant croire, grâce à des rapports savamment adultérés, que sa mère et sa sœur projetaient la révélation au public de ses plus hideux forfaits, et que par ce moyen, alors

qu'il espérait sortir bientôt de sa geôle de Vincennes, elles l'y replongeraient infailliblement ; épave retombée dans sa souille à peine l'en aurait-on soulevée.

A cette nouvelle, Mirabeau avait eu, au dire de son père, ou avait feint d'avoir, « une forte venette »; et « prenant la chose avec sa fougue ordinaire », il avait écrit au sieur Boucher, premier commis de M. Le Noir (6 septembre 1780) :

« Je crois Mme de Cabris assez perverse, mais non pas assez folle pour commettre une pareille trahison qui la perdrait à tout jamais, et dont je tirerais vengeance si Sophie y était compromise, fût le coupable au fond de la terre ; mais j'avoue que la phrase qui finit votre lettre m'inquiète et m'étonne. Je crains bien, dites-vous, que les démarches ne soient infructueuses. Quoi ! peut-on imprimer quelque chose à Paris sans l'aveu de M. le lieutenant de police ? Et deux drôles tels que MM. de Briançon et de Gruel (car ce sont là les nobles agents de Mme de Cabris, lesquels finiront probablement tous deux à Bicêtre) sont-ils capables de lui en imposer ? Et pour quelle occasion réserve-t-on, s'il vous plaît, les coups d'autorité ? Ils ne sont donc bons qu'à écraser l'innocence et servir les tyrans en crédit ? Qui frapperont-ils si ce n'est les perfides capables de l'atrocité de trahir un dépôt, pour révéler les secrets les plus intéressants pour deux familles distinguées ? Au reste, et sans appuyer sur les réflexions amères que m'offre en foule une pareille idée, je n'ignore pas qu'il y a une défense du garde des sceaux de laisser rien imprimer de relatif aux affaires Mirabeau ; il me semble que c'est le cas de tenir la main à l'exécution d'un tel ordre, et j'ose espérer que M. Le Noir, après les marques de bienveillance qu'il a daigné me donner, ne m'en refusera pas une si importa/ite et si juste. Je vous supplie, mon ami, de lui en parler avec la

chaleur, le zèle et la persévérance de l'amitié... Adieu, mon bon ange : songez que ce fatal incident pourrait renverser toutes mes espérances, et je n'aurai plus peur que vous en laissiez faire l'explosion. Je connais trop bien toujours votre prudence, votre sagesse et votre bonté. »

Tout le monde sait quel singulier ascendant Mirabeau avait pris, du fond de sa prison, sur la police chargée de l'y ensevelir vivant. Boucher, « le bon ange », lui donna promptement la certitude que les mémoires annoncés ne sortiraient pas de leur cachette, qu'on allait éloigner M. de Gruel des environs de Paris et de la Cour, et que Briançon était invité à cesser toutes ses intrigues, sous peine d'exil. Et Mirabeau de triompher, et l'Ami des Hommes de ressentir un peu de son allégresse. Mais... il y avait un mais. Tandis que Boucher leur faisait part de ces notables avantages, son chef, M. Le Noir, avertissait Mme de Cabris, en lui prescrivant une discrétion absolue, que la mission de ses deux agents à Paris n'avait pris fin de la sorte qu'après avoir eu tout le succès qu'elle s'en était proposé. La famille royale, intéressée à ses malheurs, venait d'instituer un « petit commissariat privé » pour recevoir ses justifications et les confronter aux griefs de son père ; le ministre Sartine le présidait ; lui-même, Le Noir, en était le rapporteur. Boucher ne s'en doutait même pas. En cette circonstance, comme en beaucoup d'autres, sans doute, il était le premier commis du secret, moins le secret.

Ce petit commissariat avait été formé le 14 octobre. Mme de Cabris lui adressa, en date du 22, un plaidoyer décisif et sans phrases oiseuses. C'était un bordereau, à peine commenté, des diverses lettres originales de son frère d'où sa justification ressortait clairement. Louise

entrait d'un front serein dans ce vilain fouillis ; .-lie en sortait de même après l'avoir débrouillé. Le sentiment exalté du droit foulé en sa personne, la vue claire de but et la certitude enfin acquise de sa réhabilitation la dirigeaient, la dominaient toute. Ses raisonnements établis, ses preuves énumérées et produites, elle concluait:

« D'après cela, que le marquis de Mirabeau ose encore accuser sa fdle ; qu'il s'obstine à la présenter comme une femme incestueuse, ainsi qu'il l'a fait devant témoins l'année dernière ! Il était réservé à ce père d'accuser à la fois sa fille, premièrement d'avoir un amant (ce qui n'est pas soumis à sa juridiction), et dans le même temps, à la même heure et sous ses yeux, de vivre criminellement avec son frère, et de s'aider au même instant à placer dans le Ht de ce frère une femme pour laquelle il nourrissait la plus violente passion.

s A cet assemblage hideux de tant d'horribles et délirantes accusations, à ces contradictions physiques qui seules détruiraient toute l'atrocité de l'imputation, on répond par des preuves dont la volonté et l'intérêt du marquis de Mirabeau n'anéantiront pas l'existence.

a jme de Cabris fut à Thonon. Elle ramena son frère en France. Elle ne protégeait donc pas de fait sa fuite et ses égarements. Le comte de Mirabeau passa quelques jours à Lyon sous les yeux, sous les auspices de sa sœur et de plusieurs autres personnes. La marquise de Cabris l'envoya en France à deux cents lieues de Mme de Monnier. Elle ne voulait donc pas le garder à son profit, et elle rentra à son couvent. La conduite de Mme de Cabris prouve clairement qu'elle espérait que le temps et l'éloignement calmeraient la tête du comte et qu'il lui serait facile alors de le ramener à la raison. . .

« Quel est donc le véritable crime de la marquise de

Cabris, ce crime qu'on voulait punir ? C'est d'avoir demandé à M. le bailli de Mirabeau l'acquittement de 30.000 livres qu'il lui devait sur parole et qu'il a refusé de payer ; d'avoir prêté 20.000 francs à la marquise de [Mirabeau, de s'être tenue auprès d'elle pendant son procès, d'avoir sollicité sa liberté pendant sa détention ; c'est surtout d'avoir envoyé de Provence, conjointement avec son mari, une procuration en date du 13 septembre 1777 pour faire demander secours au parlement de Paris en faveur de leur mère et belle-mère.

« La marquise de Mirabeau défendue par son gendre et sa fille aurait obtenu justice et liberté. On a craint qu'elle n'allât finir ses jours avec eux, qu'elle ne leur laissât son bien : c'est alors qu'on a juré d'anéantir l'existence civile du marquis de Cabris pour le double avantage d'arrêter ses poursuites en faveur de sa belle-mère et de tirer sa femme de sa puissance, dans la persuasion qu'elle retomberait sous celle de son père, et qu'on pourrait la punir d'avoir osé secourir sa mère. C'est de là qu'on est parti pour répandre contre la marquise de Cabris les plus affreuses calomnies et que son père lui a imputé des atrocités dont il s'est cru en droit de demander justice aux ministres du Roi, abusés par l'auteur de ces calomnies et par des mémoires appuyés de la signature des parents surpris...

« La marquise de Cabris a l'honneur de supplier les ministres du Roi de faire communiquer sa défense à Monsieur son père, si on veut lui communiquer aussi les plaintes qu'il a portées. Elle certifie que le marquis de Mirabeau ne se montrera pas, qu'il esquivera par quelque tournure le jugement dont l'autorité serait forcée de le frapper, alors qu'elle reconnaîtrait qu'il l'a trompée pour servir sa vindicte particulière, » etc.

La cause était donc gagnée ? Sans doute. Et pourtant, ce fut Mirabeau qui sortit de prison le premier, le 13 décembre 1780. Son élargissement était la récompense de sa parfaite soumission aux volontés de l'Ami des Hommes. Ainsi, le crédit de celui-ci semblait l'emporter encore une fois sur toutes les puissances contraires ; et les ennemis de Rongelime pouvaient croire qu'elle finirait toujours « par retomber à plat sur le fumier de ses crimes », selon la prédiction paternelle. Dans le vrai, elle était redevable de cette déconvenue à la chute du ministre Sartine. Ceci avait un peu dérangé, sans le dissoudre, le petit tribunal chargé de blanchir Mme de Cabris. D'autre part, il avait été arrêté en principe qu'elle ne serait remise en liberté qu'après que le parlement aurait prononcé dans le procès en séparation de corps et de biens de sa mère ; et le marquis de Mirabeau avait eu l'adresse de faire reporter à la Chandeleur ce procès inscrit d'abord au rôle de décembre. Grâce à cette remise, il avait gagné six mois de répit, et non pas deux seulement : car de si grosses affaires n'étaient jamais jugées avant le printemps. En carnaval et jusqu'au carême, les parlementaires ne réglaient que les broutilles : ils « déblayaient » jusqu'à la Pentecôte ; seulement après ces fêtes, et jusqu'en septembre, « ils brûlaient tout ».

Dans cet intervalle, un incident fâcheux parut compromettre plus sérieusement le succès de Mme de Cabris. Elle avait propagé le bruit de la levée de sa lettre de cachet pour Noël ou le nouvel an ; et la sage pensée était venue aussitôt à Mme de Limaye de ramener sa cousine, aussitôt sortie du couvent, en sa bastide voisine du château de Mirabeau, afin de lui éviter des faux pas presque inévitables et de la réconcilier si possible avec son oncle. A cheval, habillée et bottée en homme, et

suivie d'un seul laquais, suivant sa coutume, Mme de Limaye avait donc pris à la fin de décembre la route de Sisteron. En passant, elle rendit visite au bailli de Mirabeau pour sonder ses sentiments à l'égard de sa nièce. Le bailli l'avertit qu'elle courait à une déception, que Rongelime était plus serrée que jamais dans sa prison, et que l'accès de son parloir était interdit à tous venants, quelle que fût leur qualité. Mme de Limaye regimba, soutint que ce parloir ne devait jamais être fermé pour une femme comme elle, et prit congé, piquant des deux. Elle n'était pas loin lorsqu'un présage plus désagréable l'arrêta : elle tomba de cheval et se blessa. Mais quoique fort endolorie, elle renfourcha sa bête, et le 30 décembre, à la nuit tombante, elle battait la porte des Ursulines. La sœur tourière la connaissait bien et lui était toute dévouée, ainsi qu'à Mme de Cabris. Elle lui refusa néanmoins l'entrée : les défenses de la supérieure étaient absolues. Irritée par l'obstacle, Mme de Limaye se jeta contre la porte qu'on lui tenait close et la secoua si fort que la serrure et un arc-boutant sautèrent ; mais elle ne put aller plus avant. Regagnant alors son auberge, elle en fit apporter une échelle au couvent, l'appliqua sous une fenêtre peu élevée, força le contrevent, brisa une vitre, tourna l'espagnolette et pénétra, tandis qu'on remportait l'échelle. Après des tâtonnements et des appels, elle rencontra une religieuse de ses amies et la femme de chambre de Mme de Cabris, qui la conduisirent auprès de celle-ci. Louise la fit coucher dans son lit, la pansa, la calma ; et le lendemain matin, elle tenta de la faire sortir. Mais la supérieure avait fait barricader toutes les issues. Mme de Limaye était prisonnière.

Cette supérieure, récemment élue, avait été bien choisie, suivant les conseils du bailli de Mirabeau et de l'évêque

de Sisteron, son ami. On était allé la chercher au couvent de Pont-Saint-Esprit où M. de Cabris avait une sœur religieuse. C'était une maîtresse femme. Pour échappera toute suggestion opposée à ses vues de rigueur, elle avait amené avec elle son directeur-aumônier, un capucin qui logeait à portée d'elle, chez les Missionnaires. Elle ne manqua pas de voir dans l'esclandre causé par Mme de Limaye un coup de la Providence pour la débarrasser d'une pensionnaire dont la garde lui pesait, et elle porta plainte sur l'heure. Quand celle-ci vint la supplier de permettre à sa cousine de sortir sous des habits de femme qu'elle lui prêterait, les officiers de la justice étaient attendus d'un instant à l'autre pour constater l'effraction du couvent, et pour en prendre l'auteur comme sur le fait. Mais Mme de Cabris, devinant l'abbesse, la déjoua. Elle fit évader Mme de Limaye par la sacristie et la chapelle, en forçant la grille du chœur. Les magistrats ne virent plus que des bris de clôture sans importance, et pour lesquels on offrait toutes les réparations possibles. Au surplus, du lieutenant général au dernier des juges, ils étaient favorables à Mme de Cabris. Ils n'ouvrirent une information qu'à contre-cœur. La supérieure, cependant. bien décidée à soutenir sa plainte, la faisait parvenir aux ministres. Quel parti l'Ami des Hommes n'allait-il pas en tirer ? L'évêque de Sisteron, l'intendant et M. de Castillon furent aussitôt suppliés par Mme de Cabris d'arrêter cette procédure dont les conséquences possibles l'effrayaient. Elle se hâta aussi d'envoyer une relation des faits à Briançon, afin qu'il se mît d'accord avec M. Le Noir pour étouffer cela ou le ramener à des proportions minimes. Mais cette relation était si émue et si peu mesurée qu'à sa lecture, Briançon perdit tout sang-froid. Depuis que Mirabeau « dédonjonné » était venu, le

19 décembre, sous le nom de M. Honoré, prendre logis et pension à Paris, rue Basse-du- Rempart, chez son bon ange Boucher, Briançon avait paru ne chercher qu'une occasion de se couper la gorge avec lui. M. Le Noir l'avait inutilement invité au calme et prié d'aller donner sa parole à M. Boucher qu'il laisserait M. Honoré tranquille. Briançon s'était bien présenté chez le premier commis, mais en furieux, attendu qu'il venait d'apprendre qu'au lieu d'ordres pour la liberté de Mme de Cabris, le ministre — ou M. Robinet — en avait envoyé pour sa réclusion la plus stricte. Il ne savait à qui s'en prendre ; et le secrétaire-factotum du marquis de Mirabeau, présent à sa visite, l'avait entendu s'écrier : a Qui est-ce donc qui m'en imposera ? un petit Amelot ? un vieux Maurepas ? je ne les crains point. Je déclare hautement et partout la guerre à M. de Mirabeau. Il faut opter... » De son côté, Mirabeau s'évertuait à faire chasser Briançon loin de Paris, à lui faire interdire tout au moins ses correspondances avec Sisteron, « sous peine de Bicêtre ». L'escalade de Mme de Limaye changea comme par magie ces dispositions réciproques. Briançon donna rendez-vous à Mirabeau dans un café par un billet plutôt suppliant que comminatoire; et Mirabeau, sur le conseil de Boucher, s'y rendit avec le vif désir d'amadouer son ennemi. Leur situation actuelle à tous deux les prédisposait à s'entendre et à abréger les préliminaires.

Mirabeau revenait de Versailles où son père l'avait envoyé pour contrecarrer l'activité des partisans de sa mère et de sa sœur, et sa mission avait échoué. M. de Maurepas l'avait averti « sur un certain ton » que le Roi en avait assez et voulait que liberté fût rendue à la marquise de Mirabeau aussitôt son procès commencé : « Voilà 60 lettres ou ordres pour la famille Mirabeau,

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s'était exclamé le ministre. Il faudrait un secrétaire d'Etat exprès pour eux. Si Ton chassait de Paris tous ceux qui y vivent d'intrigue, l'herbe y viendrait. Votre père me prend pour son homme d'affaires. N'est-il pas honteux de ne voir point de fin aux scandales de sa famille ? Le Roi ne veut plus en entendre parler. » Il y avait pis que cette rebuffade. L'avocat de la marquise annonçait l'intention de flétrir dans sa plaidoirie le pacte scandaleux qui obligeait Mirabeau, pour prix de sa rentrée en grâce chez son père, à solliciter partout contre sa mère et sa sœur, à se faire leur délateur et leur bourreau. L'avocat s'en tiendrait-il là ?... — Pour Briançon, sa détresse n'était pas moins extrême que son désarroi. Il avouait ne posséder plus que trente-cinq louis, et jurait que cette somme épuisée, il retournerait à Sisteron un pistolet dans chaque main : de l'un, il casserait la tête à Louise, et de l'autre, à lui. Il laissa copie à Mirabeau du procès-verbal de constat des magistrats de Sisteron en le conjurant d'apitoyer l'impitoyable Ami des Hommes et, bref, d'assoupir cette affaire. Nouvelle entrevue le lendemain. Mirabeau, stylé par son père et conseillé par son propre intérêt, demanda la soumission de sa sœur, en observant qu'un seul moyen lui avait réussi à luimême pour sortir de Vincennes, à savoir un profond repentir exprimé avec suite et résignation. Briançon le pria de dicter les lettres qu'il fallait. Mais si Louise sentait ces choses-là, objecta Mirabeau, elle n'avait pas besoin d'un maître à écrire. Il fournit pourtant ces modèles, et Louise les transcrivit presque mot pour mot, en y mettant la date du 7 février 1781. D'ailleurs, elle n'obtint rien par cette voie : l'Ami des Hommes ne l'y avait fait engager par son fils et par d'autres personnes que pour la contenir et, finalement, la leurrer.

« Elle ferait cent pénitences publiques et autant de miracles, écrivait-il au bailli le 1er février, que je ne serais pas sa dupe. . . Mais comme il ne s'agit que de gagner du temps, je crois qu'il ne serait pas mal de lui faire dire par quelqu'un de ses adhérents ou intermédiaires qu'elle gâte elle-même ses affaires, qu'elle aurait besoin de se contenir pour un temps et de faire dire du bien d'elle dans ce couvent dont la supérieure est fort écoutée du ministre et de l'archevêque de Paris, et qu'elle donnerait par là le moyen à ses amis de la servir auprès des siens, qu'à faute de cela, elle sera transférée, mais ayant à lutter contre des préventions et des ordres précis. »

Au lieu de valoir à Mme de Cabris un adoucissement de son sort, l'intervention de son frère fut pour elle le sujet d'une explication déplaisante avec Mme de Limaye. Celle-ci, qui n'oubliait en aucune circonstance ses raisons particulières d'exécrer Mirabeau et de le tenir à l'écart, avait regardé comme une défaillance sans excuse le fait par Mme de Cabris de s'être servi de lui pour faire son marché meilleur ; et avec sa franchise pétulante, elle ne dissimulait pas son improbation. Une délicatesse si chatouilleuse n'était pas qu'inopportune ; elle manquait de générosité autant que d'à-propos. Mme de Limaye l'aurait-elle eue pour elle-même, si elle s'était trouvée sous les verrous depuis trois ans, ainsi que Mme de Cabris? Celle-ci eut la bonté de ne pas le lui demander. Elle n'en repoussa pas avec moins d'énergie, comme on va l'entendre, le reproche d'être entrée en composition avec son diffamateur :

« Quant au malheur de contracter une obligation envers une personne que vous méprisez, je ne le connaîtrai jamais. Cette personne travaillant à améliorer mon sort remplirait

un devoir premier dont l'abandon suffirait pour déshonorer l'homme le plus intact. Dans les circonstances présentes, son intérêt, celui d'un protecteur [M. Le Noir] dont il sent plus que jamais le besoin, sont ses premiers moteurs ; et quand il dépend de moi de le replonger dans l'abîme dont il sort à peine, quand son sort est visiblement entre mes mains, je ne crois pas lui devoir beaucoup parce qu'il cherche à caresser la main qui le menace. Au reste, je ne l'ai point cherché, je l'ai fui aussi longtemps que je le pouvais sagement et décemment. Encore aujourd'hui, je lui refuse un encouragement de ma main... Vous connaissez l'homme, ma chère cousine, vous connaissez ses procédés à mon égard : je me flatte que vous connaissez aussi mon cœur également incapable d'une vengeance préméditée et de l'oubli de certains genres d'offenses. D'après ces connaissances, il est cruel à vous de me présenter comme l'obligée de la personne. J'espère que cet instant passé, nous resterons chacun à notre place, sans que l'un ose faire un pas pour se rapprocher, ni l'autre se voie forcée à reculer. On a élevé une barrière insurmontable entre nous, mon père l'a posée, le public en a connu les motifs, une rétractation de la part de l'accusateur ne suffirait plus à l'honneur de l'accusée. On a pu me donner en spectacle, mais il dépend de moi de ne jamais jouer de rôle qui me rende vile à mes propres yeux et répréhensible à ceux de mes amis. On peut ajouter au droit que j'ai de me plaindre, il est impossible qu'on me donne des regrets quand j'ai suivi les conseils de la sage amitié. Cette vérité bien établie, je puis attendre tranquillement. »

Louise aurait pu ajouter qu'elle était en possession d'administrer à tous les incrédules une preuve péremptoire de sa sincérité dans ces sentiments-là. Non contente

de ne rien aliéner de sa liberté de jugement et de conduite à l'égard de son frère, tout en recourant à ses bons offices, elle l'avait forcé à préciser son rôle et à reconnaître ses initiatives dans leur rapprochement tout accidentel et momentané. Mirabeau ne s'y était pas refusé. Au fait, en échange de cette reconnaissance, il acquérait la certitude que Louise renoncerait à pousser à l'extrême ses avantages contre lui et qu'en particulier, elle laisserait dormir dans les bureaux ministériels « l'horrible dépôt », comme disait son père, des calomnies dont il l'avait souillée et accablée. A la demande de Briançon, il avait donc remis à celui-ci un papier ainsi libellé :

« Pour ma sœur de Cabris.

« Je donne très volontiers à ma sœur la déclaration qu'elle désire que c'est par mon conseil qu'elle a écrit à mon père et à mon oncle des lettres de soumission et de tendresse suppliante, sur la parole que je lui ai donnée qu'il était aussi impossible qu'on arguât de ces lettres la moindre imputation contre elle, que mon père est en effet incapable d'en faire un usage qui puisse nuire à sa fille. Il est louable et ne peut jamais être honteux de s'en remettre à la clémence d'un père et de lui demander comme une grâce cela même que l'on croit une justice. Les lettres rappelées dans cette déclaration sont écrites de Sisteron en date du 7 février 1781. Ce sont jusqu'ici les seules qui aient été écrites à ma sollicitation instante, laquelle n'a jamais eu pour motif que la conviction intime où je suis que c'est là le seul moyen décent et sûr de rétablir la paix dans ma famille. A Paris, ce 24 février mil sept cent quatre-vingt-un.

Le Comte de Mirabeau. »

En attendant que le procès de son père vint à l'audience, Mme de Cabris ne connaissait ainsi ni trêve ni repos. L'alerte par laquelle elle venait de passer avait aggravé l'altération ancienne de sa santé : une fièvre putride s'était déclarée, qui avait cédé assez rapidement au régime ; mais, depuis, plus un jour ne s'était écoulé pour elle sans douleurs. Le défaut d'exercice et de distractions ajoutait beaucoup à ses incommodités. Qu'il était loin, le temps où elle donnait à l'abbé de Laidet sujet de se plaindre d'elle en ces termes : « Cette dame est au parloir depuis le matin jusqu'au soir, aucune religieuse n'en peut approcher. Ce couvent est devenu une auberge, il y a des dîners presque tous les jours. Hier, jour de fête, dans le temps de vêpres, il y avait un repas au parloir, vendredi, un repas tout en gras : on ne peut plus fermer les portes à la nuit ; il faut user de violence pour faire sortir les étrangers une heure après la nuit... » Il y avait une année de cela ! Maintenant, plus de dîners, plus de collations, plus de visites mêmes : le parloir était interdit à la prisonnière : elle se renfermait le plus longtemps possible dans sa cellule, avec sa fidèle femme de chambre, pour éviter l'espionnage insupportable de chacun de ses pas. Le moindre manquement à la règle l'exposait à des vexations : et sa force de résistance était brisée. Elle qui défiait naguère toutes les puissances du monde liguées contre elle de la faire plier, elle se soumettait d'avance sans murmure, de peur d'une simple réprimande. Tout récemment, elle s'était fait conduire en cachette au parloir où l'attendait la jeune femme de M. d'Eyraud. A peine y était-elle en conversation, l'abbé de Laidet entra, demandant à voir la supérieure. Ce parloir était fort obscur, l'abbé venait du grand jour, Mme de Cabris avait le temps de se retirer sans être

reconnue par lui ni même vue ; mais elle ne pouvait suivre pour se retirer que le couloir par où l'abbesse arrivait. Plutôt que d'avoir une explication pénible avec celle-ci, Ajme de Cabris se dissimula en s'étendant par terre de tout son long. Par malechance, l'abbesse trébucha sur elle, qui dut se laisser dévisager dans cette posture mortifiante. Il n'en résulta sur le moment que des mots, des mines, des regards. Mais la scène fut bientôt connue au dehors. Le bailli en fit des gorges chaudes ; le marquis en rit, lui aussi, tant qu'il put.

L'heure n'était plus pour l'Ami des Hommes à la plaisanterie. Il sentait passer de petits vents avantcoureurs de la tempête, et il s'apprêtait à offrir à la Fortune devenue contraire quelques sacrifices propitiatoires. Il consentait, par exemple, à la translation de Rongelime dans un couvent plus doux, et où elle ne serait tenue qu'à ne pas découcher. Il n'osait même plus hasarder aucune visite dans les bureaux de son dévoué ami Robinet, « pensant, avouait-il, que le plus tard qu'il se ferait dire le mot de travers serait le mieux ». M. Robinet, pourtant, n'était pas devenu un partisan de Rongelime ; il proférait même contre elle à tout venant des injures et des accusations extravagantes, et le marquis rapportait celle-ci, par exemple : « On me dirait que Mme de Cabris a brûlé Paris, égorgé toute sa famille et empoisonné les fontaines, que je croirais qu'elle n'a pas encore fait tout son jeu. » Mais M. Robinet n'était pas le maître, ou, pour mieux dire, il ne l'était plus : suivant des instructions reçues « d'en haut », M. Amelot lui avait prescrit une circonspection extrême. Le procès du marquis et de la marquise de Mirabeau arrivait à l'audience, et l'issue n'en paraissait plus douteuse : le marquis serait condamné. Effectivement, il le fut. le 18 mai 1781,

par une sentence sans merci. « Tant mieux pour mes chevaux qui n'auront pas à aller remercier messieurs les juges ! » s'écria-t-il en recevant le coup. Le mot vrai, le mot du cœur, ne lui échappa que par la suite : « Ils m'ont tué le 18 mai. » Le parlement avait prononcé la séparation de corps et de biens demandée par la marquise de Mirabeau, au profit exclusif de celle-ci. Le marquis était obligé à restituer le montant des aliénations immenses faites sur les biens de sa femme. C'était sa ruine. Un bulletin de victoire aussitôt rédigé courut à Sisteron pour être répandu de là en Provence. On y lisait : « L'autorité royale, éclairée par ce jugement qui déclare le marquis de Mirabeau incapable de gouverner la personne et les biens de son épouse, va rendre incessamment la liberté aux marquises de Mirabeau et de Cabris : le repos de ces dames parait assuré pour le présent et l'avenir. »

Une fois jeté ainsi « en purgatoire de liquidation », l'Ami des Hommes ne songea plus qu'à renaître à une vie meilleure. Comment y parvenir ? Il n'y fallait pas moins que le diable. Précisément ses enfants, ses amis et « le bon ange » Boucher le suppliaient de rouvrir ses bras à son fils prodigue et de l'employer au rétablissement de sa maison. Il se laissa forcer la main : et M. Honoré, rentré en grâce, redevenu le comte de Mirabeau, se mit à l'œuvre. Il semblait encore possible de maintenir Rongelime au couvent pendant quelques mois, en l'engluant, en la leurrant de promesses. Ne venait-elle pas de renouveler ses lettres de soumission à son père et à son oncle ?

Cependant, la marquise était sortie du couvent des Dames de Saint-Michel ; elle courait Paris et Versailles à sa guise ; et, à peine dehors, elle avait annoncé qu'à la plus prochaine audience du ministre, on la verrait. entourée de sa parenté triomphante, venir demander

l'élargissement immédiat de sa fille. Elle tint parole. Avisé, le marquis sursauta ; il lança quelques bons sarcasmes à l'égard de toute cette a Vassanaille » et du « siècle blèche » où il lui fallait vivre : « On veut un gouvernement doux jusqu'à la fadeur! » s'écria-t-il ; et il jura qu'on l'aurait. Mais il ne s'étourdit pas de son bruit. Il vit clairement que Rongelime lui échappait. a Je rugis intérieurement, écrivait-il au bailli peu de jours après (26 mai), et sentis une portion de caractère féroce se débattre en moi à l'idée de voir ici cette créature affichant l'intrigue et la prostitution. Je méditai, je griffonnai, et finalement. Dieu m'a fait la grâce d'en revenir d'esprit et de cœur à ce que mes amis m'ont tous recommandé en m'embrassant... » A savoir de laisser faire, de voir venir. Soit ! et deux jours plus tard, M. Robinet expédiait à l'intendant de Provence, M. de la Tour, pour être remis aux Dames Ursulines de Sisteron, l'ordre suivant :

« De par le Roi : Chères et bien amées, nous vous mandons et ordonnons de mettre en liberté la dame marquise de Cabris que vous détenez par nos ordres dans votre maison. Si n'y faites faute ; car tel est notre plaisir. Donné à Versailles le 28 mai 1781. » Signé : Louis, et plus bas : Amelot.

L'abbesse reçut cet ordre par les mains du subdélégué de Sisteron. La ville en eut connaissance la première. En un clin d'œil, plusieurs centaines de personnes furent rassemblées sous les fenêtres du couvent, réclamant à grands cris la sortie immédiate de la libérée, objet depuis trois ans de la vénération et de l'amour de tout le canton. La supérieure résista ; le subdélégué dut user de son autorité pour la faire céder. Pendant que se débattait ce petit conflit, Louise se tenait dans sa chambre, devant

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son écritoire; et là, sans que sa main trahit aucune émotion, elle traçait de sa petite écriture rectiligne, serrée et nouée comme du point de chaînette, des billets pour son père et son oncle dont elle attendait les ordres, leur disait-elle, pour régler ses pas. On vint l'interrompre pour la prier de se laisser voir par une fenêtre et de calmer ainsi le tumulte croissant. Elle n'y consentit pas, mais on l'entraîna ; et comme elle semblait être portée, on la crut très malade ; sa vue rendit l'émotion délirante. Elle obtint un peu de silence pour remercier la foule et l'inviter à se disperser, attendu qu'elle ne sortirait que le lendemain. On ne lui obéit que pour aller préparer, à moins de cent pas de là, sur la place de la cathédrale, un feu de joie, des illuminations et des concerts. Dès le soir, et durant plusieurs jours, la montagne et la vallée retentirent de l'explosion des boîtes d'artifice et des arquebusades, de l'accord des tambours, cuivres, flûtes et violons. Après les aubades et les sérénades, les musiques s'en allaient jouer des airs lugubres autour du couvent des Ursulines et de la maison des Missionnaires, d'où le capucin, directeur de l'abbesse, n'osait plus sortir. Il ne comptait plus les brocards et les avanies d'une jeunesse exaltée, qui promettait en outre de lui faire un mauvais parti. Il y eut aussi des harangues du maire et des consuls de la ville. Jusqu'aux cloches qui sonnèrent pour des messes d'actions de grâces ! Seule, l'abbesse des Ursulines ne désarma point. A quelque temps de là, Ajme de Cabris s'étant présentée à la grille du couvent pour y faire ses remerciements aux religieuses qui l'avaient soutenue dans son épreuve, elle lui fit refuser le parloir : cette idole du monde lui semblait le charivari en personne.

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