XVII. — LIBRE
Le bruit des ovations, des concerts et des boites d'artifice dont les enthousiastes partisans de Mme de Cabris faisaient résonner les échos du canton, parvint sans retard aux oreilles du bailli de Mirabeau. Il en voulut échauffer à son tour celles de l'Ami des Hommes. Après lui avoir fait un conte pour rire de ce triomphe de Rongelime. il demandait : « Que dis-tu de la sagacité de ce peuple ?» — « Quant à ce point, lui fût-il répondu sur le même ton rageur et méprisant, un petit écu en fait l'affaire. » N'était-ce point partout que l'engouement du public allait de la sorte aux charlatans ? Dix enseignes dans Paris, Au grand Voltaire, ou Au grand d'Estaing, faisaient un digne pendant « à ces compliments de Sisteron que je ne réponds pas, ajoutait le marquis, que tu ne voies à Aix et plus loin encore. » Plus loin, — c'est-à-dire à Grasse même. Ici, l'effervescence fut vive, en effet. La douairière de Cabris, fort effarouchée, entendit qu'on parlait très mal de son administration. On s'attendait de jour en jour à voir reparaître sa belle- fille ; et l'on disait qu'il n'y avait plus aucune raison de contester à cette jeune femme le droit de rentrer dans sa maison et d'y diriger à sa guise son mari et sa fille.
La douairière avait encore bien des atouts dans son
jeu. Elle restait investie de la curatelle par deux sentences de la sénéchaussée de Grasse et par deux arrêts du parlement de Provence, le tout appuyé sur un avis de parents émis en connaissance de cause. Mais abandonnée à elle-même, sa tête branlante, son bégaiement, ses ridicules, sa pusillanimité, faisaient d'elle un adversaire peu redoutable. Au dire du bailli de Mirabeau, les avocats qui la conseillaient étaient « bêtes comme des choux ». Ses gendres ne lui prêtaient qu'un concours timide, de peur d'être accusés, sinon même convaincus, d'obéir à des vues intéressées. Enfin, le chef du nom et des armes, le marquis de Vauvenargues, de tout temps le plus circonspect des hommes, ne pensait plus qu'à sa santé. On rappela donc à l'aide M. de Clapiers de Saint- Jean, Mon Bon. Il vivait retiré à Marseille. L'âge l'alourdissait. Il se tuait à force de prendre du café et « un ordinaire fort en vin et en choses acres ». Il accourut pourtant ; et sa première idée fut de réclamer à MM. de Mirabeau leur dossier secret contre Rongelime, ce dossier irrésistible qui avait déjà servi à la convaincre de recel, d'adultère et d'inceste par-devant amis, famille, juges et ministres. Le marquis l'aurait volontiers livré à nouveau. Mais le bailli qui le détenait craignit qu'on n'en fît un usage inconsidéré, qu'on n'en perdit des pièces capitales, et il le refusa, l'estimant aussi plus utile en ses mains, à Aix, qu'à Grasse.
Faute de cette arme, on reprit une marotte du marquis de Mirabeau. Marier Pauline de Cabris sans l'aveu de sa mère et la marier, si possible, à un Clapiers, ce ne serait pas seulement fixer la fortune des Cabris dans leur maison ; ce serait désemparer Rongelime qu'on accusait de mettre sa fille à l'encan et de l'avoir déjà offerte à quinze ou vingt personnes pour s'en faire des partisans. Le seul
Clapiers qui eût alors l'âge « compétent » était précisément le fils aine de Mon Bon, un excellent sujet de seize ans, « grand, gros, fort, très bien dans la société », et très ressemblant à son grand-oncle, le chevalier de Fabry, l'organisateur et ancien directeur de la marine, dans les voies duquel il voulait s'engager. La douairière se montrait favorable à cette union ; elle ne tenait pas, cependant, à ce que le mari de sa petite-fille prit du service. Mais n'était-ce que cela ? il y renoncerait et vivrait sédentaire à Grasse, uniquement occupé de conserver sa fortune. Une difficulté plus sérieuse se rencontrait du côté de la prétendue. Pauline n'avait que dix ans : étaitelle mariable valablement ?
Le marquis de Mirabeau fut consulté et prié de consulter là-dessus, car il avait voix au chapitre, comme parrain de la belle. Très souffrant des suites de sa catastrophe judiciaire du 18 mai, très vieilli, mais non abattu ni découragé, il vivait au Bignon depuis le début de l'été, dans une profonde retraite, entouré de Mme de Pailly, de ses fille et gendre du Saillant et de son fils aîné. Celui-ci, en signe de sa conversion aux idées de devoir, avait échangé définitivement son ancien prénom de Gabriel, trop cher à Sophie, pour celui de Honoré. Il paraissait aider docilement et de toutes ses forces l'Ami des Hommes à rassembler ses débris et à refaire au moins une façade à sa maison écroulée. Il s'appliquait en outre à le divertir. Par exemple, dans un dialogue rimé pour sa fête, la Saint -Victor, Honoré s'était associé à Caroline du Saillant pour rendre un hommage dithyrambique — et mérité — à cette opiniâtreté de leur vieux père,
A sa force et sa fermeté Que tout le monde admire !
Mme du Saillant y débutait par le comparer à un « superbe oranger ». Elle ne faisait allusion ainsi qu'à ses origines provençales, on l'entend bien. Elle finissait par convenir que « ce portrait péchait par la couleur ». Indulgemment, puisqu'il en était l'auteur, son frère lui garantissait la ressemblance. Il déclamait à son tour, sur un mode plus haut :
J'ai saisi tous les traits de ton allégorie,
Ma sœur, voici la mienne, écoute, je te prie.
De l'abîme éternel de cette mer profonde,
Vois s'élever ce roc majestueux.
Neptune contre lui vient de soulever Tonde ; Eole a déchaîné les vents tumultueux ;
Et le puissant maître du monde A lancé sur sa cime un déluge de feux.
Tous ces dieux réunis par la haine implacable Ont cru que sous leurs coups il allait s'écrouler;
Mais sur sa base toujours stable
Ils ne l'ont pas même ébranlé...
Pour les écoutants, ces strophes étaient à la fois apologétiques et vengeresses ; elles désignaient clairement, presque nommément, les personnages sous l'effort desquels l'Ami des Hommes avait pensé succomber. Neptune était mis là pour M. de Sartine, ex-ministre de la marine, patron de M. Le Noir, et protecteur déclaré de la marquise de Mirabeau et de Rongelime ; Eole figurait le barreau de Paris ; et « le puissant maître du monde », c'était Louis XVI, incriminé lui-même pour n'avoir pas empêché cet assaut de l'intrigue et de la calomnie, et pour avoir ensuite mis le rouge au front d'un de ses plus illustres gentilshommes, en révoquant les lettres de cachet sous lesquelles ce malheureux chef de maison étouffait
justement une femme et une fille rebelles. Quand il voyait l'héritier de son nom et de ses ambitions flatter de la sorte ses ressentiments, comment le marquis ne l'eût-il pas cru sincère ? Il avait bientôt eu toute confiance dans le bon vouloir comme dans les talents d'Ho noré ; mais il la poussait un peu loin.
Honoré, dans ses parties de chasse et ses randonnées quotidiennes autour du Bignon, avait fait la connaissance, à Chéroy, d'un petit avocat du lieu, nommé des Birons, qui était marié fort agréablement avec la nièce du prieur, ancien moine génovéfain. Autant pour accroître les commodités de son accès auprès de cette jeune femme que pour avoir auprès de lui un praticien capable de débrouiller la procédure épineuse de son affaire de Pontarlier, dont il projetait de faire tomber la sentence capitale, il avait finalement installé des Birons au Bignon ; et l'oncle prieur y était venu séjourner à son tour. Le marquis de Mirabeau, suivant ses habitudes d'engouement subit, ne voulait plus se séparer d'eux. L'abbé Baudeau lui faisant alors défaut, il ne doutait pas d'avoir mis la main sur le premier canoniste et le premier juriste du temps. Il leur soumit donc la question du mariage de Pauline de Cabris.
Leur avis ne fut pas encourageant. Ce mariage n'était pas légalement possible avant que la demoiselle eût douze ans accomplis. Tout au plus, à douze ans commencés, pourrait-on prendre une dispense de Tévêque et marier les deux enfants « par provision ». en les tenant séparés jusqu'à l'âge nubile. D'autre part, était-il bien sûr que, pour le mariage de cette mineure, le père étant incapable, le consentement de la mère ne fût pas une condition de rigueur ? et si la nullité allait s'ensuivre ? Une consultation de deux fameux avocats parisiens
vint corroborer cet avis négatif. Il ne fallait pas, disaient ces derniers, « risquer d'exposer à la dégradation et au déshonneur l'épouse illégitime et sa postérité », Làdessus, le petit congrès réuni autour de la douairière de Cabris n'eut plus qu'à se dissoudre. Au fait, le péril ne semblait pas imminent. Rongelime continuait à ne pas se montrer : et le marquis de Mirabeau, tout en recommandant de la surveiller, pensait qu'elle ne serait peut-être pas aussi redoutable qu'on l'avait craint : « Elle pourrait bien être, écrivait-il, de l'ordre de ces fols qui se font tenir à quatre quand on veut les empêcher de se jeter par la fenêtre et, quand on les laisse faire, qui se jettent dans un fauteuil ».
Mme de Cabris, bien décidée à démentir les méchants pronostics, n'avait pas quitté Sisteron. A sa sortie du couvent, elle avait accepté l'hospitalité d'une maison de vieilles gens des plus distingués de la ville, que leur âge et leurs infirmités obligeaient à mener une vie retirée. Elle ne quitta cette maison, après deux ou trois mois passés « à réparer sa santé délabrée et à faire des remèdes », que pour aller prendre les eaux de Gréouls et visiter en passant, dans son château de Sigoyer, le vieux comte de Gruel son parent. On la disait affligée d'un ulcère en si bon lieu que, si c'était vrai, elle devait y trouver « matière à faire pénitence de ses fautes passées », comme disait le bailli. Mais celui-ci avait plus de penchant à croire que sa nièce ne cessait pas d'être une grande pécheresse. Ainsi que son frère, il entretenait à Sisteron des agents et correspondants qui le renseignaient sur les dits, faits et gestes de Rongelime, avec une malveillance inaltérable. Gardait-elle strictement sa retraite ? Briançon vivait caché auprès d'elle. S'éloignaitelle de Sisteron ? elle s'était brouillée avec ses hôtes, et
Briançon l'avait emmenée aux environs, dans une famille de ses amis. Au château de Sigoyer, d'où le jeune comte de Gruel, récemment marié, était encore absent, en voyage de noces, les détracteurs jurés de Mme de Cabris voulaient à toute force qu'elle fût venue relancer cet ancien adorateur et troubler son ménage, malgré ses « grâces édentées ». Et ainsi de suite. Dans le vrai. Briançon n'avait pas quitté Paris depuis le jour où on l'y avait vu se présenter à la barre du parlement, assisté d'un avocat, pour suivre le procès de la marquise de Mirabeau et prendre le fait et cause de Mme de Cabris, « au cas qu'on la chargeât ». Il attendait patiemment qu'elle vînt reprendre la lutte au point où sa lettre de cachet l'avait forcée de l'interrompre. Il savait bien qu'elle n'avait pas d'autre dessein, et que la galanterie n'était plus son fait.
Rongelime avait usé, rompu le fer de ses barreaux. Mais quelle disgrâce ! il était réel qu'elle n'avait plus de dents ; et sa vie, écoulée déjà plus qu'à moitié, était pour jamais défleurie comme sa figure. Cette jeune femme — moins de trente ans ! — ne paraissait plus qu'une femme encore jeune. Elle ne se relevait des ruines de son passé que pour envisager un avenir de labeurs pénibles, ingrats, peut-être stériles. Epouse, elle n'avait pour ainsi dire plus de mari ; mère, plus d'enfant ; femme, plus d'état ni de fortune ; et ses deux familles la repoussaient toujours, après l'avoir dépouillée de tout, de l'honneur même. Elle ne devait plus avoir d'autre préoccupation que de recouvrer tout cela. Le premier point était d'obtenir le redressement des mesures prises naguère par le parlement de Provence. Or, plus elle y réfléchissait, plus elle se rendait compte qu'une si grosse affaire ne pouvait se régler qu'à Paris, loin des rancunes et des
partis pris locaux. Il n'était pas croyable que les juges provençaux consentissent jamais à se dédire. De fait, le bailli avait eu sur ce sujet, à Aix, une conférence, le marquis de Vauvenargues en tiers, avec le président Fauris de Saint-Vincens ; et celui-ci, payé pour savoir ce que c'était qu'une méchante femme, s'était porté garant que ses collègues tiendraient bon. Quant à prévoir ce que feraient à Paris la magistrature et l'autorité, le parlement et le roi, ni le bailli ni le président de Saint-Vincens n'y pensaient. En bons Provençaux qu'ils étaient l'un et l'autre, ils n'admettaient pas, fût-ce à titre de conjecture, que le parlement souverain de « leur province unie et non subordonnée à la France a pût avoir un jour à rendre compte de ses arrêts à l'autorité royale, ni que ses ressortissants pussent être « distraits de leurs juges naturels » au profit d'une juridiction « étrangère ». Le marquis de Mirabeau, qui provençalisait moins purement, n'était pas aussi tranquille à cet égard. Il ne fut pas non plus aussi effaré, lorsqu'il apprit que Rongelime avait amené tout à coup ses batteries à Paris.
Vers le milieu de décembre, Mme de Cabris avait passé en vue du Bignon. Sa mère était venue à sa rencontre jusqu'à Montargis. De là, elles avaient fait route ensemble vers la capitale, et s'étaient installées sous le même toit, rue des Vieilles-Tuileries. Presque aussitôt, dès les premiers jours de la nouvelle année, Mme de Cabris avait adressé à sa belle-mère, avec les compliments de circonstance, une véritable sommation : « J'ai désiré, lui disait-elle, ne pas être réduite à vous adresser par écrit les vœux que je fais pour vous, et je veux croire que vous ne serez heureuse que lorsque le désordre qu'il y a dans ma maison aura cessé, que mon mari ne souffrira plus, que ma fille aura appris à respecter ses devoirs, et que
des mercenaires n'occuperont pas la place de l'épouse... » Cette année 1782 devait toutefois s'écouler sans incidents notables, dans une espèce de recueillement de part et d'autre. Incertains de leurs moyens, de leurs chances, les adversaires se préparaient au combat, se mesuraient, mais sans se tâter. C'étaient désormais les Clapiers seuls, la douairière à leur tête, qui allaient affronter Rongelime. Le marquis et le bailli de Mirabeau leur laissaient le terrain libre et se contenaient au rôle de témoins. Mais quels témoins incomparables ! Rien dans les volumineuses liasses des Archives nationales, rien dans les diverses correspondances privées qui abondent en nos mains, les lettres de Rongelime elle-même exceptées, rien ne vaut, pour nous donner un récit vivant et suivi des faits, ces lettres que le marquis ne cessa qu'à samort d'échanger avec son frère presque au jour le jour, et dont l'inestimable collection s'étale en entier et à tout moment sous nos yeux.
Ce que le bailli avait toujours prédit ne manqua pas d'abord de se réaliser. L'union de Rongelime et de sa mère ne résista pas à l'épreuve de leur cohabitation. « Ces deux créatures, écrivait-il au marquis au lendemain de leur mise en liberté (2 juin 1781), te justifieront aux yeux du public, si tu avais besoin d'être justifié. En avril, elles étaient brouillées, et la marquise de Mirabeau avait mis dehors sa fille a par acte » ; Rongelime était allée prendre gîte dans le couvent de Bon Secours, rue de Charonne. Il est vrai qu'en juillet, elles se rapatriaient •, mais pas pour longtemps. Le marquis se frottait les mains. Lui aussi, il avait toujours cru que, rassemblées, elles se battraient et se détruiraient l'une l'autre. Il dépeignait Rongelime au bailli, d'après ceux qui la voyaient, comme « fort enlaidie, grosse comme une
tour et insolente à miracle. — Je l'aime mieux ici, ajoutait-il, que là-bas, à cause de toi, car ci-devant, elle y voulait retourner. Ici elle mourra de faim et finira par être pendue. » C'était pour prolonger ses ressources, sans doute, qu'elle vivait de rien, obscurément, sans laquais ni servante. Victoire, la fidèle femme de chambre qui l'avait rejointe aux Ursulines de Sisteron, et qui ne l'avait plus quittée pendant sa captivité ni depuis, était morte victime de son dévouement, peu après son arrivée à Paris ; morte des suites de la phtisie qu'elle avait gagnée au long de son internement dans une chambre habitée avant elle par une succession nombreuse de « pulmoniques ».
A la nouvelle que Rongelime s'informe, consulte, récolte des pièces, élabore des mémoires, le bailli dresse pourtant l'oreille et demande : « Quel usage la drôlesse veut-elle faire de ces papiers ?» — Oui, questionne à son tour le marquis, « que peut-elle rêver et projeter du fond de son fumier, car c'est précisément de là que partent tous les phosphores du temps ?» A la réflexion, il se tranquillise ; elle ne fera rien d'utile, « car le roi ne touche jamais à ce qui a été réglé par des arrêts pour les affaires des particuliers ». — Le roi ! non, sans doute, si, par «le roi », on entendait, dans un sens abstrait et général, l'autorité procédant par voie d'ordres. Mais le Conseil du roi procédant par voie d'évocation ou de cassation, c'était une autre affaire; et Mme de Cabris comptait précisément sur ce Conseil ; elle était d'ores et déjà déterminée à lui déférer toutes les anciennes procédures de Provence qui la gênaient. Elle n'y rencontrerait que peu de difficultés, croyait-elle. Il y avait plus de trois années que ces procédures étaient closes, et les délais de pourvoi étaient passés ; en outre, les ordonnances défen-
daient d'imprimer aucun mémoire à l'appui des instances pendantes devant le Conseil. Mais comme Mme de Cabris avait été mise, par sa détention, dans l'incapacité d'agir, il devait lui être facile d'obtenir des lettres de relief pour le temps. Quant à la défense d'imprimer, elle la tourna en s'adressantau public avant de saisir la puissance royale.
Son mémoire, daté de 1783, était suivi d'une consultation du 20 décembre 1782 portant les signatures de Me Charpentier de Beaumont et du fidèle de la Croix. Ce dernier avocat passait pour en être le rédacteur. L'ouvrage lui faisait honneur. La marquise de Cabris s'y présentait avant tout comme une épouse et une mère modèles. L'exorde suivant résumait sa thèse :
« Dans un siècle où tant de femmes demandent, peutêtre avec raison, d'être séparées de l'homme auquel un lien sacré les unit, où tant de mères ont le malheur de voir leurs enfants livrés à des mains mercenaires, c'est sans doute un spectacle bien touchant que celui d'une épouse dont les vœux, dont les sollicitations n'ont pour objet que de pouvoir donner ses tendres soins à un mari infirme et accablé sous une oppression domestique, que de rapprocher d'elle l'être précieux qu'elle a porté dans son sein et nourri de son lait...
« Que les destructeurs de la maison de Cabris ne s'alarment pas ! Celle qu'ils ont persécutée ne vient point leur arracher une fortune qu'ils ravagent à leur gré et sans laquelle elle n'eût jamais été opprimée : supérieure aux richesses qui ont fait son malheur et celui de ce qu'elle a de plus cher au monde, elle ne réclame que les droits qu'elle tient de la nature et de la loi. »
Le marquis de Mirabeau trouva « insolent et jactancieux » ce mémoire « qui louait les vertus et chantait les
malheurs de Rongelime ». Mais il se garda d'en faire fi. Tout en observant que la vogue n'y était pas comme à celui de 1779, car le ton en était moins injurieux, il le tenait pour plus dangereux, parce qu'il allait droit à son but. Il lui faisait même le compliment de soupçonner que son fils aîné y avait eu part. Mais pourquoi ce soupçon ? Un an auparavant, on se le rappelle, Mirabeau était en villégiature au Bignon ; et il y parlait de sa sœur de Cabris, en vers et en prose, avec une horreur qui n'était pas complètement jouée : « Je ne puis tout dire, s'écriait-il, j'avalerais plutôt ma langue ; mais c'est un triple enfer que l'âme de cette créature. Qu'on l'éloigné à jamais de mon père ! » Depuis, il avait encouru de nouveau la disgrâce de ce dernier par la façon audacieuse, bruyante, cassante, dont il avait, malgré tous les conseils de prudence et de ménagements, conduit sa défense à Pontarlier contre la famille de Sophie de Monnier. Le succès de cette tactique hasardeuse n'en excusait rien. Bien pis. Mirabeau se proposait de la renouveler contre sa propre femme qui ne voulait pas se rejoindre à lui. Il n'en fallait pas davantage pour que le marquis criât à la folie, à la rébellion, au massacre. Ce qui l'autorisait à croire que le frère et la sœur étaient de connivence, c'était qu'en se rendant de Franche-Comté en Provence, Mirabeau s'était arrêté pendant quelques heures à Sisteron. Pourquoi faire, sinon pour y remplir une mission de Rongelime ? « Si cela était, disait le bailli, il serait à étouffer entre deux matelas comme un enragé. » Mais cela n'était pas ; Mirabeau en convainquit sans peine son bon oncle ; et le marquis n'en demanda pas plus long . Il avait alors un nouveau procès avec la marquise de Mirabeau devant le parlement de Paris ; ses conseils étaient d'avis
qu'il ne se mêlât pas d'autre chose que de le gagner.
En Provence, la contrariété née de ce mémoire de Mmc de Cabris fut tout autrement vive et persistante. Le bailli était le plus fâché. Sans le nommer une seule fois, on le désignait clairement comme le vrai meneur de la faction ennemie, et l'on rééditait cette vieille fâcheuse histoire des 30.000 livres promises en 1769 et jamais payées depuis. Il s'en plaignit au Roi par l'entremise du maréchal de Duras. Après lui, les beaux-frères de M. de Cabris étaient les plus malmenés, surtout parce qu'en mai 1782, ils s'étaient fait allouer, par une transaction que la complaisante douairière leur avait consentie des deux mains, de fortes sommes à titre de suppléments de légitime; ils étaient même accusés assez brutalement d'avoir «volé » 20J.000 livres à M. de Cabris. M. de Lombard-Gourdon et le conseiller de Gras en écrivirent au ministre ; mais Mme de Saint-Cézaire, dont le mari avait été tué à son bord quelques mois auparavant, s'abstint de signer leur protestation. Ainsi, dans la propre maison de la douairière, il n'y avait pas qu'une seule volonté, qu'un seul bras, contre l'ennemie commune. Autour de la jeune Pauline, il se formait un tiers parti. Pauline elle-même, placée dans un mauvais couvent de Grasse à 200 livres de pension, ne rêvait que de quitter tantes et grand'mère et de s'en aller vivre à Paris auprès de ses père et mère enfin réunis. En vain, pour l'en dégoûter, lui faisait-on un récit journalier des imbécillités certaines de l'un et des prétendues turpitudes de l'autre. On la surprit un jour dévorant avec larmes le dernier mémoire de sa mère. Elle fut condamnée pour ce méfait à demeurer trois heures matin et soir, plusieurs jours durant, à genoux sur la tombe de son grand-père : « Par bonheur, disait-
elle plus tard avec une aimable ingénuité, par bonheur je tombai malade. »
Ce mémoire n'était que le préambule d'une action judiciaire en forme. Mme de Cabris se proposait d'aller in fiocchi à Versailles, suivie de sa parenté la plus notable, pour s'y jeter aux pieds du Roi. Elle finit par adopter un appareil plus simple et par remettre sans éclat sa requête qu'avaient signée avec elle le comte de Montboissier, le maréchal de Noailles, le duc d'Aven, etc. Ce dernier, capitaine des gardes, était de quartier à l'Œil-de-Bœuf, dont il facilita l'entrée à Mme de Cabris. Elle s'y présenta en compagnie de Briançon, et elle y amassait du monde et le haranguait. Quelques Provençaux « estimés et de poids » la regardaient de travers avec les yeux de son père; et l'un d'eux se détacha pour reprocher au maréchal de Noailles son intervention : « Comment ? riposta cet incorrigible pince-sans-rire ; je suis l'intime ami du marquis de Mirabeau. Il s'agit de sa fille, je ne reculerai pas ! » L'autre objecta que c'était le servir à rebours : « Ah ! tant pis, reprit le maréchal ; j'ai cru, moi, quand j'ai signé... »
Mme de Cabris obtint ainsi « le tapis », non au Conseil des parties, dont se fût contentée une mortelle ordinaire, mais au Conseil des dépêches présidé d'ordinaire par le roi, et qui ne statuait par voie d'arrêt entre particuliers que si la cause touchait aux intérêts de l'Etat. Il évoquait celle de Mme de Cabris parce que, sans doute, il y avait eu un ordre du roi dont on incriminait la délivrance et les suites ; il fallait bien dès lors que le ministre fût présent pour défendre cet acte de son administration, et il ne pouvait être obligé d'en rendre compte qu'au roi en personne. L'Ami des Hommes sonna l'alarme. Un
de ses vieux amis, haut magistrat provençal, le président d'Entrecasteaux, bien placé pour sentir le vent, car il suivait alors pour son propre compte, devant le Conseil du Roi, un procès délicat et même scandaleux, annonçait que l'arrêt d'Aix interdisant M. de Cabris serait cassé et la cause tout entière évoquée, nonobstant toutes les idées des Provençaux qui prétendaient ne pouvoir être distraits dans aucun cas de leurs juges locaux. M. de Lombard-Gourdon fils, militaire par état, et qui était alors à Paris, confirmait ce pronostic. Il appelait à l'aide « quelqu'un qui entendit parfaitement les affaires... et qui donnât de l'argent aux secrétaires, race fort âpre et fort nécessaire, attendu que c'est eux qui font toute la besogne ; il fallait, ajoutait-il, un carrosse pour aller au moins trois fois par semaine à Versailles où les juges faisaient leur résidence ; il fallait un homme qui, par son âge et son état, fût à même de les instruire, de les détromper et de démasquer cette femme, enfin quelqu'un qui pût rester à Paris jusqu'à la conclusion de l'affaire et qui, n'ayant que cette affaire en tête, pût la suivre avec tout le zèle et tout l'intérêt nécessaires ». Impossible de désigner plus clairement le conseiller de Gras, de le mettre plus catégoriquement en demeure de venir se dévouer à la cause commune. Mais dans ces occasions-là, M. de Gras, toujours valétudinaire, se sentait au plus mal ; et personne ne se crut en mesure de se déranger à sa place. En désespoir de cause, il fut décidé qu'on opposerait à Rongelime... un contre-mémoire. Encore l'entreprise semblait-elle hasardeuse, vu les règlements en vigueur.
Et puis, quel système adopter ? La douairière voulait faire revivre l'accusation jadis portée contre sa bellefille, sur la foi d'un billet obscur, ambigu et détruit,
d'avoir comploté avec Mirabeau l'empoisonnement de M. de Cabris. Mais le bailli, stylé par son neveu, protestait hautement que ce billet signifiait tout ce qu'on voulait, et qu'on en pouvait donner une interprétation purement libertine. Il y s'agissait, en effet, d'administrer au pauvre mari une dose de cantharide. Etait-ce d'ailleurs le moment de réveiller pareille suspicion contre le comte de Mirabeau, alors que celui-ci, publiquement soutenu par son père, son oncle et tous les siens, était aux prises à Aix avec une brigue puissante, contre laquelle il redemandait sa femme dans un procès qui battait son plein ? La douairière n'avait guère le sens de l'à-propos. Elle fut houspillée.
Elle eut un autre mécompte lorsqu'elle essaya de rassembler des justifications et des témoignages à l'appui de son projet de mémoire. Elle en demandait à ses vassaux. Mais la communauté de Cabris, mise en ébullition, « semblait prendre plaisir aux maux qui accablaient une famille aussi respectable. » Déjà toute la Provence était en guerre sourde avec ses seigneurs. Cette hostilité n'attendait qu'un prétexte pour se déclarer. Ce prétexte fut pour les gens de Cabris la défense de leur jeune châtelaine, dont ils connaissaient mieux les malheurs que les torts, s Elle va revenir, disaient-ils, elle reparaîtra triomphante. Elle viendra démantibuler Madame la douairière ! » Bref, les consuls de Cabris et le juge seigneurial lui-même refusèrent à celle-ci un certificat destiné à prouver que son fils avait toujours été bien soigné ; et de peur d'aigrir davantage les esprits, la douairière ne manifesta pas le plus léger mécontentement de ce refus. On suppléa vaille que vaille à l'attestation des consuls par celle du curé, des vicaires, du chapelain du château et de quelques médecins et chirurgiens. Voilà enfin le mémoire
en forme. Mais il parut trop long. « Personne ne le lira ! disait le marquis de Mirabeau, dix pages suffisent en pareil cas. » Alors, on y renonça.
De quel côté se retournerait-on ? Il y avait les recommandations, les influences. La douairière fit écrire à M. de Miromesnil, le garde des sceaux, par l'évêque de Grasse, M. de Prunières, qui reçut une réponse polie, mais évasive. En même temps, un vicaire général, l'abbé de la Bordère, se rendait à Versailles. Il était cousin de Saint-Paul, le premier commis des bureaux de la guerre, et il avait un oncle qui était médecin du comte d'Artois et du garde des sceaux. Saint-Paul le fit dîner chez lui avec le marquis d'Ossun. ministre d'Etat et l'un des juges dans le procès. Mais il y avait beau temps que Mme de Limaye avait rangé M. d'Ossun dans le parti de Mme de Cabris. Les autres ministres semblaient être prévenus de même. D'ailleurs, Rongelime ne passait-elle pas tout son temps à Versailles, à obséder ses juges ? Au besoin, ne feignaitelle pas la dévotion ? « Il ne lui manquait que l'hypocrisie, » mandait son père à M. du Saillant. Pour un peu, comme Sganarelle à propos de don Juan, il eût ajouté : « Je l'aimais mieux auparavant ! » Et la douairière, à ces rapports, de s'affoler. L'ami Mon Bon n'était guère moins troublé : il parlait de faire le mariage de Pauline avec son fils sans mot dire à personne, et avec dispense des trois bans.
L'affaire traînait pourtant, et le 14 août, l'avocat de la douairière donnait à espérer que rien n'était encore perdu. Il venait de rencontrer Rongelime chez un de ses juges, et il avait cru voir qu'on ne la traitait pas avec beaucoup de considération. Ah î le bon augure ! Le lendemain 15, dans une séance du Conseil des dépêches tenue à Versailles, le Roi présent, l'arrêt était rendu. En voici ime
analyse exacte, bien qu'empruntée à une note que, sur-lechamp, Mme de Cabris avait fait écrire pour Mme de Limaye :
« Toutes les procédures faites en Provence contre le marquis de Cabris, sentence, assemblée de parents, arrêt qui les confirme, le tout cassé du propre mouvement du Roi. Les personnes du mari et de l'enfant amenées, d'autorité particulière, l'une dans un couvent de Paris, l'autre dans une maison de santé. Le fond, pour juger le cas du marquis de Cabris, est renvoyé au Châtelet de Paris. La procédure et le procédé ont été jugés affreux, Sa Majesté en a été indignée. C'est le jugement le plus humiliant pour le parlement de Provence et pour toute la magistrature, ont dit les membres du Conseil. »
A la suite de cette note, venaient ces quelques lignes de la main de Mme de Cabris :
« Je n'ai pas la force d'écrire, madame ma chère cousine, mais bien de vous prier de partager ma joie comme vous partageâtes mes malheurs. Je pourrais craindre votre oubli, mais quand vous verrez ma famille rétablie, qu'on m'accorde plus même que je n'ai demandé, vous serez contente et vous croirez autant à ma reconnaissance qu'à mon attachement. Versailles, ce 15 août, à minuit. »