‹ Louise de Mirabeau, marquise de Cabris, 1752-1807Chapitre 2 sur 40 · AYANT-PROPOS III · texte numérisé non relu

AYANT-PROPOS III

n'appartient qii à son sexe. Quelque dépravées que f aie trou vé depuis son âme et sa raison, je persiste à croire quà dix-sept ou dix-huit ans, cette perversité était encore à une profondeur immense, et je ne doute point qu'un homme d'honneur et sensé, amoureux délie, n eût pu contenir sa tête et redresser son cœur; car son imagination est bien l'unique théâtre de ses opinions, de ses sentiments et peut-être aussi de ses sensations ; mais son impétuosité, sa mobilité, sa fécondité prodiguaient alors les ressources. Cette femme étonnante était susceptible de générosité par amour-propre, de sensibilité par illusion, de constance, de fidélité même par opiniâtreté. Tout cela fût devenu habitude, et l'habitude, même pour les génies les plus actifs, devient une chaîne bien difficile à briser. »

La peinture est ressemblante : mais j'ai voulu être plus véridique. Tout au travers de ses équipées, il m'a paru que Mme de Cabris n'avait jamais perdu de vue l'idéal de vertu et de dignité qu'elle s'était composé de bonne heure, mais l'avait poursuivi au contraire avec tant d'obstination qu'elle finit par s'y tenir. Quand elle eut dissipé les superfluités de sa jeunesse, comme un vin répandu de trop haut qui éclabousse les coupes sans les remplir, elle s'adonna fixement à ses devoirs, en en recherchant les plus pénibles et en leur sacrifiant de bon cœur sa santé, sa paix, son aisance et ses vanités; au point qu'elle mourut prématurément à la peine.

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Le tort qu'elle a fait de la sorte au diable, ne dois-je pas craindre que le diable le lui fasse à son tour, et que Mme de Cabris assagie nous laisse regretter qu'elle n'ait pas été de son premier jour au dernier une folle incorrigible, ainsi qu'on s'y attendait? Elle m'a déçu, je l'avoue, tout le premier à cet égard. Mais si Ton veut bien surmonter après moi ce dépit, cette prévention, cette préférence secrète de notre imagination pour la mauvaise compagnie, on aura bientôt reconnu que la vie de Mme de Cabris n'a pas cessé d'être romanesque ou divertissante comme un conte, tout en devenant exemplaire et instructive comme de l'histoire, — mieux que cela : tout en devenant de l'histoire...

Non, bien entendu, de cette grande histoire où les dynasties et les peuples inscrivent leurs actions mémorables ; mais de cette histoire plus commune, et que Voltaire n'en tenait pas moins pour la véritable, où l'on peut observer dans son fonctionnement habituel l'organisme social d'une époque, où l'on voit jouer les lois sous le ressort des passions et des intérêts privés, où la vie quotidienne se peint par ses mœurs. Or, par bonheur, il n'était pas possible d'écrire une biographie de Mme de Cabris sans faire en môme temps information de vie et mœurs sur les quinze dernières années de l'ancien régime et sur les quinze premières du nouveau. Cette Mirabeau était née, ainsi que tous les siens, pour confesser

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son milieu et son temps, pour les personnifier dans leurs défaillances comme dans leurs aspirations, pour aller de l'avant en leur nom et penser tout haut à leur place.

Tantôt, dans le cadre médiocre d'une petite ville, elle excitait la verve d'un Arétin local à dénoncer la corruption des prétendus parangons de la vertu et de la noblesse provinciales ; tantôt, elle y faisait apparaître en originaux, dix ans avant Beaumarchais, tous les personnages du Mariage de Figaro, à l'exception de Chérubin. Une autre fois, entre son père et son oncle acharnés contre elle, elle était dans une situation qui rappelait à Linguet celle d'une comédie de Diderot, le Père de famille. Elle essayait alors de briser les liens d'une lettre de cachet. Elle démontrait par son exemple ce qu'avait d'inique la confusion dans les mêmes mains du pouvoir gouvernemental et du judiciaire ; elle élevait le conflit de la loi et de l'arbitraire ; elle opposait les sentences sommaires du tribunal de l'opinion publique à celles des sénéchaussées et des parlements, toujours lentes, incertaines, contradictoires, viciées à la fois par la brigue des parties et par les complaisances intéressées des juges ; et pour amplifier sa querelle, elle empruntait la voix ou la plume des plus savants jurisconsultes, des plus éloquents avocats, Pascalis, Portalis, de Sèze. Finalement, au cours de la Révolution, Mme de Cabris devenait, comme disent les

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Anglais, une « illustration » vivante des malheurs auxquels sa caste s'était vouée par sa longue imprévoyance, par son anarchie morale et par ses inconséquences, encore plus que par 1 abus ou par l'excès de ses privilèges.

Aristocrate de race, d'éducation et d'intérêts, mais révolutionnaire de tempérament et de conduite, Mme de Cabris a contribué plus qu'aucune autre femme de son temps à relâcher les disciplines sociales et à en déconsidérer les représentants ; mais ce faisant, elle ne recherchait que son émancipation personnelle. Il était donc fatal que son égoïsme à courte vue fut puni ; qu'elle se trouvât une des premières victimes dépouillées et foulées par la ruée indomptable du Tiers ; que dans l'écroulement du vieil ordre, elle n'eût plus un refuge assuré ; et qu'enfin, suspecte à tous, elle dût s'expatrier. Et non pas s'expatrier en suivant avec ostentation les princes et leur séquelle de favoris sur les routes à carrosses de l'émigration volontaire, jactancieuse et dorée ; mais en se cachant et en se traînant sur les petits chemins détournés et couverts de l'émigration anonyme et pauvre. D'ailleurs, très représentative encore dans cet humble équipage. C'était celui de l'émigration moyenne, la plus ordinaire, la moins connue, et qui mérite d'autant plus de curiosité. Des tribulations obscures cessent d'être négligeables ou indifférentes, lorsqu'elles furent le lot du plus grand nombre. Sans

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doute sera-t-on curieux de voir ainsi Mmc de Cabris passer par toutes les illusions et déconvenues des expatriés comme par toutes les palinodies et capitulations des rentrants, et de regarder s'accomplir en elle, avec une rapidité déconcertante, le travail d'adaptation des survivants de l'ancien régime aux formes politiques et sociales de la Révolution consolidée par l'Empire.

Mais ce que Mme de Cabris aura commencé par nous révéler de son frère aîné restera, je pense, son meilleur titre à sortir de l'oubli. Entre elle et Mirabeau, l'affection ni la haine ne furent ordinaires. Toute enfant, elle lui devinait du génie et des passions capables de le perdre ; elle le consolait, elle l'encourageait. Plus tard, elle ambitionnait de le gouverner ; elle se composait d'après lui le modèle de l'homme auquel elle eût voulu associer sa vie pour en être aussi fière qu'heureuse et pour n'aimer qu'une fois. Elle le disputait à Sophie de Monnier, et elle pensa le lui enlever. Mirabeau subit d'abord volontiers l'ascendant de cette sœur intelligente et sensible, qui mettait sa gloire à faire la sienne. Il se rapprocha d'elle avec le désir de la mieux connaître et de se l'attacher. Mais elle le troubla de sa présence. Elle avait dix-huit ans. elle était la femme d'un fol ; il ne vit plus rien d'elle, sinon qu'elle était belle, négligée, aimable : et désormais, elle intéressa bien plus son imagination et

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ses sens anormaux, que son esprit et que son cœur qui étaient mieux réglés. Il la convoitait encore longtemps après avoir cessé de la chérir et de l'estimer. Mme de Cabris sortit à la fois innocente et déshonorée de cette liaison dangereuse. Ce fut comme une ébauche écourtée et brutale de l'amour d'Amélie pour René... Mirabeau ne voulait pas qu'il fût dit qu'une si belle proie lui avait échappé, et contrefaisant l'innocent, lui aussi, il accusa Mme de Cabris de l'avoir séduit, perdu, entraîné au crime. René, lui du moins, ne souillait point sa sœur, quand il la faisait mourir consumée de son désir coupable. Au contraire, dans cette mort même, Amélie restait digne, aux regards du monde comme aux siens, de l'asile des vierges, de leur robe et de leur palme.

A toute époque, entre frères etsœurs d'une nature exceptionnelle, la nature a suscité de ces tendresses exaltées et funestes, et elle les a condamnées aussi, dès leur naissance, à une vie brève et tourmentée, à une fin violente ou misérable. Toutefois, un Chateaubriand et un Mirabeau ne s'y comportent pas de même, au moins en imagination et en paroles. Chez René, une profonde sensualité se spiritualise et s'épure presque, à force de scrupules et d'imagination poétique. René croit au péché. Il est imbu d'un nouvel esprit, de l'esprit moderne ; esprit encore inquiet et souffrant de l'opération sanglante

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qui l'a dégagé ; non pas ennemi du passé, mais contraint de rompre avec lui ; non pas enchanté de ses perspectives d'avenir, mais déterminé à les parcourir ; clairvoyant s'il regarde ou derrière ou devant lui, mais incertain s'il regarde en lui-même. Les gestes de René sont timides, de même que ses mots sont couverts; il ne confesse les méprises de son cœur qu'avec la pudeur, la réserve, les nuances, les détours d'expression d'un galant homme et d'un styliste délicat ; et bref, il est foncièrement chrétien, — tandis qu'un Mirabeau personnifiait une société finissante qui voulait, avant de se dissoudre, aller à l'extrémité de ses forces bonnes et mauvaises. Qu'il y mettra peu de ménagements! avec quelle violence il s'y portera !

C'est que, — on ne l'a point assez remarqué, — en ces dernières années de l'ancien régime, seul le cadre social était vermoulu ; le corps de la nation, de la tête aux pieds, était pléthorique. La Révolution fut comme un coup de sang, la crise d'un excès de santé. On était raffiné dans la politesse, àla Cour et en société ; mais on était gaillard, rude et même un peu grossier de façons, de langage, d'appétits, entre soi, chez soi. On vivait très vieux, sans déclin visible des facultés nobles, en usant par tous les bouts, jusqu'au bout. On ne plaignait ni sa vie ni sa mort. Les vices mêmes étaient vigoureux ; et ceux d un Mirabeau voulaient être dits immortels, eux aussi.

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Ils pouvaient se flatter d'avoir collaboré à sa formation, avancé sa maturité et mis trente années à préparer aussi bien les grandeurs que les misères de ses trois années de vie publique... Ainsi, bon pour René, encore pâle et faible de la grande saignée terroriste et qui appréhende partout la colère divine, bon pour lui de ne deviner qu'en tremblant la passion égarée de sa sœur, de ne pas oser l'interroger et de la laisser s'ensevelir vivante, avec son secret, sous le voile de sœur Amélie de la Miséricorde ! Mais la toilette de Louise de Cabris, comme celle de toute jeune femme du xvnf siècle, la déshabille à demi déjà ; et pour peu qu'elle gêne le regard incestueux de son frère, il la déchire. Quelle crainte l'arrêterait? 11 croit que le ciel est vide, que la terre l'engloutira tout entier. Au surplus, quand le démon de la chair le pousse, il ne se connaît plus, il délire ; c'est un demi-fou qui tantôt provoque ses crises, et tantôt les apaise en les racontant...

Pour composer cette biographie un peu minutieuse, je n'ai guère eu à consulter que des documents originaux, presque tous inédits et tirés des archives privées; à savoir l'immense collection dont mon très regretté ami Gabriel Lucas de Montigny m'a laissé le dépositaire; les riches portefeuilles d'autographes de feu Paul Arbaud, d'Aix-en-Provence, et ceux, plus riches encore pour mon sujet, de

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M. le marquis de Clapiers-Collongues, à qui je rapporte avec reconnaissance l'initiative de mon entreprise ainsi que ses mérites, si elle en a aucun ; car il l'a soutenue de ses encouragements et de ses conseils, autant qu'il Ta nourrie de ses précieuses communications. Le concours assidu d'un savant juriste m'a permis de maintenir un contrôle sévère dans l'usage de cette documentation surabondante et de me mouvoir à l'aise dans le fatras et l'enchevêtrement prodigieux des procédures sous lesquelles Mme de Cabris a étouffé trente années de sa vie. 11 m'est défendu de nommer ce collaborateur aussi modeste que distingué, mais non pas, sans doute, de déclarer ici tout ce que je dois à son amitié, à son désintéressement et à sa valeur.

On trouvera une énumération aussi complète que possible de mes sources d'information et de mes références à la fin de mon récit. C'est là également qu'en un Dictionnaire et Index alphabétique des noms propres, j'ai coordonné les notes et éclaircissements indispensables et que j'ai secoué cette poussière d'érudition qu'un historien ne saurait plus se dispenser de remuer avant d'écrire, mais dont il n'est pas nécessaire, ce me semble, qu'il offusque la vue et le goût du lecteur au pied de chaque page, pour se rendre croyable.

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