‹ Louise de Mirabeau, marquise de Cabris, 1752-1807Chapitre 3 sur 40 · DANS LA MAISON PATEHNELLE · texte numérisé non relu

DANS LA MAISON PATEHNELLE

Le marquis de Mirabeau ne comptait guère plus de neuf années de mariage, lorsque vint au monde son dixième enfant, le 4 septembre 1752. C'était encore une fille, Marie-Catherine-Lowzse. Elle naissait, comme presque tous ses frères et sœurs, sur la terre préférée de son père, dans le plantureux Gâtinais de Nemours, au château du Bignon. Demeure assez grande, simple et régulière, du bon style français, avec son unique étage surmonté d'un comble pyramidal et ses ailerons formés par des tours carrées, coiffées de toits pointus. Du beau milieu de la façade, un petit pont s'élançait et, dans une seule enjambée, sautait le fossé plein d'eau. Tout alentour, ce n'était que pelouses, bassins, étangs, ruisseaux artificiels, bains champêtres, fontaines ; et des prairies sans fin, des cabinets de verdure, des bouquets de peupliers élancés, lumineux et bruissants comme des jets d'eau, beaucoup de saules retombant en cascades, et d'épaisses futaies de châtaigniers puissants et trapus,

dont la ramée feuillue semblait jaillir des troncs énormes à gros bouillons et se répandre en nappes, aussitôt figées que répandues. A perte de vue, par delà, s'étendaient des champs de céréales et s'élevaient des fermes et des moulins mis en valeur suivant les principes de Y œconomisme (« ma science », disait le maître de la maison).

Force invités et un peuple nombreux de domestiques, d'ouvriers, de paysans, animaient de toutes parts ce domaine. Pouvait-on rêver d'un berceau plus frais, plus riant ? Une petite chapelle bâtie à gauche du château servait de paroisse au village. On y baptisa Louise, le lendemain de sa naissance, sans aucune cérémonie, sous l'œil de son austère et pieuse grand'mère, Françoise de Castellane, marquise douairière de Mirabeau. Des serviteurs la tinrent sur les fonts en l'absence des parrain et marraine. Ceux-ci étaient deux cousins, un prêtre chanoine de Notre-Dame de Paris, maître des requêtes, et la femme du procureur général au parlement de Toulouse. Leur choix ressemblait à un présage, comme si le destin de la nouveau-née y avait mis la main. Ils représentaient la Chicane ; et cette vilaine fée qui patronnait Louise à son entrée dans le monde devait consumer presque toute sa vie et la mettre au tombeau de bonne heure, en ne perpétuant d'elle que ses procès.

Le marquis de Mirabeau était absent, lui aussi. Il séjournait depuis quelques semaines en Gascogne, au pied des Pyrénées, où il venait d'acquérir le duché de Roquelaure. Il en était encore à visiter ce fief et à s'enivrer de l'encens et des sonneries de cloches, des boîtes d'artifice et des feux de joie, des hommages et des harangues que lui valait sa prise de possession. Les consuls de « ses villes » se mettaient à genoux devant son cheval, et les

curés annonçaient au prône qu'il fallait « remercier Dieu d'avoir donné à leur pays un suzerain doux et équitable, issu d'une race accoutumée de tout temps à commander aux hommes ! » Car c'était ainsi que ce féodal et ce théocrate costumé à la Jean-Jacques prétendait être loué et connu, et qu'il l'était, au moins chaque fois qu'il s'en mêlait. Sans nul doute, à ce moment-là. la naissance d'un second fils aurait achevé de lui tourner la tête. De ses neuf enfants, il lui restait quatre fdles et seulement un fils, Gabriel, le futur tribun. Avec duché et marquisat, il avait de quoi, rêvait-il, faire deux branches, rime provençale, l'autre limousine et périgourdine, et la cadette presque aussi belle que l'aînée. A la vérité, son duché de Roquelaure ne le créait pas duc, mais il comptait le devenir bientôt. « Je tiens, écrivait-il alors dans ses Mémoires domestiques, je tiens qu'un jour ou l'autre les grands fiefs feront les grands seigneurs. »

La naissance de Louise ne le déçut pourtant pas trop. Il ne partageait pas la prévention générale du siècle contre les fdles. A l'entendre, moyennant de bonnes alliances, elles faisaient plus de clients que les mâles à leur maison natale ; « elles faisaient village et remparts autour ». Louise n'était qu'une rose de plus dans son « panier de verdure », ainsi qu'il définissait le Bignon. Il en remercia de bonne grâce l'accouchée. Par malheur, de si loin, son compliment ne pouvait parvenir qu'à la fin de septembre à la marquise de Mirabeau ; en attendant, elle ne recevait de ce fier mari que des lettres médiocrement flatteuses. Au lendemain de sa délivrance, il lui en arriva une où le marquis répondait ainsi à ses tendres reproches de froideur et de négligence : « Vous avez tort de dire que je ne vous aime pas ; je vous suis fort attaché, et par devoir, et parce que vous en avez besoin, et par reeon-

naissance même de la sorte d'attachement turbulent dont vous me faites enrager depuis dix ans... »

Elle méritait pourtant mieux, surtout à ce moment-là, que cette affection faite de pitié et de contrainte. Le marquis n'aurait pas trouvé à emprunter au denier vingt les 450.000 livres qu'il lui fallait compter sans délai au duc de Rohan pour l'acquisition de Roquelaure, et dont il n'avait pas le premier sol, si sa femme n'avait pas eu la faiblesse de s'engager solidairement avec lui à ce paiement. Elle ne s'y était pas résolue sans appréhension; elle avait dû, en outre, essuyer l'opposition furieuse de ses parents qui avaient maintes raisons de tenir leur gendre pour un esprit chimérique et inconsidéré. Il avait vraiment conclu ce marché à l'étourdi, sans informations, sans garanties, sans même une visite préalable des lieux ; il s'en était remis à la bonne foi de l'agent de son vendeur ; et quand il s'apercevait que cet agent n'était qu'un « emballeur d'abondante et gracieuse faconde », qui lui avait « enluminé au mieux » son affaire, il n'était plus temps de s'en dédire : mylord était marié. Peu après, on allait lui disputer un des meilleurs morceaux de Roquelaure par une action en retrait lignager. Il faudrait plaider, il faudrait perdre...

Mais si coutumier que le marquis de Mirabeau fût de ces bévues ruineuses, la marquise ne lui tenait pas rigueur pour cela. Elle était fille unique ; on évaluait à plus d'un million son bien à venir. Il lui en coûtait davantage d'avoir perdu l'affection de son mari et de n'avoir jamais obtenu sa confiance. Les dissensions de ce ménage sont légendaires. Il faut pourtant ici en rappeler quelque chose, ne fût-ce que pour mieux comprendre la formation des idées et des sentiments de Louise de Mirabeau à l'égard de ces parents ennemis et incompatibles, entre

lesquels elle vécut jusqu'en sa onzième année. En fin de compte, Louise admirerait son père sans l'aimer ; elle aimerait sa mère sans l'estimer. Il ne lui était guère possible de faire un meilleur partage.

Une des prétentions du marquis de Mirabeau, qui se faisait gloire de tout, c'était d'être le grand homme le plus sottement accouplé depuis Socrate. A l'en croire, sa dame Xantippe lui avait barré par ses défauts, ses travers ou ses vices toutes les avenues de la fortune et des dignités. De fait, son frère cadet, le chevalier et futur bailli Jean-Antoine, avait tenté en vain de lui ouvrir la diplomatie, alors qu'une coterie amie de Mme de Pompadour le poussait lui-même au département de la marine. Tous avaient objecté : « Mais on dit que sa femme est une des plus ridicules femmes qu'il y ait au monde... Vous comprenez qu'il est impossible d'employer un homme qui a une pareille femme, à moins qu'il ne la laisse en France quand il est en pays étranger. »

La marquise de Mirabeau n'était assurément pas faite pour représenter sur aucun théâtre. Très grande, grosse de toutes parts, d'une complexion vigoureuse, bien qu'encrassée de glaires et de bile, le teint coloré et passablement frais, les cheveux châtain clair, les yeux bleus, le nez moyen et charnu sur une jolie bouche de sensuelle, on ne la pouvait dire laide, mais on la voyait constamment dépenaillée, malpropre et indélicate par quelque endroit, vulgaire d'expression, gauche de manières, provinciale d'accent, nulle de goût. Après dix ans passés dans la bonne compagnie à Paris, elle avait toujours l'air de sortir nouvellement de son Limousin natal, comme un hanneton de son châtaignier. Mais, au total, le meilleur l'emportait encore sur le pire. La marquise de Mirabeau était imperfectible, mais non pas sotte.

Elle dormait sur les livres sérieux, mais elle s'efforçait d'en lire. Il n'y avait pas mal de verve, d'esprit même, surtout de l'esprit de repartie, dans ses lubies d'humeur ou de gaîté. Elle idolâtrait son mari et tolérait qu'il lui imposât tantôt les services et tantôt la société de ses maîtresses — hier. Eléonore, une soubrette ; aujourd'hui. M»* Bontems, femme d'un commis; demain, M** de Pailly, une Vaudoise de bonne extraction' mariée à un officier suisse au service du roi. Elle n'avait pas encore la passion du jeu : elle entrait de bon gré dans la direction de son intérieur ; et le marquis reconnaissait qu'elle avait de l'économie et de l'ordre « à sa manière ». Ses amis la trouvaient empressée et serviable, ses serviteurs bonne et facile. Elle choyait tendrement sa progéniture, tout en la bousculant un peu, ou en l'étouffant de ses caresses. Enfin, elle prisait hautement la fécondité.

Elle ne la prisait que trop, au gré du marquis. « Toujours faisant ventre avant le temps », grommelait-il, bien décidé à s'écarter d'elle dès qu'elle lui aurait donné un secoué fils. La naissance de Louise ne faisait que différer cette séparation, qui devint irrévocable deux ans plui U'id. lorsque fut venu au monde un petit chevalier, < ' BoBiface dont une légende plus plaisante qu'équitable a popularisé le sobriquet de Mirabeau-Tonneau. Pour lui adoucir son délaissement, le marquis aurait dû occuper sa femme à l'éducation de ses enfants ; mais il lui aurait fallu s'obliger lui-même à la diriger dans ce magistère, et il regardait pareille tâche comme au-dessous de son génie. Elle était plutôt au-dessus de ses moyens et de sa patieru-c. eai il n'aimait pas <c la marmaille ». Il envoyait donc ses filles au couvent presque en les sortant du berceau, ne gardant auprès de lui que sos fils. Gabriel et

LOUISI DK MIRABEAU "

Boniface, afin de les mieux modeler à sa ressemblance. On ne sait pourquoi il excepta Louise de la destination réservée à ses aînées. Mais en la retenant dans sa maison, il entendait la soustraire, tout comme ses frères, à l'influence de la marquise. Dans ce but, il avait pris à demeure un ménage de précepteurs, M. et Mme Poisson, avec leurs enfants. Ces gens, aimables, honnêtes, fort instruits, eurent le tort d'adopter d'emblée et sans ménagements les préventions instinctives du marquis et de son entourage contre ceux de ses enfants qui ressemblaient le plus à leur mère. Ainsi Gabriel et Louise étaient sévèrement traités comme « tout Vassan », tandis qu'on choyait Boniface comme « tout Mirabeau ». Gabriel avait le plus à en souffrir, parce qu'il était le plus sujet à tomber en faute, qu'il prêtait sa « laideur amère » aux moindres peccadilles, et que « l'inégalité machinale » de son caractère ne permettait pas de se fier aux grandes espérances qu'il donnait parfois. Sensible à la moindre caresse, mais aussi prompt à se cabrer, il ne cessait de dire et même de persuader qu'on avait tort avec lui, qu'on le prenait à contre-sens, mais comment l'en croire ? L'exaltation de son esprit, la violence de ses sensations et de ses instincts, la fougue de tout son être, qui l'emportaient sans cesse au delà des mesures de son âge et qui lui inspiraient une confiance invincible en sa supériorité, enfin le don de la parole et l'ivresse de son propre bruit, le rendaient menteur comme il était laid : « avec recherche et prédilection » ; il pérorait pour le plaisir de séduire, de surprendre : et tant par satisfaction de ses belles tromperies que par nécessité de les soutenir pour couvrir quelque autre vilenie, il n'en démordait point ; il se formait un front, un regard, un accent pareils pour plaider le faux et le vrai. « Il vendra son nom ! » s'écriait son père

qui, la veille même, ne s'inquiétait que de le voir « raisonnable comme s'il avait trente ans », et qui s'en était promis « un fort joli sujet, n'ayant plus de trace d'humeur, de bassesse ni de mensonge... » Boniface, au contraire, se faisait bon enfant, ou narguait la férule de M. Poisson par des dérobades joviales. Louise, sans ruser comme son cadet, sans se rebéquer comme son aîné, plus fière qu'eux d'ailleurs, était plus fermée aussi et plus opiniâtre. Elle se soustrayait par mille réserves secrètes aux mains qu'elle jugeait inaptes à la former. Elle discernait souvent que ce qui déplaisait en elle, ce qu'on raillait et qu'on punissait, c'était sa mère, ou plutôt, si l'on veut, un trait, un geste, un mot, une idée de sa mère, qu'elle avait innocemment reproduits ; et de là elle était amenée infailliblement à croire sa mère tout aussi innocente qu'elle-même et tout aussi injustement mal traitée. Elle et sa mère s'habituaient ainsi, tacitement, à faire cause commune, à identifier leurs griefs et leurs inimitiés, à détester en particulier Mme de Pailly et le ménage Poisson. Venant de l'une ou de l'autre de ces personnes, toute semonce, toute pénitence était tenue par Louise pour injuste ou pour trop mortifiante, et la mettait en révolte ouverte. On la trouvait alors indomptable. Même sa grand'mère, l'inflexible douairière de Mirabeau, qui n'avait cédé de sa vie à personne qu'à son mari (mais c'était un foudre de guerre), ne pouvait en venir à bout.

La douairière avait pour principe qu'il faut éviter de provoquer chez les enfants des opiniâtretés décidées, mais les vaincre quand on les rencontre. Elle reprochait un jour son découragement à Mme Poisson. Celle-ci lui abandonna la petite forcenée. Un tel changement de mains avait de quoi terrifier. Au dire de son fils cadet,

« cette vénérable mère, pleine de force dans l'âme et dans la tête, élevée par de preux gentilshommes, s'exprimait avec une force qui faisait trembler les demi-hommes de son temps ». Sa volonté, comme sa vertu, était de fer- Elle fouetta Louise à plusieurs reprises et l'enferma dans un cabinet ; mais elle dut bientôt l'en tirer. La petite hurlait d'une voix encore plus terrible que suppliante : « Maman, je serai douce ! », mettait ses vêtements en pièces et se déchirait le sein jusqu'au sang.

Louise était dans sa dixième année quand la catastrophe prévue, sinon préparée, arriva. La marquise de Mirabeau dut se retirer à Aigueperse auprès de la marquise de Vassan sa mère (mars 1762). Simple divorce par consentement mutuel et qui ne devait durer que le temps nécessaire à l'accoisement et au pardon des griefs réciproques. Mais la marquise le rendit bientôt perpétuel. Elle avait d'abord scandalisé Paris par quelques actions sottes ou viles, telles que dettes et tricheries commises dans sa société habituelle de joueuses de tri et de cavagnole. Deux ans plus tard, le marquis découvrit bien pire. Elle s'était laissé entraîner par l'oisiveté et par les incitations d'un tempérament « sulfureux », par une espèce de « folie physique » dont son fils aîné donnait déjà quelques signes effrayants, à certifier par écrit ses faiblesses pour un major du régiment-Dauphin, exceptionnellement doué, à en croire ce certificat, pour ce genre d'exploits. Lorsque ce papier, dûment daté et signé, vint à tomber aux mains du marquis de Mirabeau, il n'eut pas l'idée de le détruire ou de l'enfouir au plus secret de ses tiroirs. Suivant lui, c'était là « un fumier qu'un honnête homme ne devait pas couvrir de son manteau ». Il le fit voir sans tarder à ses plus puissants amis et à des ministres, pour obtenir d'eux une lettre

10 LOUISI DE MIRABEAU

de cachet qui exilât définitivement sa femme dans les lieux où elle avait consenti de se retirer pour un temps.

11 n'est que juste de rapporter les protestations de la marquise à ce sujet. Elle ne niait pas l'existence de cet horrible certificat, elle ne l'arguait pas de faux ; mais ce n'était, à l'en croire, qu'une « plaisanterie de société », qu'un prétexte à la sacrifier aux convenances d'une rivale. Elle mettait le marquis au défi de le produire ouvertement. Il y avait de l'habileté et de l'à-propos dans ce plaidoyer. En vérité, le marquis n'était pas fâché d'une coïncidence qui lui permettait de faire servir le déshonneur de sa femme à la satisfaction de sa tendresse pour une autre... Il ne prit pas même le soin de mettre un intervalle entre ces deux affiches. Il employa dans le même temps le crédit des mêmes amis pour consolider à la fois sa séparation d'avec la marquise et sa liaison, jusqu'alors couverte et contrariée, avec Mme de Pailly. Celle-ci était embarrassée d'un vieux mari qui faisait l'incommode, sinon le jaloux. Il s'agissait de le renvoyer dans sa petite patrie vaudoise avec une bonne pension, au titre d'officier suisse. On lui eut bientôt procuré cette retraite.

A ce moment, la tête de la douairière de Mirabeau se dérangeait, annonçant une démence noire et furieuse. Le ménage Poisson donnait des signes de surmenage et de fatigue. Mme de Pailly n'osait pas encore assumer la direction vacante de l'intérieur du marquis. Il semblait que l'entrée de Louise au couvent s'imposât à très bref délai. Mais sur ces entrefaites, le marquis eut la chance d'ouvrir sa maison à la veuve de son autre frère, le comte Louis-Alexandre, dit le Germanique. Après de brèves et funestes noces avec la fameuse actrice Mlle Navarre, Louis-Alexandre était doyonu rhambollan du margrave

de Bayreuth et s'était remarié dans cette petite cour avec une Allemande de bonne extraction. Cette belle-sœur étrangère plut au marquis par son caractère doux, maniable, régulier, et par ses aptitudes nationales à l'ordre et à la décence domestiques. Il lui offrit le gouvernement de son ménage. Elle l'accepta, faute d'une fortune meilleure. Louis-Alexandre l'avait à peu près ruinée pour tenter de se refaire un personnage. Ces arrangements pris, le marquis respira. Plus de trouble-fête ni de rabatjoie. Il avait dans la même année répudié sa femme et revendu Roquelaure au roi. L'Europe, d'accord avec le public parisien, l'encensait comme un nouveau Confucius et lui décernait le titre d'Ami des Hommes. Enfin, un revenu suffisant lui était désormais assuré par son frère cadet, devenu le bailli de Mirabeau, à qui il avait prêté environ cent cinquante mille livres pour lui permettre de remplir avec honneur la dignité de général des galères de l'ordre de Malte, et qui s'engageait à lui en faire le remboursement sous la forme d'une pension annuelle de vingt à vingt-cinq mille livres, payable sa vie durant. Oh, le bon frère, le modèle des cadets, qui ne travaillait que pour la famille de son aîné, et qui faisait son bonheur de ce dévouement, sa gloire de cette dépendance ! « Si demain Dieu m'envoyait cent mille écus de rente, déclarait-il à l'Ami des Hommes, tu en aurais la pleine et entière administration pour le bien général de la case, seul objet qui me meuve en ce monde. Mes idées de fortune aboutissent toutes là. Cela ne veut pas dire que je sois toujours de ton avis. » Le bailli contredisait assez volontiers son frère, en effet ; mais il ne le contrecarrait jamais. C'était donc en homme sûr de lui-même, et en se sentant renaître à une existence nouvelle, que le marquis se regardait vivre maintenant, et qu'il décrivait au bailli

sa maison et son entourage en touches colorées, fraîches et riantes comme ses illusions :

Du Biguon, le 19 juillet 1763.

« Nous sommes ici en famille, à la réserve de Mme de Mirabeau qui est en Limousin ; mais ceci avait besoin de F œil du maître, et il est dit que je passerai ma vie à créer cette terre qui est délicieusement plantureuse et qui sera bien bonne quand elle m'aura encore coûté cher. Tu serais bien aise, toi qui aimes que les arbres te crèvent les yeux ; car il en a furieusement crû ici depuis toi, surtout des arbres aquatiques et de tes chers saules qui mêlent leur couleur blanche à l'immense verdure dont nous sommes environnés ; et tant de bon lait, et tant de vaches ! Je ne sais si cela ne te fera pas un peu envie au milieu de tes orangers. Ma mère, que tu comptes bien qui s'est affaiblie par deux fortes maladies depuis ton départ, semble y avoir repris des forces, et y mange bien et se porte bien. La petite comtesse, qui est avec nous, est un caractère délicieux. Nous avons en outre Mme de Pailly et M. son père, et puis la canaille d'enfants... Tout cela te salue, t'honore et t'embrasse : ainsi fais-je de tout mon cœur, cher frère. »

Cette paix plâtrée, sans concorde ni solidité véritables, était néanmoins fort douce par sa rareté. Louise n'en jouit pas longtemps. Avant la fin de cet été, on la mit au couvent des Bénédictines de Montargis. Elle fit ses adieux au Bignon et à la compagnie comme pour un long voyage. Elle partait fillette, on ne la reverrait peut-être que femme. Si courte que fût la distance du Bignon à Montargis, où ses filles étaient élevées, le marquis de Mirabeau passait jusqu'à cinq années sans les revoir. Il faisait peu de cas d'elles avant leur âge nubile. Il est vrai

que, cet âge venu, il suivait de près leur formation et ne les perdait plus de vue jusqu'à leur établissement. Elles n'étaient plus que trois à présent. Marie, l'aînée, avait cessé de l'occuper. Un peu disgraciée par une stature colossale et sujette à des accès de démence, elle avait embrassé l'état religieux et portait le voile blanc des novices chez les Dames dominicaines de Montargis. Suivait Caroline, dont le parti était connu. C'était donc au tour de Louise de subir le redoutable examen paternel, avant même d'avoir franchi le passage critique de l'enfance à l'adolescence. Le marquis ne la connaissait guère encore par lui-même : il s'en rapportait aux dires de son entourage, et il les adoptait sans prendre garde qu'ils se contredisaient souvent. Peut-être, toutefois, Mme Poisson conciliait-elle assez bien ces opinions contraires en disant de Louise : « Point de milieu ; ou excès en bien, ou en mal. » Ce qu'entendant, la petite comtesse allemande ajoutait : « Il n'y a de trop que l'alternative. »

Il nous est facile de deviner ce que Louise regrettait le plus en quittant la maison paternelle. Ce n'était ni le Bignon, ni les fillettes de M. Poisson, compagnes habituelles de ses jeux et des ses études, ni sa famille ellemême où chaque visage portait un masque, chaque mouvement décelait une gêne, chaque plaisir se mêlait de crainte. On riait beaucoup, sans cesse et à grands éclats chez l'Ami des Hommes ; mais on riait moins par gaîté que parce qu'il voulait qu'on rit. Ce que Louise perdait de plus cher, c'était un ami, un confident, un semblable ; c'était son frère aîné, le comte Gabriel, comme elle « tout Vassan » et réprouvé plus qu'elle à cause de cette ressemblance. Elle ne détestait pas son cadet, le chevalier Boniface, si gai, si impétueux et si inventif dans ses jeux ; mais l'affection de ce joli mar-

ii LOUISE DE MIRABEAU

cassin était banale et malpropre ; il mêlait un peu de fange à tout. Gabriel, au contraire, exerçait déjà autour de lui l'ascendant mâle de son aînesse, de son savoir, de sa force physique même ; et il touchait Louise par sa sensibilité aux injustices dont il se disait la victime ; il trouvait toujours en elle admiration ou compassion ; mais leur plus fort lien, c'était la communauté de leurs antipathies ; c'était de détester pareillement, comme des intrus, et le ménage Poisson, et leur tante allemande, et Arme de Pailly, qui supplantaient leur mère à son foyer. Depuis que leur mère n'était plus là et qu'ils se sentaient isolés eux-mêmes, enveloppés dans sa disgrâce, ils juraient de la ramener en triomphe, dès qu'ils auraient voix au chapitre. Quel vide son absence faisait autour d'eux, en eux ! Elle seule avait su les aimer sans les opprimer. Et puis, Gabriel et Louise se sentaient nés pour dominer à leur tour. Impatients de grandir, de se révéler, de paraître, et forts de leur union, le monde leur semblait peu de chose à soulever. Toutefois, il n'était que temps de les séparer.

La correspondance du marquis de Mirabeau est pleine d'allusions à des perversités de son fils pires que ses penchants au larcin et au mensonge. Gabriel lui-même a porté témoignage de ces aberrations de son enfance, « où ce n'était, dit son père, qu'un mâle monstrueux », quand il s'est accusé, vanté plutôt, dans une lettre à Sophie de Monnier, d'avoir « déniaisé », n'ayant que treize ans, la fille aînée de son gouverneur M. Poisson, du même âge que lui. Soit coïncidence, soit conséquence, Louise fut conduite chez les Bénédictines de Montargis, en plein été, à la veille des vacances, vers le temps où son frère venait de commettre ce forfait.

Page 1