XVIII.— POUR LA MAIN DE PAULINE
« Ce monde est un joli séjour ! » commença par soupirer l'Ami des Hommes en constatant le retentissement extraordinaire de cet arrêt du Conseil, surtout dans le public parisien adroitement préparé à y applaudir. Puis, toutes réflexions faites, huit jours plus tard, il vit que
Rongelime n'avait pas gagné son procès aussi complètement qu'il l'avait cru d'abord. En somme, on ne lui rendait ni son état, ni son mari, ni sa fille ; il lui restait à les revendiquer sur nouveaux frais ; et la voie de l'opposition restait ouverte, le Conseil n'ayant statué que par défaut. Mais tandis qu'il se rassurait de la sorte, l'effroi gagnait la Provence. La douairière, plus agitée que personne par les avis contradictoires, ne savait que penser, que résoudre. Ce qui l'intimidait par-dessus tout, c'était l'acte d'autorité auquel il venait d'être procédé, en tant que manifestation de la volonté du Roi. On n'était plus qu'à six ans de la Révolution ; mais dans la vieille noblesse provinciale, le prestige du Roi, la notion de sa puissance demeuraient intacts. Quand Sa Majesté avait ordonné, était-il permis, sans désobéir, de résister à ses ordres, ou de tenter seulement de se soustraire à leurs conséquences ?
Ces perplexités prirent fin par l'exécution d'un nouvel ordre du roi obtenu le 4 septembre. Un inspecteur de police de Paris, Roger de Surbois, chargé de cette exécution, arriva huit jours après à Grasse, d'où il se rendit incontinent au château de Cabris avec un « cortège effrayant » : trois cavaliers, des gardes, l'huissier de police et une petite troupe de serruriers requis pour « forcement de portes » ; sur le trajet étaient disposés en outre des relais de maréchaussée. En présence de cet appareil, la douairière marmonna de vagues protestations et remit sans résistance son fils et sa petite- fille à l'homme du roi. Défense lui fut faite de les accompagner. Le 2 octobre suivant, M. de Cabris arriva ainsi à destination et fut remis au sieur Massé, directeur d'une maison de santé à la Villette, maison transférée plus tard à Montrouge. Pauline entra de son côté, suivant les instructions
du garde des sceaux, chez les Bénédictines de la rue de Charonne, au couvent de Bon-Secours, où sa mère était pensionnaire libre. Les frais de cette opération, dont Roger de Surbois avait fait l'avance, se montèrent à 10.219 livres ! Il avait sans doute taxé double ou triple et capitalisé les intérêts à courir, en prévision des longueurs du remboursement.
Poursuivant son avantage, Rongelime coupa les vivres à l'ennemi en signifiant en Provence des oppositions à tous les fermiers et tenanciers des biens de son mari. La majorité de ceux-ci, par esprit d'opposition à leur seigneur que représentait la douairière, envisagèrent avec enthousiasme la perspective de ne plus payer de redevances jusqu'à nouvel ordre. Le bruit s'accrédita aussitôt dans le menu peuple du canton, et jusque dans la bourgeoisie, que Mme de Cabris la jeune avait tout gagné à Paris : « Je ne puis vous dire, mandait-on à M. de Gras, à quel point cette femme a infecté le public. » Peu après, le 30 octobre, elle présentait requête au lieutenant civil du Châtelet, ML d*Alleray, pour qu'une assemblée de parents fût réunie au plus tôt et appelée à donner son avis sur l'interdiction de son mari. La douairière arriva sur ces entrefaites, suivie, pour toute compagnie, d'un vieillard jadis attaché à la garde de M, de Cabris et d'une servante. Tous ses gendres et conseillers ordinaires s'étaient dérobés au tracas de la guider et de suppléer partout, à toute heure, à son ignorance foncière des gens et des choses de Paris.
Une assemblée de parents eut lieu, puis une autre, et dans celle-ci, qui se tint le 5 février 1784, la pauvre vieille dame commit la plus grosse bévue. « Pour fermer la bouche à sa belle- fille », elle offrit de montrer le compte de sa curatelle « à telle personne que le magistrat nom-
merait ». Elle contribuait ainsi, àl'encontre de son intérêt et de sa thèse, à dessaisir les juges provençaux au profit de ceux de Paris. Mais il y eut pis. Un procureur ayant été désigné pour faire cette vérification, il devenait inévitable qu'elle tournât à la confusion de la douairière. Le mandataire de la justice désavoua en effet tous les actes qu'elle avait passés pendant les sept années de sa gestion, tous les baux, notamment ; et il congédiait tous les fermiers : mesure exorbitante, que réprouverait le droit moderne, fondé sur le respect des actes du possesseur apparent. Il s'ensuivit pour tout le monde de grosses pertes qui allèrent, pour certains, jusqu'à la ruine. Par exemple, un marchand de Marseille, nommé Bonnin, proche parent du notaire de Cabris, avait pris à bail, au temps de la douairière, tous les moulins à huile de son fils. En 1784, il avait acquitté tous les termes de loyer échus, et il se trouvait rester quelque peu créancier du marquis de Cabris, quand on le contraignit à résilier. Presque en même temps, les créanciers de Paris entrèrent en lice, ayant à leur tête l'inspecteur de police Roger de Surbois et la supérieure de Bon-Secours, réclamant la pension de Pauline qui n'était plus payée par personne. Ils relancèrent Bonnin, le criblèrent d'oppositions et de saisies, tuèrent son crédit, enfin le mirent à deux doigts de la faillite. En vain le malheureux protestait qu'il ne devait rien aux Cabris : la justice provençale dessaisie par le Conseil du Roi ne pouvait plus rien pour le protéger, et tout se jugeait à deux cents lieues de lui, dans les bureaux de ce Conseil où il ne parvenait pas à se faire entendre. On retrouve trace partout de ses réclamations éperdues et inutiles.
Il semblait pourtant que ce ne fût qu'un jeu pour la douairière de faire la loi dans ces assemblées de parents.
Sous l'ancien régime, de telles assemblées étaient bien différentes de ce que nous appelons aujourd'hui conseils de famille. Rien n'y était réglé que par des usages variables d'une province à l'autre. Tous les parents et alliés de l'intéressé, quelque éloignés qu'ils fussent, pouvaient être appelés à y figurer, et quelquefois aussi tous les parents et alliés de son conjoint, et quelquefois même de simples amis. Le nombre des assistants aurait pu ainsi être considérable ; mais la plupart des appelés ne se dérangeaient pas ; ils envoyaient des procurations librement conçues en termes plus ou moins explicites, tantôt larges, tantôt restrictifs, souvent contradictoires ; il n'importait, au fond. On comptait les voix, on ne les entendait pas. L'essentiel pour chaque parti était d'en rassembler le plus possible afin d'écraser l'adversaire sous sa majorité. Or la douairière avait avec elle une parenté sans nombre, des Clapiers surtout. Mais la plupart ne marchaient plus qu'en rechignant. Jusqu'à M. de Villeneuve-Mouans, le gros sénéchal, sur qui l'on ne pouvait plus compter ! Et le lieutenant-civil au Châtelet, quoique tout acquis de cœur à la douairière, était en affaires l'indécision, la timidité même. Il se bornait, pour clore les assemblées de parents, à prescrire des suppléments d'information. Aussi Rongelime ne se gênait-elle pas pour dire « dans les sociétés » que ce bonhomme était « un imbécile ». Il savait le propos et n'en paraissait que plus scrupuleux et plus timoré.
Dans les intervalles, la guerre de factums s'était rallumée. Fin mars 1784, il en parut un, entre autres, de Mme de Cabris belle-fille, qui, aujourd'hui encore, apparaît comme la pièce principale de cette débauche d'imprimés. Mais on n'en pourrait rappeler le contenu sans une ennuyeuse répétition. C'étaient toujours ressassés,
délayés comme à plaisir, les mêmes griefs livrés depuis cinq ans à la curiosité maligne du public parisien. Il ne s'en lassait pas, ce bon public, il est vrai. Il cherchait maintenant avec une avidité particulière, dans ces papiers, des détails inédits sur le frère aîné de l'héroïne, dont la physionomie rendue attachante par le retentissement de son grand procès d'Aix, où il avait plaidé lui-même avec la puissance et l'insuccès que Ton sait, était restée en vedette, grâce aux suites judiciaires de ce même procès transporté maintenant à Paris.
« On est fâché, Usait-on dans les Mémoires secrets de Bachaumont, de voir figurer dans ces aventures romanesques et scandaleuses le comte de Mirabeau, cher aux lettres et à la patrie depuis son inestimable ouvrage : ur les ordres illégaux et les prisons aVEtat. » On est fâché, cela voulait dire : on est ravi. On n'était pas éloigné de croire, d'ailleurs, que Mirabeau avait collaboré à ce dernier mémoire de sa sœur, et l'ouvrage n'en était que plus recherché.
Cette supposition fut peut-être ce qui décida le marquis de Mirabeau à sortir de sa prudente inaction pour aider la douairière à l'emporter, au moins en fait d'esprit, sur son adversaire. Il donna à la bonne dame un écrivain dont il eût sans doute fait fi pour lui-même, mais que, pour la besogne d'autrui, il regardait comme le maître de tous docteurs, conseilleurs et barbouilleurs passés et présents, son ami. disciple et héraut inséparable depuis vingt ans, l'abbé Baudeau, l'économiste. N'était-ce pas lui déjà qui avait baptisé Pauline de Cabris ? Il s'agissait à présent d'exorciser cette enfant, de l'arracher à sa mère pire que le diable. L'abbé se croyait avocat et juriste hors de pair depuis qu'il avait plaidé avec quelque avantage contre l'aigle du barreau, Gerbier. devant la
Grand'Chambre du Parlement, dans l'affaire de la caisse de Poissy. Il bâcla une Réplique sommaire que la douairière eut la bonne idée, soit économie, soit méfiance, de ne faire tirer qu'à cent exemplaires, dont un petit nombre seulement put être distribué. Ce n'étaient que billevesées : l'exposé des faits y fourmillait d'erreurs essentielles; point d'argumentation, point d'ordre ; rien que des traits d'esprit. L'avocat et tous les amis de la douairière désavouèrent un pareil concours; et sa bru en tira parti, comme on pense, dans un nouveau mémoire de 120 pages. A la suite, il y eut des pourparlers d'accommodement. Deux gentilshommes provençaux s'étaient entremis ; et les propositions de la belle-fille paraissaient raisonnables. La douairière qui, à bout de ressources, réclamait une pension alimentaire, allait y adhérer, quand l'autre, tout à coup, ne voulut plus.
Il y avait longtemps que Pauline de Cabris était le véritable enjeu de cette bataille qui partageait le public, le monde, la Cour, et jusqu'à la maison royale. Pauline était encore au maillot que le marquis de Mirabeau lui cherchait preneur. Plus tard, « il pressait sa puberté de tous ses vœux ». Elle avait treize ans maintenant. Sa mère croyait avoir enfin le moyen de déconcerter et d'abattre ses adversaires, en la mariant de sa main. Elle tenait un gendre et l'avait d'avance rangé de son côté. Il lui avait été proposé par la plus influente, la plus intelligente aussi, des tantes du roi, Madame Adélaïde, qui le regardait comme un parti fort sortable, sinon avantageux. C'était le chevalier de Boisseuil, écuyer cavalcadour du roi, d'une famille très ancienne du Limousin, mais simple cadet, de peu de biens. « Sous ces auspices augustes et respectables », Mme de Cabris avait agréé ce gendre avec empressement. Elle trouvait « les âges pro-
portionnés, les naissances égales », et, ajoutait-elle, « les jeunes gens paraissent répondre à nos vues ». Des lettres patentes approuvant l'union projetée avaient été délivrées le 17 septembre 1784.
Mais il suffisait que la bru dît oui pour que sa bellemère dît non. La douairière jeta les hauts cris, certifiant que le choix était de Briançon, « cet instrument de malheur, l'homme le plus vil et le plus méprisable. — Un espion de police est à mes yeux un objet infâme, écrivait-elle au lieutenant civil ; on l'a chassé de toutes les maisons où il s'était fourré. Il est inouï l'argent que cet homme a tiré de cette famille et le désordre qu'il y a mis. Le mari même ne veut pas entendre prononcer le nom de Briançon, et quand il faudra qu'ils vivent ensemble, ce sera bien pis. » La douairière demandait que les lettres patentes fussent rapportées, attendu qu'elles n'avaient pas fait l'objet d'un débat contradictoire; puis, comme le parlement en avait ordonné l'enregistrement par défaut, elle en appela de cet arrêt. Elle fit bien mieux, en réitérant discrètement aux mains du curé de Sainte-Marguerite, la paroisse du couvent de Bon-Secours, son opposition antérieure à toute célébration d'un mariage de sa petite- fille. Le curé lui promit de garder le secret sur cette opposition, et l'archevêque de Paris, de ne donner aucune dispense sans l'entendre. L'irrésolu lieutenant civil arriva lui-même à la rescousse. Il était pour les vieilles gens et les vieilles mœurs. Il entendit le langage de cette aïeule qui parlait d'honneur, de vertu, de bonne tenue, et par une ordonnance du 29 octobre 1784, il confina Pauline dans son couvent avec défense absolue d'en sortir. Quinze jours après, par un arrêt de soit-communiqué obtenu du Conseil, l'effet des lettres patentes fut suspendu, et leur validité remise en question. Quinze
jours encore, et le 27 novembre, le parlement qui, dans sa majorité, paraissait favorable aux prétentions de la douairière, dessaisissait le Châtelet et évoquait à lui la cause tout entière.
Ces succès répétés coup sur coup, la douairière les devait sans aucun doute au nouveau conseil, le sieur Yial de Landouzières, qu'elle venait de s'attacher. Vial était un aventurier provençal bien né, bien apparenté, plein d'entregent et bon routier de la procédure, mais discrédité dans sa province où il avait été l'objet d'un décret de prise au corps. Les divers corps de procureurs et de juges auxquels il avait voulu s'agréger l'avaient repoussé. Longtemps transplanté à la Guadeloupe, il en était revenu marié et possesseur de biens considérables, mais litigieux. Ceux qui se servaient de lui à cause de son intelligence et de son activité appréciaient fort diversement sa moralité. Mais il n'en était pas moins évident que, lui le premier, il avait réussi à mettre de la vie et du bonheur dans une campagne judiciaire menée jusque-là avec autant de nonchalance que de maladresse.
Rongelime n'en montrait pas moins un optimisme imperturbable. Elle en était si vraiment, pénétrée qu'il lui inspirait de l'indulgence et presque de la compassion pour tous ses adversaires, qu'ils fussent de la famille de son mari ou de la sienne. Elle n'en exceptait guère que son frère aîné. Mirabeau revenait d'Angleterre. Il avait manqué d'y sombrer dans une misérable dispute avec son valet de chambre et secrétaire, dont le juge d'Old Bailey avait eu à connaître. Mais à peine de retour à Paris, il s'était relevé, et le banquier de la Cour, Panchaud, l'avait lancé dans une campagne financière profitable et retentissante. Ce bruit, qui risquait de couvrir le sien,
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irritait Mme de Cabris, et elle écrivait à ce proposa Mme de Limaye : « A l'égard du comte de Mirabeau et de tout ce qui peut sortir de sa plume, je vous avoue, ma chère cousine, que depuis longtemps, je le compare à un ivrogne qui sort du cabaret et ne sait retourner chez lui. » L'image était encore saisissante de ressemblance. Cependant, Mirabeau n'était plus très loin de la bonne voie.
Un arrêt du Conseil, du 7 mai 1785, vint justifier en partie cet optimisme de Mme de Cabris. Le roi dessaisissait le parlement qui s'était emparé indûment de la cause ; il ordonnait que le lieutenant civil au Châtelet recommencerait à procéder sur les errements anciens. La douairière était, en outre, déclarée non recevable dans sa demande en rapport des lettres patentes qui avaient autorisé le mariage de Pauline. Toutefois, sur l'opposition qu'elle avait formée à l'enregistrement de ces lettres, le roi laissait au parlement le soin de prendre toute décision utile : et ceci ménageait à sa belle- fille une sérieuse déconvenue. Il s'ensuivait que le mariage de Pauline ne pouvait avoir lieu tant que cette décision ne serait pas prise. Or, le parlement remit à statuer à trois mois. Dans l'intervalle, le chevalier de Boisseuil allait se retirer.
Quelle singulière idée avait eue Mme de Cabris de demander au roi qu'il autorisât son mari à marier sa fille ! Est-ce qu'un père dans son bon sens avait besoin d'une telle autorisation ? Elle reconnaissait donc que M. de Cabris était incapable ? Par bonheur, les compétiteurs que sa belle-mère s'efforçait de susciter à M. de Boisseuil n'étaient guère dangereux. Ils n'arrivaient pas à se mettre en ligne. L'un d'eux, le chevalier de Grille, proche parent des Mirabeau, n'avait pu
décider sa mère à faire sa demande ; elle s'y était refusée net en lui donnant pour tout motif que les Cabris « étaient fous de père en fils et que la mère de Pauline... » Inutile d'achever, pensait-elle. Vial de Landouzières avait aussi proposé le fils du comte de Grasse, de ce lieutenant-général des armées navales rendu moins fameux par ses hauts faits que par sa défaite du 12 avril 1782 où le gendre de la douairière de Cabris, M. de Saint- Cézaire, avait trouvé la mort. Mais à cette proposition, le marquis de Mirabeau se fâcha : « Les cheveux, manda-t-il au bailli, me hérissèrent volontairement à la tête. » Il déclara « franchement et court que, ne s'appelant point l'Histoire, il ne jugeait pas le comte de Grasse, qu'il honorait même sa personne, » mais qu'il lui serait bien dur de nommer pour son petit- fils quelqu'un de cette race des Grasse du Bar, de ces collatéraux de la comtesse de Mirabeau, qui avaient tout fait, il y avait à peine deux années, pour détruire le ménage de son fils aîné, afin de capter plus sûrement l'héritage de M. de Marignane. Cette colère froide et délibérée était-elle sincère, désintéressée, exempte d'arrière-pensée ? C'était peu vraisemblable. Sans doute, le marquis de Mirabeau ne cessait pas d'inviter la douairière de Cabris à mettre sur les rangs au plus vite un prétendant capable de faire échec à celui de Rongelime. Mais alors, que ne lui recommandait-il un prétendant à lui, ou que ne faisait-il revivre l'ancienne candidature du fils aîné de Mon Bon ? Il n'en soufflait plus mot ; il ne proposait personne à la place; il laissait la bonne vieille dame à ses perplexités ; et plus il les accroissait par son étrange réserve, plus il s'en irritait. Il la reçut fort mal un jour qu'elle venait solliciter ses conseils et ses directions explicites, car une assemblée de parents était proche :
« Cette vieille, raconte-t-il au bailli le 19 juillet 1785, plus vraiment imbécile que son fils, mais imbécile fausse, menteuse, et double, et nulle, a forcé ma porte en y passant trois fois, et m'est venue demander si elle pouvait compter sur ce qu'on lui avait dit de ma part, que moi et du Saillant assisterions à l'assemblée de parents. Je lui ai répondu rien pour M. du Saillant (que je sais résolu à n'y pas paraître) ; que quant à moi, elle avait imprimé une mienne lettre où je lui mandais avoir dit à M. de Boisseuil que je ne me mêlerais point de cette affaire ; que néanmoins j'avais dit depuis au sieur Vial que j'adhérerais au vœu des parents de Provence, et que c'était là tout mon mot. Après toutes les bêtises dites sur cela qui m'ont obligé à lui dire des vérités qu'elle n'a pas plus entendues que des compliments, elle m'a demandé peut-être à trente reprises : « Mais je ne puis donc plus compter sur M. le chevalier de Grille ? » Après lui avoir dit qu'il s'était retiré, qu'on ne recourait pas après les gens en cas pareil, j'en suis enfin venu à lui dire ce qu'on m'avait dit sur M. de Grasse. Elle m'a dit qu'il n'en était pas un mot, qu'elle n'en avait pas ouï parler. J'ai vu net qu'elle allait arriver crue et nue à cette assemblée de parents, qu'elle comptait avoir sa petite-fille, l'emmener à un couvent de Provence, etc. Je lui ai dit qu'il n'en arriverait point ainsi... Enfin, je l'ai mise dehors, aussi instruite et persuadée que le serait le robinet de la fontaine si je lui avais parlé; et elle m'a laissé les jambes, la tête et la poitrine plus froissées que si je fusse tombé du troisième étage. »
Peu après, le marquis recevait la visite de M. de Boisseuil et de son oncle qui venaient le prévenir de leur retraite. Rongelime avait, parait-il, fermé par deux fois sa porte au jeune homme qui venait lui réclamer le rem-
boursement d'un prêt de 8.000 livres. Elle ne tardait pas, au reste, à donner à sa fille un autre prétendant de meilleur nom et de plus de fortune, le comte Joseph de Menou, qui, par surcroît, se contentait, pour le contrat, de conditions moins avantageuses. Un ban fut publié à l'église de Montrouge, les archevêques de Tours et de Paris accordant la dispense des deux autres. Mais lorsqu'il s'agit de faire la même publication à l'église Sainte- Marguerite, on vint se heurter à l'opposition notifiée secrètement en 1784 par la douairière. Force était de s'arrêter et d'attendre une mainlevée que le Châtelet refusa d'accorder avant l'examen du fond.
L'heure parut favorable au marquis de Mirabeau pour nommer enfin et pousser son homme. Personne n'avait encore su le seconder en le devinant. Force lui était de se dévoiler et de provoquer les encouragements. « La manœuvre des gens sages, avait-il écrit dès le 28 juin 1785 au bailli, consiste à couvrir une plaie par une autre. Le vrai moyen de réunir tout et de laisser à découvert ce misérable ». — il désignait ainsi le comte, son fils aîné, — « qui s'obstine si hautement à faire de notre nom une catastrophe, c'est de marier le chevalier avec cette enfant dont on dit du bien des deux parts; cela arrangerait tout. Ils me l'ont offerte deux fois; mais moi qui ne voudrais perpétuer la maison que pour y voir rentrer l'honnêteté et la vertu domestique qui y furent autrefois, je n'ai pas besoin d'une pupillarité ni d'aucun replâtrage avec cette scélérate [Rongelime]; je suis trop vieux pour vaincre de telles répugnances et je ne t'en entretiens que comme un ami à qui l'on se plaint de son mal. »
Le chevalier ! lequel ? Eh, le chevalier de Mirabeau, le gros Boniface, rentré de ses campagnes d'Amérique
couvert de gloire, et devenu lieutenant-colonel du régiment de Touraine. Ses lauriers flattaient l'orgueil paternel. A cette heure, Boniface avait trente ans révolus, il en paraissait quarante ; et l'Ami des Hommes n'en trouvait pas moins tout simple de lui faire épouser une fillette de quatorze ans. Le bailli ne voulut pas prendre sur lui de recommander une pareille union. La conduite de son gros neveu ne lui inspirait pas plus de confiance que son caractère, de sympathie. Il avait « vomi » ce drôle-là. Aussitôt, le marquis feignit d'y renoncer : « Quant au mariage de sa nièce, répondit-il au bailli le 16 août, nous avons assez de fols; sur cinq enfants, j'en ai trois de bien marqués à ce coin ; et sans tous antres inconvénients, cela seul doit arrêter. Qui veut régénérer sa race ne le peut que par les femmes ; mon malheur l'a assez gâtée par ce côté-là pour que j'y prenne garde. »
Mais au moment où il venait d'écrire ces lignes, le marquis rencontra enfin quelqu'un d'assez téméraire pour entrer dans ses vues secrètes et pour en assumer à sa place l'initiative et les suites. C'était ce vicaire général de Grasse, l'abbé de La Bordère, venu à Paris pour intriguer en faveur de la douairière de Cabris. L'abbé « assaillit tout de bon » le marquis, si bien que celui-ci put avoir l'air de ne céder qu'après avoir été « accablé de raisons ». Boniface fut aussitôt consulté. On ne le trouva pas rebelle; et son père lui traça sans perdre de temps son itinéraire et son plan d'attaque. Il demanderait un congé après l'inspection, viendrait se concerter à Versailles avec l'abbé, puis s'en irait giter à Paris, incognito, en hôtel garni. Il verrait alors Rongelime, en ayant Fair de la voir à l'insu et contre le gré de son père.
Le chevalier se mit en campagne diligemment, en suivant ces instructions à la lettre, comme s'il se fût agi
d'une expédition pour le service du roi. « Il est, annonçait le marquis au bailli dès le 6 septembre, il est aux prises avec sa noble sœur, et comme il n'est pas plus gourd qu'il n'est grêle, tout en se gardant de jouer au plus fin, il se garde certainement d'être dupe ; il a vu sa nièce et la dit belle, gaie et d'une ingénuité spirituelle. » Boniface s'était présenté à Montrouge, dans la nouvelle maison de santé du sieur Massé, où Mme de Cabris passait ses journées auprès de son mari. Le frère et la sœur ne s'étaient pas vus plus de deux fois depuis dix-sept ans. Boniface prétendit avoir quitté son régiment sans congé, sans l'aveu de son père, et n'être à Paris que pour peu de jours. Mme de Cabris cherchait à deviner les mobiles de cette fugue et de cette visite, lorsqu'un tiers, dont le chevalier s'était fait accompagner, proposa à brûle-pourpoint de le marier avec sa nièce pour mettre fin aux dissensions funestes de la famille. Mme de Cabris n'eut pas l'air interloquée. Elle permit à Boniface de la reconduire à son couvent de Bon Secours, et il y demeura en conversation avec elle jusqu'à la fermeture des grilles, à neuf heures du soir. Il avait donc bien joué son rôle. Mais après son départ, ne ramasse-t-on pas dans le parloir deux papiers tombés de sa poche ! L'un était un simple billet de rendez-vous à l'hôtel Saint-Michel, rue des Francs-Bourgeois. Or, cet hôtel était la maison de M. de Fourqueux, qui, par derrière, donnait passage chez Mme de Pailly. L'autre papier était une instruction de deux pages sur les moyens de parvenir au mariage projeté. Tout ce que le chevalier devait faire et dire y était minutieusement prévu et réglé. Et l'un et l'autre de ces documents étaient écrits de la propre main du marquis de Mirabeau ! La candidature de Boniface ne pouvait plus se soutenir après une pareille trouvaille.
Mme de Cabris n'en méconnut pas le haut prix. Mais elle était trop avisée pour en tirer tout de suite un parti bruyant et aventuré. Le 16 de ce mois de septembre, achevait de se tenir, chez le lieutenant civil, une assemblée de famille réunie pour donner son avis sur l'interdiction de M. de Cabris et sur la garde de Pauline. Le marquis de Mirabeau y était représenté, et il y préconisait, bien entendu, la solution la plus déplaisante pour Rongelime. Celle-ci prit à part le représentant de son père, et lui montrant les deux papiers perdus par Boniface, (le marquis se demanda plus d'une fois si « le drôle » ne les avait pas plutôt livrés ou laissé tomber exprès,) elle réclama à tout le moins, pour prix de son silence làdessus, la neutralité de l'Ami des Hommes. Le mandataire fut un peu effaré. Il courut tout de suite chez son commettant qui eut le triste sang-froid de renier son écriture et d'arguer de faux les papiers. Sur quoi, Mme de Cabris les versa à la procédure et les imprima in extenso, quelques mois plus tard, dans un nouveau mémoire signé de l'avocat du Veyrier. On en peut voir les originaux au dossier des Archives nationales, dûment visés et paraphés à la date du 16 septembre 1785. Point n'est besoin d'être expert pour y reconnaître l'écriture si personnelle, et d'ailleurs nullement déguisée, du marquis de Mirabeau. L'authenticité en est certifiée encore par une copie faite de la main de son secrétaire, M. Garçon ; et ses lettres au bailli lèveraient les derniers doutes, s'il en subsistait aucun.
Par la suite, quand Mme de Cabris avait l'occasion de parler des partis « saugrenus » qu'on lui avait recommandés en ce temps-là pour sa fille : « Imaginez, ne manquait-elle pas d'ajouter, que cela a été jusques à M. le chevalier de Mirabeau. Je ne pense pas qu'il y ait rien après cela que le fils du bourreau. »
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\l\. — M. DE CABRIS CHEZ CAGLIOSTRO
La grosse question demeurait toujours celle de l'interdiction de M. de Cabris et du choix de son curateur éventuel. On ne pouvait la régler judiciairement sans prendre à nouveau l'avis des parents ; et c'était pour le leur demander que le lieutenant civil les avait réunis chez lui, trois jours de suite, les 13, 14 et 16 septembre, à la requête de la douairière. Celle-ci fut sacrifiée, en tant que curatrice, par tout le monde : « Je vous le demande, avait écrit son avocat, Vial de Landouzières, à son gendre, le conseiller de Gras ; je vous le demande à vous, Monsieur, qui êtes magistrat, vous décideriez-vous à confier deux personnes, un bien immense et nombre de procès à soutenir, à une femme sexagénaire qui a une difficulté de s'énoncer terrible, qui à peine peut monter un escalier et qui est continuellement malade ? » Le marquis de Mirabeau, de son côté, proposait de mettre la bonne dame exactement sur le même pied que Rongelime, et de ne leur permettre pas plus à l'une qu'à l'autre de voir désormais leur petite- fille et fille ailleurs qu'à la grille du couvent, où on la tiendrait cloîtrée jusqu'à son mariage. Mine de Cabris fit une défense désespérée. Elle prit à partie Vial de Landouzières; elle le maltraita comme un homme taré ; et nous avons dit comment elle déconcerta le mandataire de l'Ami des Hommes. Elle soutint que son mari n'était pas fou en 1777, lorsqu'on l'avait interdit la première fois ; que son intelligence n'avait été obscurcie que depuis ce temps, par les mauvais traitements que sa mère lui avait fait infliger; que la douairière n'était donc pas recevable à poursuivre l'interdiction de son fils, non plus qu'à se faire un moyen d'un état maladif qu'elle
avait déterminé et dont il y avait lieu de lui demander sévèrement compte. Pour l'honneur du malade et pour celui des siens, il fallait éviter à tout prix de l'interdire. Tout au plus convenait-il de le pourvoir momentanément d'un conseil. L'interdiction n'avait pas cessé de paraître à Mme de Cabris moins une mesure de protection pour le malade qu'une sorte de peine emportant flétrissure pour lui et pour sa postérité. Préjugé d'ancien régime, dirat-on. Nous en avons perdu l'intelligence. .Mais n'est-ce point dommage ? car c'est donc que nous aurions perdu le sens profond de la famille, — le sens de notre préexistence dans nos ancêtres et de notre survivance clans les êtres issus de nous. Mme de Cabris avait raison. L'interdiction était bien une tare, puisqu'elle dépréciait la valeur personnelle et sociale de l'interdit, et puisqu'elle authentiquait le vice congénital de sa race en un temps et dans une caste où la race était presque tout, où l'individu n'avait guère de prix que par elle et pour elle.
L'assemblée de parents se sépara encore une fois sans émettre d'avis formel. Ainsi que le scrupuleux magistrat qui la présidait, elle avait été empêchée de conclure à l'interdiction par un argument inattendu de Mme de Cabris. Regarder son mari comme fou, passe, disait-elle : mais pourquoi le tenir pour incurable ? Elle certifiait que sa guérison était possible, prochaine même. Elle ne le croyait pourtant plus à ce moment. Le lieutenant civil prescrivit de nouveaux examens et interrogats de M. de Cabris. Il savait lui aussi, d'ores et déjà, à quoi s'en tenir à cet égard.
Deux mois auparavant, le 18 juillet, un lundi, jour où le Châtelet ne tenait point audience, M. d'Alleray s'était rendu à l'improviste dans la maison de santé du sieur Massé à Montrouge pour y interroger « une dernière fois »
M. de Cabris. On lui dit que le malade était sorti avec sa femme et le maître du lieu, — sorti sans sa permission à lui, lieutenant civil, et pis que cela, sorti au mépris de ses défenses précises. Il rentra chez lui « fort scandalisé », mais en y arrivant, il trouva une carrossée à sa porte. C'étaient Mme de Cabris et Massé qui venaient, dirent-ils, lui présenter leur malade. M. d'Alleray les invita à monter et, aux premiers mots de la conversation, il leur déclara qu'il allait procéder séance tenante à l'interrogatoire de M. de Cabris. Il lui posa en effet trois ou quatre questions auxquelles, rapporte le marquis de Mirabeau, l'autre « répondit des bêtises brutales, mais marquées, disant toujours : Jamais, et cela sur Boisseuil et sur tout le reste, puis il ajouta avec décision : Allons, Madame, au carrosse ! » M. d'Alleray ayant demandé à Massé de quel droit il sortait son malade, Massé expliqua qu'il le conduisait chez le comte Cagliostro qui avait entrepris sa cure ; et sur ce que le magistrat le tançait et insistait pour savoir, alors qu'il y avait des médecins nommés par justice, de quelle autorité on recourait à des charlatans, Massé exhiba un ordre de M. Le Noir, que le lieutenant civil retint et joignit à sa procédure. Mme de Cabris admit qu'il lui faudrait en passer par l'interdiction si, dans dix ou douze jours, la tête de son mari n'était pas remise ; et confiant dans cette parole, le lieutenant civil lui avait accordé ce nouveau et dernier délai.
A jour fixe, le mieux espéré s'était produit, à en croire Pauline de Cabris. Pauline écrivait le 30 juillet, au nom de sa mère, à un de leurs hommes d'affaires de Provence:
Maman est assez heureuse pour trouver un homme très connu, qui est M. le comte de Cagliostro, qui se charge de la guérison de papa, et il en répond. Comme il
ne veut confier ses remèdes, que personne ne connaît, qu'à maman, elle va passer toutes ses journées à Montrouge. M. le comte de Cagliostro est un homme très connu par les cures qu'il a faites, le tout sans intérêt, seulement pour faire le bien ; il n'est content que lorsqu'il fait des heureux, et il dépense cinquante mille écus par an de sa fortune pour ce plaisir. Depuis que papa est entre ses mains, il n'est plus reconnaissable : il vient dîner trois fois par semaine à Paris, en société ; il se promène en voiture dans les voitures publiques. Xous avons été hier au soir ensemble au spectacle où il a été parfaitement bien. »
Le surlendemain lundi, 1er août, à sept heures du matin, M. d'Alleray avait reparu à Montrouge, accompagné de son greffier. Massé le fit attendre pendant une heure et demie avant de l'introduire dans la chambre de M. de Cabris, qui était encore au lit et reposait. Enfin mis en présence du malade, le lieutenant civil commença l'interrogatoire. Nous en avons retrouvé le procès-verbal. Il ne sera besoin que d'en retenir la substance de quelques réponses de M. de Cabris pour être édifié sur ce qu'il fallait penser, et sur ce que Mme de Cabris pensait elle-même, de la merveilleuse guérison annoncée :
« M. de Cabris croit n'être que depuis quinze jours dans la maison de santé du sieur Massé, alors qu'il y est depuis plus de dix-huit mois, et n'a pas souvenir d'avoir été à la Villette avant d'être amené à Montrouge ; — il croit n'avoir vu sa mère et sa femme qu'une fois chacune depuis qu'il se trouve là, alors qu'il est visité chaque semaine par sa mère et presque chaque jour par sa femme ; — il ignore l'âge de sa fille et ne se souvient pas d'avoir jamais songé à la marier ; il nie même avec persistance d'avoir
sollicité et obtenu des lettres-patentes à cet effet ; — il ne sait rien de sa fortune, de ses revenus, du produit de ses terres ; — il ne se rappelle les noms ni de sa mère, ni de sa femme, ni de sa fille ; il ne croit pas avoir de sœurs et ne reconnaît les noms d'aucun de ses beaux-frères ; — il ne se souvient pas d'avoir reçu tout récemment les visites des docteurs Sue et Bouvard commis par la justice à son examen, et pas davantage d'avoir été conduit quinze jours auparavant chez Cagliostro et, de là, chez le lieutenant civil...
Aime de Cabris était survenue au moment où cet interrogatoire prenait fin, et M, d'Alleray avait voulu la rendre juge et témoin de l'aliénation de son mari. Mais elle protesta vivement ; elle réussit même à réveiller un peu la mémoire de M. de Cabris ; et sous cette impulsion, il voulut bien se souvenir et dire que Cagliostro lui faisait des injections dans le nez et lui administrait des pilules. Puis, lorsqu'il s'agit de clore le procès-verbal, Mme de Cabris demanda acte de ses protestations et réserves fondées principalement sur ce que, vu le peu de temps écoulé, le traitement entrepris par II. le comte de Cagliostro n'avait pas pu encore produire tous ses effets.
La candeur de M. d'Alleray n'avait point de bornes. Après avoir condamné pour le principe l'intervention d'un homme qu'il avait de bonnes raisons de regarder comme un charlatan, il se rendit sans morgue ni préjugé chez Cagliostro pour observer en personne ses procédés et recueillir ses impressions. Cette condescendance s'expliquait aussi par le fait que nombre de magistrats éminents, surtout des parlementaires, à la tête desquels se faisait remarquer le conseiller Duval d'Espréménil, continuaient de se rendre publiquement les garants de la probité, de la science et des miracles du fameux guérisseur
et alchimiste. Leur opinion exigeait des égards. Au surplus, M. d'Espréménil était aussi des admirateurs et des cautions de la jeune marquise de Cabris.
Quand le lieutenant civil entra chez Cagliostro, Mme de Cabris s'y trouvait précisément avec son mari. Ce que M. d'Alleray entendit alors fut du haut comique. Sans que d'ailleurs personne y prit garde, le magicien livra la double formule de son art. En somme, il prétendait réaliser, comme alchimiste, la transmutation des métaux, et comme guérisseur, la transmigration des maux. Il ne sauvait un malade qu'à la condition d'en faire un autre. A la vérité, nous n'avons ici que le marquis de Mirabeau pour narrateur de la scène ; et nous le savons bien capable de l'égayer. Sous cette réserve, voici sa narration (16 août 1785) : « L'Allemand (Cagliostro) interrogé (par M. d'Alleray) dit en mauvais français qu'il (M, de Cabris) était fol ; enquis s'il croyait le pouvoir guérir, il répondit que oui, pourvu qu'il pût donner sa folie à un autre, ne pouvant la garder pour lui ; et se tournant vers la dame : Si Montante sa chère épouse voulait s'en charger, ce serait tout fait. Rongelime qui n'est point plaisante faillit balayer le médecin et le juge qu'elle a déjà injurié dix fois chez lui et en pleine audience. Le juge voulait, disent-ils, prononcer l'interdiction : ils l'ont prié de vouloir bien attendre... Voilà du moins ce qu'on m'a dit. »
Quatre mois après, le 17 décembre, la douairière surprit au parlement un arrêt sur requête, — autrement dit, un arrêt rendu sans débats contradictoires préalables, sur les seules signatures d'un rapporteur et d'un greffier, — en vertu duquel l'état de M. de Cabris fut constaté inopinément par le grand-chambrier Robert de Saint-
Vincent. Il ne s'était pas amélioré. L'interrogatoire qui fut joint à la procédure était à ce point décisif qu'au cours des débats, l'avocat du pauvre malade fut réduit à y chercher des atténuations dans des circuits de phrases. Cet interrogatoire, dit-il, avait été subi « dans un moment de trouble. Des circonstances particulières agissaient alors sur M. de Cabris ; la surprise qu'il éprouva augmenta peut-être cette agitation, et la crise qu'elle lui donna dut contribuer nécessairement à l'espèce de désordre qui y régnait... »
Enfin, voilà l'affaire en état, et mise par le lieutenant civil sur le bureau du Châtelet le 3 février 1786. On n'allait pas toutefois la juger avant deux grands mois. Les retards du tribunal venaient s'ajouter à ceux de M. d'Alleray de la manière la plus dommageable pour le bien public. Le cours de la justice s'en trouvait obstrué, presque interrompu. Depuis trois ans, mais surtout depuis six mois, le lieutenant civil renvoyait « soixante affaires par jour », en disant qu'il fallait d'abord qu'il finît « la grande affaire » des Cabris. — « Je sais ce qu'on dit de mes longueurs, expliquait-il au grand-chambrier Robert de Saint-Vincent, mais je ne donne pas une sentence sans que le parlement ne statue aussitôt sur l'appel... Je ne donnais pas une ordonnance, d'autre part, qu'aussitôt un ordre du roi sorti de chez M. Le Noir n'ordonnât le contraire. Je ne saurais aller de la sorte, et je ne voudrais pas deux affaires de cette espèce en ma vie, car cela coupe la gorge à celles du public en me prenant tout mon temps. » Depuis cette conversation, les circonstances incriminées par M. d'Alleray avaient inutilement changé du tout au tout : M. Le Noir avait quitté la lieutenance générale de police pour se renfermer dans l'administration de la bibliothèque du roi ; il avait été remplacé par
l'intendant de Rouen, magistrat intègre et bien famé, M. de Crosne, auprès de qui le marquis de Mirabeau se trouvait avoir quelque accès ; et les interventions indiscrètes de l'autorité et du parlement dans la procédure du Châtelet ne s'étaient pas reproduites. Malgré cela, il n'en avait pas moins fallu compter avec les temporisations et les ménagements de ce bon M. d'Alleray. La sentence ne fut rendue que le 12 avril 1786, et elle ne termina rien, tant elle était empreinte de l'indécision innée du juge. L'interdiction de M. de Cabris était confirmée ; mais les questions capitales de curatelle et de tutelle étaient laissées en suspens jusqu'à ce que la douairière eût rendu compte de sa gestion. Le mécontentement des parties fut unanime. Elles s'accordèrent pour interjeter appel de ce jugement vicieux et dérisoire, que le marquis de Mirabeau appréciait à merveille en disant « qu'il jugeait tout ce qui ne lui était pas attribué et laissait à juger tout ce qui lui était confié. »
On revenait ainsi devant le parlement. Mais quand se prononcerait-il ? Mme de Cabris ne crut pas pouvoir rester plus longtemps dans l'incertitude sur le sort de sa fille, et elle souleva sans désemparer un incident, assez curieux par le rôle qu'elle y assuma et qui accusait en elle une ressemblance de plus avec son frère aine. Ainsi que lui, dans sa propre cause, elle s'était déjà faite juriste et pamphlétaire ; et le rédacteur des Mémoires secrets de Bachaumont n'avait pas été seul à louer en elle « une digne émule du comte de Mirabeau ». L'Ami des Hommes, dans la même occasion, lui avait rendu la même justice, quoique à sa manière, en quelques phrases sèches et corrosives : « Une Gorgone, la définissait-il, artificieuse, active, et sans pair pour le
talent de mettre tout en feu... On la connaît bien pour cela. Mais le genre de méchanceté qu'on méprisait autrefois fait peur aujourd'hui, et ce qui fait peur fait admiration. On trouve que les fols ont du caractère. Je ne saurais être de ces poltrons-là. » Maintenant, comme son frère encore, Rongelime se faisait avocat. « Elle rebute de loin par les faits et la fureur impie de ses écrits, observait encore le marquis ; sitôt qu'elle pérore, elle gagne tout le monde. » Il fut bien surpris qu'elle perdît son procès. « Rongelime, l'autre jour, manda-t-il au bailli (9 mai 1786), a perdu un incident au Parc civil (c'est une des juridictions de cette caverne) ; elle demandait la libre disposition de sa fille. Elle a plaidé elle-même sa cause avec grand concours, comme tu penses bien, et a été déboutée. C'est ainsi que cette race maudite ne cesse de tenir sur le fourneau le bouton de feu qu'elle imprime sans cesse sur notre nom. »
Les débats ne s'ouvrirent que le 10 août 1786 devant la Grand'Chambre du parlement. Ils remplirent de jeudi en jeudi cinq audiences. Les juges pressaient en vain les avocats d'abréger ; car ils voulaient en avoir fini avant les vacances qui commençaient d'ordinaire dans les premiers jours de septembre, pour ne se terminer qu'à la Saint-Martin. Mais deux au moins de ces avocats étaient presque illustres ; on ne pouvait pas brusquer, mutiler leurs plaidoiries. De plus, c'était la première fois depuis les débats de 1778 devant le parlement de Provence que cette cause de plus en plus célèbre revenait à une audience solennelle et vraiment publique. Le jeune et brillant de Sèze plaidait pour le marquis de Cabris; et de l'autre côté de la barre, il y avait Hardouin, un maître encore jeune du barreau. Deux autres avocats appréciés avaient aussi à se faire entendre : Me du Veyrier, frère
du lieutenant de maréchaussée d'Aix-en-Provence, pour Mme de Cabris belle-fille qui était dans la cause en son nom personnel et qui s'associait, en outre, à toutes les requêtes de son mari; et Me Blondel pour Pauline de Cabris, qu'on avait eu l'idée assez bizarre de faire intervenir dans l'instance.
Ce qu'on demandait de part et d'autre nous est assez connu pour n'avoir plus à être exposé. Ni les positions ni les moyens n'avaient changé, en changeant de prétoire. Tout au plus est-il à noter que la douairière continuait à ne pas comprendre grand'chose à la situation, et que toujours plus maladroite et plus mal inspirée, elle rebutait ses alliés naturels pour rechercher des relations extravagantes. Ainsi, depuis que « le grand, gros, gris » comte de Grasse avait renoncé à la main de Pauline pour son fils, la douairière s'était engouée, pour sa petite-fille, du fils d'un homme perdu de réputation, sinon d'honneur, qui était depuis quinze ans le héros de causes scandaleuses et qui se vouait de nouveau, à ce moment même, au décri public, par sa défense éhontée contre une action que lui intentait sa famille. Cet homme était le comte de Morangiès, maréchal de camp. Après une déconfiture complète, Morangiès avait eu à soutenir de 1772 à 1774, devant le parlement Maupeou, un procès contre les héritiers d'une certaine dame Yéron qui l'accusaient d'avoir dépouillé cette femme d'un demi-million. Par la suite, il s'était lié avec une « fille du monde » très courue, et il avait fini par l'épouser en mai 1781, en légitimant une fille déjà grande qu'elle avait et dont elle lui faisait gracieusement honneur. C'était l'annulation de cette mésalliance que poursuivait judiciairement sa famille composée de deux frères, d'une sœur et de son fils. ligués pour l'honneur du nom. Ils prouvaient que la
prétendue comtesse de Morangiès n'avait pas pu le devenir valablement, qu'elle était bigame, et que son premier mari, encore vivant, était un laquais du comte. Celui-ci ripostait que son fils était mal venu d'incriminer la conduite paternelle, et il l'accusait d'avoir commis lui-même le crime d'inceste en mettant à mal sa sœur Julie, la fille légitimée de la soi-disant comtesse. Et voilà le jeune homme que la douairière proposait, au nom des mœurs et pour la sauvegarde de l'honneur de sa maison, de donner pour épouseur à sa petite-fille ! Elle s'en vint même solliciter l'agrément du marquis de Mirabeau à ce projet. Il la rabroua d'importance. Alors, bien mortifiée par cet accueil, la douairière s'en alla lier partie avec l'être que l'Ami des Hommes abhorrait le plus au monde, avec sa femme... Il apprit bientôt que ces deux vieilles têtes, l'une folle et l'autre imbécile, se montraient ensemble partout, en particulier chez les juges, pour y solliciter contre Rongelime : « Heureusement, disait le marquis, que la vieille douairière n'a pas le sol ; mais l'autre lui volera ses serviettes. »
De Sèze plaida le premier. Mme de Cabris avait espéré à bon droit, en le choisissant, qu'il ramènerait la faveur du public à la cause de son mari. Arrivé de Bordeaux il n'y avait pas longtemps, avec le président Dupaty, autre fameux redresseur de torts, de Sèze avait fait au Châtelet un début éclatant en parlant, déjà contre Hardouin, pour les filles d'Helvétius. Le lieutenant civil, M. d'Alleray, et l'avocat du roi, Hérault de Séchelles, l'avaient complimenté en pleine audience. De Sèze n'avait pas eu moins de bonheur en passant du Châtelet à la Tournelle pour défendre un juif inculpé d'usure. Une assistance brillante et nombreuse, où l'on remarquait beaucoup de femmes de qualité, se pressa
pour l'entendre dans le vaisseau de la Grand'Chambre. Il fut écouté dans un silence parfait, interrompu de temps en temps seulement par les applaudissements et les bravissimos du public enthousiaste.
L'audience suivante, du 17 août, fut honorée de la présence d'une sœur de la reine Marie-Antoinette, la duchesse de Saxe-Teschen, et du duc son mari, en sorte que le premier avocat qui eut à parler dut leur adresser un compliment impromptu, dont il se tira bien. Hardouin n'eut son tour que le dernier jeudi du mois ; et pour lui, les nouvellistes restèrent muets ; il était l'organe d'une cause qui n'avait pas leur oreille. Mais le marquis de Mirabeau fut si content de sa plaidoirie qu'il voulut désormais avoir Hardouin pour conseil dans ses propres affaires et qu'il l'employa jusqu'à sa mort. Cette impression favorable du marquis dut être partagée par les avocats de sa fille ; car ils demandèrent la réplique. On la leur accorda, sous la condition que de Sèze parlerait seul pour eux trois. Le parlement tint une audience extraordinaire, le mardi 5 septembre, pour l'entendre. Les juges étaient si pressés de partir que le président, lui coupant la parole, le contraignit à retrancher de son discours tout ce qui n'était qu'oratoire. Mais Mme de Cabris n'en voulut pas perdre le bénéfice. Cette réplique^ composée en deux jours, fut imprimée en une nuit et distribuée à tous les juges pendant leur délibéré qui fut long. Nul doute qu'elle n'ait exercé une influence considérable sur leur arrêt, qui fut rendu le lendemain 7 septembre.
« Songez à la destinée de la demoiselle de Cabris, leur disait de Sèze en sa péroraison. Songez que cet arrêt peut tout à coup borner sa carrière ; voyez le mal que lui a déjà fait le mot à" interdiction prononcé par la sentence du
Châtelet et répandu dans le public avant qu'on sût le sort que vous réservez à cette sentence ; rappelez-vous toutes les recherches honteuses dont elle est devenue l'objet, cette corruption coupable dont on a tenté de la rendre victime et dont son heureuse éducation seule l'a préservée. Rappelez-vous toutes les viles espérances excitées autour d'elle parce qu'elle est riche ; voyez, Messieurs, tout le mal qu'opérerait votre arrêt ; voyez à quelle espèce de persécutions basses vous la dévoueriez; affranchissez-la de cette infortune, rendez-lui son père ; placez-la entre sa mère et lui, qu'elle n'ait plus à craindre d'en être séparée, qu'elle puisse les aimer tour à tour et tous deux ensemble ! que la marquise de Cabris ellemême puisse enfin recouvrer un être qui lui appartient surtout parce qu'il est souffrant, celui qu'elle demande à tous les tribunaux depuis neuf ans, celui qu'elle seule peut consoler et peut-être guérir. . . Je les laisse, Messieurs, tous les trois à vos pieds ; je vous supplie d'achever vous-même leur défense ; le peu de moments que j'ai eus ne m'a pas permis de lui donner, je le sens bien, tout le développement dont elle était digne. Mais vous, Messieurs, au sortir de cette audience, l'esprit et le cœur peut-être encore agités des impressions que vous aurez reçues, dans la méditation de votre cabinet où vous suit encore votre zèle, lorsque je ne pourrai plus vous parler, représentez-vous le malheureux marquis de Cabris, retracez-vous ce qu'il a souffert, remettez sous vos yeux le tableau de toute sa cause, rappelez-vous le courage de sa femme, sa captivité, ses efforts, sa persévérance ; songez surtout à la destinée de sa fille, à sa jeunesse, à l'intérêt touchant qu'elle inspire ; et que la vue du bien que vous allez faire en réunissant enfin après tant d'années tous les membres d'une famille dispersée et battue
Pauline de Cabris
Comtesse de N a vailles
née le 3 mai 1771.
D'après une miniature appartenant à Mme la Comtesse <ie Xavai lles-Xavaillk-
par tant de tempêtes, que cette satisfaction de penser qu'avec un seul mot, une volonté, une opinion, vous avez la puissance de sauver une génération tout entière, vous console de cette vie pénible à laquelle votre vertu même vous condamne, et vous dédommage de tant de sacrifices souvent si rapidement oubliés et plus souvent encore si peu connus. »
Malgré cette adjuration adroite et pathétique, l'arrêt maintint l'interdiction de M. de Cabris et la fit même remonter à la date la plus reculée, au 6 novembre 1777, en n'exceptant des actes que l'interdit avait pu consentir depuis lors, et qui étaient tous annulés, que sa transaction avec ses vassaux du 25 novembre suivant. Mais à cette disposition défavorable se bornait l'échec de Mme de Cabris, belle-fille. Elle était nommée curatrice à la personne de son mari ainsi qu'à celle de sa fille, et autorisée à les diriger à sa guise, à vivre et à demeurer avec eux partout où bon lui semblerait, sous la seule réserve qu'elle ne pourrait pas marier Pauline autrement que de l'avis et consentement de ses parents, tant du côté paternel que du maternel. Sur une désignation de ces mêmes parents, il lui devait être aussi adjoint, dans les quatre mois à courir, un curateur onéraire. Il était enfin prescrit à la douairière, suivant ses offres, de rendre compte de sa gestion dans les trois mois. Les plaintes portées contre elle par sa belle- fille en bris de scellés, spoliation et « divertissement » de meubles n'étaient pas jugées, mais l'arrêt permettait de les suivre. Sur le surplus de leurs demandes, les parties étaient mises hors de cour, dépens compensés.