XX. — LE FOYER RECONSTRUIT
Le marquis de Mirabeau reconnut sans ambages, à l'énoncé de ce jugement, le triomphe de Rongelime et, pour la première fois, on ne l'entendit pas dire qu'elle le devait à ses galanteries. Il avouait même à présent qu' « elle ne s'était jamais donnée à Paris sur le pied de jolie femme, mais de femme forte, capable, vigilante, courageuse, etc.. — Toujours mise à faire peur, précisait-il, des souliers plats, du linge sale... » Il prévit aussi les conséquences les plus lointaines de l'arrêt intervenu, telles que le réveil inévitable des procès et la ruine finale des adversaires. Benc sit, conclut-il assez philosophiquement. Il avait un intérêt primordial à paraître s'en désintéresser ; non pas rien qu'un intérêt d'amour-propre, pour ne pas laisser voir qu'il ressentait la réhabilitation de sa fille comme une condamnation de toute sa conduite envers elle depuis dix ans ; mais un intérêt positif. En somme, Rongelime l'avait épargné bénévolement ; il n'avait échappé que par grâce à une prise à partie directe dans le cours de cette affreuse discorde dont il n'avait pas cessé d'être l'instigateur et le meneur. S'il s'y exposait à l'avenir, il était sûr d'y succomber. Jusqu'alors les tribunaux avaient peu ménagé sa personne ; mais ils avaient respecté ses principes, et c'était encore suivant eux qu'il avait été jugé ; il avait trouvé certaines garanties dans ce vieux code. La scène changeait tout à coup. On entrait dans le nouveau monde qu'il annonçait, aigre Cassandre, depuis quarante ans. Il était curieux de voir cela, mais en spectateur, non en acteur, assis à l'écart du torrent, au lieu d'y ramer contre lo flot.
Et vraiment, pour tous les yeux clairvoyants de ce temps-là, cet arrêt qui, à l'encontre du vœu réitéré, persistant, des deux familles intéressées, affranchissait de leur joug une révoltée, un fol et une mineure, quel signe non douteux d'une subversion imminente ! Cet arrêt consacrait le principe essentiel de la Révolution : le droit de l'individu à une existence personnelle, indépendante et complète. De là, son retentissement inouï ; de là, l'engouement du public en faveur de Mme de Cabris. La magistrature de France, dépouillant le vieil esprit romain, cessait de rendre la justice selon la morale traditionnelle, au nom d'un souverain propriétaire du royaume et père de ses sujets, ou, ce qui revenait au même, au nom du paterfamilias, maître absolu des personnes et des biens de sa maison. A l'autorité absolue du monarque et des chefs de famille, aux notions d'honneur, de foi et d'obéissance, bases et sauvegardes de la vieille France agricole et militaire, s'opposaient l'esprit anglais de Vhabeas corpus, la conception républicaine d'égalité, les privilèges imprescriptibles de la raison, le despotisme impersonnel de la loi. Dans ce régime nouveau, la défense de l'opprimé devait être poursuivie sans égard à la qualité de l'oppresseur, et quelles que fussent les conséquences. Périssent, s'il fallait, la famille, la société, le gouvernement ; périssent même les mœurs ! « Eh, que nous font les mœurs ? » s'était écrié Séguier, le doyen des avocats généraux, précisément à propos de l'affaire de Mme de Cabris, dont il était un des plus déterminés partisans. Et il avait pu dire cela, sans scandaliser, devant vingt personnes, dans un dîner. Pourtant, « les lois ne sont que des sentences sur le mur, sans les mœurs », persistait à dire l'Ami des Hommes. Mais à qui se plaindre ? au bon Louis XVI ?
à quoi bon ? Il n'y avait pins qu'à laisser dire, à laisser faire, et à voir venir.
Les juges avaient une conscience si nette de la portée de l'arrêt rendu qu'il vint à plusieurs l'idée de profiter de l'applaudissement général pour élever des protestations plus explicites et plus vigoureuses contre l'arbitraire. Il fut même débattu au parlement si l'on ne citerait pas Mme de Cabris en exemple des abus criants de l'autorité, dans les remontrances contre les lettres de cachet. Robert de Saint-Vincent n'avait évité qu'à grand'peine ce coup droit à son vieil ami le marquis de Mirabeau. Enfin, les parlementaires s'étaient séparés, dispersés ; et de leur part, il n'y avait plus rien à craindre ni à espérer. La douairière de Cabris, rentrée à Grasse, aurait voulu faire courir après eux pour en tirer quelques éclaircissements. Tous étaient partis en vacances, « les morceaux d'arrêt encore dans la bouche ». Le 4 septembre, ils avaient eu encore le courage de refuser l'enregistrement d'un édit d'emprunt de trente millions destiné en partie à finir de vider les ponts des bâtisses qui les encombraient, ainsi qu'à construire un pont au Palais-Pourbon et un quai depuis le Pont- Royal. Mais trois jours après avoir fait ce geste énergique, comme on leur avait représenté la nécessité de les proroger sine die pour examiner leurs objections, ils avaient abdiqué, ils s'étaient hâtés d'enregistrer l'édit en question ; et ils ne se soucièrent pas non plus de tresser d'autre couronne à leur héroïne. Ainsi, après un éclat sans pareil, Mme de Cabris était vouée à retomber prochainement dans l'ombre.
Elle s'y résignait pour elle-même, et elle y aspirait pour sa fille et pour son mari :
« Le marquis de Cabris, écrivait-elle à Mmc de Limaye
(le 22 septembre 1786), a perdu son état, sa fille ses plus grands avantages, moi-même ce à quoi j'avais attaché la gloire de ma vie ; nous sommes enchaînés pour longtemps loin de nos foyers ; il faut que je suive ici les affaires qui me restent et dont je me trouve chargée seule ; il faut surtout cacher le marquis de Cabris et sa fille dans la foule, ne pas les remettre sur un théâtre où ils ont été bafoués, assassinés ; il faut que ma famille végète parmi les étrangers, et que ma fille laisse oublier les malheurs de son père pour espérer trouver une famille d'adoption capable de lui procurer de la considération et du bonheur... J'emploierai toutes les ressources de l'économie et de la prudence pour réparer et augmenter le patrimoine de ma Pauline. Quant à la poursuite des droits de mes chers pupilles, la vengeance n'y entrera pour rien... Je ne ferai en tout et partout que le bien de la chose et le bien de tous. Je ferai voir aux hypocrites qui m'ont persécutée que je n'emploie pas comme eux le masque de la vertu, et qu'en moi le bien dire et le bien faire sont d'accord. »
Ce programme pacifique ne fut pas longtemps suivi, et il ne pouvait pas l'être. Afin de goûter un peu d'aisance et d'indépendance, et de se rendre la maîtresse unique et effective de la personne et de la fortune de son mari, Mme de Cabris commença par se soustraire à l'obligation que le parlement lui avait faite de s'adjoindre un curateur onéraire désigné par une assemblée de parents. Mais tout en se soustrayant au contrôle de ses adversaires, elle restait forcée de poursuivre l'apurement des comptes de la curatrice révoquée. La douairière eut beau s'en défendre ; un nouvel arrêt l'y contraignit ; et il ressortit de cette vérification que rien dans sa gestion n'avait été fait régulièrement. On évaluait à 500.000 livres environ
les sommes dont elle serait reconnue débitrice. Ainsi se justifierait une fois de plus le proverbe alors courant : « Il faut que le tuteur ruine son pupille ou qu'il en soit ruiné, a Ce ne serait pas non plus une petite affaire pour Mme de Cabris belle-fille de récupérer ce magot.
Mais, — ce qui nous surprendra, — la douairière n'était pas la plus menacée par cette revendication ; il n'était plus guère possible de mettre l'épée dans les reins, au nom de son fils, à une mère qui par son contrat de mariage avait donné tout son bien à ce fils. Derrière elle, à travers elle, on visait ses garants, les nominateurs ; et pour ceux-ci, prédisait justement le marquis de Mirabeau, « ils n'en verront pas la fin ». Les nominateurs, c'étaient les membres de la famille qui avaient voté en 1778 pour nommer la douairière curatrice. La jurisprudence du temps permettait au pupille de se retourner contre eux en cas de mauvaise gestion de leur élue. A Paris et dans la plupart des pays de coutume, il y avait des tempéraments ; on n'y exerçait de recours contre les nominateurs qu'en cas de mauvaise foi et de fraude de leur part. Mais en Provence et dans les pays de droit écrit, leur responsabilité était plus étendue et plus rigoureusement appréciée. On les traitait comme de véritables cautions du curateur ; ils payaient pour ses maladresses, pour ses fautes ; ils payaient surtout s'il avait commis quelque malversation ; et l'on ne saurait oublier qu'à tort ou à raison, Mme de Cabris imputait à sa bellemère des détournements de papiers, de meubles, de fonds, et jusqu'à des crimes véritables, comme d'avoir brisé des scellés apposés par la justice.
Les beaux-frères de M. de Cabris allaient être les premiers atteints. Mais par-dessus leur tête, la cible principale, c'était le bailli de Mirabeau, l'homme des 30.000
livres promises et déniées, le « grand interdiseur » de M. de Cabris, le promoteur de la lettre de cachet décernée contre Rongelime, enfin, le frère, X aller ego de l'Ami des Hommes que, sans impiété, Rongelime ne pouvait pas frapper autrement. Aussi le marquis de Mirabeau prit-il cette attaque au sérieux et à cœur. Il conseilla vivement au bailli de se liguer de nouveau avec la douairière et ses gendres, et de se mettre à leur tête pour suivre l'affaire avec la dignité et l'activité qui lui étaient propres : « Jamais bon cheval ne devient rosse », lui disait-il pour l'encourager.
Le marquis s'effrayait un peu vite. Il y eut bien quelques alertes ; et par exemple, un juge de Draguignan, ami de M. de Briançon, fut délégué par le parlement de Paris pour informer sur la plainte en bris de scellés, spoliation, etc., portée contre la douairière. Nombre de témoins furent entendus. Puis, cette procédure languit. L'impulsion nécessaire ne venait plus de Paris, où le cours de la justice était troublé, sinon suspendu, par une nouvelle agitation parlementaire qui gagnait tout le Palais. « Ce n'est pas, notait le marquis, que le parlement ne jugeaille toujours quelques procès, et le plus qu'il peut, surtout en affaires remarquables ; mais les avocats, les procureurs, le peuple clerc, tout cela est en l'air et l'on n'en trouve plus un. Le tout finira par pleines vacances, ou vides. » Ainsi devait finir, en effet, le parlement ; c'étaient ses derniers mouvements avant d'être mis en congé sans rappel. Le moment semblait favorable pour le dessaisir, pour faire renvoyer la cause de la douairière à « ses juges naturels » de Grasse et d'Aix. Mais le destin ne fit-il pas mieux ? La douairière mourut, le 15 juin 1788.
Qu'allait-il advenir de tous les procès en cours ? Personne ne semble s'être aperçu alors qu'ils étaient virtuel-
304 LOUISE DE MIHABEAU
lement terminés. Les nominateurs se trouvaient mis hors de cause. S'ils avaient dû payer aux lieu et place de la douairière, ils auraient eu un recours contre elle, en son vivant. Si on les obligeait à payer demain, ils auraient ce recours contre M, de Cabris, héritier et représentant unique de sa mère. Celui-ci ne pouvait donc plus les menacer d'une action dont il eût été forcé de les garantir sur ses biens. Il y avait désormais confusion des actions comme des droits en présence. Néanmoins, Mme de Cabris continua de tourner dans ce cercle vicieux. En vain la Révolution devait l'en tirer ; elle y rentra pour n'en sortir qu'à sa mort.
Dans le temps que la douairière disparaissait, il se préparait un événement guère moins important. Pauline de Cabris, âgée à présent de dix-sept ans, était fiancée pour tout de bon. Sa mère avait trouvé un gendre à sa convenance ; et par un comble de chance, son choix rencontrait l'agrément du marquis de Mirabeau et de ses adhérents ! L'Ami des Hommes en croyait-il lui-même ses yeux, ses oreilles ? Il avait écrit au bailli une année auparavant (21 août 1787) : « Certainement, il n'y a rien de plus connu, redouté et méprisé ici que Rongelime, car tout perce à la fin, et indépendamment du fumet général, toutes les fois que j'ai eu quelque idée pour des ruinés quêteurs de mariage relativement à ma petite-fille et filleule, les plus téméraires ont frémi. Imagine-toi que cette malheureuse fait nager sa fille depuis le Pont- Royal jusqu'au pont de Sèvres, elle suivant dans un bateau, et cela c'est le peuple, ce sont les valets qui le savent... Juge si, dans l'impossibilité de rien arrêter sans entrer dans l'immense discussion d'une affaire qui n'est point la mienne, je puis faire autre chose que de détourner les yeux du souvenir même de ce fouillis d'humiliations. »
Que de changement en peu de mois ! C'est qu'au fond, chacun était las et n'aspirait qu'à faire trêve. Ce qu'il fallait de paix et d'union se fit de soi-même, faute de combattants.
Le marquis ne se doutait de rien quand, le 8 juillet 1788, il reçut une « lettre étudiée » de Rongelime, lui faisant part du mariage de Pauline avec le comte de Navailles et lui demandant la permission de lui faire une sommation légale en vue de l'assemblée de parents fixée au samedi suivant. Il retournait ce papier entre ses doigts et se disposait à répondre qu'il ne connaissait ni ces gens ni leurs affaires, lorsqu'on lui annonça la visite de ce jeune Navailles, que son cousin, le duc d'Agénois, s'excusait par une lettre de n'avoir pu accompagner, attendu qu'il était retenu auprès de son père, le duc d'Aiguillon, près de mourir. Pour le coup, l'Ami des Hommes se sentit ébranlé. Cette démarche le flattait ; et le nom des Navailles était beau, leurs alliances glorieuses. De souche béarnaise fort ancienne, ils se rattachaient à la descendance d'Agnès de Foix, reine de Hongrie et de Bohême, et prétendaient légitimement par là à une alliance avec la maison d'Autriche. Ils disaient avoir aussi du sang de Caribert, roi d'Aquitaine ; et plus proche de nous, ils se réclamaient des Gramont, des d'Ossun, des d'Aiguillon surtout. Le duc d'Agénois avait épousé une Navailles, presque une sœur du prétendu de Pauline de Cabris : et celui-ci avait « porté le poêle » à leur mariage.
Ce jeune homme, vif, gai, l'air noble et franc, plut fort au marquis de Mirabeau. Il avait vingt-neuf ans, était capitaine dans le régiment Béarn- Infanterie, et pouvait devenir colonel à la première occasion, major à tout le moins, car il était porté sur la liste des sujets de choix. Il était l'aîné de cinq frères et sœurs. La fortune
de sa famille était honnête, plutôt médiocre ; mais ses parents offraient de tout lui abandonner, soit plus de 500.000 livres en biens fonds, à charge d'une rente viagère de 7.000 livres. Des espérances collatérales s'y ajoutaient. On parlait fort d'un oncle riche et sans enfant, qui déjà pensionnait ses neveux. Le conseiller Duval d'Espréménil disait à tous venants que MUe de Cabris allait faire un beau mariage. Il est vrai qu'il l'avait négocié, et qu'il était des admirateurs et amis intimes de Mme de Cabris. La réputation du comte de Navailles ne lui était pas moins favorable que son extérieur et que ses titres et qualité. Il logeait rue Traversière, non loin de l'hôtel de Malte où demeurait le comte de Mirabeau. Les informations prises en ce logis ainsi qu'à l'hôtel d'Aiguillon, et rapportées à l'Ami des Hommes, le représentaient comme un jeune homme doux, paisible, bien différent, à ce que disaient ses gens, « de son voisin Mirabeau qu'on entendait tempêter et tourmenter sans cesse ».
On pense bien que le marquis ne put pas se résoudre à paraître en personne à l'assemblée de parents. Affronter Rongelime face à face ! Il était bien trop timide. Sa force contre elle, c'avait été de ne la combattre que la plume à la main, sans jamais la voir. Il dépêcha à sa place M. du Saillant. Mme de Cabris accueillit son beau-frère avec toutes les marques de la gratitude, de l'affection et de l'estime ; et quand la séance prit fin, elle lui adressa « un remerciement apprêté ». Elle se voyait rentrée bientôt en grâce chez son père. Cela, c'eût été pour elle le pinacle. Elle avait déjà dit une fois à son futur gendre : « Vous me rétablirez dans ce pays-là. » Et une autre fois : « J'espère leur faire voir que fougue de jeunesse est germe de maturité. » Au lendemain de l'assemblée de parents, le comte
de Navailles venant remercier le marquis de Mirabeau, lui vanta chaleureusement ces bonnes dispositions de sa future belle-mère. Mais le marquis rit paternellement au nez du crédule jeune homme : « Ah, belle jeunesse ! lui dit-il, tu es la seule perte réelle que nous faisons en vieillissant.
Le contrat de mariage fut présenté le dimanrh. 27 juillet au roi et à la reine qui le signèrent et, avec eux. Monsieur, frère du roi, et Madame, le comte et la comtesse d'Artois, Madame Elisabeth, la duchesse d'Orléans, le prince de Condé, le duc de Bourbon et Mlle de Condé, le prince et la princesse de Conti. Les parties contractantes signèrent le surlendemain chez le notaire. On alla ensuite recueillir en ville les signatures des parents, alliés et amis les plus notables, parmi lesquels étaient l'archevêque de Paris, le duc et la duchesse d'Agénois, la comtesse de Gramont, mère du duc de Guiche, et sa fille, Mme d'Ossun, le marquis et la marquise du Saillant, le marquis Jacques de Clapiers-Collongues, la comtesse de Gruel. le comte et la comtesse de Caraman, Mme Duval d'Espréménil et M. de Jausserandy-Briançon... Certes, en donnant sans difficulté, lui aussi, sa signature, le marquis de Mirabeau ne soupçonnait pas ce dernier voisinage.
Pourtant, la présence de Briançon n'avait là rien d'insolite. Même il ne pouvait guère se dispenser de signer, car il était partie au contrat. Son nom figurait dans le corps de l'acte à propos d'une créance de 40.000 livres qu'il avait sur la marquise de Mirabeau, et qu'elle s'était engagée à lui rembourser sous forme d'une rente perpétuelle de 2.000 livres. Mais cet engagement était nul comme ayant été souscrit sans autorisation de justice par une femme mariée ; aucun tribunal n'en aurait admis la validité ; peut-être la marquise était-elle la première
à invoquer cette nullité, ne fût-ce que pour faire enrager sa fille, avec qui elle restait brouillée : « Je les crois calcinées d'une haine réciproque », observait l'Ami des Hommes avec une joie maligne. Mme de Cabris ne pouvait se désintéresser de cette dette contractée par son entremise et, en partie, pour elle. La difficulté de s'en acquitter lui pesait. Elle avait donc mis son gendre au courant ; et M. de Navailles avait laissé stipuler dans son contrat de mariage qu'il rachetait à Briançon sa rente perpétuelle en lui en remboursant le capital. La dot de sa femme devait faire, bien entendu, les frais de cette combinaison. Briançon était mis de la sorte en dehors des affaires de la famille. Après lui avoir témoigné affection et reconnaissance, comme à un vieil ami, en l'invitant à signer au contrat de mariage de Pauline, on pouvait se séparer de lui doucement, définitivement. C'est ce qui fat fait, semble-t-il, car on n'entendit plus guère parler de lui. La nouvelle comtesse de Navailles, mariée le 6 août, fut présentée à la Cour deux mois après par la duchesse de Guiche, fille de Mme de Polignac. Elle approchait de la reine par le bon côté, puisque les d'Aiguillon étaient en défaveur. Elle ne s'était pas encore présentée dans la famille de sa mère, quoique le marquis de Mirabeau, en signant au contrat, eût engagé vivement M. de Navailles à lui amener au plus tôt cette petite- fille et filleule qui lui était à peu près inconnue. Depuis lors, des avances avaient été faites tout aussi vainement à Mme de Cabris elle-même, en vue d'un rapprochement. Il y avait alors un autre ménage de fraîche date dans la maison du marquis de Mirabeau. Son fils cadet, Boniface, déposant la croix de Malte, avait pris le titre de vicomte qui lui semblait « moins ginguet » que celui de chevalier, et avait épousé une fille unique, riche héritière, Mlle de
Robien, tête bretonne, ni jeune, ni jolie, mais ferme et bonne pour deux. La vicomtesse n'avait pas de plus grand désir que de rétablir l'union dans sa famille adoptive ; et lorsqu'elle entendait l'Ami des Hommes, tout préoccupé de la dissolution prochaine de la vieille France, prononcer le regnum in se divisum desolabitur, elle en faisait d'abord l'application tout près de soi. Mais ses premières démarches de politesse, tant auprès de sa belle-mère que de sa belle-sœur, n'avaient pas répondu à ses intentions ; elle avait déplu ainsi au marquis sans lui ramener personne.
Tout à coup, la vicomtesse vit arriver chez elle, à l'hôtel Mirabeau, M. de Navailles qu'on n'attendait plus. Elle lui prêcha son thème de réconciliation et le chapitra un peu. parce que surtout il n'avait pas amené sa femme, comme il s'y était naguère engagé. Mis en veine de confidence, il s'excusa en disant que sa belle-mère s'y était opposée et qu'elle cherchait à l'isoler de tout et de tous. Il est probable que Mme de Cabris avait essuyé quelque nouvelle rebuffade amère et dure de son père, et qu'exaspérée à nouveau, elle avait interdit à ses enfants de le visiter. Le marquis ne cessait pas de la vitupérer dans ses conversations comme dans ses correspondances ; et un méchant propos est si vite rapporté ! Au bailli, par exemple, il avait écrit au lendemain du mariage de Pauline : « Son plan et sa marche étaient de détruire son père et toute sa race : elle les laisse où elle les a trouvés... Par ce dernier mariage donc, le nom de Rongelime lui peut et lui doit rester. »
Boniface était présent à cet entretien de sa femme et de M. de Navailles. Il était sans rancune ; il n'en voulait pas à Pauline de n'avoir pas pu l'épouser. Il demanda où l'on pourrait la voir. Pauline allait le soir même aux
Variétés. Boniface y vint prendre sa nièce dans sa loge pour la conduire sur-le-champ à l'hôtel Mirabeau. Le marquis n'y était pas ; il vivait retiré dans une maison de campagne à Argenteuil. Mais Pauline fut reçue par la vicomtesse et par Mme du Saillant. Elle leur plut beaucoup. Elle parut elle-même « naïvement » ravie de voir deux tantes, des cousines, etc.. Puis Boniface et la vicomtesse la reconduisirent au spectacle .
Inopinément, le lendemain, vers midi, M. de Navailles et Pauline reparurent « tout bouffis » à l'hôtel Mirabeau, demandant à dîner à leur tante. La veille au soir, raconte l'Ami des Hommes, « Rongelime avait bourré les dames à qui elle avait confié sa fille, battu son gendre à coups de poing, et mis l'un et F autre à la rue pour aller coucher où bon leur semblerait. Passé ce gracieux mouvement, Rongelime ayant fait sans doute ses prudentes réflexions, dit qu'elle avait renvoyé sa fille pour l'éloigner à cause d'une amie morte subitement. » On croira ce qu'on voudra de ce récit. Le certain, c'est que Mmede Cabris et ses jeunes mariés ne concordaient plus. Leur séparation était imminente, et elle ne se fit pas en bons termes. Tandis que Mme de Cabris se rendait à Grasse avec son pauvre mari, les novi s'enfoncèrent à l'autre bout du midi de la France, à Labatut de Figuières-en-Béarn, dont M. de Xa vailles père était le seigneur, baron et patron.