XXI. —LA RÉVOLUTION AL" VILLAGE
Le 14 novembre 1788, Mme de Cabris reparaissait pour la première fois en maîtresse indiscutée sur les terres de son mari. Elle fit l'unisson dans les cœurs de ses vassaux. Leurs officiers municipaux vinrent à sa rencontre jusqu'à mi-chemin de Grasse ; et tous ensemble fêtèrent bruyamment sa rentrée. Ces démonstrations d'allégresse, quoique traditionnelles et obligées, n'en restaient pas moins expressives. Jadis, elles étaient à double intention ; ce qui faisait concert aux oreilles de « Madame la jeune » devait être entendu comme charivari, et l'était, par la vieille marquise douairière, si revêche, si rapace, si intraitable sur son droit. Aujourd'hui, chacun voulait faire entendre que, la douairière étant morte, on faisait crédit à sa bru, on avait confiance en elle pour réparer le passé et améliorer l'avenir. Depuis quinze ans bientôt qu'elle agitait la province et la capitale par ses aventures ou par ses procès, « Madame la jeune » en était venue à personnifier, aux yeux du populaire, l'esprit de justice, de légalité et de liberté opposé à toutes les formes du despotisme, domestique, seigneurial, ministériel, royal. Victorieuse de cette quadruple oppression, la fille intrépide de l'Ami des Hommes, la sœur du grand Mirabeau pourrait-elle mentir désormais à son sang, à ses principes, à
toute sa conduite ? N'avait-on pas eu déjà maints gages de sa bonne volonté ? Tant qu'elle l'avait pu, elle n'avait pas cessé d'agir comme si elle avait toujours eu présente à l'esprit cette phrase que M. de Saint-Cézaire avait écrite à son père, alors qu'elle n'était que la fiancée de M. de Cabris, et qu'elle s'était juré aussitôt de prendre pour règle : « Quand on tire autant de ses vassaux que fait le seigneur de Cabris, il faut s'attirer leurs bénédictions en répandant chez eux ses aumônes. »
Mais le don n'est pas l'abandon. D'ailleurs, Mme de Cabris ne possédait rien qu'en dépôt. C'était le bien d'un mari incapable, d'une fille à peine émancipée. La douairière, pendant sa curatelle, n'avait que trop laissé dépérir et spolier ce patrimoine. Les sœurs de M. de Cabris continuaient d'en revendiquer de notables portions, à titre de supplément de légitime. Le rôle de la nouvelle curatrice n'était pas de l'amoindrir à son tour par les concessions majeures que le vœu de ses vassaux exigeait d'elle, assez indiscrètement, comme un dû. Sous cette pression, qui ne réussissait qu'à l'indisposer, Mme de Cabris se retrouvait foncièrement aristocrate, comme tous les siens. De plus, elle avait besoin de ressources immédiates et abondantes, autant pour subsister que pour éteindre mille dettes criardes ou sacrées. Elle invita donc « ses habitants » à s'acquitter tant de l'arriéré que du courant de leurs redevances. Elle prétendit leur imposer, en outre, à l'occasion du mariage de sa fille, le paiement d'une charge exceptionnelle, vulgairement appelée la double.
Hélas, la communauté de Cabris était, elle aussi, excédée de dettes et de procès. Elle refusa de s'exécuter ; et sa résistance remit en question la validité du statut presque trois fois séculaire qui la liait à ses seigneurs. La plupart des droits de vasselage attachés au marquisat
de Cabris remontaient à l'an 1496. A cette date, le petit village, vidé par la peste noire, avait été repeuplé par une colonie d'Italiens de Nice et de Menton sous la garantie d'un acte d'habitation librement débattu entre les contractants. A la longue, toutefois, la satisfaction des premiers habitants s'était muée en fatigue ; les liens avaient blessé ; les cœurs d'abord, et puis les esprits, s'étaient affranchis. On voulait s'appartenir : on avait le sentiment, de moins en moins confus, d'un droit de possession légitimement conquis sur le terroir mis en valeur au prix de tant d'efforts, de contraintes et de temps. Les conflits s'étaient aigris et multipliés. Tant qu'il ne s'agissait que de ses redevances normales, annuelles, la communauté s'en acquittait assez volontiers. Elle apportait au seigneur son pain à cuire, ses grains à moudre, ses olives à presser, en ne se plaignant guère que du four qui brûlait et souillait la pâte, ou que des moulins qui soustrayaient la meilleure part des produits secondaires. Elle remettait également au seigneur les langues de tous les bovins, ainsi que les épaules de tous les porcs, qu'elle nourrissait et tuait sur son finage ; elle observait enfin l'interdiction faite à ses panetiers et taverniers de rien vendre ni faire vendre pendant les deux mois d'été où le seigneur se réservait de débiter, lui seul, le pain et le vin. Mais elle se refusait autant que possible à certaines perceptions extraordinaires dites des cas généraux, telles que la double, ainsi définie par l'acte d'habitation : « Si le seigneur marioit sa sœur ou sa fille, ou s'il étoit pris des ennemis, ou s'il faisoit son fils chevalier, ou s'il alloit au Saint-Sépulcre, ou s'il acheptoit aucun fief noble, que les hommes 'habitants de Cabris] soient tenus, pour lors, de payer audit seigneur le double tant des services d'argent que de bled, huile.
figues, safran, cire, et finalement de toutes choses pour cette année-là..., excepté des menus bestiaux qui ne doublent pas, car ledit seigneur leur veut faire cette grâce. »
Le défunt marquis de Cabris avait — abusivement, ce semble, — requis la double en 1769 pour le mariage de son fils avec Mlle de Mirabeau. 11 était mort en 1771 sans avoir pu la recouvrer, mais le jeune marquis en avait pris texte pour rappeler ses habitants à l'exécution du pacte primitif dans ses clauses les plus déplaisantes, telles que le renouvellement du serment de fidélité, foi et hommage. Ce serment se prêtait à la vérité, non plus comme jadis, « les syndics à genoux, tête nue, les mains jointes en nom d'humilité et mises es deux mains du seigneur », mais plus simplement, « tête nue et debout ». Il n'en asservissait pas moins. D'où désaffection, discordes et procès. Et voici que Madame la jeune » rendait une actualité et une force nouvelles à toutes ces obligations exécrées, non seulement en réclamant la double pour le mariage de sa fille, mais en contestant la validité de tous les actes passés avec sa belle-mère, en répétant la plupart des paiements effectués entre les mains de celle-ci, du temps qu'elle était curatrice, et enfin, son livre terrier ayant disparu, en décidant de procéder à l'encadastrement des biens de M. de Cabris, « opération juste, disait-elle, d'intérêt général, et d'un intérêt plus particulier pour mon mari que pour tout autre ». Chaque possesseur d'un lopin se sentit inquiété, menacé dans son bornage, et chanta pouilles à la querelleuse.
Cette effervescence locale se renforçait et s'autorisait de l'agitation nationale. Mme de Cabris se crut le pouvoir de braver et de réprimer cela. Son procureur juridictionnel fit publier un ban de vendanges et saisit deux
particuliers en contravention ; pour tous ménagements, les raisins saisis furent laissés aux contrevenants constitués séquestres. Mais ces derniers virent les autres habitants se solidariser unanimement avec eux. Des avocats furent appelés en consultation. C'était mettre le feu aux poudres. On pouvait arbitrer ; on résolut de plaider.
Il en allait partout ainsi en Provence, dès les premiers mois de 1789. Les chaumières n'avaient plus, ainsi qu'autrefois, l'air de faire la haie, en mendiantes, le long des avenues des châteaux, ou de se serrer autour d'eux, au pied de leurs enceintes fortifiées, comme pour baiser humblement la traîne de leurs imposantes robes murales. On eût dit qu'elles se rassemblaient et se poussaient les unes les autres à l'assaut. « Fin juillet, écrivait le 22 août suivant Mme de Cabris, il se répandit une alarme générale dans tous les environs. Sur la fausse annonce d'une armée de bandits et de Savoyards, tous les habitants de Cabris coururent aux armes ; ils exercèrent mille violences contre leur consul et mon lieutenant de juge... La nouvelle de l'arrivée des bandits et des Savoyards étant détruite, les esprits déjà habitués à la licence se tournèrent d'un autre côté. Des esprits odieusements méchants et brouillons supposèrent au seigneur l'intention de détruire son habitation. On parla de magasins de poudre dans le château, de mines pratiquées, de fontaines empoisonnées, etc. Enfin, les armes et les munitions destinées contre les ennemis publics furent tournées contre le seigneur... »
Cette relation était adressée aux commissaires des Communes à Marseille. Mme de Cabris les suppliait pour conclure « de vouloir bien écrire aux Consuls de Cabris pour qu'ils eussent à assembler tout de suite un Conseil à
l'effet de choisir un arbitre pour transiger sur les contestations qu'ils avaient avec leur seigneur ». Mais les commissaires se dérobèrent à cette invite : « Madame, lui répondirent-ils non sans une grosse ironie, le 27 août, la maladie qui a frappé les esprits de vos habitants est une épidémie politique qui s'est répandue dans toutes les provinces du royaume ; elle exige de la part des seigneurs, pour leur propre sûreté, les plus grands ménagements. Si vous nous permettiez de vous donner un avis, nous vous inviterions à faire cesser le procès par la réduction que votre communauté demande de vous. En tout autre temps, le sacrifice pourrait tirer à conséquence et compromettre votre droit seigneurial ; mais vous savez ce que, pour l'avenir, l'Assemblée nationale a décrété sur ces droits en cette nature. »
Cette allusion à l'anéantissement du régime féodal, auquel la Constituante avait procédé d'enthousiasme dans la nuit récente du 4 août, était un avertissement bien clair à Mme de Cabris d'avoir à en assurer sans délai toutes les conséquences en ce qui la concernait, sous peine d'être abandonnée aux mauvais traitements de ses vassaux affranchis. De son côté, le Conseil général de Cabris prit acte de ces votes de l'Assemblée nationale dans un manifeste véhément. Pourtant les députés de Provence ne s'y étaient pas associés. Au contraire, ils avaient fait valoir que leur mandat était impératif et leur défendait de renoncer à la Constitution ainsi qu'aux privilèges de leur province, pays d'Etat, « uni et non subalterné au royaume de France ». Mais leurs réserves avaient expressément porté sur une question d'indépendance administrative plutôt que sur l'abolition des droits féodaux ; cette abolition leur semblait heureusement et définitivement consommée. Quant à cette ques-
tion réservée de l'autonomie provençale, ils étaient foncièrement d'avis de la trancher, elle aussi, dans le sens du vœu national : « Aujourd'hui que la France reprend son ancienne constitution de monarchie libre, s'écriait un assesseur d'Aix, tribun écouté, incorporons-nous au grand Etat autant qu'il le faut pour le rendre plus robuste ! » Mme de Cabris ne se méprit pas sur le langage qu'on lui tenait. Elle n'attendit pas qu'un nouveau mandat fût signifié aux députés de Provence par leurs commettants. On lui montrait le bout des piques. Après avoir mis en sûreté, chez son notaire de Grasse, tous les titres de propriété de son mari, elle se réfugia dans Nice avec celui-ci et quelques serviteurs.
Nice regorgeait déjà de ces émigrés de la première heure, appartenant pour la plupart à la noblesse provençale. Ils avaient craint de se trouver pris chez eux dans un cercle de brigands, entre ceux de Marseille qui, au nombre de 15.000, venaient d'entrer à Aix pour y égorger aristocrates et magistrats, et ceux du Dauphiné, de la Savoie et du Piémont, hordes imaginaires. Arthur Young, qui parcourait la contrée à cette époque, y entendait une fusillade ininterrompue. Qui ne pouvait se terrer passait la frontière. On appelait cela « faire un petit voyage » d'agrément, d'intérêt ou de santé, et l'on pensait bien qu'il serait court. Comptait-on pour rien la désaffection ancienne, changée en hostilité déclarée, de la plèbe ? si fait ; mais on y était habitué ou préparé ; et ceux-là même qui redoutaient une jacquerie affreuse et généralisée s'attendaient aussi à une répression foudroyante, irrésistible. On laissait à des régisseurs, à des gens de confiance, à des parents moins timorés ou moins menacés, le soin de ses affaires ; et comme les chemins n'étaient dangereux et coupés que par inter-
valles, on faisait de brèves et ostensibles réapparitions chez soi, à la faveur des accalmies. C'était ainsi que le vieux marquis de Gallifîet, abandonnant pour un temps sa magnifique résidence du Tholonet, avait gagné Nice, tandis que son fils, le comte Alexandre, l'ancien ami de la comtesse de Mirabeau, à présent remarié, contresignait à Aix des adresses d'un pur civisme à l'Assemblée constituante ; ainsi encore que le beau-père de Mirabeau, le marquis de Marignane, avait suivi le marquis de Gallifîet, tandis que sa fille ne bougeait pas et que, prise d'un revenez-y de vanité pour son époux triomphant, elle fleuretait de loin avec lui par l'entremise de ses agents électoraux et de Mme du Saillant.
Mme de Cabris n'eut pas à se louer de sa rencontre à Nice avec ses compatriotes. En émigrant, elle croyait donner, tout comme eux, une marque signalée de sa dévotion à l'ancien régime. Mais la plupart d'entre eux, en la revoyant, parurent ne se ressouvenir que de sa liaison passée et soi-disant criminelle avec son frère aîné, devenu le chef des c brigands » de la Révolution ; que de l'ancienne cliente des Portalis, des Pascalis et des Siméon, ces grands jurisconsultes et avocats dont le bailli de Mirabeau avait dit naguère, exprimant l'opinion commune, qu'ils étaient « des tribuns plus séditieux que Gracchus et que Clodius, ennemis-nés de toute noblesse et de toute distinction ». M. de Marignane continuait de rendre Mme de Cabris responsable des déboires conjugaux de sa fille et des folies majeures de son gendre, et il redonnait crédit aux plus infâmes calomnies en s'autorisant des confidences à lui faites autrefois par l'Ami des Hommes. On écoutait avec attention M. de Marignane, car il contait bien, d'un grand ton nonchalant et libre, qui persuadait à force de plaire ; et on le croyait volontiers, parce qu'il
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était à Nice le porte-parole du comte d'Artois. Un homme qui était également honoré de la confiance particulière de ce prince, M. Ferrand, conseiller au parlement de Paris, rapportait de son côté, à sa manière toujours outrée, irritée et tranchante, le bruit que les procès de Mme de Cabris contre sa belle-mère avaient fait à la Cour et dans la capitale pendant quatre années, et il en déplorait le succès final comme une défaite des bonnes mœurs et des bons principes. Il montrait Mme de Cabris associée elle-même à des magistrats brouillons et incendiaires, tels que Duval d'Espréménil ; et comme celui-ci n'avait pas encore rompu ostensiblement avec les amis de Mirabeau l'ainé, M. Ferrand en déduisait que l'influence de Mme de Cabris sur le tribun n'avait jamais discontinué.
Déconcertée d'abord par cet accueil hostile, Mme de Cabris paya d'audace et vint affronter son calomniateur. Elle répudia si énergiquement toute connivence avec son frère, « avec un homme, disait-elle, traître à son Dieu, à son roi, à son ordre, » que M. Ferrand se rétracta. « Il se conduisit fort bien avec moi, raconte-t-elle, ainsi que toute sa famille ; nous nous vîmes souvent depuis le mois de septembre jusqu'en janvier, où je partis pour aller joindre le vicomte à Paris, a Mais la société de Nice ne désarma pas à cet exemple, et Mme de Cabris s'en tint éloignée tant qu'elle put. On la revit à Grasse et à son château dans les dernières semaines de l'année. Elle persistait dans son projet d'encadastrement des propriétés de son mari, « seul moyen de salut pour sa fortune », écrivait-elle, le 14 décembre, aux autorités du département, « si l'intrigue et la révolte ne sont point ouvertement protégées par les chefs de l'administration de Provence. » Elle offrait encore expertises et arbitrages. On
l'accueillit comme le loup devenu berger. A son air de flûte pastorale répondirent des vociférations ; sa houlette fit lever les bâtons.
La nuit du 5 au 6 janvier 1790 fut terrible dans les villages de Cabris et du Tignet. Les habitants, guidés par les officiers de leur garde-citoyenne, s'attaquèrent aux moulins banaux du seigneur et les démolirent au nombre de douze. Ils s'en prirent ensuite au notaire du château, le sieur Bonnin, qui détenait, croyaient-ils, les titres dont ils poursuivaient l'anéantissement ; et ils le molestèrent sans égard pour son fils qui était un des leurs. Peu de jours après, Mme de Cabris visitait les dégâts en compagnie d'un jeune homme de dix-huit ans, son parent, un Pontevès né d'une mésalliance et qui était, pour cette raison, tenu à l'écart par les siens. Elle rencontra une bande d'émeutiers et voulut les haranguer. Un coup de bâton l'atteignit à la tête, lui enlevant son chapeau, puis elle fut renversée et traînée par la bande, avec force injures et menaces. La valeur et le sang-froid du jeune Pontevès la tirèrent enfin de ce mauvais pas sans blessures graves. Mais elle prétendit punir ses agresseurs. A sa requête, la justice prévôtale fut mise en mouvement ; « quarante des moteurs incendiaires et auteurs de l'insurrection furent décrétés de prise au corps. » On ne pouvait pas exercer de vindicte plus inopportune. Faire son procès à l'émeute, c'était déjà paraître le faire à la Révolution ; et devant quel tribunal ! Il n'y en avait pas en France, et surtout en Provence, à cette date, de plus exécré. Mirabeau venait de dénoncer à la tribune de l'Assemblée la justice prévôtale comme l'instrument de la contre-révolution ; les cahiers avaient été unanimes pour en réclamer l'abolition ; la fureur populaire en avait fait une de ses hydres ; et c'est en vain,
aujourd'hui, que nous la jugeons plus froidement. Cette juridiction sommaire, confiée à des officiers de la maréchaussée assistés d'un faible élément civil, et dont on avait étendu la compétence en même temps qu'on en restreignait les garanties légales, manquait également, de prestige et d'autorité ; des tribunaux exclusivement militaires en auraient eu davantage. Institution hybride, en un mot, que les Cours prévôtales de la Restauration et les Commissions mixtes du second Empire ont rappelée assez bien, sans plus de mérite ni de faveur ; c'en est assez dire.
La sécurité de Mme de Cabris lui déconseilla bientôt de poursuivre cette procédure malencontreuse ; mais son amour-propre l'empêchait de l'abandonner. Dans cet embarras, elle s'avisa que la succession de son père, mort à la veille de la prise de la Bastille, requérait sa présence à Paris. Les d'Espréménil lui offraient l'hospitalité. Elle l'accepta et gagna la capitale à petites journées, escortée seulement de son « pupille et neveu », le jeune et brave Pontevès. Sur toute sa route, elle voyait se répéter les désordres de son village. Avertissement sévère, mais trop bruyant, trop confus, trop grossier aussi, pour qu'elle en tînt compte volontiers. Ce n'était pas non plus un bon milieu que celui où elle allait vivre, pour disposer Mme de Cabris à comprendre ce qu'avait de légitime et d'irrépressible l'insurrection paysanne. Elle avait quitté d'Espréménil en 1788 dans la pleine possession d'une popularité inouïe ; elle le retrouvait dix-huit mois plus tard en butte à l'animadversion de la foule et des deux assemblées où il siégeait, la Constituante dont il se flattait d'avoir hâté beaucoup la réunion, et le parlement qu'il avait naguère associé à sa résistance intrépide au despotisme ministériel, dans la question des édits bur-
saux. Hier à l'avant-garde des meneurs, il passait maintenant pour un retardataire, tout près d'être confondu avec les transfuges. Son impéritie naturelle désolait ses propres amis. Mme de Cabris perdit à la fin auprès de lui ses dernières illusions sur lui.
« Vous connaissez, devait-elle écrire l'année suivante (18 juin 1791) à la vicomtesse de Mirabeau sa belle-sœur, vous connaissez le génie et les principes de M. d'Espréménil ; ils sont tels que sa réputation les annonce. Dans une société intime de quatre années, j'ai eu l'occasion de joindre à ces premiers motifs d'estime une connaissance particulière du meilleur cœur et de l'âme la plus candide qui furent jamais ; cependant, comme ce soleil-là n'est pas plus exempt de taches que l'autre, j 'ai vu que d'Espréménil ne jugeait les hommes que par sensation, qu'il était sujet dans ses affaires et ses sociétés aux plus grandes erreurs, qu'il tenait à ses préventions, et que s'il finit par les abjurer avec la bonne foi qui lui est naturelle, souvent ce retour est trop tardif pour ses intérêts et ceux de ses amis. »
Chez d'Espréménil, Mme de Cabris entrait familièrement dans le cercle des Lanjuinais, des Cazalès, des Maury, et elle retrouvait son frère cadet, Mirabeau-Tonneau. Elle développait là, sans même y penser, ses ressentiments de suzeraine, son orgueil de caste, ainsi que le goût, que lui avait transmis son père, de lutter contre le courant, de braver le vulgaire et de le tenir à distance. Elle recueillait surtout, dans ce milieu, des raisons de persévérer dans sa haine méprisante pour son frère aîné. A ses yeux, Mirabeau ne personnifiait que l'immoralité, la fureur et la grossièreté d'appétits de la plèbe. Elle ne doutait pas qu'il eût fomenté les scènes hideuses des 5 et 6 octobre, et inspiré à Monsieur le lâche désaveu du
marquis de Favras qui venait d'être exécuté. Elle applaudissait au funeste décret qui, sur l'initiative du vertueux et inconsidéré Lanjuinais, avait exclu du ministère tous les membres de l'Assemblée afin de frapper d'impuissance le tribun. Quant à Mirabeau conseiller de la Cour, Mme de Cabris était la dernière à le soupçonner. Elle admettait bien qu'il fût prêt à vendre ses services ; mais que le roi, que la reine surtout, consentissent un jour à les acheter, elle n'aurait jamais pu le concevoir. Sans doute l'ancien lieutenant général de police Le Noir ne lui avait-il pas laissé ignorer que les bureaux de la police recelaient encore « l'immonde dépôt » des calomnies débitées jadis par Mirabeau, du fond de sa geôle de Vincennes, contre Marie-Antoinette et la princesse de Lamballe, dans ses lettres à une rouée obscure, Mlle Julie Dauvers.
Néanmoins, par curiosité, intérêt ou condescendance, Mme de Cabris consentait parfois à se rencontrer avec le comte de Mirabeau et même à paraître chez lui. Les Souvenirs de Mme Armandine Rolland sont très croyables sur ce point .Cette frivole et galante mémorialiste raconte qu'invitée à dîner chez Mirabeau, elle s'y trouva entre Mmes du Saillant et de Cabris, et elle rapporte à cette occasion ce jugement du tribun sur ses sœurs : « Mme du Saillant, c'est de l'or le plus pur ; Mme de Cabris, un jeton si parfaitement doré, qu'il faut infiniment d'habileté pour en deviner l'alliage... » La différence entre elles, au physique, était autrement plus marquée qu'au moral, et elle accusait des oppositions natives de tempéraments, de caractères et de dons. L'âge avait durci et creusé les traits de la cadette, empâté et amolli ceux de l'aînée. Mme de Cabris, très brune, les yeux noirs, le teint jaune de son père, bilieuse comme celui-ci, imposante et impérieuse avec des manières affables, avait toujours le grand air de tragé-
dienne qui la faisait tant ressembler autrefois à Mlle Raucourt. Mme du Saillant, blonde, rousse, les yeux gris bleu, grande et grosse comme sa mère, était toute enjouement et facilité, bonne fille, bonne femme, mère gigogne. Avec sa fille aînée, elle tenait la maison du tribun comme elle avait tenu celle de son père pendant vingt ans, en flattant les travers et le génie du maître et en regardant ses prodigalités avec le plus complet laisser-aller. Si Mme de Cabris s'était implantée chez Mirabeau, elle n'y aurait pu vivre de la sorte, en reflet et en parasite. Il lui fallait de l'empire. Aussi se rapprochait-elle avec affectation de son frère cadet, le vicomte. Le cœur banal de Boniface et sa tête gonflée de vents contraires avaient grand besoin d'une direction qu'il ne recherchait pourtant pas.
Le ménage du vicomte était désuni à peu près depuis sa formation. Mme de Cabris voulait y ramener l'union. Mais elle ne connaissait assez bien, pour y réussir, ni la vicomtesse ni son frère lui-même. Boniface était toujours pour elle le garçon ignare, museur, crapuleux, indécrottable, dont, en son enfance éprise de perfection et de dignité extérieure, elle s'était tenue à l'écart tant qu'elle avait pu. Lui, de son côté, ne se défendait pas mieux de la tenir comme autrefois pour une scélérate incurablement fausse, folle et dangereuse. Sans doute, à se voir de plus près, ils n'étaient pas fâchés de se découvrir très différents de leurs imaginations et de s'accorder plus d'estime et de sympathie. Mais les préventions de la vicomtesse contre cette belle-sœur que l'Ami des Hommes, Mme de Pailly et Mme du Saillant lui avaient noircie à plaisir, ne désarmèrent pas aussi vite ; et elle ne la vit que deux ou trois fois. Mme de Cabris s'y prenait bien, pourtant. Elle ne chapitrait Boniface qu'afin de le ramener à sa femme assagi, repentant et docile ; de même qu'elle ne prêchait
la vicomtesse que pour lui représenter toutes les raisons qu'elle avait de s'enorgueillir de son mari, sans lui en supposer aucune d'en être heureuse. C'était deviner et caresser habilement la vanité de cette provinciale ambitieuse, très fière de la réputation et des talents de Boniface, très désireuse d'être associée aux honneurs de sa carrière, mais avare, et effrayée à l'idée de payer ses dettes et de subvenir à sa prodigieuse dépense.
Boniface se prêtait volontiers à un replâtrage. Il chérissait sa femme à sa manière : il adorait le fils qu'elle lui avait donné et qu'on avait prénommé Victor comme son grand-père et parrain l'Ami des Hommes. Dans les premières semaines de ce séjour de Mme de Cabris à Paris, Boniface avait fait faire une bague avec des cheveux de lui, de la vicomtesse et de Victor. L'ornement en était une pierre gravée rappelant son attitude à la Constituante dans la séance récente du 4 février. Il y avait refusé, on le sait, de prêter le serment de fidélité à. la Constitution ; puis, rendu furieux par l'adhésion qu'y avait donnée Louis XVI, il avait brisé son épée sur son genou en s'écriant : « Quand le roi brise son sceptre, ses serviteurs doivent briser leur épée ! » Le petit Victor était représenté relevant le sceptre avec les tronçons de l'épée paternelle et s'efforçant de le replacer sur l'autel de la Patrie. Mme de Cabris avait dicté la devise : « Les aigles audacieux n'engendrent pas de timides colombes ». En reconnaissance de telles louanges, Boniface supportait assez patiemment les conseils et les remontrances de sa sœur. Il lui arrivait bien quelquefois de la renvoyer, Minerve édentée, à ses oliviers de Grasse ; mais somme toute, il faisait cas d'elle, et il le lui prouvait en lui dédiant quelques-unes des feuilles qu'il publiait au jour le jour, en forme d'épîtres, sur les événements publics. Elle lui
plaisait aussi par son courage, plus peut-être que par son éloquence dont il se croyait aussi bien doué qu'elle ; il se faisait même entendre de beaucoup plus loin. Il reconnaissait que, dans l'action, elle avait autant que lui le mépris des obstacles et des périls et que, dans la délibération, elle montrait plus de sang-froid, de réflexion et de fixité.
En juin 1790, Mme de Cabris vola au secours de Boniface qui s'était fait une dangereuse affaire en emportant les cravates des drapeaux de son régiment mutiné. Mathieu Dumas raconte dans ses Mémoires qu'il fut intrigué, à Narbonne, par une dame soigneusement voilée qui suivait la même route que lui, seule en cabriolet, et qui insistait à tous les relais pour qu'on attelât sa voiture la première. Il s'approcha d'elle pour s'excuser de ne pas lui faire cette politesse ; et comme elle lui disait être la sœur de M. de Mirabeau, il la prit pour Mme du Saillant. C'était Mme de Cabris. Elle était accourue jusqu'à Perpignan, n'y avait plus trouvé le vicomte, et l'avait rejoint à Castelnaudary où les autorités municipales le retenaient prisonnier. Elle s'était munie d'ordres pour lui assurer l'inviolabilité que la Constituante avait proclamée sur les représentations des Maury, des Cazalès, des d'Espréménil, auxquelles Mirabeau l'aîné s'était associé. Mme de Cabris partagea ainsi le fameux déjeuner de la Croix-de-Berny où Mirabeau-Tonneau, qu'on allait surnommer dorénavant Mirabeau-Cravate, apprit qu'il ne s'appelait plus que M. Riquetti le jeune et n'en mangea pas de moins bon appétit, — un appétit de roturier. Le 19 juin, l'Assemblée avait supprimé les titres nobiliaires. La marquise de Cabris n'était plus elle-même que la citoyenne Clapiers.
Elle assista encore aux séances de l'Assemblée des 26
et 27 juin, où furent, entendus Boniface et ses accusateurs du régiment de Touraine. Mirabeau l'aîné prit hautement le parti de son cadet ; et i' Assemblée fit mine de disculper le vicomte. Mais la condamnation qu'elle tenait prête n'était que différée, Boniface s'en douta bien. Il n'attendait plus que d'être décrété d'accusation et déféré à un Conseil de guerre pour passer la frontière et mettre son épée au service de l'émigration. Mmc de Cabris partit la première, en juillet, pour retrouver son mari à Nice. A son passage à Grasse, elle fut requise de participer aux contributions patriotiques et « volontaires », levées alors par tout le royaume. Elle offrit 300 livres à prélever, spécifia-t-elle, sur l'arriéré de ses droits seigneuriaux ou sur le montant des réparations pécuniaires qui lui étaient dues par ses communautés de Cabris et du Tignet. Celles-ci, juste à ce moment, reconnaissaient en forme solennelle les dommages causés aux biens de leur seigneur par la révolte de leurs habitants. Dans sa séance du 7 août 1790, la Constituante entendit à ce sujet les explications du maire de Grasse et député du Tiers, Mougins-Roquefort. Au nom des habitants de Cabris, il exprima leur repentir, leur vœu de pardon et leur engagement de réparer et d'indemniser. L'Assemblée en prit acte, et elle abolit les poursuites par un décret que le roi sanctionna. Mais cette amnistie obtenue, tous comptaient bien être quittes ; de sorte que le don « patriotique » de Mme de Cabris ne leur parut que ce qu'il était, une dérision pour le présent, une menace pour l'avenir. Elle faillit payer cher cette bravade. On la lapida sur le chemin de son château, et son cheval resta dans la bagarre. Elle n'eut que le temps de regagner Nice.
XXil. — L'ÉMIGRATION A NICE
Avec son mari, son « pupille » Pontevès, un chirurgienbarbier et deux femmes, Mme de Cabris s'installa dans la campagne de Nice, à une demi-lieue de la ville. Elle n'apprit qu'à ce moment que le vicomte de Mirabeau avait émigré ; mais elle passa des mois sans savoir où il s'était dirigé, ni si la vicomtesse l'avait suivi. Boniface n'avait répondu à aucune des lettres qu'elle n'avait pas cessé de lui adresser, sous le contreseing de l'Assemblée. Leur oncle, l'ancien bailli de Mirabeau, devenu grandprieur de Toulouse, n'en savait pas davantage. Il s'était également fixé à Nice. Très émue de se retrouver aussi près de lui, et « le passé ne lui paraissant plus qu'un songe pénible », Mme de Cabris avait envoyé chez le grand-prieur prendre des informations, et elle avait joint à ses questions des témoignages d'affectueux respect. Le vieillard ne lui fit répondre que « des choses honnêtes » qui coupèrent court à sa tentative de rapprochement.
Le cercle des émigrés restait, lui aussi, hostile et fermé comme auparavant à Mme de Cabris. M. de Marignane y était toujours aussi écouté ; et M. Ferrand, qu'elle était parvenue à désarmer, était parti ; il avait rejoint les princes à Turin et se disposait à suivre le prince de Condé en Allemagne. Sur plus de cent vingt familles françaises réfugiées à Nice, elle avouait n'en compter pas plus de quatre, les Pontevès-Gien, les Pontevès-Bargème, les Castellane-Mazaugues et M. de Castellane-La Valette, qui eussent « le courage de se mettre au-dessus du préjugé général et d'afficher des relations intimes avec elle ». Encore devait-elle cette exception flatteuse au jeune Pontevès, « le fidèle compagnon de sa solitude, de ses
chagrins et de ses dangers ». De tous côtés, on lui prodiguait les avanies. L'attitude de son oncle et le silence persistant du vicomte la vouaient à la méfiance générale. On persistait à l'accuser d'espionner pour le compte de son frère aîné et des révolutionnaires ; et c'était une accusation atroce : car les rapports secrets sur les menées de Nice que le consul-général de France, M. Le Seure, adressait, juste à ce moment, à la municipalité d'Aix, soulevaient la populace de cette ville et causaient la mort du vieux chevalier de Guiramand et du grand avocat Pascalis, saisis et pendus par les émeutiers à des réverbères du Cours.
Sur ces entrefaites, on avertit Mme de Cabris que le vicomte de Mirabeau était à Turin, auprès du comte d'Artois. Il s'employait à lever le corps de royalistes qu'il fit passer ensuite, par la Savoie et la Suisse, en Allemagne. Boniface à trente lieues d'elle ! et il ne lui donnait pas signe de vie ! Son premier mouvement fut de monter à cheval et de le rejoindre. La réflexion l'arrêta. Elle craignit qu'à la suggestion de son oncle et de la Cour de Turin, Boniface ne lui fit faire demi-tour sans ménagements. Elle se contint à lui écrire ses doléances. Sa lettre, datée de Nice, le 25 novembre 1790, était si longue, si compacte, si fastidieuse, qu'elle seule, dans sa profonde détresse morale, pouvait s'imaginer l'impétueux Mirabeau-Tonneau exerçant sa patience à déchiffrer un pareil grimoire. Elle débutait inutilement par lui dire en gros caractères mis en vedette : « Lis jusqu'au bout, mon bon ami, je t'en conjure et pour toi et pour moi! » Il l'envoya lire à sa femme ou au diable, et jamais personne n'y répondit mot. Il est intéressant pour nous, cependant, de recueillir un fragment de cette inutile supplique. Peu de documents nous permettraient
d'apprécier aussi bien à quel degré d'aveuglement était portée, chez les émigrés, l'ignorance ou la méconnaissance du rôle véritable de Mirabeau l'aîné, tout occupé alors de faire tourner la Révolution à l'avantage de la monarchie, en ralliant la nation autour de son roi et en poussant la Constituante à se discréditer :
« Je t'ai souvent parlé à Paris, disait Mme de Cabris au vicomte, de la méchanceté du marquis de la Fare et de quelques autres Provençaux qui répandirent l'hiver dernier à Nice que j'étais la meilleure amie, la complice et l'espion du comte de Mirabeau. Je méprisai cette calomnie, je parus l'ignorer, quoiqu'elle m'exposât tous les jours à des désagréments et des manques d'égards que rien de moi ni en moi n'autorisait. Je partis pour Paris ; notre société, notre amitié, mon éloignement du comte de Mirabeau ont été connus partout et de tout le monde. Je crus à mon retour à Nice qu'on rougirait d'avoir été méchant aussi maladroitement à mon égard et qu'on se hâterait de réparer une erreur injurieuse, qu'enfin on accueillerait ton amie avec plus d'empressement qu'on n'avait proscrit l'associée prétendue du comte de Mirabeau. Bientôt mes amis, plus sensibles que moi à cette injure, m'ont appris que tous les réfugiés français, que tous les habitants de Nice étaient convaincus que j'avais passé six mois à Paris dans la société et la maison du comte de Mirabeau, que cette société avait donné lieu à la plaisante expression du frère de ma sœur et aux épigrammes qui l'ont consignée dans les papiers publics, que tes lettres à ta sœur qui ont été imprimées étaient adressées à Mme du Saillant, que c'est encore elle qui fut à Castelnaudary, qu'enfin je ne te voyais pas et n'avais aucune relation avec toi pendant mon séjour à Paris... Il y a environ quinze jours que
n'ayant pu louer une loge au spectacle que mon mari aime fort, un ami demanda pour nous des places dans la loge des entrepreneurs, loge destinée de tout temps à placer les étrangers qui ne sont pas propriétaires d'une loge particulière. M. Vénanson, l'un des quarante nobles entrepreneurs du théâtre de Nice, répondit publiquement à cet ami qu'il ne pouvait placer la sœur du comte de Mirabeau... Le propos a fait du bruit, on m'a forcé la main pour m'en plaindre au commandant, le marquis de la Planargia. C'est avec le plus grand étonnement que j'ai appris de lui que les bruits méchamment répandus à Nice l'avaient été jusqu'à Turin ; qu'il avait été interrogé sur moi, sur mes relations, et que j'avais été à mon insu un objet de méfiance pour la cour de Turin à raison de mes prétendues relations avec le comte de Mirabeau... On ne voulait pas moins que me forcer à quitter Nice. »
Dans toutes ses lettres suivantes ainsi que dans celle-là, Mme de Cabris témoignait d'une sorte de résolution désespérée de se plier à tout pour ruiner « le préjugé fol de ses liaisons intimes » avec Mirabeau et pour mettre fin à sa quarantaine. Quelles imprécations ne proférait-elle pas contre ce frère qui n'avait jamais partagé avec elle que ses misères et ses dangers, et qui. devenu tout-puissant malgré ses forfaits, recueillait pour lui seul les honneurs, la fortune, le crédit, laissant sa victime dans l'opprobre et la proscription ! Tout à coup, Mme de Cabris apprend qu'il a succombé... Mirabeau mort ! Stupéfaite, elle n'entrevoit pas la portée de l'événement ; elle reste figée dans les ressentiments où cette nouvelle l'a surprise. Et personne autour d'elle pour lui inspirer ce pardon, cet oubli des offenses, que les morts attendent des vivants, comme l'obole du passage pour entrer dans le repos éternel. Comme femme, comme sœur,
comme émigrée, elle ne se sentait point assez vengée. Le tribun avait été foudroyé sur son faîte, c'était bien, mais voilà qu'on l'y déifiait. Elle se représentait l'apothéose du « monstre » sur les degrés du Panthéon comme les gémonies de la vieille France.
« Le fléau de sa famille a fini sa carrière, écrivait- elle le 16 avril 1791 à la vicomtesse sa belle-sœur, dont elle implorait toujours en vain une réponse. Si l'opinion publique est fondée, il est mort trop tôt ou trop tard. Sa nièce [Mme d'Aragon] m'a fait part de cette mort sans me donner aucuns détails ni sur ses dernières dispositions, ni sur ses affaires. Le public m'apprend que le comte du Saillant, son neveu, est son héritier ; et sans lui, j'aurais deviné que cet homme devait finir par des injustices et des sottises. Des amis, des gens d'affaires, sans me parler de l'état de la succession, m'ont demandé des pouvoirs pour y prendre part et qualité. J'ai répondu aux uns et aux autres qu'il fallait être forcé par l'intérêt d'autrui pour s'immiscer dans une pareille affaire et se salir les doigts en touchant un or aussi impur... Le public veut que la succession soit immense, qu'elle comprenne des millions. Quant à moi qui n'en puis juger que par l'inconduite publique et privée du mort, par le caractère de ses alentours, je suis convaincue que la succession sera insolvable en fin de compte. » Mme de Cabris revenait sur ce sujet, avec la même clairvoyance et les mêmes sentiments, dans une lettre du 27 avril adressée à un autre correspondant : « Je crois, disait-elle, que quelque nul et illégal que puisse être le testament du comte de Mirabeau, le moment actuel est peu favorable pour le faire annuler. On canonise et on canonisera tout ce qui est émané de lui. Des magistrats et des rois de sa façon respecteront ses dernières volontés plus même que
les lois, m Et le 18 juin, toujours implacable, elle ajoutait : « Nous sommes parfaitement d'accord sur la fin heureuse et tranquille de celui dont l'existence pesait sur nous tous. J'ai eu lieu de craindre pour lui depuis plus de quinze ans le sort qui est réservé aux scélérats obscurs. Sa funeste célébrité ajoutait à mes craintes... Il a fini, c'est un bienfait de la Providence dont sa famille et sa patrie doivent sentir tout le prix. »
Depuis plus de quinze ans /... c'est-à-dire : depuis 1776 ; depuis ce mois d'août 1776 où Mirabeau fugitif, traqué et caché à Lorgues, avait, dans une heure de délire solitaire, accusé Mme de Cabris d'avoir vécu criminellement avec lui. Cette imposture, en vain démentie par son auteur, en vain combattue par sa victime, trouvait toujours crédit. Dans l'éloignement actuel du grandprieur pour sa nièce, il y avait du souvenir de ce prétendu crime, autant que du ressentiment des coups que Mme de Cabris lui avait portés autrefois. Celle-ci, qui répugnait à se disculper sans cesse, n'en était que plus sensible à la calomnie : « Les plaies saignent encore, disait-elle, et ne se cicatriseront jamais. »
La mort de Mirabeau eut pour effet de renouer les relations interrompues entre le vicomte et Mme de Cabris. Les enfants de l'Ami des Hommes étaient nativement intéressés. Le grand ressort de leurs brouilles comme de leurs réconciliations était presque toujours un calcul ou la convoitise de quelque héritage. Il y avait longtemps que le bailli de Mirabeau les avait pénétrés à cet égard : « Il n'y en a aucun, disait-il à son frère, qui, pourvu qu'il ne fût pas poussé par quelque fougue du moment, ne fît une affaire beaucoup mieux que toi et moi. » En lisant que sa sœur de Cabris entendait n'intervenir dans la succession du tribun que pour assurer la transmission du patri-
moine héréditaire des Mirabeau à leur dernier rejeton, à l'unique enfant de leur nom, Boniface se décida à lui répondre pour la remercier en son nom et au nom de son fils. C'était le meilleur moyen de prendre acte de la générosité qu'elle annonçait et d'empêcher qu'elle ne changeât d'intention. Les excuses n'avaient jamais rien coûté au vicomte ; il en avait le style inné. Il passa condamnation sur son inexplicable et malfaisant silence d'une année ; et en faisant part de sa réconciliation avec sa femme qui vivait maintenant auprès de lui, il en rapporta tout le mérite à Mme de Cabris. Celle-ci lui sut gré de cette flatterie ainsi qu'il l'avait espéré. D'ailleurs, elle avait ellemême trop d'intérêt à se tenir en correspondance avec lui pour lui figer l'encre au bout de la plume par de longues récriminations. « Cette lettre tant désirée efface tes torts, » lui écrivit-elle aussitôt (de Nice, le 14 juin). Elle lui dépeignait ensuite l'incertitude et la confusion où vivaient les émigrés. Toutes les bonnes volontés étaient frappées d'impuissance. Les jeunes gens tels que Pontevès, après avoir cherché en vain un point de ralliement ou d'appui, se résignaient à l'inaction, « en attendant l'étoile qui dirigerait leur marche ». Quelques-uns s'étaient lancés à la découverte, avaient parcouru la Savoie, mais étaient revenus déconfits ; et leur retour avait calmé la fureur des voyages, le goût des hasards. Chacun se tenait aussi près que possible de ses foyers. Les hâbleurs avaient achevé de refroidir le zèle des plus entreprenants. Ils avaient propagé tant de fausses nouvelles, accrédité tant de faux aperçus ! Ils s'étaient donnés eux-mêmes « pour les meneurs d'oeuvres, les arcs-boutants de tout et, en fin de compte, ne s'étaient montrés que des crieurs ignorants, dangereux ou inutiles. »
A ces mécomptes, à ces désillusions des émigrés s'ajoutaient la pauvreté, les maladies, l'abandon. Mme de Cabris travaillait de ses mains pour procurer à son mari le strict nécessaire. A peine leur restait-il un revenu de douze mille livres, grevé de charges qui montaient au double. Il fallut abandonner la villa des environs de Nice et gagner un abri à la fois plus modeste et plus sain, dans la montagne, pour y passer l'été. Les fortes chaleurs affaissaient M. de Cabris ou le prédisposaient à l'apoplexie. On lui trouva par chance, au hameau de Berra, un vieux château délabré, à peine couvert, mais entouré de pins et de châtaigniers, et dont le seigneur qui n'y venait plus offrait gracieusement la jouissance. M. et Mme de Cabris y auraient subsisté assez heureusement, « à peu près comme les arbres ou les chèvres », si les nouvelles de France n'étaient venues souvent les agiter des pires inquiétudes. Un jour, c'était le château de Cabris qu'on avait enfoncé, saccagé, pillé ; les gros meubles en avaient disparu, ainsi qu'une bibliothèque de plus de dix mille volumes précieux ou rares ; et les juges requis d'informer s'y étaient refusés ; Mme de Cabris dut ordonner de murer les portes et les fenêtres. Un autre jour, c'était l'écho des premiers vagissements de la Terreur, l'annonce des décrets de confiscation et de mort contre les émigrés, de la jacquerie partout fomentée, de la fuite manquée du roi, de son retour au milieu des outrages. Où porter les yeux pour les rouvrir à la confiance ?
« Partout de l'espoir, des projets, des promesses, mandait Mme de Cabris à la vicomtesse le 12 août ; et rien ne s'effectue, et la saison avance, et le mal s'aggrave. Combien cette inaction doit être pénible pour vous tous ! mais combien elle l'est encore plus pour celui qui n'aper-
çoit que les masses et ignore quelle puissance se meut pour débrouiller un tel chaos ! » Elle s'attendait au pire. Mais toujours énergique, elle s'y préparait. « Si dans trois mois, continuait-elle, nous ne sommes pas rétablis, si le règne de la justice n'est pas commencé, j'aurais commis une mortelle imprudence "de perdre ce temps en projets et en soupirs, au lieu de chercher les ressources que les circonstances peuvent encore me présenter. Partons d'un point : il n'est rien à quoi je ne sois prête à me résoudre pour échapper au malheur de mourir insolvable et de ne pouvoir fournir à la subsistance de celui que le sort et plus encore ses malheurs et sa faiblesse ont associé à mon être. J'ai supporté l'esclavage, toutes les humiliations et les misères pour le défendre, pour éviter une tache à sa fille ; depuis j'ai été maîtresse d'école zélée, patiente et assidue pendant quatre années auprès de cette même fille ; je suis depuis huit ans garde-malade, médecin, apothicaire auprès de mon mari ; j'ai été avocat, procureur, intendant, quand il Ta fallu ; depuis peu de mois, ma métamorphose est encore moins noble, quoique plus naturelle : je suis couturière, brodeuse, etc.. Vous voyez, ma chère sœur, que quand on a fait autant de métiers dans sa vie, il n'en est aucun d'honnête qu'on ne puisse entreprendre. L'éducation que j'ai reçue et la vie que j'ai toujours menée ne me rendent susceptible que de deux emplois, celui de dame de compagnie, ou d'institutrice... J'ai pensé quelquefois que nos princesses pourraient m'accepter au moins comme femme de chambre ; le mot est triste, mais la chose est précieuse quand elle est nécessaire ; et mon principe est que rien n'humilie quand le vice ne l'a point produit et n'est point nécessaire pour le conserver. »
La marquise de Cabris femme de chambre ! Les sou-
brettes de France ne voulaient plus l'être ; du moins, n'en trouvait-on plus à Paris que sous le nom de « citoyennes de confiance ». Mais dans la modestie de cette condition, Mme de Cabris avait trouvé pour la servir, au cours de ses tribulations, de véritables héroïnes, plus attachées à elle par ses malheurs que par ses largesses. Cela rapprochait les distances. Au surplus, ce projet n'eut pas de suite.
Dans cette pénurie, un gros surcroit de charges survint inopinément à Mme de Cabris. Son gendre, M. de Navailles, « paradait » à Grasse, depuis quelque temps, à la tête des clubs patriotiques. Elle le croyait tout disposé à prêter le serment de civisme au nom de son beau-père, afin de se faire mettre en possession de ce que la Révolution et la jacquerie avait laissé au ci-devant seigneur de Cabris. M. de Navailles avait appelé auprès de lui sa femme restée jusque-là en Béarn avec leur premier enfant ; et quoique grosse d'un deuxième, Pauline était accourue. Mais la mésintelligence se mit entre eux ; et tout à coup, Mme de Cabris vit arriver sa fille dans son château branlant de Berra, sous un déluge de pluie, à cheval, et portant en croupe son fils Edouard, gravement malade. Pauline ressemblait à son oncle le vicomte ; elle en était, au dire de sa mère, « absolument la miniature », pour la tête s'entend ; quant à la taille, naturellement opulente, elle n'était plus loin d'avoir pris le tour exact de son modèle. Cette ressemblance, qui était plus flatteuse qu'on ne suppose, fit merveille : elle rouvrit à Pauline le cœur irrité de sa mère. Non seulement Boniface avait été un joli enfant ; mais sous l'empâtement de sa précoce maturité, on distinguait toujours de beaux yeux, un nez régulier, une bouche petite et bien arquée, des traits gracieux, une phy-
sionomie plaisante et fine ; et il avait des cheveux superbes, qui ondulaient, bouclaient et s'échappaient en flammes de son front bas et étroit comme d'un cratère. A la suite de sa femme, M. de Navailles lui-même rentra en grâce. Mme de Cabris, soucieuse de le rattacher fermement à la bonne cause, demanda du service pour lui au prince de Condé ; et poussant à l'extrême son retour de confiance, elle se hasarda en sa compagnie à reparaître à Grasse et dans son château. Mais elle n'y eut que le temps de réunir à peine cent louis ; elle dut s'enfuir sous les huées et les menaces de ses anciens vassaux. M. de Navailles la reconduisit à Nice, où il demeura lui-même jusqu'après les couches de sa femme, à se morfondre dans l'inaction générale. Puis il s'impatienta, fit « une scène affreuse », regagna Grasse et, de là, se rendit à Paris en compagnie, au dire de sa belle-mère, « d'un des plus fameux brigands du pays », — quelque gentilhomme républicole, sans doute. On appelait républicoles les non émigrés.
La Révolution, entre temps, ne s'était pas mieux amendée que M. de Navailles. La fuite réussie de Monsieur restait « le seul espoir fondé » des émigrés, après l'arrestation du roi à Varennes. Ils avaient peu de confiance dans le traité de Pilnitz, par lequel l'empereur d'Allemagne et le roi de Prusse s'engageaient à rétablir Louis XVI dans ses anciennes prérogatives. L'appel des princes à la noblesse non émigrée trouvait peu d'écho. Mme de Cabris, répondant de Nice, le 29 octobre 1791, à « six lignes » du vicomte, lui traduisait cette incertitude et ce scepticisme général. Elle s'étonnait que Boniface parût content de sa situation ; elle avait plus de foi aux bruits publics qui le disaient victime « des tracasseries des envieux et de l'ingratitude des maîtres auxquels il se dévouait ». Elle ajoutait :
« Tu m'annonces déclarations et manifestes. Nous n'avons vu encore que la déclaration de l'empereur et du roi de Prusse dont tout le monde n'est pas également content et qui paraîtrait une publication très précoce, si l'on ne voyait qu'on l'a crue propre à empêcher la sanction du Roi donnée le 3 septembre à l'Acte Constitutionnel1 . La lettre des princes a paru bien ; mais les gens difficiles disent qu'elle aurait pu être meilleure. Celle du prince de Condé est sublime ; à cet égard, il n'y a qu'un avis, qu'un sentiment, et j'avoue que pour ma part, elle m'a haussée d'un pied. Quant aux détails, nous sommes ballottés ici par les on dit, on écrit. Jamais nous ne voyons rien, ni n'entendons rien de positif ; tous restent dans l'incertitude de leur marche et de leur sort. On annonce pourtant l'arrivée d'un officier général chargé d'ordres et de pouvoirs. On dit, on écrit à tous nos jeunes g?ns : « Restez où vous êtes, vous y serez employés. » Mais les intermédiaires qui leur portent ces paroles ne sont faits ni pour leur inspirer confiance, ni pour exciter et entretenir leur émulation. Les gens sages gémissent avec raison de voir que c'est un marquis de la Fare qui parait ici chargé des ordres, de l'exécution des plans et de toute la confiance de nos illustres chefs. On hausse les épaules en le voyant employer de petits moyens provençaux, se livrer aux trigauderies d'une société du second ordre, se donner tous les tons d'une fausse importance, offrir sa protection à ses supérieurs et caresser ses inférieurs, hier chefs des brigands de notre province. On est presque aussi étonné de voir que le point de ralliement et le bureau d'adresse de Nice indiqué par M. de la Fare est M. de Marignane, bon et honnête homme, mais incapable, sans caractère, sans consistance, et gentilhomme de très simple tonsure d'une province où l'on compte dix maisons
de la plus antique chevalerie réfugiées presque toutes à Nice en ce moment. On est enfin révolté de voir des brigands pensionnés ici par les princes et n'y étant utiles à rien, des chirurgiens, des commis aux fermes, jadis coupeurs de têtes à Marseille, ou victimes de leur propre imprudence qui a pensé nous envelopper tous, être devenus les objets d'une générosité prodigue. Le résultat de tout cet ensemble est qu'un grand nombre de gentilshommes, une grande partie du haut Tiers, du militaire, et des corps entiers, dont je connais les dispositions et les sentiments se tiennent chez eux, au milieu de l'anarchie, exposés et compromis au moins dans leurs principes, parce qu'aucuns n'osent se fier aux faiseurs de Nice. Un de mes parents, homme grave et d'un grand nom, étant venu passer quelques jours à Nice sous prétexte de m'y rendre visite, me disait hier : « Que je sois suffisamment autorisé, qu'on ne soumette point mes opérations à l'inspection de polissons, et d'un coup de sifflet je rassemble 2.000 hommes sûrs qui passeront le Var avec moi. Dix, vingt, trente autres de ma connaissance ont les mêmes moyens, la même bonne volonté que moi ; mais nous ne pouvons ni abandonner nos foyers pour aller prendre le mot à Coblentz, ni croire sur parole les gens très peu dignes de foi qu'on nous envoie de ce pays-là. » En tout, mon bon ami, l'échantillon d'ici nous décourage; et si la pièce n'est pas mieux ourdie, il est bien à craindre que nous ne changions un mal pour un autre. Tu traiteras peut-être tout ceci de « radotage femelle » ; mais malheureusement, beaucoup de braves et honnêtes gens radotent comme moi. »
Il était clair, tout au travers de cette diatribe, que Mme de Cabris s'obstinait à réclamer de son frère une espèce d'investiture qui, pensait-elle, l'aurait garantie
contre les calomnies, et qui aurait fait de sa maison le bureau de correspondance où les émigrés seraient venus prendre les mots d'ordre authentiques. Elle s'imaginait le vicomte en possession d'un rôle, d'une influence, d'un prestige, égaux à ses capacités militaires et à son zèle, alors qu'on ne le regardait que comme un casse-cou, aussi difficile à contenir que dangereux à laisser courir. Luimême ne s'était jamais cru l'étoffe d'un politique. En 1787, il disait chez M. de Rochambeau, en vrai soldat : « On nous accuse de vouloir la guerre, c'est notre métier ; mais ce n'est pas celui des ministres de nous consulter. » Assez absorbé par l'entretien et la mise en campagne de sa légion, il ne fit donc nul cas des réflexions de sa sœur ; ni lui ni sa femme n'y répondirent. Il poussa encore plus loin l'indifférence. Un officier général, envoyé de Worms ou de Coblentz, arriva sur ces entrefaites à Nice, porteur d'ordres et de projets. Il était des amis du vicomte, et il avait à remettre des lettres de lui à diverses personnes, mais pas un mot pour Mme de Cabris. Peu de temps après, ce fut un officier de la légion Mirabeau qui vint à Nice en congé de dix jours : il ignorait que son général eût une sœur dans le pays ! Ce silence, cet éloignement affecté de son frère la décriaient à nouveau si publiquement que, de dépit, elle se tut à son tour pendant plusieurs mois et fit des préparatifs de transplantation en Piémont. Elle ne différa de s'éloigner que sur l'assurance d'une offensive imminente des émigrés. Si cette offensive réussissait, c'était le retour prochain dans ses foyers. En attendant, Mme de Cabris alla prendre les eaux salutaires d'une montagne voisine. Elle y passa tout l'été de 1792 dans une solitude complète, ne recevant les nouvelles que de loin en loin.
\[me C]P Cabris paraît avoir ignoré ainsi pendant assez
longtemps les premiers succès de la coalition, l'échec de Rochambeau à Tournay, celui de La Fayette à Philippeville, ainsi que la prise de Longwy et de Verdun par les Prussiens. Puis, d'un seul coup, dans l'effroi et les clameurs d'une débandade générale, elle apprit la déchéance de Louis XVI, les massacres de septembre à Paris et la victoire des patriotes à Valmy, suivie de la retraite des Prussiens sur Verdun. Ces nouvelles lui étaient annoncées en même temps que la prise de Nice par le général Anselme, dans la nuit du 28 au 29 septembre. Mme de Cabris et sa famille furent arrachées de leurs hauteurs par ce vent de panique. Les nationaux arrivaient, lui disait-on ; ils la recherchaient comme sœur d'un général qui avait juré leur perte ; les paysans s'ameutaient, la sommant de s'éloigner. Il fallait fuir, et fuir à pied, en évitant tout chemin tracé. Impossible de se procurer ni chevaux, ni ânes, ni mulets ; point de guides pour traverser des montagnes presque inaccessibles ; et l'on était à dix lieues du grand chemin de Piémont. Mais impossible aussi de demeurer, et l'on partit. Mme de Cabris, parvenue au terme de cette première épreuve, en fit ce récit à sa belle-sœur :
« Mon mari malade, ma fille nourrice, mes deux petitsfils, moi alitée depuis un mois d'une plaie considérable au pied, il fallut nous acheminer tous, n'emportant que notre argent et les chemises et effets que nous pouvions porter sur nous. Le chirurgien de mon mari, mon neveu le jeune Pontevès, et deux bas-officiers du régiment du Maine nous ont sauvé la vie à tous dans ce triste voyage. Nous avons marché nu-pieds deux jours et une nuit par la pluie, la neige, achetant les pommes de terre au poids de l'or et regardant comme notre sauveur, au bout de ce terme, le charretier qui consentit à nous conduire tous
l'émigration 343
sur sa charrette depuis Entrague jusqu'à Fossano, nous procurant pour les nuits des gîtes dans les belles étapes de la route, où nous couchions tous pêle-mêle sur le fumier. A peine arrivés ici, nous avons appris que nos deux dépositaires avaient livré nos papiers, qui avaient été incendiés en place publique, et nos effets de Nice ; que les paysans niçards avaient pillé la presque totalité de nos effets restés à la montagne ; et ce n'est qu'à force d'argent que nous avons pu faire transporter jusqu'ici les guenilles qu'il leur a plu de nous laisser. »
A peine installée à Fossano, vers le 20 octobre, Mme de Cabris se rendit à Turin pour solliciter de la Cour la permission de vivre en Piémont. Elle y fut bouleversée en arrivant par la première nouvelle d'une catastrophe antérieure à l'invasion de Nice et qui lui parut bien pire. Son héros, l'espoir de la patrie et du trône, le vicomte de Mirabeau, était mort presque subitement, le 15 septembre précédent, à Fribourg-en-Brisgau ; mort sans profit pour la cause ! sans gloire pour lui !
\XI11. — Dl" PIÉMONT EN TOSCANE
Peut-être la fatale nouvelle était-elle fausse ? Le doute était permis ; on n'entendait que dits, contredits ; et pas un mot de la vicomtesse ! Enfin, les confirmations vinrent de tous côtés, et deux mois après l'événement, la vicomtesse en fit part à son tour à Mme de Cabris. Elle lui exprimait à cette occasion le ferme dessein de s'exposer avec la fragile postérité de Boniface, — un fils et un enfant à naître, — aux risques d'un prochain retour en France. Elle éprouvait la sécheresse et l'ingratitude des princes ; ils prétendaient disposer de la légion
Mirabeau comme d'un bien leur appartenant, et ne point devoir de compensation à la veuve du héros, à son fils ; ils gaspillaient pourtant les ressources en argent comme en hommes. Le comte Roger de Damas, à qui devait échoir la légion, et qui entrait à ce moment à la petite Cour de Coblentz, dans F état-major des princes, ne pouvait se défendre, lui non plus, d'un désappointement voisin du dégoût à la vue des dilapidations de Calonne. La vue des camps reflétait de même la frivolité des maîtres et leur indifférence pareille à de la veulerie ; une jeunesse valeureuse et impatiente d'action s'y morfondait dans un misérable loisir, sans commandement, sans solde, sans occupations que de fourrager, de rapiécer ses uniformes et de préparer le « fricot ». Déjà les meurt-de-faim ne se comptaient plus. Aussi était-ce parmi ces émigrés de la première heure qu'on jugeait le plus sévèrement le faux point d'honneur qui avait poussé la majorité des officiera à l'abandon de leurs régiments, maintenant livrés aux fauteurs d'émeutes, et qui avait organisé le vide autour du ménage royal, sous prétexte de le sauver. Sauf à quelques courtisans entretenus dans leur fidélité à « la cause » par les largesses des princes ou par l'abondance de leurs propres fonds, sauf à quelques brise-raisons trop écervelés ou trop vieux pour concevoir l'avenir autrement que le passé, — « tous gens trop bourrés d'honneur pour quitter la cocarde blanche », disait plaisamment un gentilhomme excédé de leur compagnie, — l'émigration faisait sur la plupart l'effet d'une « émigrantaille » ; on la jugeait déplorable non seulement dans ses conséquences politiques et sociales, mais dans ses vrais mobiles, calcul et vanité chez les uns, inutile crânerie chez les autres, frayeur chez beaucoup, et chez tous, irréflexion et imprévoyance moutonnières. Pourtant, si
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Ton était à peu près d'accord que partir avait été une sottise, rentrer semblait encore une désertion ainsi qu'une témérité criminelle. On y perdait l'honneur ; on y risquait la vie.
« Vous me faites frémir, répondit Mme de Cabris à sa belle-sœur. Vous, veuve du vicomte de Mirabeau, le fléau et la terreur des brigands de France, vous dont on connut les principes et qu'on sait bien incapable d'avoir été entraînée en sens contraire d'une opinion qui est notre devoir à tous, vous, mère d'un enfant de quarantedeux mois et prête à donner le jour à un second fils, vous pensez à livrer votre personne et tant d'intérêts précieux à des brigands sans foi, qui se sont fait la loi de ne rien respecter !.. La marquise de Régusse, jeune, jolie, intéressante, respectable par ses mcrurs et un grand caractère, grosse de cinq mois, a été ramenée en France par un mari d'abord imprudent, et aujourd'hui odieux à tous les honnêtes gens, depuis l'invasion de Xice où ils étaient émigrés avec leur famille. A leur débarquement près de Fréjus, ils ont été arrêtés, maltraités. Le mari s'est échappé : la femme, traînée par les cheveux, livrée aux brigands, a essuyé tous les traitements dont de pareilles gens sont capables. Les dernières nouvelles annoncent qu'elle est fort malade dans leurs prisons, et tout le monde s'attend à sa mort, car il parait impossible qu'elle puisse survivre à tant d'horreurs. Au nom de Dieu, au nom de vos enfants et de leur père, renoncez, ma chère sœur, à une idée qui me tourmente jour et nuit depuis que j'ai reçu votre lettre ! »
L'amer sentiment de son impuissance sur place, en Piémont, faisait croire à Mme de Cabris qu'à Worms ou à Coblentz, tout était plus facile, moyennant un peu d'industrie ; suivant elle, le secret des prospérités futures
était dans un attachement étroit à la personne des princes ; il ne s'agissait pour la vicomtesse que de savoir mettre à profit leurs dispositions, qui ne seraient jamais plus favorables qu'au lendemain de la mort du vicomte, dans la vivacité du souvenir de ses services et de sa valeur. Mais là-bas, la vicomtesse était le jouet de l'illusion inverse : ce qu'elle désespérait d'obtenir des princes en restant auprès d'eux, — un abri, des subsides, une protection soutenue, — elle se croyait sûre de le trouver à la cour de Turin. Mirages du lointain ! « Nos princesses ne peuvent rien, objectait Mme de Cabris, et leur auguste père est accablé de ses propres malheurs. » Pour ellemême, elle n'attendait rien de là, elle ne demandait rien. Elle regardait vers Rome. Ici vivaient Mesdames, tantes du roi, ainsi que le cardinal de Bernis, apparenté aux Mirabeau, et jadis dans une liaison intime avec le marquis et le bailli. La situation du cardinal était sans doute fort diminuée par la Révolution ; mais « la mémoire et l'esprit devaient lui être restés, avec une grande prépondérance. » Mme de Cabris s'offrait pour lui écrire ou lui faire écrire. En attendant son appui, elle proposait à la vicomtesse d'user d'un expédient qui se présentait. Les procureurs du pays de Provence et leurs assesseurs, tous émigrés, avaient délibéré de contracter au nom de la province un emprunt. Le montant en avait été destiné d'abord à soutenir la cause ; mais ensuite, vu « la misère effroyable des plus grandes et des plus illustres familles » du pays, on avait décidé de le consacrer à leur soulagement, sous forme de prêts. La condition de ces prêts était l'engagement de rembourser, « à l'époque du retour en France », les sommes reçues, majorées de 42 p. 100, taux du change des assignats sur les places étrangères à ce moment-là. Mme de Cabris, qui avait fait inscrire
son mari pour la répartition des fonds, s'était assurée que le fils du vicomte, en sa qualité d'héritier du fief de Mirabeau, serait admis à y participer. « Maigre et onéreuse ressource, convenait-elle, de quelque manière que les choses tournent » ; mais ce serait du pain. Ce ne fut que du blé de lune. L'emprunt ne put être réalisé. Trop malheureux émigrés, s'ils n'avaient pas pu s'entreflatter ainsi d'espérances toujours démenties, toujours renaissantes ! A Fossano, où elle avait repris son « petit métier » de couturière et de brodeuse, Mme de Cabris végétait si misérablement faute de travail et de débouchés, que, dans les premiers jours de 1793, elle abandonna cette petite ville, seule d'abord, pour venir chercher à Gênes les ressources d'une opulente cité. Elle y reçut l'hospitalité d'une grande dame, la marquise Vittorina Spinola, née Cassini, à qui elle était recommandée. Hélas, les réfugiés français n'étaient pas reçus à demeure dans les Etats de la République ; on ne les y tolérait que treize jours. Ce temps écoulé, Mme de Cabris dut se tenir cachée, hors de la ville, dans une autre résidence de la marquise Spinola. Elle écrivit de tous côtés. Grâce à la fréquence et à la sûreté des communications de Gênes avec la Provence, elle comptait recevoir sous peu quelques fonds, ainsi que les effets précieux qu'elle avait abandonnés à Nice lors de la grande débâcle. Mais tous ses efforts n'aboutirent qu'à recueillir moins de six cents livres en assignats, et cette somme dérisoire composait tout son avoir ! De Nice, il ne lui revint que « des réponses normandes » ; de Milan, qu'un refus absolu d'accueillir aucun émigré ; de Pise, que la description d'une contrée sans ressources ; de Florence, rien : et de Rome, enfin, moins que rien, de l'eau bénite de cour, sous la forme d'une lettre de l'abbé Maury.
Ce prélat (il était archevêque de Nicée) était d'une avarice et d'un égoïsme aussi justement réputés que son esprit. Il détournait de lui, avec la plus douce fermeté et le plus loin possible, l'occasion d'obliger la sœur préférée de son feu collègue et ami. Après « les hommages d'une stérile pitié » et les effusions d'un cœur « bouleversé et cruellement déchiré » par l'appel de détresse de sa correspondante, il l'entretenait de sa propre gêne et lui traçait ce tableau des difficultés de la vie à Rome (28 janvier 1793) :
« Je suis sans revenus, sans argent, chargé d'une famille qui n'a que moi pour appui, et pour laquelle je ne puis rien encore. Je vis dans la maison du cardinal-ministre, et je n'ai pas la liberté d'y recevoir un ami à diner ; tel est le fidèle précis de ma situation. Les Français ne sont plus reçus à Rome, on n'y en laisse arriver aucun, on fait partir ceux qui y résidaient, le peuple menace de les exterminer. Du reste, cette ville n'offre aucune espèce de ressources qu'aux mendiants. Les maisons religieuses, quoique pauvres, sont remplies de prêtres français émigrés. On ne peut ouvrir aucun asile aux gens du monde. Ce n'est pas ici, c'est à Varsovie, c'est à Pétersbourg, que l'on peut trouver des places pour élever des enfants. Croyez très fermement, madame la marquise, que si vous tentiez ce voyage, vous ne seriez point reçue dans les Etats du Pape, et que si vous parveniez à y pénétrer, vous ne trouveriez aucuns moyens d'exercer le courage effrayant que vous manifestez avec tant d'héroïsme. Je suis désolé de ne pouvoir vous annoncer que d'aussi affligeantes vérités ; mais je serais indigne de votre honorable confiance, si je vous exposais à les apprendre à vos dépens. Je crois que vous devez tout hasarder pour rentrer en France, au moins
dans quelques mois. Les bourreaux seront sans doute bientôt las d'assassiner et intimidés eux-mêmes du sort qui les attend. »
Ce tableau n'était pas noirci à plaisir. L'hostilité des Romains contre les Français exerçait une pression si forte sur le gouvernement du pape que l'abbé Maury lui-même fut menacé d'expulsion. Et cette hostilité presque européenne allait devenir la loi d'une politique où s'accorderaient les peuples et leurs souverains. Les peuples, restés foncièrement nationalistes en dépit de leur adhésion enthousiaste aux principes de la Révolution, détestaient dans les émigrés à la fois des aristocrates et des Français. Quant aux souverains, ils observaient que la présence des émigrés sur leur territoire excitait contre eux l'aversion populaire, rendait les propagandes subversives plus intenses et risquait de leur attirer à bref délai un fléau pire que l'invasion de nos armes : celle de nos libertés. Le conseil de rentrer en France coûte que coûte n'en était pas moins inattendu, sous la plume de l'abbé Maury, au lendemain de l'exécution de Louis XVI. L'abbé, il est vrai, ignorait cette exécution ; mais à la date où il écrivait, il pouvait déjà la regarder comme inévitable.
Sans doute fallait-il lire entre les lignes l'avis d'une contre-révolution imminente. On n'était plus très éloigné du soulèvement à peu près général des départements et de la lutte à mort des Girondins contre les Montagnards. « Je n'en regarde pas moins la Révolution comme étant consommée, » écrivait Mme de Cabris à la vicomtesse de Mirabeau, le 3 février 1793, en recevant en même temps que la lettre de l'abbé Maury les premiers récits de la mort du roi. Son abattement était profond ; et ses expressions traduisaient trop fidèlement la dou-
leur et le morne désespoir des émigrés pour ne pas être rapportées : « Les scènes d'horreur qui, disait-elle, comblent le déshonneur de notre odieuse patrie, et dont les relations ont obscurci ma retraite, me faisant prendre les hommes et surtout mes compatriotes en exécration, l'existence m'est devenue à charge et importune ; et en effet, ma chère sœur, après les pertes que mon cœur a faites, après les crimes dont je suis le témoin et l'impunité qui les couronne, n'ayant plus qu'à souffrir en ce monde, y souffrant inutilement pour les miens, je n'ai plus qu'un vœu à former, celui de mon prompt anéantissement. »
Cet état excessif n'était pas tenable, et il va de soi qu'il ne dura point. Une grosse occupation vint à point à Mme de Cabris pour la distraire. Son mari, sa fille, ses petits-enfants et Pontevès, appelés à Gênes, y arrivaient tous ensemble. L'installation de Fossano était abandonnée sans esprit de retour ; et tout ce monde réclamait instamment un gîte et du pain. Jusqu'alors, Pauline de Navailles n'avait pas eu Vesprit émigré ; elle avait été tacitement d'accord avec son mari pour préférer la société des « brigands » de France à la domination de sa mère. A Paris, du moins, ou à Grasse, s'il y avait quelque chose à craindre, ce n'était pas de s'ennuyer. Cette jeune femme était gaie, capricieuse, un peu frivole, très amie de son indépendance, de ses aises et de son repos. Elle ne regrettait guère de l'ancien régime que ses dissipations. Pour l'encens, l'eau bénite, les feux de joie et tous les honneurs autrefois rendus aux grandes dames de village, elle en faisait moins de cas que du théâtre, des bals et des soupers. Il n'était jamais question de tels divertissements à Fossano ! Pauline y ravaudait et y pouponnait à journée faite sous l'impérieux regard
maternel. Néanmoins, elle arriva à Gênes'bouleversée et K toute transformée » par « l'assassinat exécrable » du roi. Il lui semblait que de rêver encore des plaisirs de Paris, c'était pécher contre l'honneur et pactiser d'intention avec les régicides ; son mari qui affrontait journellement [a vue et le contact de ces derniers lui faisait tout de bon horreur. Au surplus, elle avançait dans une troisième grossesse ; ses sentiments et ses idées en prenaient d'autant plus facilement un tour de gravité et de consistance : « Espérons que cela durera, disait Mme de Cabris. Un tel événement est sans doute bien fait pour développer l'énergie d'un être qui, formé de mon sang, ne saurait manquer d'âme et de sensibilité, »
Juste à cette heure où elle désespérait de trouver une direction sûre, une aide effective, Mme de Cabris reçut de sa nièce, la fille aînée de Mme du Saillant, l'offre d'une jolie résidence à Empoli sur l'Arno, au milieu des domaines immenses du marquis d'Aragon ; il s'y ajoutait la promesse d'une pension annuelle de 1.800 livres. Peu de chose en comparaison des ressources de ce grand seigneur qui jouissait de plus de 150.000 livres de revenus. Cette offre fut donc acceptée avec plus d'empressement que de reconnaissance. Mme de Cabris, abusée par des ouï-dire, croyait que le gouvernement anglais pourvoyait avec plus de générosité aux besoins de chacun des 8.000 émigrés qu'il avait recueillis.
Dans ce nouveau séjour, le charme du doux ciel toscan opéra sans retard. Nature avenante, peuple affable, demeure modeste, mais riante et paisible, — la bonne halte ! Mme de Cabris souhaita de partager son bien-être avec la vicomtesse de Mirabeau, fixée depuis peu à Constance, et elle l'appela auprès d'elle :
« La Toscane, lui disait-elle (19 août 1793). est le plus
beau pays du monde, les émigrés y sont parfaitement heureux, le climat y est tempéré dans toutes les saisons, l'air excellent. On peut y vivre à grand marché ; j'y connais de grandes ressources en médecine ; et les eaux, les bains de Pise, vous conviendraient, je crois ; et puisque vous avez le projet de rentrer par nos provinces méridionales^ vous serez obligée tôt ou tard de vous rapprocher de nos côtés, car je pense que la Méditerranée sera pendant longtemps de tous les chemins le plus sûr pour rentrer en France. »
Cette rentrée ne semblait pas prochaine à Mme de Cabris. Depuis le supplice de Louis XVI, les affaires des émigrés s'étaient plutôt compliquées à l'extrême qu'améliorées. Marat était mort, mais Robespierre ne s'en portait que mieux. En Provence, le mouvement contrejacobin n'avait pas été nettement contre-révolutionnaire. On s'était attendu à une terreur blanche, suivie d'une restauration monarchique. Au lieu de cela, on n'avait tenté de briser le despotisme des Montagnards qu'en vue de consolider la République, la liberté et l'égalité. Les troupes conventionnelles rassemblées par Dubois- Crancé et Carteaux étaient en train de briser l'élan des Marseillais. Ceux-ci, partis à la conquête de Paris, étaient maintenant refoulés en désarroi dans leur port. Leur capitulation était à prévoir; il n'était plus question pour eux que de savoir s'ils se rendraient aux troupes patriotes, ou aux flottes anglaises et espagnoles, maîtresses de la mer. La situation n'était guère plus favorable à Toulon. Il paraissait bien qu'on n'y voulait plus de la Convention ; mais, remarquait notre proscrite, « tant qu'on n'y voudra pas d'un roi, ce sera peu pour nous... Si la Convention envoie ici comme à Lyon des millions soit en assignats, soit en écus, nos Provençaux redeviennent
des brigands, nos espérances sont détruites. » Restait donc pour seule chance l'intervention étrangère : mais n'entrainerait-elle pas le démembrement de la France ?
«. Je suis charmée, ajoutait Mme de Cabris à ce triste aperçu, de la consistance que parait prendre l'armée de Condé et surtout de la bonne conduite de la légion. Les succès de la légion me paraissent autant d'hommages rendus à la mémoire de mon frère. Toutefois, ma chère sœur, je vous avouerai que dans l'ignorance profonde où je vis des secrets politiques des cabinets, je ne puis trop m'étonner et m'affliger de voir une armée de gentilshommes français, commandée par un de nos princes, aider les étrangers à prendre nos villes, à briser les remparts de la France dont ils s'emparent au nom de leurs princes par droit de conquête, sans exiger même un serment de fidélité envers leurs rois des troupes révoltées et régicides qu'ils renvoient en France sous la seule condition qu'elles ne porteront plus les armes contre les puissances coalisées ; je ne saurais arranger dans ma tête tant d'idées et de faits discordants. Enfin, j'aimerais mieux savoir l'armée de Condé à Rennes qu'à Landau, et je ne conçois pas comment l'armée chrétienne et royaliste est encore commandée par Gaston, quelque digne qu'il se soit montré du poste qu'il occupe. »
Ce Gaston, oublié aujourd'hui, mais à qui ses faits d'armes extraordinaires avaient acquis chez tous les émigrés la réputation d'un Turenne ou d'un grand Condé, était, à ce qu'on disait, parti de la Vendée à la tête d'une armée peu à peu grossie jusqu'au chiffre de 200.000 hommes. Tout se rendait sur son passage. Il avait repris aux républicains Nantes, Saumur, Chinon. Présentement, il faisait le siège d'Orléans, et on le croyait sur le point d'y entrer, lorsque le régent, informé de ses
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exploits, mais ne sachant rien de ses origines ni de ses plans, s'avisa du danger de le laisser prendre des places sans s'être assuré qu'il les prenait bien au nom du roi de France. Il lui dépêcha M. de Gastries, porteur d'un volumineux questionnaire. Au fond, l'inquiétude de Monsieur et du comte d'Artois était mince. Ce Gaston devait être quelque chef populaire, d'obscure naissance, ou, tout au plus, le seigneur d'un pigeonnier et d'une brande. C'était moins encore. Il y avait déjà quelque temps que le véritable Gaston, ancien garçon perruquier devenu un petit chef de partisans vendéens, avait été tué les armes à la main. Le Gaston sur qui étaient fondées tant d'espérances ou de craintes n'était que le fantôme de celui-là, un pur être de raison. De même que Junon fécondée par le vent avait enfanté Vulcain, de même l'imagination des émigrés, excitée par leur longue attente d'un sauveur, avait conçu ce héros sur le vague bruit de grandes victoires remportées dans l'ouest de la France. M. de Castries put, aussitôt arrivé à Londres, expédier à son maître une attestation, signée par tous les chefs royalistes, de l'inexistence de M. de Gaston. Cette déconvenue fut suivie d'une catastrophe véritable. Ajme de Cabris l'avait prédite en déplorant les clauses de la capitulation consentie par les Prussiens à la garnison française de Mayence. Ces 20.000 braves, renvoyés en France avec armes, bagages et tous les honneurs de la guerre, sous la seule condition de ne pas servir contre la coalition pendant une année, employèrent une partie de ce temps à écraser l'insurrection vendéenne. Quel anniversaire de la mort du Roi était préparé de la sorte ! Au retour de cette date sanglante, La Rochejaqueltin tomberait ; ce serait la fin du royalisme.
Décidément, la chance tournait. La campagne d'hiver