I. KMh.KATION
de la coalition, qui s'était ouverte par les succès de Wurmser et de Brunswick, se continuait par les défaites du duc d'York à Hondschoote et du duc de Cobourg à \\ attignies, par la reprise de Toulon et des lignes de Wi-sembourg, par la perte de Landau. La Terreur l'emportait à l'intérieur comme à l'extérieur. Son pire forfait, le supplice de Marie-Antoinette, s'était accompli impunément. Les gazettes apprenaient à Mme de Cabris que sa malheureuse mère, âgée, infirme, dévorée par créanciers, avait été traînée à Sainte-Pélagie en novembre. Mme du Saillant et ses filles étaient emprisonnées elles aussi.
« Je crois voir notre situation s'empirer tous les jours, mandait Mme de Cabris à la vicomtesse de Mirabeau, le 28 janvier 1794. La retraite du général Wurmser qui perd en huit jours les fruits d'une année de travaux, cette descente des Anglais qui ne s'effectue jamais, le flux et le reflux perpétuel de l'armée de Condé qui vient de perdre l'un de ses chefs les plus distingués, tout semble reculer d'un siècle l'arrangement des affaires de la France. Les Espagnols de leur côté marchent à pas grave et lent. Dans la Méditerranée, l'unique occupation actuelle des flottes combinées est de bloquer assez mal le port de Gênes et de s'emparer de la Corse, ce qui est de nul avantage pour nous. Je vois ou je crois voir que toutes les opérations des puissances ont actuellement pour objet de défendre leurs Etats de l'inondation des Cannibales modernes et de s'avantager de toutes parts sur nous. On ose parler de paix ! Sous quel rapport est-elle donc possible ? Si la monstrueuse République se fût nommée un chef, un protecteur, sans doute on n'hésiterait plus de traiter avec lui. Heureusement, ce chef n'existe pas. Mais, dit-on, on traitera avec la Conven-
tion ; la terre garantira le traité ; les puissances coalisées seront tranquilles ; on laissera les Français se battre entre eux. S'ils s'arrangent, les puissances seront dédommagées ; si la France se détruit, comme on s'y attend, elles se partageront nos dépouilles. Telle est, ma chère sœur, l'affreuse politique qui préside à nos conversations ; et qui, dans les circonstances, oserait garantir qu'elle ne deviendra pas bientôt la politique universelle ? En attendant, Monsieur repose à Turin son titre de régent ; la horde d'émigrés que la funeste aventure de Toulon a tant accrue en Toscane, où presque tous meurent de faim, se persuadait que Monsieur s'occuperait de la formation de quelques corps en Piémont, ou passerait en Espagne pour y lever une nouvelle armée. Tous étaient prêts à rengager de nouveau, parce qu'enfin, il vaut mieux être soldat que mendiant. Toutes ces espérances paraissent détruites aujourd'hui ; elles se bornent actuellement à l'attente des secours que Monsieur sollicite, dit-on, de l'Espagne et de la Russie, pour soulager les émigrés. Quant à Monsieur le comte d'Artois, où est-il ? Que fait-il ? chacun se le demande. En tout et de toute part, je ne vois que de l'effrayant ou du pitoyable. »
Cette ombre sinistre qui barrait au loin toutes les perspectives vint à passer sur la Toscane. Mme de Cabris ne recevait plus sa pension depuis que la marquise d'Aragon était en prison ; les vivres triplaient de prix ; et le grand-duc de Toscane, inquiet des défaites répétées de la coalition à laquelle il avait adhéré au mois d'octobre précédent, préparait une volte-face ; il faisait courir le bruit de l'expulsion imminente des Français réfugiés sur ses territoires. Mme de Cabris vint s'informera Florence. Les ministres avaient ordre de ne point accueillir de requêtes,
et les courtisans de n'en recommander aucune. Elle parvint néanmoins à faire arriver la sienne. 11 en passa tant d'autres à la suite qu'on dut publier que l'expulsion générale était différée. La menace n'en avait pas moins produit l'effet que le gouvernement avait escompté. Les émigrés les plus compromettants étaient partis, ou bien ils se terraient. Mais il en restait encore trop ; de là, une volonté assez apparente de se défaire d'eux en les harcelant, en les fatiguant de leur insécurité. 11 n'y avait plus qu'à se mettre en quête d'un autre asile mieux abrité contre les fluctuations de la politique, et où les denrées fussent d'un prix plus abordable.
A Empoli, le sac de blé valait de vingt-huit à vingtneuf livres ; il était possible ailleurs de l'avoir à quinze ou à seize. Deux contrées offraient cet avantage, la Corse, à la condition que les Anglais appelés par Paoli y garantissent l'ordre, et les Etats ecclésiastiques, à l'exclusion de Rome, de Bologne et des ports de mer, car « telle était la décision de la congrégation d'Etat », avertissait le cardinal de Bernis. Il y avait bien Ferrare, où la vie était peu coûteuse et les émigrés bien reçus, mais l'air y était malsain. La marche d'Ancône présentait le plus de ressources, avec Rimini : air très salubre, climat tempéré, peuple bon et honnête, denrées à bon compte, les légumes pour rien. On recommandait également à Mme de Cabris Sinigaglia, dans le duché d'Urbano : ville petite, mais saine et jolie, où l'on vivait au meilleur marché; mais il fallait y être possesseur d'un revenu fixe, parce qu'on n'y trouvait point de travail, pas même des leçons de musique ou de langues. Si l'on en était réduit à ces derniers moyens pour subsister, c'était à Ancône même qu'on devait s'établir, « vu la richesse, la générosité et la bienfaisanrp do ses habitants». Ici ou là, toutefois,
le lendemain n'était plus assuré nulle part. Alors, à quoi bon quitter Empoli ? le meilleur parti à prendre pour les émigrés sans ressources, chargés de famille et « qui se connaissaient des droits à une bienveillance particulière », n'était-ce pas de gagner le Nord, la Russie de préférence, tant que la czarine vivait ? La grande Catherine était la providence des émigrés. « J'ai regretté plus d'une fois pour mes concitoyens et pour moi-même, disait Mme de Cabris, que le bon prince de Condé n'eût point dans le temps accepté ses offres. Si Gustave vivait, la Suède nous serait ouverte ; mais outre que le gouvernement actuel est à l'antipode du précédent, le climat est, dit-on, plus rigoureux dans ce pays que dans tout autre. »
Tout bien considéré, Mme de Cabris temporisa, ne bougea point. Mais elle dut exercer plus que jamais ce « courage de patience » auquel elle exhortait sans cesse sa belle-sœur, « le plus difficile de tous, observait-elle, et peut-être le seul nécessaire à notre sexe. » Pichegru envahissait la Belgique ; Masséna, le Piémont. Il fallait perdre tout espoir qu'aucun des survivants de la famille royale eût pu s'évader du Temple. On disait que les Anglais appelaient le prince de Condé à l'armée de l'ouest et mettaient leur débarquement à cette condition ; mais que valait cette armée ? depuis la mort de la Rochejacquelein, il n'en restait plus que des bandes. Le régent continuait de dormir à Turin : veillerait-il mieux en Espagne, où on l'attendait ? « Ah, s'écriait Mme de Cabris, qu'il promette et donne la moitié de la France, si c'est un moyen de conserver l'autre moitié !... Henri IV avait bien peu, et son petit-fils était le premier potentat de l'Europe ; puissent-ils renaître de leurs cendres ! » Ainsi, jusque dans ses vœux les plus sacrilèges, elle
demeurait bien française par cette confiance dans le relèvement final de la patrie. Toute notre histoire n'estelle pas qu'abîmes et ressauts ?
Dans ces conjonctures critiques, Mme de Cabris fut avisée que son oncle le grand-prieur était mourant à Malte, où il s'était retiré après l'invasion de Nice par le général Anselme. Il n'appelait pas sa nièce auprès de lui, mais en pensée, il se réconciliait pleinement avec elle. Il lui faisait écrire par un chevalier qui l'assistait à ses derniers moments, M. de Cadolle : « Madame, me trouvant ici le plus proche parent de votre oncle, il me charge de vous écrire pour vous demander pardon de tous les chagrins qu'il a pu vous avoir donnés, vous assurant du plus parfait oubli de ceux que vous lui avez vous-même occasionnés... Il vous demande les mêmes sentiments en retour... Ne se trouvant guère la force de dicter plus longuement, il vous assure d'un pardon tel qu'il le demande à Dieu pour lui-même et me charge de vous assurer de sa tendresse et des sentiments d'un bon oncle. » Cette phrase chrétienne, à la fois humble et magnanime, semblait se retourner en tous sens dans la bouche du grand-prieur, comme pour chercher sa forme dernière la plus reposante ; elle imitait, comme si elle les eût suivis, les mouvements du moribond lui-même, retournant sa belle tête sur son oreiller jusqu'à ce qu'il eût trouvé la contenance la plus honnête devant la mort et les expressions les plus consolantes pour les survivants. Mme de Cabris voulut aller recueillir les derniers soupirs de ce « bon père d'oncle » ; elle voulait lui jurer qu'elle n'avait jamais cessé de le vénérer et de le chérir, et qu'elle ne lui avait porté de coups que pour les éviter à son véritable ennemi, à son père ; déjà, elle avait réalisé vingt louis en argent avec cent louis en assignats, et elle
n'attendait plus à Livourne que l'occasion d'un navire en partance, lorsqu'on lui remit une seconde lettre du chevalier de Cadolle. Le 19 avril, au son des cloches qui. sur sa demande, avaient tinté son agonie, le grandprieur de Toulouse avait expiré, en bénissant sa. nièce. Livourne étonna Mme de Cabris par son apparence de santé, de prospérité et de liberté. La diversité des nations et des intérêts que ce port rassemblait dans son étroite enceinte de digues et de fossés, paraissait contribuer au bien-être général : et le doux et net parler français y dominait f amilièrement sur la confusion des langues et des dialectes de toutes les parties du monde. L'architecture et la décoration de la ville étaient italiennes, le paysage et le climat étaient orientaux, la population n'était qu'un mélange d'hommes : ensemble fort attrayant pour ces esprits français du xvme siècle qui avaient fait si bon marché de leurs caractères originels et qui s'en dépouillaient encore si volontiers, au moins en apparence, comme d'un mauvais air de province. Mme de Cabris résolut de s'installer là ; c'étaient les produits de France et d'Angleterre qu'on y préférait dans tous les genres ; et ses petits travaux de broderie et de couture y étaient assurés d'un débouché que la plus forte concurrence n'obstruerait pas de longtemps. « Il est plus de ressources ici, mandait-elle à la vicomtesse, soit pour le travail qui y est surpayé, soit pour le caractère et la variété des habitants, que dans aucune des villes ouvertes aux émigrés, w Les communications avec la France y étaient aussi faciles et aussi sûres que l'étaient autrefois celles de Paris à Lyon ; situation incomparable pour Mme de Cabris qui avait le meilleur de ses biens en Provence. Elle se serait donc fixée tout de suite à Livourne, si des maladies de sa fille et de ses petits-enfants ne l'avaient retenue à
Empoli jusqu'à leur guérison. Il régnait ici une fièvre maligne, à laquelle la fille dernière-née de Mme de Navailles succomba. Après un hiver sec et chaud, l'été s'annonçait pluvieux et froid, avec des alternatives de soleil brûlant. Les débordements de l'Arno avaient laissé la plaine couverte d'eaux croupissantes, accablée de buées lourdes ; et les montagnes d'alentour, en barrant l'horizon au nord, interceptaient les vents salubres. Enfin, à ces incommodités du pays vinrent s'ajouter, pour en éloigner au plus vite AIme de Cabris, les ordres d'expulsion formellement signifiés par le grand-duc à tous les Français, et dont elle ne put se faire excepter. Elle s'y soumit volontiers, autant par prudence que par fierté.
Elle traversait alors une crise d'optimisme assez peu explicable. On était en septembre. Mme de Cabris croyait voir « l'intelligence rétablie entre les puissances coalisées, une bonne foi universelle, le régent reconnu partout, le comte d'Artois destiné pour la Vendée avec 24.UU0 hommes et des munitions de toute espèce, » etc. A travers ce voile d'illusion, deux événements bien réels et des plus considérables, la défaite des Autrichiens à Fleurus et le coup d'Etat de Thermidor, lui apparaissaient comme des incidents de moyenne conséquence. Il est probable que son esprit, fatigué de vaines conjectures, ne concevait plus la victoire des armes autrement que comme un désastre qui anéantirait le vaincu, ni la contre-révolution autrement que comme une Terreur à rebours, qui ferait table rase du nouveau régime et rétablirait l'ancien, — monarchie absolue, ordre féodal, — dans sa structure primitive ; et certes, ni Fleurus pour les alliés, ni Thermidor pour les Jacobins, n'avaient été des catastrophes aussi décisives. Qu'importait donc aux émigrés une réaction qui ne leur rouvrait pas immédiate-
ment les portes de la patrie ? Thermidor rendait, il est vrai, à la liberté, à la vie, nombre de leurs parents marqués pour la boucherie. Mais comme on n'avait guère plaint leur captivité, on se réjouissait peu de leur délivrance. Que n'avaient-ils fui cette galère au lieu de vouloir y ramer ! On les soupçonnait assez communément de connivence avec « les brigands », pour se partager les biens des proscrits.
A Livourne, Mme de Cabris se mit en apprentissage, ainsi que Mme de Navailles, chez des brodeuses qui les payaient à raison de quarante sols par jour. Bientôt, elle parvint à tirer quelques fonds de la Provence, « à l'ombre de l'espèce de modérantisme » du régime thermidorien; et sa fille en profita pour ouvrir une boutique de modes, tandis qu'elle-même ouvrait une école. Ce fut une double réussite. L'aisance leur en venait largement, et le lendemain paraissait assuré sous la protection des Anglais qui occupaient Livourne. M" ' de Cabris et de Navailles n'avaient plus auprès d'elles le jeune Pontevès. Mais elles voyaient chaque jour un parent de ce dernier, l'abbé de Pontevès, naguère aumônier du roi, qui tenait maintenant un commerce d'épicerie et le rendait très prospère ; ce qui faisait dire en riant à Mme de Cabris : « Je crois ce nouveau métier meilleur que l'autre dans les circonstances actuelles et futures ». Ce qu'on tenait ainsi de son travail avait plus de prix et de saveur que ce qu'on avait perdu dans l'oisiveté et après quoi l'on courait inutilement. Peu à peu un contentement si nouveau et si doux opérait dans les âmes le détachement, la désaffection même du passé. A la vicomtesse de Mirabeau qui continuait de vivre pour le temps jadis sans cesser de se plaindre des princes, Mme de Cabris faisait entendre ces avis, le 3 avril 1795 : « L'inertie du maître, l'intrigue,
'insolence, l'égoïsme des favoris ont perdu la France ; es mêmes ennemis s'opposent et s'opposeront à sa estauration. L'affaire de la légion est, à mon avis, aussi mpolitique qu'immorale, mais j'ai vu et j'ai appris tant le traits de cette espèce depuis la révolution qu'en lisant rotre lettre, je n'ai été étonnée que d'une chose, c'est [u'elle n'eût pas été consommée plus tôt... Cependant, :omme le pis de tout est et serait de perdre la tête, il faut e calmer et partir d'où nous sommes. »
Certain grand seigneur, — un duc, — avait offert £00.000 livres à la vicomtesse pour l'acquisition de la égion Mirabeau ; mais le régent, qui avait promis de la lonner au comte Roger de Damas, ne permettait pas ce narché. Mme de Cabris dissuadait sa belle-sœur de faire in éclat à ce sujet et de publier ses griefs. Elle lui traçait m cruel et judicieux parallèle de l'ancienne Cour de Versailles et de celle des princes en exil ; et prévoyant jue la vicomtesse lui objecterait qu'elle-même avait Deaucoup écrit et beaucoup imprimé autrefois sur ses nalheurs, et que, en fin de compte, cela lui avait réussi, ?lle s'en expliquait ainsi :
« Dans l'ancien régime, il en eût été tout autrement, ît je l'ai éprouvé. Les injustices particulières étaient ilors, comme aujourd'hui, l'œuvre des sous-ordres ou les favoris. Une fois dévoilés, ils étaient abandonnés, massés, faciles à remplacer ; et le maître, dans tout cela, vous savait gré de lui avoir fourni l'occasion de s'administrer, ainsi qu'aux autres, une preuve de sa puissance, aujourd'hui, nos princes sont réduits à un tel état de médiocrité et d'humiliation qu'ils ne sont plus responsables du choix de leurs alentours et des faits de ces mêmes alentours, dont ils partagent la turpitude et le mépris. Ils ne sauraient d'ailleurs ni les chasser ni les
remplacer sans se compromettre davantage. De là, je conclus que vous blesseriez le régent sans le convertir, que vous et votre fils deviendriez l'objet de son indignation particulière, et que vous ajouteriez à ce malheur le regret d'avoir accru le sien en le rendant plus méprisable aux yeux des autres. »
Cette affaire de la légion finit d'ailleurs par se régler favorablement. Le comte Roger de Damas reçut le commandement de ce corps ; mais les droits de propriété du fils du vicomte lui furent reconnus pour valoir à sa majorité ; et une pension fut allouée en attendant à la vicomtesse qui reprit fixement, dès lors, son orientation naturelle vers le soleil éteint du passé. Ce que voyant, Aime de Cabris ne s'embarrassa plus d'elle et regarda franchement du côté de l'avenir, où pointaient des lueurs de jours plus sereins.
Avec Robespierre, la Terreur avait perdu son justicier, et avec Fouquier-Tinville, son bourreau. Le règne de la guillotine était fini ; la rénovation de la France commençait. Que serait cette France nouvelle ? républicaine ou royaliste ? peu importait pour l'heure. L'essentiel, c'était qu'elle se donnât un chef, ou Louis XVIII ou tout autre. Par-dessus la question dynastique, cette broussaille sèche où tant d'émigrés s'obstinaient à chercher le salut et qui les empêchait de voir la question nationale, Mme de Cabris entrevoyait une terre battue et déblayée à souhait pour les évolutions et les constructions d'un aventurier de génie. Elle calculait aussi que cet aventurier irait loin, qu'il rallierait les forces et les talents de la jeunesse et leur donnerait l'essor, surtout aux militaires. Elle tranchait dans le vif. « Vous me demanderez peut-être, écrivait-elle à la vicomtesse le 3 avril 1795, ce que je pense que doivent devenir nos
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princes, nos zélés émigrés, nos légions, nos projets, nos droits, etc.. Je vous répondrai que c'esl autant d'accessoires qui n'occuperont personne, et que ce qui peut leur arriver de plus heureux, à mon avis, sera de jouer un rôle dans les différents partis qui doivent se former à la suite du désordre et de l'anarchie. Or, ma chère sœur, si vous ambitionnez encore pour votre Victor un poste dangereux et brillant dans ce nouvel ordre de choses, il ne peut manquer de l'occuper : il pourra être l'un des plus grands flibustiers de la France, et s'il a le caractère de son père, celui de sa mère, il sera capable encore de faire pencher la balance du côté où il se portera. » On ne pouvait mieux présager, à cette date, ce que serait une carrière de maréchal de France, sous l'Empire.
Il s'agissait maintenant de rentrer au plus vite. La traversée de Livourne à Marseille n'était que de deux jours. Déjà beaucoup de nobles et de prêtres s'étaient hasardés à la faire. Ils écrivaient qu'on les recevait bien et qu'on restituait à plusieurs ce qu'on leur avait pris. A l'improviste, M. de Navailles, rompant un silence de quinze mois, fit savoir qu'il s'occupait de rapatrier tous les siens. Une autre circonstance était déterminante : la marquise de Mirabeau venait de mourir. Que lui restait-il de ses immenses biens fonciers ? qu'en pouvait-on ressaisir ? il ne fallait pas laisser les du Saillant ajouter au désordre de cette succession et en accaparer le meilleur. Mais, de nouveau, des maladies de ses petits-enfants et une aggravation des infirmités de son mari arrêtèrent Mme de Cabris. Pendant ce temps, la Suisse jetait sur le marché de Livourne une si grande quantité de broderies qu'il en résultait une crise et l'avilissement des prix. On vivait avec peine, et les issues se resserraient. Le Directoire, ombrageux comme tous les gouvernements neufs,
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renforçait et multipliait les barrières devant les rentrants. Il ne se sentait pas assez affermi par les succès de la Convention à l'extérieur et à l'intérieur, conquête de la Hollande, traité de paix avec la Prusse et l'Espagne, neutralité imposée à la Toscane, échec de l'expédition anglaise de Quiberon, pacification de la Vendée, terrible répression des menées royalistes au 13 vendémiaire. On rentrait toujours néanmoins. Un beau matin, l'abbé de Pontevès disparaissait de Livourne après avoir cédé son commerce d'épicerie à des émigrés moins pressés que lui de revoir leurs champs. Et M. de Navailles ne cessait pas de conseiller le plus prompt retour à Paris. Il se faisait fort d'obtenir des passeports du ministre de France près la cour de Toscane pour ramener sa famille par Barcelone et le Béarn. Un gîte sûr était préparé non loin de Barèges.
M. de Navailles livrait à demi mot le secret de sa confiance et de ses moyens en recommandant à sa femme et à ses enfants de « bien aimer leur cousine d'Aig... » Il désignait ainsi la ci-devant duchesse d'Aiguillon, née Navailles. Toujours belle et toujours galante, comme au temps de la Constituante où son mari complotait avec la faction d'Orléans, Mme d'Aiguillon était une des femmes à la mode de la société thermidorienne. La Terreur l'avait emprisonnée aux Carmes, entre le général Santerre et la citoyenne Beauharnais. Elle y était devenue l'amie inséparable de celle-ci, que Bonaparte allait épouser; et avec Mme Charles de Lameth, on la rencontrait partout où les ambitieux se concertaient, dans les salons de la vieille aristocratie et dans ceux de la société nouvelle, surtout dans les milieux mêlés, comme chez Mme Tallien, chez Barras. Une grande dame du temps passé, aussi séduisante qu'elle l'était encore, n'avait qu'à flatter
Barras d'un certain sourire pour qu'il fermât les yeux sur les subterfuges des émigrés rentrants, comme sur les officines où se fabriquaient leurs papiers.
La marche foudroyante de Bonaparte précipita les décisions de Mme de Cabris. Vainqueur des Piémontais et des Autrichiens à Montenotte le 11 avril, au Pont-de- Lodi le 11 mai, il se rendait maître de la haute Italie. Louis XVIII s'enfuyait de Vérone devant Masséna qui y entrait le 3 juin. Quinze jours après tombaient Bologne, Ancône, Ferrare. Aussitôt, le grand-duc de Toscane, — secrètement d'accord peut-être avec ses anciens alliés de la coalition, et afin de négocier plus avantageusement pour lui et pour eux, — préparait au jeune triomphateur corse un accueil enthousiaste, en même temps que par édits sur édits, il rejetait de ses Etats les derniers réfugiés français.
« Pis que des édits, mandait Mme de Cabris à la vicomtesse de Mirabeau le 14 juin : la crainte et presque l'assurance d'une forte garnison française dans ce pays... Pressée de la plus étrange manière par ma fille que l'idée de la République est loin d'effrayer, conduite par ma propre raison et plus encore par mon cœur qui me dit que si mon mari venait à périr à l'étranger, mes enfants seraient ruinés, j'ai pris un parti violent, mais le seul qui me restât à prendre. Je pars, je pars demain pour Paris, seule, voyageant par étapes, de négociant en négociant, jusqu'à Lyon, et à mes frais, avec dix louis qu'on me prête, de Lyon à Paris. Je suismunie d'un passeport italien. Je compte sur mon courage, sur ma prudence, pour échapper dans la route, et plus que tout, sur mon affreux changement qui empêche mes plus chers amis de me reconnaître au bout d'un an. En un mot. je sens tout le danger de l'entreprise, mais je m'y livre en désespoir
de cause. Si elle me réussit, je ferai déclarer Pauline non émigrée, peut-être moi-même ; alors je représente mon mari, je lui fais rendre ses biens... Si je péris, j'emporterai la consolation d'avoir bien fait jusqu'au bout, et après moi le déluge pour les autres, et pour moi le repos dans le néant. Je ne vous dirai ni ce qu'il m'en a coûté pour me résoudre, ni l'horreur que m'inspire d'avance le monde où je vais rentrer : c'est un dernier sacrifice, c'est pour moi le gouffre de Curtius. »