XXIV. — LA RENTRÉE EX FRANCE
Le gouffre de Curtius, l'image n'était qu'à peine outrée. Chateaubriand retour d'émigration n'a-t-il pas écrit à peu près de même : « Il me semblait, à la lettre, que j'allais descendre aux enfers » ? Il ne rentrait, pourtant, que bien plus tard, avec la foule des émigrés, au début du Consulat, alors que c'était la mode de rentrer, comme c'avait été jadis celle de partir ; tandis qu'en juin 1796, si le gouvernement fermait volontiers les yeux sur tel ou tel retour furtif, trop de gens avaient intérêt à les lui rouvrir et à le forcer à sévir. Les Jacobins n'avaient pas déposé toute ambition ni perdu toute influence, surtout en province. Les acquéreurs de biens nationaux, en voyant reparaître les propriétaires spoliés, appréhendaient des revendications ruineuses, suivies de restitutions sans honneur ni dédommagement. Beaucoup de communes, à l'exemple de ces particuliers, avaient compté purger leurs" 'dettes, éteindre leurs procès, arrondir leur domaine et s'affranchir à tout jamais de leurs servitudes séculaires, en inscrivant d'office leurs seigneurs sur la liste des émigrés. C'était précisément le cas pour Mme de Cabris et sa fille ; elles avaient été portées sur cette liste
fatale à l'instigation de leurs anciens vassaux. Il y avait fort à craindre que ceux-ci, à l'approche de leur châtelaine, fissent aussi bon marché de sa liberté et de sa vie même que de ses droits féodaux.
L'itinéraire qu'on avait tracé à Mme de Cabris devait la conduire de Livourne à Lyon par Gênes. Turin et Genève. Elle ne s'en écarta guère que pour aller voir la vicomtesse de Mirabeau dans sa nouvelle résidence en Suisse. Après avoir mis son fils en pension à Soleure, la vicomtesse s'était fixée à la pointe du lac de Xeuchâtel, à Yverdon, petite ville alors industrieuse et cultivée, aujourd'hui délaissée des flots et dormante, plate, verdissante comme un radeau échoué au milieu des joncs, sur un marécage. Elle s'y faisait appeler Mlle Sophie Mazouillet ; et sous ce nom ridicule qui visait à la rendre méconnaissable, elle avait bien le type défraîchi à souhait d'une vieille fille vaudoise, avec sa figure longue, sa peau éraillée, son teint bilieux et son caractère incommode. Le nom que Mme de Cabris portait en vertu de son passeport n'était guère moins risible ; il faisait d'elle une espèce d' « Italienne maltaise », la signora Antonia Manucki, — ou Mas?iiicki, — elle-même ne le sut jamais bien. Affublées de la sorte, les deux belles-sœurs passèrent une journée ensemble à bavarder, pleurer, disputer, sans arriver à prendre d'accord aucune décision. Elles se séparèrent, d'ailleurs, en bonnes amies et très gaiement, le lendemain matin, 17 juillet, à Lausanne. Mme de Cabris se rendait ici afin de compléter son déguisement et de s'adjoindre pour compagnon de route un Dauphinois, natif de Grenoble, qui faisait métier, semble-t-il, d'aider les revenants de l'émigration à passer la frontière. Cet homme n'était pas toutefois le protecteur et le truchement véritable de ces introductions en fraude. Celui-ci, qui se
tenait à distance, invisible, empêché de paraître par son caractère officiel, n'était autre que Barthélémy, l'ambassadeur de la République française près des treize cantons, en résidence à Baie. Les relations de ce personnage avec les Mirabeau dataient de loin. Barthélémy, natif d'Aubagne, était le neveu et le protégé de l'abbé Barthélémy, l'auteur des Voyages du jeune Anacharsis ; et l'abbé, client et ami fidèle du duc de Choiseul, n'avait eu qu'à se louer de rencontrer familièrement l'Ami des Hommes chez le ministre qui faisait sa fortune. Au reste, les sympathies de l'ambassadeur Barthélémy allaient également à tous les émigrés. Mme de Cabris n'était pas la première à éprouver le bienfait de son intervention active et discrète.
De Lausanne, elle se rendait à Genève en deux étapes, avec une halte à Coppet. Chemin faisant, elle découvrit avec plaisir dans son guide et compagnon « un fort bon Français, lourd et pesant de corps et de langage à la mode des Dauphinois, mais très délié d'esprit et de connaissances. » Il portait tous ses passeports attachés à son chapeau comme une cocarde ; c'était pour plus de commodité, assurait-il. « Sa conversation, rapportait Mme de Cabris à la vicomtesse, m'a été très agréable, quoique lardée de termes français plus énergiques que polis. Il est extrêmement au fait des lois et des mœurs françaises ; et je vous assure que j'ai plus gagné en vingtquatre heures auprès de lui que je n'avais fait en quatre années de réflexions, de délibérations et de projets. Grâce à mon Dauphinois, je vais arriver à Lyon aussi instruite et aussi rassurée que si j'y avais toujours vécu et que j'eusse reçu l'absolution générale de tous mes péchés. » Péchés d'aristocrate, de monarchienne et d'émigrée, s'entend.
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Elle observait avec le plus de curiosité tout ce qu'elle rencontrait venant de France, choses et gens. A table d'hôte, le hasard la fit diner avec, entre autres personnes, un couple de jeunes mariés, négociants lyonnais, et deux aristocrates masqués à sa façon. Ce qu'elle vit, ce qu'elle entendit à cette occasion, la rassura pleinement et commença même à lui rendre tolérable, sinon sympathique, le nouvel ordre de choses où elle tremblait si fort tout à l'heure d'avancer. La jeune Lyonnaise, «décente, douce, honnête et très gaie », lui rappela la politesse des anciennes mœurs et lui donna « la certitude qu'elles n'étaient pas entièrement détruites ». Au contraire, des deux masques dont un la reconnut et qu'elle reconnut également bien, quoique sans pouvoir retrouver son nom, l'un lui parut être « sûrement un butor jadis titré, protégé et très digne de l'être ; l'autre était du même acabit pour l'état, mais très simple, très honnête et surtout très sage dans ses discours ». Mme de Cabris fut tout de suite d'accord avec le reste de la compagnie pour persifler le « butor » qui, sans doute, pensait se déguiser à merveille « en prêchant la morale à la mode aussi bien qu'aurait pu le faire le président d'un club de Savoyards ».
Ce changement si rapide de Mme de Cabris n'était encore que de surface, on s'en doute. Elle gardait ses préventions foncières contre les hommes et les œuvres de la Révolution. Il y parut bien à Coppet, où elle s'arrêta chez un aubergiste à l'enseigne de V Ange gardien. Elle mit à profit cette halte pour visiter avec son Dauphinois « toutes les possessions du trop fameux baron de ce pays », de Necker, « ce moderne incendiaire du temple d'Ephèse ». C'était tout juste si Necker ne lui paraissait pas plus criminel et plus haïssable
que Marat. On lui dit qu'il vivait « très isolé et très ennuyé » dans sa profonde et opulente solitude. Elle supposa aussitôt qu'il employait son excès de loisir à préparer, dans l'éducation de ses deux petits-fils, de quoi incendier les pays du Nord que ces enfants devaient habiter. Père et oncle, fils et filles, ceux de droite comme ceux de gauche, tous les Mirabeau s'accordaient ainsi à détester Necker : et vraiment, aucun d'eux n'était fait pour être la dupe de cette intelligence courte et présomptueuse, plus étrangère à notre génie, à nos besoins, à nos mœurs, que si elle nous fût venue de l'autre versant du monde pour achever de gâter nos affaires.
A Genève, les revenants de l'émigration, instruits des facilités qu'une complaisance presque générale leur ménageait, descendaient de préférence à l'auberge des Balances. Ils y trouvaient un voiturier, leur ami, appelé Xachon, de Ferney, qui leur procurait des voitures pour Chambéry, Lyon ou toute autre destination française. Xachon était connu aux Balances sous le nom de père des voyageurs . Mais il se bornait à les conduire en France. Son concours ne les dispensait pas de se mettre en règle avec les bureaux de contrôle où l'on visait les passeports. Ici, savoir bien écrire était la chose difficile, c'est-à-dire, savoir imiter couramment l'écriture déguisée qu'on adoptait enmême temps que son personnage d'emprunt, et dont on recevait un « modèle » avec son faux passeport. Devait-on passer par Carouge, on avait à signer deux fois. On ne signait qu'une fois à Collonge où le représentant du pouvoir était « coulant » et même, croyait Mme de Cabris, « bien intentionné ». Ces formalités remplies, on passait la frontière. Les voyageurs suisses ou venant de Suisse n'étaient point inquiétés, en entrant en France, « avec le nom nécessaire de Barthé-
lemy ». Mme de Cabris franchit donc aisément ce passage.
En route pour Lyon ! Mme de Cabris allait refaire dans la carriole du père Xachon la même route que vingt ans auparavant, presque jour pour jour. Alors, on se le rappelle, en compagnie de Briançon et de Mlle de la Tour- Boulieu, elle avait ramené de Savoie en France Mirabeau évadé du château de Dijon et l'avait ainsi détourné d'enlever tout de suite Sophie. Et à Lyon. Mme de Cabris allait descendre en ce même hôtel du Parc où elle avait passé quelque jours, en 1776 également, avant de s'installer au couvent de la Déserte. Remettre ainsi ses pas dans ses pas, quelle occasion d'un retour sur soi-même pour une femme chrétienne ! ou quel sujet de divagation, pour une romantique ! Le décor n'avait pas changé : par contre, en Mme de Cabris, quelle altération ! Pouvait-elle s'empêcher de confronter les deux faces de sa vie : et si elle s'y essayait, y parvenait-elle ? Des traits éclatants de sa jeunesse à ce relief dur et terreux de sa maturité, elle n'avait pas eu encore une expression nette et arrêtée, pas une attitude simple et reposée. Son passé n'était plus qu'un fantôme, et son présent n'avait qu'une demi-réalité. La signora Antonia Masnucki n'était qu'un masque figé pour une heure sur une figure sans cesse changeante... Mais Mme de Cabris n'était ni chrétienne ni romantique. Plutôt assagie que vertueuse, moins sensible aux préceptes de la morale qu'aux leçons de l'expérience, il est à présumer qu'elle ne prit guère le temps de se revoir aux diverses étapes de sa vie, et qu'elle n'eut d'yeux, d'oreilles, que pour noter les changements survenus dans un monde où, presque à tous égards, elle revenait de loin.
Arrivée à quatre lieues de Lyon, à Montluel, petite bourgade du département de l'Ain, Mme de Cabris
s'arrêta chez une marchande de beurre, œufs et fromages, nommée Mme Renaud, à qui, de la part de son Dauphinois, elle demanda d'un certain « fromage » qu'il lui avait bien recommandé de n'acheter que là. On se comprit à ce langage ; et les visages d'abord méfiants, froids, fermés l'un à l'autre, parurent se reconnaître. Ajme Renaud servait d'intermédiaire aux revenants de Témigration désireux de se procurer « les billets de banque » sans lesquels il leur eût été impossible de « rentrer dans le commerce ». Ces « billets » ou « effets » se fabriquaient à Montluel même. Ils servaient, on le devine, à démontrer que leurs possesseurs n'avaient quitté la France à aucun moment. La législation en vigueur exigeait un certain nombre de preuves. Les principales consistaient à établir que le réclamant avait protesté dès 1793 contre son inscription sur la liste des émigrés, que sa protestation avait bien été reçue à la date voulue par les autorités du département de sa résidence, et que cette résidence, au lieu indiqué dans ce département, avait été ininterrompue. Les certificats de résidence devaient être au nombre de deux et avoir été délivrés à des époques convenablement espacées. En général, on produisait un mandat d'arrêt et une copie de la levée d'écrou. Toutes ces pièces coûtaient cher. Il était aussi très dangereux d'en user, en raison des vérifications minutieuses dont leur authenticité risquait d'être l'objet. Une fraude découverte détruisait tout, jusqu'au droit de réclamation. Mme de Cabris versa un à-compte de quinze louis à Mme Renaud. Cette somme représentait à peu près, à ce moment, le prix d'un certificat de résidence, qui montait à vingt-cinq louis deux semaines plus tard. Pour le surplus du marché, il fut convenu de le régler à Lyon, où l'on se retrouverait dans la huitaine. Suivant les faux certi-
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ficats qu'elle venait ainsi d'acquérir, Mme de Cabris était censée n'avoir jamais quitté la commune de Montluel et avoir adressé en temps utile aux autorités du département de l'Ain, à Bourg, sa protestation contre son inscription provisoire sur la liste des émigrés. Ces autorités, qui étaient de connivence, se tenaient d'ailleurs prêtes à lui en délivrer une attestation.
Bien fol qui perdait un moment ! Ce trafic n'était que trop prospère et que trop connu. Sa prospérité même risquait de « démonétiser » à bref délai les précieux papiers. Le ministère de la Justice multipliait à son adresse, dans les journaux de Paris, les avertissements comminatoires ; et les lois infligeaient dix ans de fers aux fabricateurs. Les officines de Lyon étaient menacées d'un prochain discrédit. La fabrique de Montluel, encore peu réputée, était l'une des plus recommandables. Mme de Cabris s'empressa d'en vanter les produits à sa bellesœur et de l'engager à en profiter. Mais la vicomtesse hésitait, liardait ; et quand, munie d'un bon passeport, elle se hasarda enfin, sa hardiesse fut de courte haleine. Arrêtée à Ferney par un léger contre-temps, elle rebroussa chemin, revint à Yverdon. Dès lors, Mme de Cabris ne se soucia plus guère que de mener à bien sa propre entreprise. Les grands chemins se fermaient, un retard risquait de fermer les sentiers.
Son dossier était maintenant bien en règle. Toutefois, au dernier moment, les administrateurs du département de l'Ain s'avisèrent qu'il n'appartenait qu'à leurs collègues du département de la Seine d'y mettre le dernier sceau. Mme de Cabris prit donc le chemin de Paris. Elle était sans appréhension. Les deux mois qu'elle venait de passer à Lyon, sans y avoir été incommodée ni par tricoteuses, ni par sans-culottes, l'avaient convaincue que la
population était généralement prête à rouvrir ses bras aux proscrits. Ceux-ci avaient, dès leur rentrée, l'impression qu'ils étaient attendus ; et cette impression faisait miracle chez la plupart. Elle les dépouillait brusquement de leurs préjugés, de leurs préventions, de leurs transes, et ils sentaient aussitôt s'opérer en eux, sans bouleversement, le travail de rénovation et d'adaptation que leurs compatriotes demeurés en France avaient mis des années à accomplir dans l'épouvante, dans les larmes, dans le sang. L'embarras n'était que de se familiariser d'emblée avec le langage usuel, que de traiter les gens de « citoyens » à pleine bouche et non du bout des lèvres, que de dater couramment ses lettres suivant le style républicain. Mais y manquait-on par inadvertance, nul ne s'avisait plus d'en faire un crime ; un sourire obligeant avertissait simplement de la dissonance. On n'était pas plus la dupe des sévérités d'une police vénale que du déguisement des rentrants.
La réconciliation tendait à se faire de même à l'étranger. L'abîme creusé par la Révolution entre les émigrés qui s'opiniâtraient dans l'exil et nos armées qui les y pourchassaient, n'était plus qu'une ligne idéale de séparation que chacun de son côté maintenait pour l'honneur de sa cocarde, mais par-dessus laquelle, après s'être reconnus et salués en dignes adversaires, on mourait d'envie de causer. Après avoir échangé des nouvelles, des réflexions, des saillies, on pouvait encore se combattre, on ne savait plus se haïr ni s'oublier. Un fils du lieutenant de maréchaussée d'Aix du Veyrier, chargé d'une mission aux armées en Italie, rencontra ainsi, par aventure, son parrain émigré, le vieux bailli de Crussol. Celui-ci commença par déplorer de voir son filleul dans le camp opposé au sien ; puis, coupant court à ces vains griefs, il le
complimenta pour sa vaillante conduite comme militaire ; il n'était plus humilié d'être, comme aristocrate, un vaincu, dès que son vainqueur était Français et soldat valeureux comme lui ; et dès son retour en France, le républicain Spérat du Veyrier obtint de Fouché la libre rentrée du bailli de Crussol, sans que celui-ci eût rien à solliciter. Semblable rencontre était des plus fréquentes. Elle fut réservée à Pauline de Navailles, tandis que sa mère cheminait de Lyon à Paris.
Pauline avait dû fermer sa boutique de modes. Elle vivait avec ses enfants et son père dans une petite maison aux portes de Livourne, où, par économie, elle se livrait aux plus humbles travaux domestiques. Un jour qu'elle lavait son linge à la fontaine, des troupes françaises vinrent à passer, un jeune officier la reconnut, s'approcha d'elle et la salua. Elle le reconnut sans peine, elle aussi. Dans son enfance, au château de Cabris, elle avait joué tant de fois avec lui et les polissons du village ! C'était le petit Bonnin, le fils du notaire du château que les habitants révoltés avaient si fort maltraité, en 1790, à cause de son attachement aux intérêts et à la personne du seigneur. La Révolution avait opposé le fils au père, comme la liberté à la discipline et comme l'avenir au passé. A présent, le jeune vassal affranchi pouvait lever l'épée sur ses anciens maîtres aussi impunément que ceux-ci levaient jadis le bâton sur lui. Il ne s'en inclinait pas avec moins de respect et d'affection devant sa châtelaine devenue lavandière. On entra en conversation, puis en confidences. Touché d'une infortune dont il se sentait quelque peu l'auteur, Bonnin offrit à Mme de Xavailles sa protection et ses services, qu'elle accepta de bon cœur, et il lui procura tout de suite, pour la faire subsister à l'aise, elle et les siens, des broderies d'habits uniformes.
Et voilà la noble émigrée cousant des galons aux bras des officiers de la République! Les deux jeunesses de France, croisées l'une contre l'autre pour leur foi, ébauchaient ainsi, sans y penser, le premier roman d'une nouvelle chevalerie française, ni moins valeureuse ni moins courtoise que l'ancienne. Elles échangeaient les premiers gages de leur réconciliation. Ensemble elles tournaient les yeux vers la patrie absente, et elles s'y découvraient tout l'avenir pour domaine et pour horizon communs.
La garnison française de Livourne était commandée par le général de Vaubois qui lui-même, à ce qu'on disait, avait naguère émigré, et dont les biens restaient confisqués. Le chancelier du consulat de France était le neveu d'un gentilhomme qui servait à l'armée de Gondé en qualité d'aide de camp du prince. Nos simples soldats, à l'exemple de leurs officiers, disaient hautement qu'ils ne feraient pas de mal aux émigrés. Ceux-ci, toujours prévenus à temps, quittaient sans grande précipitation les villes sur le point d'être occupées par nos troupes, si mieux ils n'aimaient voir venir. Le comte de Galliffet résidait à Pise. On vint lui dire de plusieurs côtés qu'on voulait le saisir. Il trouva le temps de charger six bateaux et de s'embarquer avec quatorze personnes sur l'Arno, qu'il remonta jusqu'à Florence. Il mit cinq jours à faire ce voyage qui n'était pourtant que de cinquante à soixante milles d'Italie. « C'aurait été vraiment une bonne prise à faire, racontait un gentilhomme provençal, le marquis de Clapiers-Collongues, qui était du voyage ; mais quoique nous ayons toujours été au milieu des Français, personne ne nous a rien dit. » Si le commerce de Livourne n'était pas tombé à plat en causant d'innombrables banqueroutes, jamais ce séjour n'aurait offert à nos réfugiés plus de bien-être moral, plus de sécurité physique. Mais on n'y
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pouvait plus tenir : les esprits et les cœurs, en s'y rassurant au contact journalier de l'armée républicaine, ne vivaient plus que du désir ou de l'espérance d'être prochainement rapatriés. Mme de Navailles se tint prête à partir au premier appel de sa mère. Elle ne l'attendit pas longtemps.
A Paris, Mme de Cabris voyait se dissiper toute apparence de danger. Les choses s'y passaient ainsi que M. de Navailles les avait décrites. Dans les « salons dorés » où l'ancienne bonne compagnie se réunissait pêle-mêle avec l'élite des parvenus du nouveau régime, l'ascendant des ci-devant aristocrates était visible. Ils s'y distinguaient par une affectation de simplicité dans le vêtement, de réserve dans les manières, et presque de deuil dans l'air et le ton. De son côté, la classe des gouvernants répudiait les procédés brutaux, le langage grossier, l'esprit ombrageux et tracassier des Jacobins de la veille. Il n'en coûtait plus guère aux grandes dames de jadis qu'une flatterie gracieuse pour obtenir le rappel de quelques parents et amis ou leur acquittement par les tribunaux révolutionnaires. A la faveur de ces bonnes dispositions, il n'eût tenu qu'à M. et Mme du Saillant ou à leur fille Mme d'Aragon, semble-t-il, de faire rentrer beaucoup plus tôt Mme de Cabris et les siens. Le citoyen et la citoyenne Lasteyrie-Dussaillant, comme on les nommait à présent, étaient si bien vus du pouvoir et si habiles à profiter des circonstances, qu'ils venaient d'obtenir des Conseils législatifs, le 30 thermidor an IV, une loi édictée pour eux seuls qui interprétait à leur avantage la loi sur les successions indivises entre émigrés et républicoles. Sans ce coup de maître, rien n'aurait pu être sauvé de l'héritage de leurs père et mère. Mme de Cabris eut le sentiment que Mme du Saillant la voyait rentrer sans plaisir et
qu'elle eût préféré rester la seule héritière successible avec leur sœur aînée, Marie, l'ex-religieuse dominicaine.
Marie de Mirabeau n'avait pas émigré. Dès la dispersion de son couvent, elle était venue s'échouer sur le pavé de Paris, et toujours folle à lier, elle y avait figuré parmi les « dévotes de Robespierre » dans le temps même où sa mère, sa sœur et ses nièces étaient jetées à Sainte- Pélagie. Autant par désordre d'esprit que par inaptitude à la vie libre, elle végétait maintenant dans une misère noire. Mme du Saillant avait entrepris de la faire interdire ; déjà une assemblée de parents avait eu lieu à cette fin, quand Mme de Cabris reparut et fit abandonner la procédure. La triste société des fous ne la rebutait pas ; elle se déclarait prête à se charger de cette pauvre grande sœur, et elle la recueillit en effet. Une autre de ses interventions dut encore plus contrarier Mme du Saillant ; elle tendait à rétablir le fils de Boniface, qu'on avait tenu pour inexistant comme émigré et fils d'émigrés, dans tous ses droits à la succession de -ses grands-parents. S'il ne lui était pas possible de l'y rétablir tout de suite, du moins Mme de Cabris espérait-elle tenir la question en suspens jusqu'au retour en France de la vicomtesse. Alors on verrait bien. Mais tantôt la vicomtesse différait ce retour indéfiniment, parce qu'elle croyait avoir « un avenir militaire » à sauvegarder pour son fils à l'armée des princes ; tantôt elle se disait prête à rentrer, mais il lui fallait des chemins faits exprès pour elle. « Dans ces sortes d'affaires, lui répliquait alors Mme de Cabris, il faut suivre les routes communes et battues ; qui veut faire mieux que les autres, ou même autrement, gâte tout. »
Au mois de novembre, Mme de Navailles arriva sans encombre aux environs de Lyon, avec son père et ses enfants, et il lui devint bientôt possible de se montrer à
Paris sans danger. Sa mère avait comparu devant les administrateurs du département de la Seine ; et ces magistrats lui avaient accordé à titre révocable sa radiation de la liste des émigrés, après avoir examiné de près son dossier, vérifié la conformité de ses certificats de résidence aux registres des municipalités de Bourg et de Montluel, et prescrit des enquêtes sur ses témoins. Il appartenait de prononcer sa radiation définitive à un Comité des Conseils qui ne se pressait pas de statuer. Le gouvernement s'était réservé ce moyen de tenir en bride les rentrants qui affluaient de tous côtés. Une loi spéciale obligeait en outre les émigrés rayés provisoirement à se retirer aux lieux de leur résidence avant la Révolution. Mais cette loi n'était pas gênante pour Mme de Cabris ; elle avait résidé à Paris depuis 1782 jusqu'en 1789 à peu près sans interruption. Avec son nom de Mirabeau qu'elle avait repris et qui avait l'avantage de faire penser tantôt à l'un, tantôt à l'autre de ses frères, suivant la nécessité, elle louvoyait adroitement entre les partis contraires, républicaine d'allure et de langage, monarchienne de derrière la tête. « Le temps critique est passé, mandaitelle à la vicomtesse de Mirabeau le 26 avril 1797 : tout va bien, tout est préparé pour une restauration qui devient tous les jours plus facile. S'il nous est encore réservé quelque orage, il est fort reculé, et il y aura toujours des abris sûrs pour les personnes délicates qui craignent les intempéries. »
Ajme de Cabris prédisait ainsi tout ensemble les élections royalistes du mois suivant (prairial an V) et le coup d'Etat de fructidor. Prairial allait donner pour chefs à la nouvelle majorité réactionnaire des hommes comme Siméon et Portalis, et faire entrer Barthélémy au Directoire. Peu de mois après, Fructidor marquerait un retour
à l'esprit terroriste de la Convention. Mais y aurait-il lieu de prendre au tragique ce dernier bouleversement ? Mme de Cabris, à ce qu'il semble, n'en aurait pas été plus émue que surprise, si sa fille ne s'était pas trouvée englobée dans la nouvelle proscription. N'allait-elle pas être forcée de l'y suivre ? pourrait-elle l'en sauver ? On supprimait toutes les tolérances accordées aux émigrés rentrants ; on rendait vigueur aux anciennes lois de sang édictées contre eux : à ceux-là même qui avaient obtenu leur radiation provisoire, il était enjoint de quitter sans délai le territoire de la République. Les plus compromis étaient emprisonnés ou déportés, et la guillotine fonctionnait à nouveau pour certains. Néanmoins, l'ère des accommodements n'était pas tout à fait close, puisque Mme de Cabris eut la permission de rester à Paris sous la surveillance de la mairie du Xeme arrondissement. Le cas de « la citoyenne Navailles » avait plus de gravité.
A peine rentrée à Paris, Pauline s'était étourdie de plaisirs dans la joyeuse et libre société de royalistes où régnait sa cousine, la ci-devant duchesse d'Aiguillon. Elle y avait même été remarquée au point que certains historiens l'ont confondue avec la duchesse, née Navailles, comme nous l'avons dit, et qui aurait, pensentils, repris son nom de fille après avoir divorcé. Mais ce divorce de Mme d'Aiguillon n'avait été que de pure forme, comme celui de Mme Charles de Lameth, de Mme Mathieu Dumas, de la comtesse Amélie de Boufflers, de la marquise de Marignane et d'une foule d'autres grandes dames. Toutes elles avaient pris ce détour pour n'être pas frappées à cause de l'émigration de leurs maris et pour demeurer librement en France. C'était si bien sous son nom d'Aiguillon qu'on désignait toujours la duchesse, que les rapports de police ne la nommaient pas autrement
en la dénonçant comme conspiratrice, au début de l'an V. Pauline de Navailles fréquentait aussi chez Mme Tallien. Sa prestance sans majesté, ses formes opulentes, sa beauté, son enjouement et sa verve digne du vicomte son oncle, ne lui permettaient nulle part de passer inaperçue. Quant à conspirer, cela eût été une affaire bien sérieuse pour elle. Mme de Cabris en appela au souple Barras. Elle lui certifia comme il convenait le loyalisme politique de sa fille. Elle en prit à témoin l'ombre de Mirabeau, du vrai, de l'orateur :
« Votre cœur, lui écrivit-elle, ne confondra jamais ma fille avec de coupables proscrits. Cette jeune infortunée, ravalée dans l'opinion parisienne au rôle de jolie femme, ne fut bien connue que de sa mère. Fille tendre et courageuse, patiente épouse, mère dévouée, amie compatissante et généreuse, elle aima et respecta toujours les lois qui gouvernent sa patrie... Nièce chérie du premier homme de la Révolution, étrangère à tous les partis, à toutes les intrigues qui l'ont attaquée, tous les vrais patriotes doivent la protéger et la défendre. Je ne demande que quelques jours pour prouver au gouvernement combien il a été trompé dans la cause de ma fille. Mais en attendant, je vous demande, citoyen Directeur, d'aller puiser auprès de vous des motifs de consolation et de courage. Daignez me distinguer ce soir dans votre cercle... Daignez écouter et plaindre la sœur de Mirabeau, de votre ami, placée entre un mari fol et ruiné, une sœur infirme et dénuée de tout, une fille proscrite, un gendre incapable, deux enfants en bas âge, et qui n'a mérité par aucune des actions de sa vie les malheurs dont elle est accablée depuis trente ans.
« Salut et respect.
Riquetti, femme Clapiers (Cabris). »
Barras fit le geste libérateur. Trois mois plus tard. Mme de Cabris vivait en pleine quiétude au milieu de sa famille rassemblée tout entière auprès d'elle, son gendre Navailles y compris. M. de Cabris, porté d'office sur la liste des émigrés, en avait été rayé définitivement ; et à sa fille comme à lui, il avait été accordé une surveillance analogue à celle qui protégeait efficacement sa femme sous couleur de la maintenir parmi les suspects. L'embellie était si radieuse, ce provisoire semblait si stable, que Mme de Cabris ne pressait pas le Directoire d'ordonner un prompt rapport de sa requête en radiation définitive. Tout s'arrangerait à temps. Soudain, tout s'abîma.
Dans les premiers jours de 1798, le bruit public apprit à Mme de Cabris qu'un arrêté du Directoire la maintenait à titre définitif sur la liste des émigrés. Quoi ! sans un avertissement préalable de la police, sans un mot officieux de Barras ?... Ce mystère s'éclaircit tout de suite. La répression fructidorienne s'était exercée rudement en province ; et sous la menace des délateurs, ou pour servir les jacobins, ou par couardise, les administrateurs de la commune de Montluel s'étaient dénoncés eux-mêmes au Directoire comme les fabricateurs de tous les certificats de résidence délivrés par eux en 1796 ; ils déclaraient avoir cédé ainsi aux sollicitations et aux largesses d'une cinquantaine de prévenus d'émigration ! Mme de Cabris était de ce nombre... Elle écrivit sur l'heure à Barras et, sans doute aussi, à une amie commune qui était du cercle intime de Barras, Mme Chevreau :
« Citoyen Directeur, je ne vous peindrai pas mon état, il est tel que je lui préférerais la mort. Un coup de foudre m'a frappée... Vous sauverez ma Pauline ; je ne demande rien pour moi. Conservez pour elle seule la force de votre
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protection. Mais, citoyen Directeur, elle n'est pas la seule qui m'inquiète en ce moment. Mon pauvre mari, ma sœur l'ex-religieuse restent sans pain, sans secours. Je n'ai pas un petit écu à ma disposition... Soit à titre de prêt, soit à titre d'aumône, je vous demande du secours pour ma pauvre sœur la religieuse. Qu'en la quittant, je lui laisse au moins de quoi subsister pendant quelques mois. Je ne puis, je ne veux placer entre vous et moi que Mme Chevreau. Que ce soit par ses mains que ma sœur ou moi recevions vos secours... Si vous ne pouvez rien par vousmême, ne restera-t-il pas des hommes riches qui puissent garantir la sœur de Mirabeau des horreurs de la misère ? »
De son écriture ténue, longue et légère, efféminée, qui portait la phrase ampoulée et molle comme les hautes pattes d'un faucheux portent son gros corps, Barras apostilla en ces termes cette supplique :
« La sœur de l'éloquent Mirabeau, de cet illustre Constituant, meurt d'inanition. C'est à vous, mes collègues, que je soumets ses besoins. J'y ai pourvu pour l'instant. Veuillez bien lui assurer le paiement de sa pension et charger le ministre de l'Intérieur de secourir la sœur d'un grand homme. »
Au-dessous de son apostille, il écrivit ensuite : « Le Directoire s'empressa d'adopter largement mes observations. B. »
Mme de Cabris, — à quelque chose malheur lui était toujours bon, — se rendit en Provence. Elle avait un double titre à y faire valoir sur ce qui restait du domaine des Mirabeau, celui d'héritière et de créancière, sa dot ne lui ayant pas été entièrement payée. Elle se rendit compte bien vite sur place que, la liquidation achevée, il resterait à peine de quoi la remplir de ses droits, et
qu'il lui faudrait tout d'abord pas mal d'argent comptant pour dégager les terres qui faisaient le meilleur de son gage. Or, comme proscrite, elle ne pouvait agir par elle-même, au moins ouvertement. Elle avait besoin à la fois d'un bailleur de fonds et d'un homme de paille. Son étoile fit qu'elle les trouva l'un et l'autre réunis dans la personne d'un jeune homme de vingt-cinq ans, nommé François Morel, originaire de Corgémont, petite ville du val Saint-Imier, proche de Bienne. De bonne famille et fort instruit, Motel avait participé aux négociations qui avaient amené la réunion de son pays au territoire de la République française. En sa qualité d'annexé, il était exempt de tout service militaire à un âge où la plupart y étaient soumis. Ses parents étaient morts, à l'exception de son frère aîné, pasteur de Corgémont et président du Consistoire. Il disposait ainsi de capitaux libres et se sentait le talent de les faire fructifier. On lui avait offert d'acquérir les biens de Mirabeau. Il s'en vint les visiter avec Mme de Cabris. La jacquerie avait passé par là ; puis le délaissement avait fait son œuvre.
« Des habitations en ruines, presque partout inhabitables et en partie inhabitées, la moitié des terres en friche faute de bestiaux pour les cultiver, des canaux d'arrosage détruits, des prairies desséchées, des vignes perdues, toutes les autres plantations dans le plus grand état de souffrance, des torrents qui n'étaient plus contenus et dont les ravages s'étaient multipliés dans une progression effrayante, voici le tableau fidèle qu'offraient au premier coup d'oeil les biens qu'on nous proposait d'acheter », a écrit Morel. Qu'on ajoute à cette désolation les incertitudes de l'avenir et la possibilité d'une revendication ultérieure des propriétaires et héritiers légitimes entre lesquels Morel apprenait que l'accord était
loin de régner... Déjà, il ouvrait la bouche pour dire non. Mais Mme de Cabris suspendit sa décision et finit par lui faire dire oui. « Cette femme supérieure, observe-t-il à ce propos dans un Précis de ses relations avec elle, prenait sur les autres à volonté l'ascendant dont elle avait besoin. » Subjugué par « son éloquence », par « son génie », il en passa par où elle voulait et ne cessa plus de la regarder comme sa patronne et sa bienfaitrice. Il la suivait dans tous ses déplacements pour les lui adoucir. Comme elle reparaissait en Provence sous le nom de Mirabeau qui ne laissait pas d'y réveiller bien des souvenirs déplaisants, il arrivait à Morel d'être obligé d'acquitter pour elle maintes dettes criardes que le comte de Mirabeau avait laissées en souffrance depuis sa jeunesse, et qu'il ne s'était pas occupé d'éteindre au temps de sa prodigieuse et brève fortune. A la fin, Mme de Cabris acheva de rendre Morel heureux en le mariant. Elle lui fit épouser une fille de qualité, sa filleule, Mlle de Verneuil. dont le père avait été officier. Il commandait à Sisteron au temps où Mme de Cabris y était en captivité, et il l'avait alors obligée d'un prêt de 20.000 livres dont elle restait redevable à sa veuve. Ce mariage fut l'occasion d'un règlement si heureux que chacun des contractants eut à se louer de la libéralité de l'autre.
Sur la fin de l'an VI, Mme de Cabris avait été autorisée à revenir à Paris où ses affaires rendaient sa présence indispensable. On l'y avait revue pendant tout l'an VII. Puis, son association avec Morel et la peur incessante des « coups de Jarnac » l'avaient reconduite en Provence : elle y avait résidétouràtouràPertuiset à Carpentras. Le 18 brumaire la ramena de nouveau à Paris, en lui rendant l'espoir d'y recouvrer à bref délai la pleine jouissance de ses droits. Elle avait commencé par faire auprès du
Premier Consul, sans bouger de Carpentras, des démarches qu'il accueillit avec bienveillance. L'anéantissement du Directoire ruinait l'influence de Barras ; mais Barthélémy, Siméon, Portalis étaient rappelés de la déportation ou de l'exil et désignés pour de hautes fonctions ; c'était un autre Provençal, l'abbé Siéyès, natif de Fréjus, qui supplantait Barras au pouvoir ; enfin, deux personnages qui avaient l'oreille du maître étaient disposés à d'activés interventions en faveur de Mme de Cabris. L'un était le général Pascalis, ancien compagnon d'armes de Bonaparte, actuellement commandant à Digne ; l'autre était le conseiller d'Etat Real, orateur du gouvernement. Mme de Cabris s'était fait du premier un intime ami, et du second, qu'elle avait eu à consulter comme homme de loi, elle s'était fait un conseiller et un protecteur. Ce fut par l'entremise de Real qu'elle adressa au vainqueur de Marengo, le 20 messidor an VIII (9 juillet 1800), une pétition tendant à la radiation définitive « de la sœur du premier ami de la Révolution française ». Elle y réclamait « comme une justice » ce qu'elle ne pouvait obtenir que par grâce ; elle soutenait hardiment l'authenticité de ses faux papiers de Montluel ; elle incriminait sans ménagements les complaisants et faibles administrateurs de cette bourgade. Elle savait donc à n'en pouvoir douter que le gouvernement étouffait délibérément leur sot aveu, ou qu'il était décidé à n'en faire nul cas pour n'avoir pas à revenir sur certaines décisions antérieures ; et c'était par Real, sans nul doute, qu'elle le savait.
« Ils n'ont été ni poursuivis ni punis comme faussaires, disait Mme de Cabris dans ce document. Leurs signatures n'ont donc rien perdu de leur force ni de leur authenticité. — Plusieurs prévenus d'émigration ont été rayés à différentes époques sur des certificats de résidence
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délivrés par la commune de Montluel, sur l'attestation des mêmes témoins qui ont certifié la résidence de l'exposante ; or. ils n'ont été ni recherchés ni poursuivis par suite de la lâche dénégation des administrateurs de ladite commune. — Enfin, la date seule de cet acte inouï, s'il existe en effet, prouve assez quelle intrigue l'avait provoqué, quel esprit l'avait dicté. Le mépris du gouvernement l'empêcha sans doute de sévir contre les coupables qui, par un acte de lâcheté, livraient à la mort une foule de citoyens. »
Le succès ne fut pas immédiat, contre toute attente. Les émigrés arrivaient en masse à Paris. On était, en général, persuadé que Bonaparte allait tenter d'attacher cette cohue d'ancien régime à sa jeune fortune par un acte décisif, extraordinaire, dont on fixait même la date au 14 juillet tout proche : ou bien il annoncerait le rétablissement des Bourbons, ou bien il se proclamerait luimême roi de France. La foule, en ce jour présumé fatidique, se porta de bonne heure aux Tuileries pour entendre parler le sphinx. Il se tut. La déception fut unanime et profonde. Une année encore se passa avant qu'un arrêté des Consuls vint rendre à Mme de Cabris « une débile existence. » Cet arrêté prescrivait d'éliminer de la liste des émigrés toutes les femmes qui, en émigrant, n'avaient fait que suivre leur mari. C'était bien plutôt M. de Cabris qui avait suivi sa femme en Italie. Elle ne fut donc pas une des premières à bénéficier de cette amnistie. Au surplus, l'examen de chaque cas particulier était soumis à « des formes » que le gouvernement mit plusieurs mois à remplir en ce qui la concernait. Après avoir cru un instant à « sa parfaite résurrection », elle ne se défendait plus d'un dépit voisin du découragement. Un général de ses amis, — était-ce Pascalis ? — qui avait
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à cœur de lavoir aboutir, eut à son sujet une discussion assez vive avec le ministre de la police, en présence de Mme Bonaparte. Fouché s'opposait de parti pris à toutes les demandes de radiation. Joséphine, secondée par le ministre de la Justice Abrial, s'employait au contraire à les faire toutes réussir, et cela dès avant Brumaire, mais surtout depuis. « Son bon cœur l'y portait naturellement, notait le chancelier Pasquier, et la politique de son mari s'accommodait très bien de paraître céder à son influence. » Mais Fouché l'emporta. Il avait l'événement pour lui.
La machine infernale de la rue Saint- Nicaise venait d'éclater (2 nivôse an IX — 24 décembre 1800). Après avoir accusé les Jacobins, arrêtés en masse, la police s'en prenait à tous les anciens émigrés et suspects de royalisme. Mme de Cabris se voyait confondue pêle-mêle avec eux par Fouché. Dans cette confusion, comment parviendrait-elle à rendre croyable son innocence ? Gomment attirer sur elle l'attention ? On est tenté de croire que Mme de Cabris compta sur la violation du secret de sa correspondance et qu'elle en machina même l'interception, quand on lit dans une de ses lettres à sa filleule, en date du 2 pluviôse, son récit de la découverte des vrais coupables ; elle y outrait les formules de réprobation comme si elle avait voulu se faire entendre par des oreilles moins crédules que celles de sa naïve correspondante :
« Depuis vingt-quatre heures, lui écrivait-elle, on arrêtait tous les amnistiés de la Vendée ; on soupçonnait justement tous les émigrés rentrés et les déportés rappelés de la plus odieuse ingratitude. La justice, l'humanité, la bonté même de notre premier magistrat ne laissaient aucuns doutes sur les causes de ces mesures de rigueur. Nous en étions tous à soupçonner nos parents, nos anciens amis, nos compagnons d'infortune, et ce
soupçon nous faisait frémir. Enfin, le crime est découvert ; et je dois au compatissant, à l'honnête Real, conseiller d'Etat, avec lequel je viens de passer un quart d'heure, cette affreuse conviction qui pourtant soulage mon cœur du poids énorme que l'idée d'un grand complot d'ingratitude et de scélératesse y avait imprimé. Deux scélérats, chouans d'origine et de profession, quoique compris dans l'amnistie générale, sont convaincus du crime qui a menacé de si près les jours du premier magistrat et fait tant de victimes. Eux et un de leurs domestiques sont, à ce qu'on assure, les seuls coupables de leur caste et tout le reste est reconnu innocent. C'est trop sans doute de deux pareils monstres ; mais c'est beaucoup encore que de les connaître, quand on avait le droit affreux de soupçonner des milliers d'hommes, au moins de complicité. — Tu connais, ma bonne amie, toute mon horreur pour le crime, pour celui d'ingratitude particulièrement. Tu connais mon ancien respect et ma parfaite confiance dans notre premier magistrat. Tu sais enfin combien j'aimais à prévoir, dans la force et la sagesse du gouvernement actuel, le dédommagement de tous les malheurs qui ont accablé la France. Juge de l'effet qu'à dû produire sur mon âme le spectacle d'un crime inouï jusqu'à ce jour..., » etc.
Bref, une véritable profession de foi bonapartiste, verbeuse à souhait. On aurait tort toutefois de méconnaître, dans cette effusion de commande, ce qu'avaient de sûr et d'éprouvé les sympathies de Mme de Cabris pour l'œuvre accomplie et pour les projets connus du Premier Consul. Au temps de l'anarchie terroriste, elle souhaitait déjà un protecteur pour la France. Qu'il s'agit de l'ordre dans sa maison ou dans la société, elle ne le concevait que sous une forme despotique.
Les libertés nécessaires à l'individu, à la famille, à la nation, lui paraissaient mieux garanties par la tyrannie d'un seul homme élevé au-dessus des lois avec le consentement et pour le service de tous, que par la vigilance de milliers de gardiens privilégiés, intéressés d'abord à consolider leurs prérogatives et leur fortune, fatalement entraînés par la suite à devenir autant de potentats irresponsables et prévaricateurs. Les exemples de Louis XVI et du Directoire n'avaient-ils pas démontré clairement les funestes conséquences d'un éparpillement de l'autorité ou de son relâchement aux mains d'un prince trop débonnaire ?
On disait à Mme de Cabris de patienter, d'attendre à Paris encore quinze jours, et qu'elle verrait la fin de ses tracas. Elle attendit un mois, un trimestre ; elle alla passer en Provence la fin de l'hiver et le printemps ; et rien encore, rien toujours. Dans le courant de l'été, elle alla rejoindre le jeune ménage Morel à Corgémont. Ce fut ici que lui parvint enfin la bonne nouvelle. L'arrêté d'élimination qui la concernait nommément avait été envoyé dans le Var, attendu que c'était à Grasse qu'elle figurait sur la liste des émigrés. Elle avisa aussitôt le préfet du Var qu'elle ferait sa soumission devant le préfet du Haut- Rhin où elle se trouvait, et elle le pria de transmettre son dossier à Pertuis, la ville natale de l'Ami des Hommes, où elle entendait fixer dans l'avenir sa résidence. Dès ce moment, « la femme Clapiers, émigrée », n'était plus qu'un fâcheux souvenir. Elle n'avait que trop longtemps survécu à la royaliste d'ancien régime, morte elle-même au lever de « l'astre du jour », ainsi que, dans son nouveau langage, Mme de Cabris désignait maintenant Bonaparte.
à 1 âge de cinquante ans : - D'après un dessin appartenant à M. Maurice Barris