‹ Louise de Mirabeau, marquise de Cabris, 1752-1807Chapitre 26 sur 40 · XXV. — DERNiEKS PROJETS. DERNIERS PROCÈS · texte numérisé non relu

XXV. — DERNiEKS PROJETS. DERNIERS PROCÈS

A Corgémont, entre son « couple adoptif » et la nombreuse famille du pasteur Morel l'aîné, Mme de Cabris éprouvait un profond délassement, bienfait ordinaire de la montagne. Dans la fraîcheur des combes ou des hautes sapinières, devant un placide horizon de labours et de pâturages, la folle du logis s'endort volontiers ; le corps prédomine et vit à sa guise d'une vie végétative. Que l'on était bien, écrivait-elle plus tard au général Pascalis, dans la société exclusive « d'hommes simples comme la nature ! b Elle se mettait sans effort « à leur unisson ». Elle ne se fût pas exprimée avec plus de reconnaissance pour ce réconfortant séjour, si elle avait pressenti que c'était sa dernière halte avant sa dernière étape.

On imagine que ce qui charmait par-dessus tout Mme de Cabris à Corgémont, c'était d'y respirer dans sa pureté native cette forte et pénétrante émanation des vertus du terroir suisse et de la culture protestante qu'elle n'avait goûtée encore que dans les Idylles de Gessner et dans la Nouvelle HéMse. Elle rentrait dans la pratique commode de la « religion de la nature », — rêverie de Jean-Jacques qui avait été à peu près l'unique religion de son temps, — comme on rentre dans un vêtement de tous les jours, en quittant son

travesti. En vérité, rien n'avait été plus emprunté, moins conforme à la conduite de Mme de Cabris ainsi qu'à sa conception de la vertu, que le vernis de foi et de dévotion dont les Dames dominicaines de Montargis l'avait ornée jeune fille, et dont elle s'était fardée souvent depuis, par nécessité, dans les couvents de Sisteron et de Paris, ou pendant son émigration. Et bref, elle prenait pour de la sagesse, pour la récompense de son retour aux vrais principes, et non pour de simples effets du bon air, du repos et d'un régime réglé, la paix inaccoutumée de son âme et de son cœur, la modération de ses désirs, le rafraîchissement de son sang, et jusqu'à l'excellence de ses digestions.

Mais le sensualisme inhérent à cette morale, ni plus ni moins saine que celle de l'antique troupeau d'Epicure, corrompait sourdement ce bien-être et le rendait précaire ; il incitait Mme de Cabris à trop présumer de sa raison et lui redonnait du goût et des forces pour de nouvelles agitations. Elle se prit d'un intérêt romanesque pour un visiteur familier de Morel l'aîné, Frédéric- Charles de Felice, Italien de nom et de sang, qui venait d'être nommé pasteur à Saint-Imier. C'était un très jeune homme de beaucoup de talent et de science, mais de santé faible, déjà phtisique. Mme de Cabris se proclamait pourtant bien désabusée de l'amour, et depuis longtemps : « Une courte et laborieuse existence, précisait-elle, m'a dès l'âge de trente ans conduite au point où j'en suis aujourd'hui. » Elle touchait maintenant à la cinquantaine ; et son âge, autant que l'altération étonnante de traits, aurait dû la préserver de tous nouveaux désordres de l'imagination ou des sens. Mais quoique s'avouant bien vieillie pour inspirer désormais plus que de l'amitié, elle ajoutait : « Depuis que ma figure et

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