EPILOGUE
ma tournure m'ont mise à l'abri des soupçons de coquetterie, je fuis soigneusement la société des gens de mon âge ; je lui préfère celle des jeunes gens. » Elle se complaisait à former des couples et à tenir lieu aux solitaires d'une affection mieux assortie. Son inclination pour ce magistère sentimental était une de ses deux ou trois grandes ressemblances avec Mme de Genlis ; une autre était la passion d'enseigner. Mais qu'était-ce au fond, sinon une forme pervertie de l'amour, sa forme dernière, que cette tendresse soi-disant maternelle ressentie d'abord pour « son pupille » Pontevès, ensuite pour « son cher fils » Morel, et à présent pour ce chétif Felice, si riche de dons et de promesses que leur profusion l'épuisait ?...
L'attrait de Felice ne consistait pas que dans le contraste émouvant de sa complexion fragile et de sa puistante vitalité intellectuelle. Sa pâleur rayonnante, le feu sombre de son regard, la vivacité de sa parole, l'énergie de son âme et sa vocation exaltée pour le bien, tout en lui révélait que le pasteur du frais et tranquille val Saint-Imier était l'exilé d'une contrée plus riante, plus vivante, plus chaude, et qu'il ne dégénérait pas non plus de la nature passionnée de son feu père, le professeur Fortuné de Felice, rendu aussi célèbre en Italie et même en Europe par les amours pathétiques de sa jeunesse que par les doctes travaux de son âge mûr. Dans cette destinée étonnante, Mme de Cabris trouvait une justification flatteuse de la sienne. La vie de Fortuné de Felice démontrait qu'une jeunesse voluptueuse, aventureuse, coupable même selon la morale commune, pouvait être suivie d'une maturité féconde et d'une vieillesse sage, heureuse, honorée.
Né en 1723, originaire de Xaples, élevé à Rome, Fortuné de Felice s'était épris, vers sa dix-huitième année,
de la fille d'un riche Romain. Mais il n'avait osé se déclarer; la jeune fille avait été mariée au comte Panzutti; et Félice l'avait dès lors perdue de vue pendant sept années, sans cesser de l'aimer. A Brescia, où il s'était mis, chez les Récollets, à l'école d'un fameux professeur de philosophie, il apprit que sa belle résidait à Naples. Les Récollets avaient un collège dans cette dernière ville ; Felice s'y fit assigner une chaire de théologie ou de belles-lettres. Une fois dans la place, il apprit que le comte Panzutti, homme dur et jaloux, tenait sa femme enfermée au couvent depuis deux années, et qu'elle plaidait contre lui en séparation. La sentence ne dépendait plus que des conclusions du rapporteur, un conseiller de la vicairerie. Felice investit patiemment ce magistrat et parvint grâce à lui, sous un prétexte honnête, à s'introduire auprès de la comtesse et à la revoir souvent. Il commença par amener une feinte réconciliation entre les époux. Puis, à la faveur de sa liberté ainsi recouvrée, la comtesse s'enfuit avec lui. Toutes les maréchaussées de l'Europe reçurent l'ordre de les arrêter et les réduisirent à une vie errante, partout menacée. Ils faillirent être pris à Lyon, à Genève, à Lausanne et en maintes villes d'Italie où ils avaient espéré passer inaperçus plus facilement qu'à l'étranger. Reconnue à Gênes, la comtesse y fut saisie, ramenée à Rome et condamnée par son père à une réclusion perpétuelle. Felice se fit arrêter peu après en rôdant autour de la nouvelle prison de sa maîtresse. Il comparut devant le cardinal-pénitencier, joua le repentir et une soumission absolue, et fut relaxé. Mais la Cour de Naples continuant des poursuites contre lui, il s'enfuit en Toscane, puis se réfugia chez les religieux de Monte-Alverno, puis franchit les Apennins à travers neiges et glaces, gagna Rimini, Pesaro, Venise, Padoue,